Noir obsession
Chapitre 26
Noël approchait. Carl Barreau convia Alice à l’une des chasses qu’il organisait sur ses terres.
L’homme la déroutait par son coté snob et l’ironie dont il usait envers elle. Pourtant, il l’attirait dans un jeu de chat et de souris qui excitait sa curiosité. Pourquoi s’intéressait-il à elle ?
Elle accepta l’invitation. Bastien serait présent. Elle ne l’avait pas revu depuis des semaines. L’excès de travail n’était qu’un prétexte. En vérité, Bastien l’avait blessée avec sa façon abrupte de l’expédier chez le psychiatre.
Pour leurs retrouvailles, elle fouilla les boutiques de Romorantin à la recherche du pull rose poudré dont elle rêvait, une couleur qui s’accorderait très bien avec le roux de ses cheveux. Coiffée d’un bonnet assorti à son pull et emmitouflée dans une écharpe, elle sortit de chez elle avec les joues fardées d’une touche de blush.
Quand elle arriva chez les Barreau, de nombreux véhicules étaient déjà stationnés devant la demeure. Elle distingua parmi eux la voiture de Bastien. Une quinzaine de personnes s’étaient regroupées devant la maison. En l’apercevant, Carl vint à sa rencontre.
–Je parierais que c’est votre première chasse.
Alice acquiesça et déclara qu’elle n’était pas à l’aise avec les fusils.
–Vous resterez près de moi si cela peut vous rassurer.
Rassurer n’était pas le mot juste car il y avait chez Carl une agressivité latente qui mettait Alice mal à l’aise. Elle rejoignit le groupe dont les voix se mêlaient aux aboiements des chiens. On se tut pour écouter Barreau. Il annonça qu’on se diviserait en trois groupes puis rappela les règles de sécurité avant de présenter piqueurs et rabatteurs. Le garde-chasse utilisa sa trompe pour signifier le début de la chasse. À regret, Alice constata que Bastien ne faisait pas partie de son groupe.
On se mit en route, fusil sur l’épaule, pour s’enfoncer dans la forêt. Alice marchait à côté de Barreau. On n’entendait plus que le craquement du bois sous les pas et le bruissement des feuilles. Silencieuse, la forêt se méfiait. Les yeux rivés aux bottes des hommes qui la précédaient, Alice tentait de repérer les traces des animaux mais le sol restait vierge d’empreintes. L’espoir ténu de ne pas voir couler le sang des bêtes la traversa.
Barreau lui fit signe de s’arrêter. Ils se positionnèrent derrière un ensemble de châtaigniers donnant sur une trouée. On entendait au loin une meute de beagles hystériques. Un sanglier apparut soudain. Carl épaula son arme et tira deux fois. La bête disparut dans un fourré avec bientôt les chiens à ses trousses.
–On l’a eu ! s’écria Barreau.
Alice le suivit sans enthousiasme. Coiffé de la meute, l’animal gisait, trop blessé pour se relever. Alice en eut les larmes aux yeux. Sa mémoire lui restitua le souvenir des mazzeri corses qui se dédoublaient en rêvant et partaient tuer des animaux dans le maquis pour lire sur leur face la mort prochaine d’un villageois.
Quand le piqueur servit la bête à la dague, le visage de la vieille femme de ses cauchemars s’imposa. L’hallucination fut si vive qu’Alice se trouva projetée dans un autre univers. La forêt s’assombrit, les bruits devinrent sourds, le sanglier tué disparut. Alice ne vit plus que la dague ensanglantée.
–Pas trop impressionnée ? demanda Carl.
Elle affirma crânement qu’elle allait bien. Par chance, Carl ne remarqua pas son trouble car la scène l’accaparait. Alice se demanda ce qu’il y avait d’excitant dans toute cette barbarie.
Elle se posait encore la question à l’heure du déjeuner en observant les mines joviales, la fierté qui se lisait dans les yeux des chasseurs, l’excitation glauque lue dans le regard de Rébecca Barreau qui papillonnait au milieu d’hommes et de femmes ordinairement plutôt pacifiques, aimant organiser la communion de leurs gosses, signer des pétitions pour la paix dans le monde, verser des dons à la SPA. Tous ces gens exhalaient un parfum de sauvagerie, comme si le sang qui avait coulé et qui coulerait sans doute encore au cours de la journée les perfusait de mort au point qu’ils se sentaient unis par son odeur, oui, c’était cela, une sorte de confrérie mortifère qui leur permettait d’exorciser la peur de leur propre finitude. Bastien riait avec eux. Leurs regards se croisèrent. Il leva son verre, elle fit de même puis vida quelques verres au cours du repas à la santé de sa chimère maudite.
À l’heure du café, elle éprouva cependant un brusque besoin de solitude et demanda à Carl l’autorisation de se promener dans le parc de la propriété pour faire quelques photos.
–Emmenez Spartacus, si vous vous perdez, il vous aidera à retrouver votre chemin.
Alice s’en fut avec pour guide un Danois moucheté noir et blanc. Bien entretenu, le parc gardait un côté sauvage avec ses sous-bois peuplés de chênes et de bouleaux. Alice s’y engagea pour le plaisir de fouler le tapis de mousse. La truffe collée au sol, Spartacus relevait les odeurs.
Elle ressortit bientôt, attirée par des braiements et remonta une allée bien entretenue. L’air froid piquait les joues, Alice resserra son écharpe et pressa le pas pour se réchauffer. Elle trouva facilement les ânes dont elle s’approcha.
