Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 29 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 29

 

Pour le réveillon de Noël, Alice laissa Bastien se rendre seul chez ses parents et accepta l’invitation de son père. Il avait parlé « d’une soirée sans chichis ». Elle s’y rendit en jean mais bien maquillée.

Derville avait mis les petits plats dans les grands : saumon fumé, foie gras maison, oie. Le repas de Noël se termina par une bûche.

− Ta mère adorait que je me mette aux fourneaux, dit-il.

Il saisit le soufflet pour ranimer le feu puis se retourna sur sa fille.

–Thérèse t’a bien élevée. Elle pouvait être fière de toi.

–Pas au point de me faire confiance, lâcha Alice. Elle avait ses secrets.

Leurs regards convergèrent en direction de Kalach qui gémissait dans son sommeil.

–J’ignore à quoi rêve cette bestiole, dit Derville.

Père et fille contemplaient le chien qui tressautait en se demandant si ses songes étaient peuplés d’ennemis à zigouiller ou d’os à ronger. Il ne se souviendrait de rien au réveil. Alice l’envia. Une chance, cette incapacité à se souvenir. Elle décida de se confier à Derville.

–J’en ai bavé quand maman est morte.

Elle déballa tout, son désarroi face au cadavre de sa mère, son sentiment d’extrême solitude, l’enfer mental qu’elle avait traversé, les cauchemars qui la terrorisaient. Derville l’écouta. Quand elle eut achevé son discours, il partit chercher des verres à liqueur et revint avec cognac et Williamine. Il remplit leurs verres puis extirpa un paquet de derrière un coussin.

–Cadeau, annonça-t-il.

Intriguée, Alice se débarrassa du ruban et du papier doré pour découvrir le présent. D’une boîte en carton, elle sortit tour à tour une robe longue à fleurs, un foulard indien et quelques bijoux.

–J’ai trouvé ces frusques au grenier, elles appartenaient à ta mère.

Alice mit à son doigt une bague représentant une tête de chat.

–C’est tout ce que j’ai trouvé. Ta grand-mère a dû jeter le reste, dit Derville.

–Parle-moi encore d’Édith.

–Je t’ai dit tout ce que je savais.

–Je rêve souvent qu’on me poursuit. J’ignore pourquoi mais je suis persuadée que c’est elle.

–Thérèse a dû venir ici avec toi et ta mémoire d’enfant a gardé le souvenir d’une grand-mère impressionnante. Édith semblait douée pour effrayer les gens.

Il y avait de la colère dans le ton de Derville. Ils partirent se coucher peu après minuit. Les yeux écarquillés, Alice tenta en vain de trouver le sommeil. Elle pensait à Édith.

Cédant à la tentation d’aller à sa rencontre, Alice quitta son lit pour se rendre dans la pièce-chapelle. Elle poussa la porte.

L’œil de bœuf qui faisait office de fenêtre laissait la pleine lune éclairer faiblement l’espace. Des ombres dansaient sur les murs, animées par le mouvement des feuilles qui depuis le jardin s’agitaient en sorcières sur la musique du vent. Récemment, Leila lui avait parlé des croyances africaines et des esprits malins qui se servent de nos illusions pour ouvrir la porte des enfers.

Alice demanda aux ombres magiques de la faire entrer en connexion avec sa grand-mère.

Elle ferma les yeux et se concentra sur les bruits qui animaient la nuit. Elle entendit le hululement d’une chouette et l’aboiement d’un chien dans le lointain. Le silence qui suivit l’enveloppa d’un épais manteau.

Elle s’enfonça au plus profond d’elle-même jusqu’à en oublier le lieu dans lequel elle se trouvait et les contours de son corps. Édith était là, Alice percevait sa présence qui rôdait, se rapprochait, l’encerclait d’un ruban noir. De la spirale maudite montait une forte odeur de terre mouillée.

La porte s’ouvrit soudain. La pièce fut inondée de lumière. En pleine transe, Alice poussa un cri et s’assit à même le sol en se recroquevillant.

Une silhouette se rapprochait, immense et menaçante. L’odeur de terre mouillée se mêlait à celle du sang, écœurante. Alice plaqua ses mains sur ses oreilles et enfonça la tête entre ses genoux avec la certitude qu’elle allait mourir. Elle appela sa mère car seule Thérèse pouvait la sortir de là, la prendre dans ses bras, la rassurer, lui expliquer que ce n’était qu’un cauchemar, l’un de ceux qu’elle faisait quand elle était toute petite et qu’elle croyait que les monstres se cachaient derrière les rideaux de sa chambre. Un liquide chaud coula le long de ses cuisses. Alice entendit prononcer son prénom. A-li-ce ! Le monstre était malin, il prenait la voix de son père, celui qu’elle ne voyait jamais parce qu’il faisait le tour du monde pour le prendre en photo.

–Alice, calme-toi !

Alice reprit pied dans la réalité, reconnut Derville et se jeta dans ses bras. Elle lui dit qu’il y avait une entité, là, tout près, hostile, menaçante, prête à la tuer. Accrochée à lui, elle se releva, quitta la pièce maléfique, descendit l’escalier malgré ses jambes qui tremblaient. Derville la conduisit à la cuisine, fit chauffer du lait et lui tendit un bol.

–Tu n’es pas du tout guérie.

–Les consultations d’EMDR m’ont permis d’exorciser la scène de l’agonie de ma mère mais aujourd’hui, je sais que derrière le drame de sa mort s’en cache un autre et j’ai l’intime conviction que ma grand-mère en est l’actrice principale.

–Cela me revient. Elle te ligotait avec un chapelet et te forçait à débiter des Ave Maria, dit Derville en éclatant d’un énorme rire qui sonnait faux.

–Maman m’a caché beaucoup de choses. Je viens à peine de découvrir qu’elle avait un ami d’enfance, peut-être son premier amour. Connais-tu Carl Barreau ?

Derville laissa échapper le verre qu’il tenait à la main.

–Ne t’approche pas de ce type, il est dangereux.

–Nous sommes en bons termes.

–Un bon conseil, cesse de le fréquenter. C’est un dépravé qui collectionne les femmes, jeunes de préférence.

–Ne t’inquiète pas, je ne suis pas du genre timbre-poste à coller dans un album.

Derville tapa du poing sur la table si fort que Kalach sortit de sa béatitude.

–Je t’interdis de le revoir ! C’est peut-être lui qui te harcèle.

–Je ne suis plus harcelée et tu n’as pas d’ordre à me donner !

L’atmosphère était plus qu’électrique, Kalach en était à montrer les crocs. Dans l’âtre, le feu couvait.

–Cesse de fouiner, l’histoire de ta mère ne t’appartient pas.

–Je veux savoir ce qu’Édith vient foutre dans ma vie.

Derville apaisa son chien. Avec calme, il dit qu’il fallait laisser dormir les morts, que les tirer de leur sommeil éternel attirait en général pas mal d’ennuis, des emmerdements, pour être plus précis, dont on ne pouvait imaginer les conséquences.

La voix de Derville tremblait exactement comme celle de Leila quand elle évoquait les esprits malins qu’elle redoutait.

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