Noir obsession
Chapitre 7
Noël approchait, Alice se sentait seule. Privée de parents comme Jules. Derville n’avait pas essayé de la recontacter. Elle supportait mal les vitrines décorées et les maisons illuminées. Noël la ramenait à la mort de sa mère et au service de soins palliatifs dans lequel elle avait renoncé à lutter contre son cancer, trois ans auparavant, à l’avant-veille de la fête dont rêvaient les enfants.
Dans le secret de sa chambre, le soir, Alice fouillait sa douleur et revivait le huis clos de leur dernier tête-à-tête, la crainte inspirée par la mort tapie près du lit, prête à bondir dans la noirceur d’une nuit sans étoile.
Au-delà de la frayeur qu’elle avait ressentie quand sa mère avait surgi de son coma pour parler de punition divine, Alice ne s’était jamais sorti du crâne les yeux des derniers jours, vides d’expression, qui roulaient dans les orbites, la respiration qui s’arrête un instant, la vie qui reprend ses droits, la poitrine qui se soulève à nouveau, le souffle rauque qui fait sursauter avant de reprendre son rythme. À cause de la Nativité qui approchait, Alice fixait le plafond, égrenant ses souvenirs morbides comme les perles d’un chapelet qui ne la rapprochait d’aucun dieu, seulement de sa souffrance.
Le matin la ramenait à sa table de travail. Elle se maquillait d’un sourire puis ouvrait la porte de son bureau sur des patients qui déposaient en vrac petits maux et gros problèmes. Certains l’avaient déjà adoptée, d’autres demeuraient méfiants, surtout les plus âgés. Gagner la confiance des anciens prend du temps.
Le jour du réveillon, Jules déposa la sienne sur le coin du bureau alors qu’il accompagnait sa grand-mère Albertine, venue renouveler son ordonnance. Quand il tendit sans un mot une feuille à Alice, celle-ci fit sortir Albertine et resta seule avec lui.
–Tu dessines bien les voitures, dit-elle en effleurant de son index la ligne de feutre bleu qui stylisait le capot, les roues, le coffre.
Jules suivait son geste.
–Ma mère avait la même voiture. Elle était blonde, elle aussi, ajouta Alice en désignant la femme représentée au volant.
Elle s’accroupit pour se mettre à la hauteur de Jules.
–Ma maman est morte il y a trois ans. Je comprends ta peine.
Jules ouvrit la bouche puis la referma sur un vague son avant de sortir du bureau. Alice passa le reste de l’après-midi dans l’euphorie de cette demi-victoire.
La consultation se termina vers seize heures. Le vingt-quatre décembre, la perspective du foie gras prend le pas sur l’intérêt de se faire soigner. Le silence qui s’abattit sur la maison de santé tomba comme un rideau de fer. Alice était seule. Marlène avait pris sa journée, Estève était pour une fois rentré chez lui de bonne heure, les autres étaient en vacances.
Alice ferma les volets, fit le tour des bureaux, ramassa les jouets qui traînaient dans la salle d’attente en luttant contre l’angoisse. Elle n’avait rien à faire, personne à voir, aucun projet, pas même celui de rêver devant le feu de Louise puisque ce soir, elle ne rentrerait pas. Inutile de jouer les tante Agathe que l’on invite par charité. Pour ne pas inspirer la pitié, elle avait menti, clamé crânement qu’elle avait hâte de retrouver sa famille, que les réjouissances passeraient trop vite, elle avait soupiré à l’idée de reprendre le collier le 26. Elle s’en était bien tirée. Louise avait exigé qu’elle emporte une bouteille de Sancerre pour boire avec le saumon fumé.
Piégée par son mensonge, Alice n’avait plus qu’à prendre sa voiture et rouler sans but. Elle se demanda avec qui Maxime Derville allait passer le réveillon. Elle s’était discrètement renseignée sur lui. Il passait pour un ermite mais peut-être voyait-il des gens extérieurs à la région ? Un type qui avait passé sa vie à voyager ne pouvait pas du jour au lendemain faire une croix sur la civilisation. Il devait avoir une compagne et fêter Noël avec elle sans même songer qu’il avait une fille.
