Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 37 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 37

 

Alice regardait fixement la tête de grenouille qu’elle avait découverte dans l’enveloppe. Elle acheva son récit.

–Voilà, dit-elle à Bastien, tu sais tout maintenant.

–Qui peut t’en vouloir à ce point ?

–Quelqu’un qui connaissait ma mère et son goût pour les films morbides, répondit Alice en se remémorant le mot au fond du paquet, Gloire à toi, Satan. Elle frissonna.

–Je pense que c’est Barreau.

Qui d’autre remplirait les critères ? Fou, obsédé par le passé et dangereux. Alice sentit ses joues s’empourprer en se souvenant du désir qui s’était emparé d’elle dans la bergerie.

− Je le hais, dit-elle.

Perturbée, elle prit quelques jours pour se reposer. Marlène ronchonna vaguement à l’idée d’allonger sa plage de consultation mais reconnut qu’un peu de repos ne serait pas du luxe.

–Inutile de frôler le burn-out, conclut-elle.

La tension nerveuse retomba. Les deux premiers jours, Alice passa le plus clair de son temps à dormir et à traîner dans les écuries, remuer la litière, brosser les bêtes, curer leurs sabots. Les chevaux l’apaisaient. En leur compagnie, elle parvenait à mettre à distance son trouble. Barreau planait en vautour au-dessus de sa tête mais n’avait pas accès aux box. C’était irrationnel mais thérapeutique.

Elle rendait de fréquentes visites à Louise et retrouvait en ces occasions la chambre qu’elle avait occupée quand elle était arrivée en Sologne. Louise la louait rarement et, par bonheur, elle était inoccupée pour un bon moment. Alice s’allongeait sur le lit pour écouter de la musique et mâcher du chewing-gum. Elle alternait Chopin et Stromae, goût fraise et saveur menthe, regardait sa montre en attendant l’heure du goûter : des pâtisseries que Louise déposait sous son nez et du jus de pomme directement acheté au producteur. Pour un moment, Barreau disparaissait.

L’homme envahissait le mental d’Alice au point qu’elle en rêvait la nuit. Il s’associait à Édith pour peupler ses cauchemars. Édith qui martyrisait Leila, enfonçait un pieu dans sa peau d’ébène et en faisait jaillir un sang vermeil.

Alice criait sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche et se débattait en vain. Avec l’énergie du désespoir, elle luttait contre les mains qui la retenaient prisonnière, des mains aux doigts bagués de têtes de chat. Leila la mettait en garde contre les esprits malins tandis qu’Édith s’approchait, menaçante, brandissant une grenouille décapitée.

− Je mangerai la tête, dit-elle un soir de pleine lune avec la voix de Barreau.

Alice se réveilla en hurlant. Avec la puissance d’un démon, le rêve refusait de s’évanouir et suggérait que l’esprit était là, tapi dans un coin de la pièce, prêt à nuire. Bastien dut user de patience pour ramener Alice à la réalité.

Elle ne se rendormit qu’aux premières lueurs de l’aube et se réveilla en sursaut quand Bastien se leva. Elle le suivit dans la cuisine, le regarda faire couler le café, le verser dans des bols, sortir du frigo le jus d’orange.

–Tu aurais dû me raconter tout ça plus tôt, dit-il.

–Je ne voulais pas te perturber.

–On va faire face ensemble.

–Fouiller les cercueils n’est pas vraiment ton truc.

–Je n’ai pas envie de refermer le tien, répondit Bastien.

Il y avait de la peur dans ses yeux.

− J’ignore qui est le cinglé qui cherche à t’effrayer mais je suis certain que ses menaces sont sérieuses, reprit-il.

− C’est Barreau.

− Il n’a aucun intérêt à te faire partir.

− Il règle un vieux compte à travers moi. Il n’a jamais digéré sa rupture avec maman.

− Barreau est trop prudent pour mettre en danger sa sécurité.

− Il ne risque pas grand-chose, remarqua Alice.

Bastien la prit dans ses bras.

− Il y a quelques années, dit-il, sa propriété a été cambriolée. Il a surpris les types et leur a tiré dessus. L’un d’eux a été blessé. Malgré ses relations, Carl a été condamné à de la prison avec sursis. Depuis, il évite de faire des vagues.

− Si ce n’est pas lui, qui est-ce ? s’exclama Alice.

Alice reprit ses promenades à cheval dans la forêt. La nature l’apaisait. Elle aimait mettre sa monture au pas, humer l’odeur des pins sylvestres, guetter les faisans et les renards qui traversaient le chemin qu’elle remontait.

Jules, qui montait à présent très bien, l’accompagnait parfois. Ils gardaient l’un et l’autre cette habitude qu’ils avaient prise de dessiner en silence dans le bureau d’Alice. Il leur arrivait de mettre pied à terre pour fouler les tapis de mousse envahis par les fougères et rechercher les jacinthes et les sceaux de Salomon.

Un dimanche, Alice et Bastien rejoignirent Derville pour une partie de pêche sur son étang. Les hommes s’étaient mis en tête de rapporter des perches pour le déjeuner. Ils venaient de s’installer au bord de l’eau et de lancer leurs lignes. Alice avait pris son appareil photo et guettait les sarcelles et les hérons. Elle prit quelques clichés puis se mit à rêvasser. Elle imagina les femmes qui moins d’un siècle plus tôt, faisaient rouir le chanvre et le lin, déléguant à l’eau la tâche de séparer l’écorce textile de la tige. Plus tard elles tissaient l’étoffe.

De temps à autre, elle observait le profil de son père. Il avait repris des joues et paraissait plus jeune. Entourée des hommes qu’elle aimait, Alice se sentait bien et Barreau avait disparu derrière la brume qui les avait accueillis quand ils étaient arrivés tôt dans la matinée. Bastien ramena deux perches, Derville dut se contenter d’une seule prise.

On remballa, puis les hommes se mirent aux fourneaux et l’on dévora les poissons de bel appétit. Au café, les hommes ébauchèrent le projet de pêcher le brochet. Alice les abandonna pour faire un tour de jardin. Elle partit avec Kalach sur les talons. Le temps virait à l’orage. Un épervier volait dans le ciel gris. Alice le vit tournoyer au-dessus de la vieille bergerie. Elle aurait voulu le rejoindre pour regarder à travers le toit percé. Les lieux abandonnés la fascinaient. Il lui semblait que, derrière leurs murs, les âmes perdues pleuraient leur vie interrompue et cognaient aux murs pour sortir de leur malheur. Est-ce que Thérèse s’y aventurait quelquefois ?

L’oiseau décrivit un arc de cercle avant de fondre en piquet sur sa proie. Un éclair zébra le ciel. Alice eut soudain froid.

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