Noir obsession
Chapitre 28
Pour la première fois depuis des années, Noël ne prenait pas des allures de fête triste. Très amoureuse de Bastien, Alice se sentait de nouveau capable d’apprécier les décorations des vitrines, la mine réjouie des gosses qui attendaient la fête, les musiques qui enchantaient les rues. Elle se surprit à acheter sapin, boules et guirlandes.
La maison médicale vivait la période de Noël à sa façon, avec des gosses surexcités qui mettaient le bazar dans la salle d’attente, des mères affolées à l’idée qu’une otite allait gâcher la fête, des grands-parents sourds à tout conseil de modération alimentaire, « Faut bien mourir de quelque chose, Docteur ».
Fidèle à ses habitudes, elle alla se recueillir sur la tombe de sa mère. Cette fois, elle lui posa des questions muettes.
–À quel jeu joues-tu ? Tu me mets sur le chemin de mon père mais tu me caches tout un pan de ta vie. Qui était Carl Barreau pour toi ? Tes cachotteries planent sur ma vie comme des vautours.
Alice aperçut le gardien. Elle lui fit un signe, il s’approcha.
–Pas de petits beurres mangés à même la tombe, cette année ? demanda-t-il malicieusement.
–Je vais mieux, répondit-elle, j’envisage même d’être heureuse.
Elle eut un éclair.
–Savez-vous si quelqu’un d’autre que moi vient se recueillir sur la tombe de ma mère ?
–Une femme âgée venait deux à trois fois par an mais je ne la vois plus.
Alice se souvint brusquement de cette Henriette dont lui avait parlé son père.
–Vous pourriez me la décrire ?
–Grande, toujours tirée à quatre épingles et très gentille. Elle ne vient plus depuis qu’elle est en maison de retraite, mais chaque année elle m’envoie des chocolats en me demandant de prendre soin de la tombe.
–Vous auriez son adresse ? demanda Alice.
L’EHPAD du héron suggérait, par les tableaux accrochés aux murs, qu’ici, on se souvenait encore des beaux paysages, des rêveries faites à l’aube au bord de l’eau quand le soleil se lève au-dessus des étangs, quand, dans la brume, on distingue à peine les touffes jaunes des iris et les hampes pourpres de la salicaire.
Alice, qui n’aimait pas les maisons de retraite, fut surprise par l’accueil qu’on lui réserva quand elle exprima son désir de rencontrer Henriette. Ce ne fut pas l’hôtesse mais une tonique pensionnaire qui la renseigna. Elle lui indiqua un fauteuil en pointant le bout de sa canne dans la bonne direction. Il y avait en ce lieu une ambiance bon enfant qui rompait avec la froideur habituelle de ce genre d’établissement.
Henriette l’accueillit chaleureusement.
–J’adore bavarder, déclara-t-elle avec une expression joyeuse.
Alice lui précisa le motif de sa visite.
–La fille de Thérèse ! s’exclama-t-elle. Jamais ne n’aurais imaginé te revoir, mon petit.
–Vous me connaissez ? s’étonna Alice.
–Je t’ai connue bébé. Ensuite, ta mère a préféré me voir en dehors de ta présence. Elle ne tenait pas à te raconter son enfance solognote.
–J’ai besoin que vous m’aidiez à comprendre pourquoi.
–C’est une longue histoire, répondit Henriette.
Elle se tut pour rassembler ses souvenirs et remonter le fil du temps jusqu’aux années soixante-dix. Une époque heureuse qui brillait en bonne étoile au fond de son regard soudain pétillant.
–J’étais amie avec la mère de Thérèse. Nous sommes allées à la même école. Les conditions de vie étaient rudes par ici, on apportait sa bûche pour alimenter le poêle de la classe. Les parents d’Édith étaient pauvres. La guerre a renforcé chez elle la certitude que seul Dieu pouvait la sortir du pétrin.
Henriette passa la main sur son front pour lisser la ride profonde qui se creusait à cause de son récit.
–J’ai vite compris le profond sentiment d’insécurité qui rongeait Édith. Il ne l’a jamais lâchée. Elle n’a pas épousé ton grand-père par amour mais parce qu’il avait une robuste constitution et qu’il était travailleur. Édith a toujours eu peur de manquer. Quand Thérèse est née, elle a fait le serment de l’élever pour qu’elle fasse un mariage qui la mettrait à l’abri du besoin.
Édith avait ses critères. Son futur gendre devrait être bon chrétien et avoir de bonnes manières.
–Malgré tous ses défauts, je l’aimais bien, poursuivit Henriette. En dehors du curé, je pense être la seule personne à qui elle acceptait de se confier. Quand j’ai épousé un pharmacien, elle m’a regardée avec respect.
Henriette eut un rire qui l’allégea d’une bonne vingtaine d’années.
–Thérèse ne lui ressemblait pas. L’éducation de sa mère étouffait son côté fantasque. Je l’invitais régulièrement pour lui permettre de respirer un peu. Quand elle est devenue adolescente, je l’autorisais à organiser des boums chez moi.
Yeux ronds d’Alice, nouveau rire d’Henriette.
–Les gosses se réunissaient pour danser et se bécoter dans mon garage. Ça n’allait pas loin : le service d’ordre, à savoir mon mari et moi, était juste au-dessus de leurs têtes. Leur liberté restait conditionnelle : s’ils avaient envie de revenir, ils devaient se tenir à carreau.
–Est-ce que ma mère avait un petit ami ?
–Elle venait souvent accompagnée d’un garçon prénommé Carl. Autant que je m’en souvienne, il en décousait avec ses parents, des Parisiens fortunés qui avaient acheté une chasse ici. L’adolescence de Carl s’exprimait dans la révolte. Aujourd’hui, c’est un comportement admis, mais à l’époque, on regardait les opposants au droit chemin d’un drôle d’air.
Henriette se rembrunit.
–Les gosses étaient sympathiques. Et puis il y a eu l’arrivée de l’herbe. Le jour où j’ai découvert qu’on fumait du cannabis dans mon garage, j’ai arrêté les invitations et je n’ai plus vu Thérèse qu’en compagnie de sa mère. Un jour, Édith m’a annoncé que sa fille était partie. J’ai regardé couler ses larmes. Je n’ai revu ta mère que des années après, à l’occasion de ta naissance.
Thérèse avait ensuite pris l’habitude de rendre visite à Henriette. Jamais elle ne poussait jusqu’à la ferme des étangs.
Six heures sonnaient quand Alice prit congé d’Henriette. Elle promit de revenir.
Sur le trajet du retour, elle tentait d’assembler les nouvelles pièces du puzzle censé lui délivrer une vue globale de la jeunesse de sa mère. Sans cesse de nouveaux personnages apparaissaient. Carl, qui avait beaucoup compté pour Thérèse, Henriette, qui avait permis à Thérèse de rester en lien avec son enfance… il y avait surtout Édith. Perverse, pieuse jusqu’à l’excès. Édith, assassinée par des rôdeurs, dont le fantôme hantait la pièce-chapelle d’une maison que Derville habitait.
Fallait-il le croire quand il affirmait qu’il l’avait achetée par amour pour la campagne ?
Alice avançait mentalement dans un épais brouillard et se perdait dans des chemins de traverse. Elle devait pourtant aller au bout de ses recherches car elle était dorénavant persuadée que la femme de ses cauchemars ne pouvait être qu’Édith.
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