Alice claqua la portière et démarra, quitta Romorantin et s’enfonça dans la campagne. La nuit tombait déjà. Quelques flocons de neige voletaient avant de se dissoudre sur un sol qui ne voulait pas d’eux. On sentait dans l’espace obscur la présence de la forêt qui attendait son heure pour effacer les chemins tracés par l’Homme. Alice roulait, laissant ses pneus glisser sur le monde souterrain, celui des racines et des morts. Elle pensait à sa mère et se sentait « seule au monde ». L’expression donnait envie de vomir.
Alice se gara, coupa le moteur, posa le front sur le volant et donna libre cours à ses sanglots.
–Putain de cancer ! s’écria-t-elle en constatant que la pluie avait supplanté la neige.
Le laid prévalait toujours sur le beau. Il faisait déraper des voitures, laissait Jules sur le carreau, séparait les gens qui s’aimaient. Alice frappa le volant du plat de la main. D’un geste rageur, elle laissa le lecteur de CD avaler le compact qu’elle lui offrait.
Le requiem de Fauré enfla dans l’habitacle. Sa douceur solennelle agissait toujours comme un onguent sur les blessures d’Alice. Elle ne comptait plus les fois où elle l’avait écouté, roulée dans une couverture, en position fœtale. C’était sa façon de rejoindre Thérèse dans sa tombe, de s’allonger à côté d’elle, de humer le parfum chargé de rose dont elle aimait s’inonder.
Alice releva la tête. Ce soir, Thérèse serait à ses côtés pour le réveillon. Elle redémarra. La pluie tombait en rideau, bousculée par le ballet monotone des essuie-glaces.
Sur le périphérique, Alice renouait avec les bouchons. Il était à peine vingt heures, elle avait bien roulé. Elle se mit sur la file de droite pour sortir à la porte d’Orléans et prendre l’entrée du parking souterrain. Elle abandonna sa voiture pour s’engouffrer dans le métro. Autour d’elle, les gens marchaient à grands pas et l’entraînaient dans la vague humaine. Alice accrocha son regard tour à tour aux murs recouverts d’affiches, au plafond trop bas puis au sol. Dehors, il y avait des vitrines illuminées, des voitures arrêtées au feu, une odeur de marrons chauds, des gosses qui tenaient la main de leur mère.
Elle monta dans la rame pour commencer son pèlerinage. Thérèse l’emmenait souvent à Paris. Comme elle détestait conduire, elles prenaient le métro. Comme ce soir. Alice revit sa mère plongée dans son roman, tête inclinée, épaules dégagées, jambes croisées. Ce soir, elles reprenaient leurs habitudes. Elles iraient à Montparnasse, s’installeraient dans une crêperie, commanderaient une bolée de cidre. Ensuite elles se feraient une toile.
Les stations défilaient. Alice descendit à la station Edgar Quinet. Le quai était presque désert. Une femme la précédait. Elle portait un pantalon et un perfecto. Le nez rivé à son téléphone, elle avançait d’un bon pas.
Deux types s’approchèrent d’elle. Des gars quelconques, pas des tatoués à bracelets de force ni des types lookés skinhead. Deux petits gars plutôt poids plume, blafards. L’un deux portait une veste en jean, l’autre un cuir. Deux faces de rat en quête de cigarettes. Alice ralentit l’allure. La fille répondit qu’elle ne fumait pas. L’injure partit : « Sale métèque. »
Dix générations d’ancêtres crachèrent au visage du gars leur indignation ponctuée de noms d’oiseaux. Porte-parole de toute cette assemblée, la fille était intarissable, impossible de l’arrêter.
Tout alla très vite. Une main baguée d’argent s’abattit sur son visage.
− Sale pute, je vais te crever !
Sous le coup de la surprise, Alice se fige. La fille est maintenant à terre, le sang coule de son nez. La haine rigole et jette sur la scène un manteau noir. Alice se précipite.
–Laissez-la ! s’écrie-t-elle.
L’impératif est inutile. Les types s’éloignent déjà, fiers de la raclée qu’ils ont collée à la « meuf trop con » qui a osé les traiter de débiles. Plusieurs personnes s’avancent enfin, proposant leur aide avec la sollicitude tardive de ceux qui arrivent toujours après coup. Alice s’éloigne, perturbée par la scène à laquelle elle vient d’assister. L’envie de faire un pèlerinage dans le quartier lui est passée.