Jules aurait adoré les voir. Penser à l’enfant la fit sourire. Deux jours auparavant, il avait frisé l’indigestion quand Louise l’avait invité avec Alice à manger des gaufres. Médecin et jeune patient avaient fait un concours à qui en mangerait le plus. Jules avait pris le jeu très au sérieux. Il avait ensuite fallu expliquer à Albertine les raisons des douleurs abdominales de son petit-fils. La posture professionnelle d’Alice en avait été ternie.
L’enclos des ânes voisinait avec une bergerie dont les proportions correspondaient à celle de Derville. Elle était en revanche en bien meilleur état, rien à voir avec la bâtisse au toit crevé, séquestrée par les ronces. La bergerie des Barreau avait des portes entretenues et une honnête façade à pans de bois.
Alice régla le zoom de son Nikon pour mitrailler les ânes puis s’approcha du bâtiment. Elle aimait les constructions anciennes parce qu’elles racontaient l’histoire des gens qu’elles avaient abrités. Elle effleura de ses doigts le fer à cheval accroché à la porte puis les briques plates disposées en feuilles de fougère dont les rangées étaient interrompues par le bois.
–Avant les briques, on utilisait du torchis, entendit-elle derrière elle.
Elle se retourna sur Bastien et cacha de son mieux le plaisir qu’elle éprouvait à le retrouver.
–Barreau t’attend, dit-il.
–Je n’ai pas envie de retourner à la chasse. Je suis bien ici.
Alice en revint à la bergerie.
–Derville a la même dans son terrain.
–Carl a fait construire le bâtiment quand il a acheté sa propriété. Il a engagé des compagnons et a voulu qu’ils le construisent en respectant les règles d’autrefois.
–Je ne distingue pas de pierre.
–Il n’y en a pas en Sologne. Il faut aller en Beauce pour trouver du calcaire, dans le Cher pour se fournir en craie ou en grès. En revanche, ici, on a du bois et de l’argile. Avant la brique, on utilisait tout un système de grilles et d’écharpes et on remplissait de torchis.
–Carl a réussi son coup, on dirait vraiment une bergerie ancienne.
–Les mauvaises langues disent qu’il y donne des messes noires. On entre ?
Bastien poussa la porte. Ils découvrirent avec stupéfaction un décor qui n’avait rien à voir avec l’extérieur de la bâtisse. Doublés de placo, les murs étaient tendus de toile de jute orange. Le sol carrelé disparaissait presque sous des tapis indiens. Il n’y avait pas de table, juste des poufs et des sièges en forme de poire. Deux enceintes se dressaient de part et d’autre d’un meuble à tiroir sur lequel reposait une platine. Dans des casiers en plastique, il y avait des vinyles 33 et 45 tours.
–La classe ! s’exclama Alice en sortant de sa pochette un microsillon percé d’un trou central.
Voisinaient dans les bacs des groupes mythiques : Pink Floyd, Queen, Deep Purple. Alice repéra aussi des albums de Bowie et de Lennon.
–J’ai grandi avec cette musique, dit Bastien. Le dimanche, mes parents empilaient leurs 45 tours grâce à ce genre de truc.
Bastien brandissait un cylindre qu’il clipsa sur le centre de la platine.
–Je te présente l’ancêtre de la playlist.
Il fouilla le bac pour en ressortir quelques titres qu’il empila sur le cylindre puis actionna le bras du tourne disque. La voix de Joe Dassin s’éleva dans la pièce : L’Été indien, un gros succès à l’époque.
− On danse ?
Alice se laissa aller contre le torse de Bastien. Elle aima ses bras qui se resserraient sur elle.
− Tu aimes ? demanda-t-il.
Le nez collé à la veste de chasse, Alice acquiesça et savoura la bouche qui s’aventurait dans son cou, la sono qui, grâce à son empileur, enchaînait, passait de Mort Schuman à Schönberg qui espérait que la fille qu’il convoitait fasse les premiers pas.
Elle laissa Bastien prendre son visage en coupe et l’embrasser. Ils restèrent ainsi, bouches mêlées, avides l’un de l’autre, indifférents au silence qui avait remplacé la musique.
Un raclement de gorge les tira de leur extase. Ensemble, ils se retournèrent sur Carl dont l’expression était ambiguë, sourire figé, yeux de glace.
–Cette porte reste ouverte mais jusque-là, personne d’autre que moi ne l’avait poussée.
Il précisa qu’il était temps de revenir vers l’habitation car la chasse allait reprendre. Bastien et Alice le regardèrent faire demi-tour, penauds comme des sales gosses pris en faute. Avant de la quitter, Alice jeta un coup d’œil circulaire à la pièce, reconnut l’affiche d’Orange mécanique punaisée au mur, avisa la guitare qui traînait dans un coin.
Elle repensa à la chambre-chapelle d’Édith. Ici, Carl avait bâti un temple à la mémoire de son adolescence. Alice tenta de l’imaginer vêtu d’un pantalon patte d’éph, d’une chemise moulante, et coiffé long. Tout le contraire de ce qu’il était maintenant avec son crâne rasé qui masquait sa calvitie.
Bastien voulut l’entraîner à l’extérieur mais elle lui résista pour chercher une vieille photo capable de la renseigner. Elle finit par ouvrir le tiroir du meuble sur lequel reposait la sono. Elle y trouva des cadres empilés. Sur l’un des clichés, un ado grattait sa guitare. Il avait les cheveux longs, très bruns et bouclés. Alice reconnut le garçon que l’on voyait en compagnie de Thérèse sur les photos de famille.
C’était Barreau.
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