Noir obsession
Chapitre 19
Albertine, la grand-mère de Jules, était la dernière patiente du soir. Un lumbago l’avait poussée à consulter. Sur le point de prendre congé, elle remercia Alice.
–Jules est métamorphosé, vous avez fait un travail formidable.
–Remerciez l’équipe. Tiphaine a bien bossé, elle aussi.
–Vous êtes apparentée aux Bonnel du Hameau des Étangs ? demanda Albertine.
Alice hésita sur la réponse à faire. Elle éluda.
–J’ai entendu parler du drame.
–Personne au pays n’a oublié, poursuivit Albertine, j’ai bien connu Édith Bonnel.
Alice avait appris à respecter le silence qui précède l’important, celui qui aide le patient à trouver les mots pour soulager son fardeau. Aujourd’hui cependant, elle se tut dans un autre but. Le cœur battant, elle attendit qu’Albertine la renseigne sur sa grand-mère.
–Édith m’a fait le catéchisme. Elle était très pieuse. Un peu exaltée, même. Elle n’hésitait pas à nous menacer de l’enfer si nous n’allions pas à la messe. J’étais jeune à une époque où les lieux de culte commençaient sérieusement à se vider mais le charisme d’Édith opérait : on allait à l’église.
Alice se forçait à se taire malgré les mille questions qui lui brûlaient les lèvres. Albertine se leva pour prendre congé.
–Je vous fais perdre votre temps avec mes ragots, s’excusa-t-elle.
Alice la laissa partir à regret en se promettant de ne pas en rester là. Songeuse, elle se mit en devoir de ranger les jouets qui jonchaient le sol de la salle d’attente. Estève n’avait pas tort quand il disait que les mômes mettaient le bazar.
Elle rentra chez elle et tenta de mettre de l’ordre dans ses idées. Pour y parvenir, elle se coiffa de son casque et mit en route sa playlist de classique. Elle choisit La Truite, une façon de rejoindre Thérèse qui raffolait de Schubert. La musique l’apaisa.
Elle tenta de faire une synthèse. Édith Bonnel avait trouvé la mort au cours d’un cambriolage. Derville avait racheté leur maison alors qu’il était séparé de Thérèse depuis des lustres. Grand-mère Édith était une femme pieuse jusqu’à l’exaltation et trop autoritaire. Lassée de sa geôle, Thérèse s’était fait la belle et avait rayé sa mère de sa vie.
Alice saisit le carnet qu’elle avait acheté la veille pour écrire ses notes. Elle y inscrivit deux interrogations :
Pourquoi m’avoir caché que ma grand-mère a été assassinée ?
Que vient foutre Derville dans sa maison ?
Alice mordit dans son crayon. Le goût du bois mâchonné la ramena au temps de l’école primaire et à la vie facile en compagnie de Thérèse. Elle admit cependant que même à cette époque, elle avait eu l’intuition que sa mère avait un secret. Cette nuit-là, elle rêva qu’elle ouvrait le cercueil de Thérèse. Le cœur battant, elle en rabattait le couvercle et poussait un cri. Le corps n’était pas dans son linceul. Des vers grouillaient au fond de la sépulture puis s’en échappaient. Alice regardait ses jambes souillées par la vermine et contemplait avec effroi ses mains contaminées elles aussi. Cours, Alice, cours, entendait-elle. Incapable de faire un mouvement, elle fixait les vers qui allaient bientôt s’attaquer à son visage, pénétrer dans sa bouche et l’étouffer. Cours, Alice, cours et tais-toi. Elle se réveilla en sueur.
Le rêve la poursuivit tout le lendemain. Depuis sa tombe, Thérèse lui imposait le silence comme elle l’avait toujours fait. Il n’y avait aucune photo des grands-parents dans les albums, aucun souvenir rattachant Thérèse à la Sologne. Depuis sa plus tendre enfance, Alice savait qu’il y avait une porte que sa mère lui avait interdit de franchir.
Alice courait le long des chemins pour oublier ses cauchemars. Un jour, elle croisa Rébecca Barreau, moulée dans un legging noir et un débardeur rose, coiffée d’un casque audio. Les femmes se toisèrent et poursuivirent leur course sans s’adresser la parole.
Alice força l’allure pour oublier que Bastien avait couché avec cette pathétique poupée Barbie brune. Un cri provenant de la route la stoppa. Elle fit demi-tour. Rébecca gisait sur le sol en se tenant la jambe.
− Ça va ? demanda Alice.
− Je me suis tordu la cheville, aidez-moi à me relever.
Les femmes repartirent en silence, séparées par le mur de glace d’une antipathie réciproque. Rébecca boitait bas.
− Vous ne pourrez jamais marcher jusqu’à votre voiture. Je vais appeler les secours, décida Alice.
− Contentez-vous d’appeler Carl, répliqua Rébecca, voici son numéro. Il sera ravi de vous entendre car il s’intéresse à vous.
− On n’a pas de réseau, constata Alice sans chercher à approfondir le sujet.
− Vous le fascinez, insista Rébecca.
Elles abordèrent un chemin qui les rapprochait de la départementale.
− Ça capte, à présent. Appelez votre mari. Au revoir.
Alice repartit en petites foulées.
La nuit suivante, elle fit un cauchemar pire que les autres dans lequel elle évoluait dans une tranchée de la Grande Guerre au milieu de cadavres sans visage. Elle se résolut à parler à Bastien de ses nuits tourmentées.
–Pourquoi ne te fais-tu pas soigner ? demanda-t-il.
–Je n’ai pas envie d’aller raconter ma vie à un psy, ça passera avec le temps.
–Ok, Superwoman, mais n’oublie pas que les médecins sont des êtres de chair et d’os.
Alice ignora l’ironie de la remarque. Aller consulter ne résoudrait rien. Mieux valait imiter Thérèse, se créer une poubelle interne et enfouir au fond de soi ce que l’on ne pouvait combattre, la lubricité d’un Barreau, la laideur de ce qui s’imposait au moment où on s’y attendait le moins et surtout le secret imposé par une mère en déroute. Aucun psy ne pourrait régler l’affaire car la vérité demeurait captive.
La clé du mystère se trouvait forcément dans la maison natale de Thérèse. Inévitablement, il fallait passer par la case Derville pour la trouver.
Alice alla sonner chez son père.
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