Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 43 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 43

 

Alice restait convaincue qu’elle avait des souvenirs du jour du crime. Bastien ne parvint pas à lui faire entendre raison. Elle finit par ne plus aborder le sujet, ce qui eut pour effet de faire revenir ses cauchemars.

Début octobre, Marlène fit un infarctus. La nouvelle créa un séisme dans la maison de santé.

–Voilà ce qui arrive quand on veut ignorer la fatigue, commenta Estève.

–Tu devrais tenir compte de cette prise de conscience, répliqua Alice en s’étonnant de voir à quel point il était affecté.

Les membres de la petite communauté défilèrent à l’hôpital, les bras chargés de menus présents. Louise, qui campait en cerbère dans la chambre de sa sœur, les renvoya les uns après les autres.

–Allez vous inquiéter ailleurs, vous allez me la stresser, déclara-t-elle d’un ton bourru qui ne parvenait pas à masquer sa reconnaissance.

« On dirait qu’ils ont perdu leur mère » disait-elle à sa sœur. Marlène répondait qu’elle était heureuse de les voir accourir. Elle ressortit de l’hôpital avec deux stents dans les coronaires et décida d’aller chez Louise pour sa convalescence.

Alice les rejoignait souvent, retrouvant pour la circonstance ses rêveries au coin du feu, le vin parfumé aux épices et les gougères qui fondaient en bouche. Le soir, elle donnait à Marlène des nouvelles de ses patients.

–Je n’ai plus rien à t’apprendre, déclara celle-ci lors d’une soirée crêpes.

–Tu restes ma référente, répondit Alice.

–Plus pour longtemps. J’ai décidé de prendre ma retraite.

–Quelle idée ! s’exclama Alice en réalisant soudain qu’elle allait perdre celle qui savait si bien écouter les silences autour du café du matin.

–Le cœur a ses raisons, remarqua malicieusement Marlène. Le mien rêve de voyages. C’est maintenant ou jamais. J’aimerais que tu me succèdes. Prends le temps d’y réfléchir.

Alice s’y employa. Elle tentait de s’imaginer à la place de Marlène, et surtout sans elle, pour faire face à la morosité d’Estève, à la fantaisie parfois excessive de Leila, aux sautes d’humeur de Gaëlle épuisée par ses gosses.

Tout ceci n’était que peccadilles à côté de la question qui la taraudait : avait-elle vraiment envie de s’installer définitivement dans cette région, avec Édith qui lui collait aux basques ?

Début décembre, elle partit seule réfléchir dans le Valais suisse. La petite commune de Champex l’accueillit avec la splendeur de ses pics enneigés. Les touristes n’avaient pas encore envahi la station. Tous les jours, Alice chaussait ses raquettes pour de longues marches qui lui vidaient l’esprit. Elle s’asseyait de temps à autre pour profiter du spectacle des montagnes qui se détachaient sur le ciel pur. Elle respirait leur force et, quand elle revenait au village, se perdait dans la contemplation des eaux paisibles du lac. La nature agissait sur elle comme un philtre de sérénité qui lui permettait de prendre de la distance avec ses obsessions.

Elle revint ressourcée de son périple solitaire. Édith ne tarda pas à la rattraper dans ses cauchemars en prenant les traits de géants malfaisants armés de pieux. Bastien la récupérait en pleurs contre son épaule et passait des heures à l’aider à se rendormir. Alice sortait épuisée de ses batailles nocturnes. Son humeur s’altérait.

Elle déclina l’offre de Marlène qui parut si triste qu’Alice décida de lui donner la vraie raison de son refus. Elle parla de ses cauchemars qui la ramenaient sans cesse à sa grand-mère et de son ascendant désastreux.

–Si je ne parviens pas à vaincre mes démons, je devrai tôt ou tard quitter la région, conclut-elle.

Marlène et Louise se regardèrent longuement.

–Tu es donc persuadée que ta grand-mère t’a agressée, dit Marlène.

–Ma mémoire est incertaine mais des flashs me reviennent, dit Alice.

Louise dansait d’un pied sur l’autre, Marlène gardait les bras croisés en fixant le sol.

–Si vous savez quelque chose, dites-le, cela pourrait m’aider, insista Alice.

–On pourrait se tromper, marmonna Louise.

–Raconte-lui, ordonna Marlène.

–Eh bien, c’était le lendemain du meurtre, commença Louise.

Elle voisinait alors avec une vieille femme qui commençait à perdre la tête.

–Elle s’appelait Angèle, précisa Louise.

Angèle ne tenait pas en place. Dès le lever du soleil, elle partait se promener dans la campagne et n’en revenait souvent qu’à la nuit tombée.

–Un jour où je l’avais invitée à dîner, elle m’a affirmé qu’elle avait poussé jusqu’au Hameau des Étangs et qu’elle avait entendu des cris. Elle disait qu’elle était sûre d’avoir entendu Édith, que celle-ci était vivante à la tombée du jour. Elle affirmait que Thérèse mentait sur l’heure de son arrivée. Pire, elle l’accusait d’avoir tué sa mère.

Marlène se mordit la lèvre.

–Angèle connaissait bien Thérèse, dit-elle mais elle commençait à perdre la boule et nous ne l’avons pas crue. J’étais son médecin et je l’ai dissuadée de témoigner.

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