Noir obsession
Chapitre 40
Avec son nez rougi, ses boucles folles et ses genoux égratignés, elle ressemblait à une enfant perdue. Derville se rapprocha. Alice se replia un peu plus sur elle-même.
–Ce que je vais te dire au sujet de ta mère ne pourra ni t’aider ni te réconforter, dit-il. C’est une histoire sordide et j’aurais aimé que tu restes à l’écart de ce merdier.
Derville se mit à marcher de long en large.
–Quand ta mère a voulu me vendre la maison, elle m’a dit que personne n’en voulait à cause du crime, mais j’ai compris qu’elle n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour la vendre. Elle m’a fait visiter les lieux et m’a parlé à cœur ouvert. Elle a témoigné des rapports malsains qu’Édith entretenait avec la religion. La chambre-chapelle était son refuge. Elle y retrouvait un Dieu qui la consolait de sa frustration d’être incapable d’aimer. Dans sa folie mystique, elle voulait être enterrée dans la propriété et que la chambre-chapelle ne soit jamais consacrée à autre chose qu’à la prière. Après sa mort, Édith a été enterrée au cimetière et Thérèse a eu le sentiment de l’avoir trahie.
Derville fit craquer ses doigts. Alice détesta le bruit des jointures malmenées.
–À cause d’Édith, ta mère a passé sa vie à se torturer pour trouver comment satisfaire les souhaits de sa mère.
Le lendemain de l’enterrement, Thérèse avait rassemblé les objets de culte entassés par Édith au fil des années puis était partie en ville.
–Le soir même, ta mère inhumait dans la bergerie un mannequin trouvé chez un brocanteur. C’est lui que tu as découvert dans le coffre.
Alice revit les yeux rivés aux siens, les bras un peu fléchis, les mains aux doigts longs et parfaits. Elle se jugea stupide d’avoir eu aussi peur.
–Thérèse m’a demandé de laisser le mannequin figurant Édith reposer en paix dans la bergerie. J’ai accepté, muré les fenêtres et coulé du ciment le long de la porte.
Pendant que son père parlait, Alice s’était relevée du sol pour venir s’asseoir dans un fauteuil. La main enfouie dans le pelage de Kalach, elle contenait à grand-peine sa colère. Soudain elle jaillit de son siège, arrachant un grognement au chien.
–Comment peux-tu voisiner avec ce truc ?
Derville quitta les lieux sans répondre. Ils dînèrent séparément, le père dans son bureau et la fille dans la cuisine puis allèrent se coucher sans se croiser.
Alice sombra dans un profond sommeil. Ce fut la lumière qui filtrait à travers les volets qui la réveilla. Elle courut à sa fenêtre et l’ouvrit. De hautes flammes provenant de la bergerie s’élevaient dans la nuit. Elle s’habilla et courut frapper à la porte de son père. Comme Derville ne lui répondait pas, elle pénétra dans sa chambre et constata qu’il n’était pas dans son lit. Elle dévala l’escalier, se munit d’une lampe torche et se précipita dans le jardin.
L’incendie éclairait comme en plein jour. Une bouteille de Gin à la main, Derville restait planté devant la façade que léchaient les flammes.
–Écarte-toi sinon tu vas prendre feu, cria Alice en tentant d’entraîner son père.
Derville ne l’entend pas. Il est avec Thérèse. Il vient de racheter la maison et ils font ensemble le tour de la demeure. Il la suit de pièce en pièce, reste en retrait. Elle pleure en refermant la porte de la chambre de son père, jette à peine un regard à celle de sa mère, se détourne vivement, redescend, effleure le lourd buffet de la salle à manger, la table en chêne massif, le dos des chaises, s’arrête devant la cheminée, s’empare du soufflet, le repose, fait demi-tour, investit la cuisine, dilate inconsciemment ses narines comme si sa mémoire olfactive lui restituait la saveur des biscuits qu’elle préfère. Elle dit qu’on les appelle Étang solognot. Elle évite la cave qu’elle déteste, entre distraitement dans ce qui deviendra le bureau de Derville mais qui n’est alors qu’une pièce débarras aux murs tapissés d’un papier datant des années 1930.
Thérèse hésite, regarde l’escalier, commence à le gravir, redescend, se fige puis, soudain, prend son élan et gagne le premier étage. Derville entend une porte qui s’ouvre puis claque. Le silence qui suit s’éternise. À son tour il emprunte l’escalier, inspecte les pièces puis s’arrête devant celle que Thérèse n’a pas visitée quand elle est montée la première fois.
Il entre et s’arrête. Une odeur de cierge et d’encens le prend à la gorge, l’obscurité qui règne dans la pièce l’angoisse. Il allume la lumière. Ce qu’il voit lui glace le sang. Des objets religieux partout. Il s’est toujours méfié du pouvoir de la religion, de la fascination qu’elle exerce.
Il découvre Thérèse, recroquevillée à même le sol. Elle pleure. Il la force à se relever, la prend dans ses bras, la cajole, retrouve le plaisir de sentir son parfum, de toucher ses cheveux. Il resserre son étreinte. Thérèse se laisse aller contre lui, relève la tête, il l’embrasse à pleine bouche.
Le désir s’empare d’eux, les pousse hors de la chambre-chapelle, les conduit jusqu’au lit dans lequel Thérèse a rêvé toute son adolescence d’amours passionnelles. Ils se donnent l’un à l’autre sans limite, laissent leurs corps parler à leur place, se souder, se séparer, puis s’unir à nouveau. Comme lorsqu’ils vivaient ensemble. Et qu’ils étaient heureux.
Ensuite, ils ne se sont pas revus.
Derville boit au goulot. L’alcool ne l’aide pas, ce soir. Après ce jour, ils n’ont plus fait l’amour. La vente s’est effectuée. Thérèse a disparu de sa vie.
Alice tenta d’écarter son père. Derville hurlait, se débattait, jouait des coudes. Il finit par envoyer sa fille au sol.
Il se rapprocha du bâtiment en flammes et brisa la bouteille contre la façade. Il se retourna. Alice eut peur de son regard fou. Il s’avançait, un tesson à la main.
–Marre d’Édith Bonnel ! Qu’elle grille en enfer ! Elle a fait de ta mère sa marionnette. Une putain de poupée molle qui après la baise culpabilisait d’avoir pris son pied. Comment j’aurais pu rester dans ce ménage à trois ? Alors oui, je me suis tiré. À l’autre bout du monde, pour que la vieille me fiche la paix.
–Tais-toi ! hurla Alice.
Le regard de Derville vacilla de nouveau. Il saisit une autre bouteille et but au goulot l’alcool qui embrasait la colère qui le rongeait depuis trente ans.
− J’ai refait ma vie avec Célia. Je l’aimais. J’aimais ses gosses. Elle s’est barrée en disant que je puais la mort. Elle parlait du Liban mais moi, je connaissais le vrai cadavre. Ta grand-mère était une enfoirée, elle a flingué ma vie.
On entendit une sirène. Des hommes casqués se précipitèrent avec une lance à la main pour éteindre le feu. Quand le niveau de flammes diminua, Derville se mit à sangloter. Il n’opposa pas de résistance quand les pompiers l’aidèrent à se relever pour l’emmener à l’hôpital.
–J’aurais pas dû t’abandonner, dit-il en passant devant sa fille.
Alice refusa de quitter la maison. Restée seule elle guetta le lever du soleil. Quand l’aube éclaircit le ciel, elle mit en route la cafetière, prépara la gamelle de Kalach, nourrit le chat, alluma la radio et décida de faire de ce lendemain de désastre une journée ordinaire.
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