Alice sortit de sa sidération, rebroussa chemin pour rejoindre sa voiture et décida de dormir là, dans le parking, recroquevillée sur la banquette arrière. Pour être sûre de ne plus rien ressentir, ni douleur, ni angoisse ni quoi que ce soit de bon ou de mauvais, elle goba ses cachets en forçant sur la dose.
Elle se réveilla, la bouche pâteuse quand, à côté d’elle, on claqua une portière. Encore à la lisière du sommeil, elle regarda un père aider ses filles à monter en voiture, la mère refermer le hayon sur un coffre chargé de paquets. Ils formaient une famille, elle était seule. Thérèse avait regagné son cercueil.
En somnambule, Alice reprend le périphérique, sort à la porte de Charenton et gare sa voiture dans la petite rue habituelle. Elle avise une supérette, achète un paquet de petits-beurre, ceux qu’elle aimait quand elle était petite et un tire-bouchon.
Elle revient à sa voiture, extirpe du coffre la bouteille de Sancerre que Louise lui a offerte, remonte le col de son anorak, franchit les quelques centaines de mètres qui la séparent de sa destination, pousse la porte du cimetière à l’heure où les gens s’apprêtent à déjeuner en famille. Les allées sont désertes. Elle les remonte jusqu’au caveau dans lequel Thérèse repose. Le marbre luit sous un soleil peu persuasif.
Alice s’assied sur la tombe, débouche la bouteille et la lève comme elle le ferait avec un verre au moment de trinquer.
–Salut, maman, on va le boire ensemble, le vin de Louise.
Alice a réparti les biscuits en deux rangs parfaits. Elle se sert à tour de rôle dans l’un puis dans l’autre et mastique lentement les saveurs exquises de son enfance. Elle boit aussi, et le vin la rend presque joyeuse. Elle rit des regards qu’on lui porte, lève sa bouteille en direction d’une femme âgée et très élégante qui détourne les yeux. Le paquet de petits-beurre est presque terminé.
Alice saisit le dernier au moment où un homme la rejoint parce que la dame-très-comme-il-faut a donné l’alerte et que le lieu sacré doit être lavé de l’outrage. L’homme engoncé dans son anorak est le gardien du cimetière. Il a dû en voir d’autres parce qu’il ne paraît pas surpris par la scène qu’il découvre. Assise sur la tombe de sa mère, Alice lui propose un verre. Il tente de la déloger.
–T’es qui, toi, pour me virer ? crie Alice en se débattant.
–Je vous demande de respecter les morts.
Le calme de ce type est exaspérant.
–Va faire ton sermon ailleurs. Je fais rien de mal, je passe Noël avec ma mère.
Alice se met debout et tourne le dos au flegme frustrant du gardien.
–Je trinque avec celle qui n’a pas été foutue de dire merde au cancer. À ton repos éternel, maman.
La pierre tombale tangue sous les yeux d’Alice. Elle perd l’équilibre et dans sa chute, casse sa bouteille. Le liquide qui se répand sur le marbre se mêle à la pluie qui commence à tomber. Alice éclate en sanglots. À cause de la colère qui l’abandonne, elle perd toute résistance.
Elle se laissa entraîner vers la sortie et se réveilla sur une banquette inconnue.
–Ça va mieux ?
–J’ai dormi longtemps ?
–Il fait presque nuit.
Alice se prit la tête à deux mains pour neutraliser le marteau piqueur qui s’en prenait à ses tempes. Le café que le gardien lui servit l’aida à reprendre ses esprits.
–Désolée d’avoir été désagréable.
–Parfois, c’est utile.
–Je déteste cette période de l’année.
Alice apprécia le silence qui accueillit sa remarque. Dans cette pièce aux murs dépourvus de tableaux, meublée d’une table en mélaminé encadrée par quatre chaises basiques, elle se sentit à l’abri. Elle réprima l’envie soudaine de mettre son âme à nu.
–Il est temps que je parte, dit-elle en se levant.
Et sur le pas de la porte, elle ajouta :
–Merci de ne pas avoir posé de question.
–Le malheur, ça s’écoute autrement, répondit l’homme.
Sans les mots. En respectant le silence de Jules. En échangeant des sourires avec Thérèse quand elle était trop angoissée.
Putain d’empathie.
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