Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 3 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 3

 

La maison était isolée. Depuis la route, on la voyait à peine à cause du rideau d’arbres qui la masquait. Alice effleura de ses doigts le bois du portail qui brillait sous le soleil. Un ouvrage bien entretenu, dorloté par la lasure. C’était bizarre d’avoir laissé pousser des arbres aussi haut juste devant la façade exposée plein sud. Il n’y avait ni sonnette ni cloche. La boîte aux lettres rouillée envahie de prospectus suggérait que les nouvelles du monde n’étaient pas les bienvenues. À moins que le propriétaire soit absent.

Déçue, Alice passa son chemin et s’enfonça dans le hameau. On ne devinait la vie calfeutrée derrière la brique que grâce à la fumée qui s’échappait des cheminées. Il n’y avait dehors aucune âme qui vive. Un chat noir traversa la route.

Alice rebroussa chemin pour rôder de nouveau autour de la maison. Pour la contourner, elle s’engagea dans un chemin boueux mais là encore, la maison se déroba car le chemin débouchait sur un fatras de ronces emmêlées. Alice vit dans la barrière végétale le signe qu’elle ferait mieux de passer son chemin. Elle s’éloigna, le dos parcouru d’ondes glacées. La façade nord garderait son mystère.

Alice s’apprêtait à remonter en voiture quand elle vit un homme poussant une brouette chargée de bois qui avançait dans sa direction, un beauceron sur les talons. En apercevant l’étrangère, le chien se mit à grogner. Alice se raidit.

–Silence, Kalach !

L’homme qui venait de donner l’ordre était grand. Il avançait très droit, sans se presser. Sa démarche était assurée. Quand il s’approcha, Alice ne vit plus que son regard, étrangement bleu, perçant à travers des paupières bousculées par la vie. Des rides profondes sillonnaient ses joues.

− Vous cherchez quelqu’un ?

–Connaissez-vous Maxime Derville ? On m’a dit qu’il habitait cette maison.

–Qu’est-ce que vous lui voulez ?

Les cheveux étaient un peu longs, rejetés en arrière, d’un gris de cendre. Le nez droit, le port de tête altier, suggéraient de rester à bonne distance. Alice n’avait pourtant pas l’intention d’en rester là.

–C’est personnel, répondit-elle froidement.

–Dans ce cas, laissez un mot dans sa boîte aux lettres.

–Pour qu’il se perde au milieu des prospectus ?

–C’est un risque à prendre.

À demi-rassurée, Alice observait le chien qui lui flairait les mollets.

–Détendez-vous.

–Rappelez-le s’il vous plaît, il me fait peur.

–Pourquoi cherchez-vous Maxime Derville ? Personne ne vient jamais le voir.

Le chien venait de se coucher aux pieds d’Alice. Du sang se mêlait à sa bave, coulant d’une plaie de la langue. Alice ne pouvait détacher les yeux de la tache vermillon qui ensanglantait sa botte. Le beauceron haletait, immobile dans une fausse indifférence, le regard rivé sur son maître. L’homme ne cherchait pas à le rappeler. Il observait simplement la scène. Alice s’efforçait de garder son calme. Son cœur martelait ses côtes pour sortir de ce merdier. Le vent soufflait, il faisait froid

–Au pied, Kalach, entendit-elle.

Elle prit une goulée d’air. L’homme se rapprocha.

–Vous êtes médecin ? demanda-t-il en découvrant le caducée derrière le pare-brise.

–Je suis généraliste à Romorantin. Mon nom est Alice Bonnel.

Les yeux turquoise s’étrécirent.

–Quel est votre lien avec Maxime Derville ?

–Je n’en parlerai qu’avec lui.

–Laissez-moi vos coordonnées. Je les lui remettrai personnellement.

Alice extirpa de son portefeuille une carte de visite professionnelle. Elle inscrivit au dos son numéro de portable personnel.

–Dites-lui que j’ai très envie de faire sa connaissance, dit-elle en se glissant derrière le volant.

Ses mains tremblèrent quand elle remit le contact. Elle prit son temps pour s’éloigner. Avant d’amorcer le virage, elle jeta un coup d’œil dans son rétroviseur. Maxime Derville restait debout au milieu de la route avec son chien assis à côté de lui. Les yeux embués, la rage au cœur, Alice regarda disparaître de son champ visuel celui qui n’avait pas daigné reconnaître qu’il était son père.

Elle roula longtemps sans but, obsédée par l’image de l’homme aux yeux pareils aux siens que sa mère évoquait parfois, dans une version plus jeune, avec son allure de baroudeur, toujours vêtu d’un jean, un Nikon pendu au cou. Thérèse Bonnel l’avait follement aimé. Elle avait supporté ses absences prolongées quand il partait en reportage aux quatre coins du monde, connu la peur qu’il laisse sa peau dans un coin perdu du Liban, ses retours toujours difficiles parce que la guerre marque un homme et trace une frontière nette entre ceux qui la vivent et ceux qui la regardent à la télé.

Il avait découvert le ventre rond de Thérèse au retour d’une mission particulièrement longue. L’homme qui pouvait regarder sans sourciller des cadavres mutilés et des femmes pleurant leur enfant mort ; celui qui avait glissé sur des flaques de sang, supporté l’odeur immonde des tripes sortant de ventres explosés, avait été incapable d’affronter sa paternité. Thérèse avait accouché seule et ravalé ses larmes pour offrir à sa petite Alice un visage souriant. Quand plus tard l’enfant avait posé des questions, elle lui avait répondu en prenant soin d’agrémenter la vérité trop rugueuse de mots apaisants. Alice avait grandi avec l’image d’un père brillant autant par ses exploits de grand reporter que par son absence. Elle n’aurait su dire à partir de quand sa mère lui avait menti en lui cachant qu’elle avait retrouvé la trace de Maxime Derville.

Alice remua la tête pour chasser la tension qui croissait à la base de sa nuque. Derville n’avait pas réagi quand elle avait décliné son identité. Dégonflé ! Alice pila à cause d’un chevreuil qui venait de traverser devant son capot. La poussée d’adrénaline qui l’envahit aggrava sa colère. Derville était un pleutre qui fuyait ses responsabilités. Elle s’enfonça dans son siège et reprit sa route.

Elle rentra, prit soin d’ouvrir la porte sans attirer l’attention de Louise, gravit l’escalier comme une petite vieille à cause de son dos qui la martyrisait, referma la porte, goba quelques cachets puis se roula sous sa couette avec l’intention de dormir. Comme elle n’y parvenait pas, elle tripla la dose de tranquillisants. Bon prince, le médicament l’emporta dans un sommeil sans rêve.

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