Noir obsession
Chapitre 23
Les coups de fil malveillants se succédaient. Les patients râlaient parce que la ligne du cabinet sonnait sans cesse occupée. Leila n’en pouvait plus. Un soir, elle éclata en sanglots et quitta son poste avant l’heure prévue.
La réunion du jeudi qui suivit mit à l’ordre du jour le problème. Estève, qui n’était pas à prendre avec des pincettes depuis que sa femme l’avait menacé de divorcer, entama la discussion.
–J’ignore ce que tu fabriques dans ta vie mais c’est forcément toi qui est visée. Avant, on avait la paix, déclara-t-il en s’adressant à Alice.
–Nous t’aiderons si quelqu’un te veut du mal, dit Marlène.
–J’ai reçu ce matin une brassée de roses rouges, avoua Alice. Dans la salle d’attente, les têtes se sont tournées vers le livreur.
–Il ne manquait plus que ça, grogna Estève.
Marlène lui décocha un regard meurtrier.
–Nous devons découvrir qui te harcèle, affirma-t-elle. Je prends cette histoire au sérieux.
Estève chercha à relativiser, Gaëlle lui rabattit son caquet.
–Tôt ou tard, des ragots vont circuler, dit Alice. Je vous propose de m’en aller. Je ne veux pas vous attirer des ennuis.
Cinq paires d’yeux étonnés se posèrent sur elle.
–Est-ce que quelqu’un dans cette pièce a envie qu’Alice s’en aille ? demanda Marlène.
–Bien sûr que non, s’écria Estève.
Un tour de table rapide écarta cette éventualité. Marlène reprit la parole.
–Tu dois comprendre qu’ici, on se serre les coudes. On rit, on se dispute, on se fait la tête, on se réconcilie et on reste soudés.
Prêts à veiller sur celui ou celle qui digérait mal le décès d’un patient, la frustration de ne pas soulager suffisamment une douleur, le mutisme de Jules quand il avait perdu ses parents.
–Notre groupe est solide, n’en doute jamais, précisa Tiphaine.
–Tu restes, conclut Estève en se grattant l’oreille pour se donner une contenance.
Plutôt crever que d’avouer que tout ceci le remuait.
On commença la réunion. Alice se concentra et tenta d’oublier les appels. À l’ordre du jour, le cas douloureux d’un enfant de dix ans, confié par les services sociaux à une famille d’accueil. Tiphaine, quant à elle, écumait de rage. Le gamin avait été violé par son grand-père depuis l’âge de cinq ans.
Tiphaine prédit des troubles graves de la mémoire et une prédisposition à commettre des agressions.
–À cause de ce pourri, le gamin commence mal sa vie.
La psy avait une façon bien à elle de faire des synthèses. Malgré la gravité du sujet, Alice l’observait avec amusement. Petite et menue, le nez constellé de taches de rousseur, on lui donnait bien moins que ses trente ans. Elle continuait à s’habiller comme une ado, jean, baskets et pulls over size mais connaissait sa matière sur le bout des doigts. Marlène la surnommait La Pile parce qu’elle débordait d’énergie.
–Je connais la famille, dit Leila qui prenait des notes pour les inclure dans le dossier du petit. Les parents sont des voisins de ma grand-mère.
Leila avait une vénération pour son aïeule. Figée dans un espace-temps vieillot, agrippée aux traditions de sa culture qui lui donnaient l’illusion d’appartenir encore à la terre de ses ancêtres, elle n’avait jamais compris l’attrait que l’Hexagone exerçait sur sa famille. La grand-mère de Leila avait suivi son fils et sa belle-fille qui fuyaient l’instabilité politique du Congo avec son cortège de misère et de violence. Ils voulaient que leurs enfants naissent dans un pays en paix.
Alice grimaça. Au pays du siècle des Lumières avaient germé les graines de la violence gratuite, celle qui détruit pour détruire, sans même le prétexte d’asseoir un pouvoir ou de défendre une idéologie. Alice songea qu’Eugène Sue devait rigoler dans sa tombe. La misère et la violence continuaient d’être bonnes copines. À côté, ses petits problèmes n’étaient pas grand-chose.
− Et après on s’étonnera que je passe mes soirées avec des flics et des juges pour imaginer un monde moins prédisposé aux débordements, conclut Tiphaine.
–Nous avons une connaissance commune, dit Alice, j’ai rencontré Alain Lefort.
–Tu devais être la seule personne de la région à ignorer son existence, répondit Tiphaine. Ce type est connu comme le loup blanc dans le coin. Il est né ici, a bossé ici, a pris sa retraite ici. Je le soupçonne de ne jamais avoir quitté le département.
Alice s’était attendue à d’autres commentaires sur l’ancien gendarme. Elle passa dans son bureau chercher les chocolats qu’elle avait reçus le matin même.
–Un admirateur secret, déclara-t-elle en déposant la boîte sur la table, qui en veut ?
Estève refusa, Tristan sortit de sa réserve pour se porter candidat, Marlène saisit ses ciseaux pour entailler la pellicule de plastique qui recouvrait l’emballage. Les conversations allaient bon train mais quand Alice souleva le couvercle, ils s’arrêtèrent tous de parler.
La boîte contenait des pièces variées, on apercevait des rectangles, des losanges, blancs, bruns ou entourés de papier doré.
Il y aurait eu de quoi saliver s’il n’y avait pas eu au beau milieu de cette superbe présentation, ondulant de manière tout à fait écœurante, des asticots qui grouillaient.
–Es-tu vraiment sûre que c’est un admirateur ? demanda Gaëlle.
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