Noir obsession
Chapitre 35
Leila venait de déposer un paquet sur le bureau.
–Cadeau ! et ça ne vient pas d’un labo.
Alice posa machinalement l’envoi sur la pile de son courrier professionnel et consulta sa liste de rendez-vous. Avec un peu de chance, elle pourrait terminer suffisamment tôt pour passer voir madame Mercier à l’EHPAD. La vieille dame perdait de plus en plus la tête mais son visage s’éclairait quand elle reconnaissait son médecin.
–Ne te mets pas en retard pour le déjeuner, dit Leila, on a un buffet libanais offert par une visiteuse médicale.
–Je pense que je vais pouvoir me libérer à l’heure, répondit Alice.
Elle se mit au travail et termina sa consultation dans les temps. Il lui restait quelques minutes pour dépouiller sa correspondance, réduite à quelques lettres depuis l’avènement du courrier électronique que la magie de l’informatique déposait directement dans le dossier du patient.
Elle leva les yeux. Le printemps accrochait ses premiers bourgeons aux arbres. Elle se sentait heureuse depuis qu’elle partageait la vie de Bastien. Elle avait rendu son appartement pour s’installer à la Ferme du Cerf.
Maxime venait souvent les rejoindre. En compagnie de Bastien, il se montrait sous un autre jour. Son visage s’éclairait quand il parlait de la nature et des animaux. Il avait un don avec les chevaux. Bastien lui confiait les siens et l’appelait à l’aide quand un enfant autiste éprouvait de la crainte pour les approcher. L’homme déséquilibré par l’alcool, le trop impulsif, savait se montrer doux, trouver les gestes, les mots et les silences qui apaisaient les enfants et leur permettaient d’entrer en connexion avec l’animal. Alice se surprenait à l’admirer. Apaisée par la douceur de sa nouvelle vie, elle prenait de la distance. Édith l’obsédait moins.
Alice en vint au paquet. Quelques feuilles de papier froissé masquaient son contenu. Elle s’en débarrassa et saisit le carnet placé au fond de la boîte. Intriguée, elle en tourna les pages. Sur la dernière, quelqu’un avait tracé des mots à glacer le sang.
Alice se mit à trembler. Le cauchemar recommençait. Elle eut envie de hurler mais ce n’était pas le moment de flancher. Inutile de mettre la puce à l’oreille de Marlène et de déclencher un feu roulant de questions. Elle décida de faire honneur au buffet, de gober avec une expression sereine le discours de Gladys, la visiteuse médicale du jour, en train de vanter les mérites de son produit et de supporter sans piper les soupirs excédés d’Estève.
Autour d’Alice, les mots volaient de bouche en bouche comme des oiseaux fous. Incapable de se concentrer sur les échanges, elle hochait la tête d’un air entendu.
Par bonheur, Estève choisit d’éreinter la blonde Gladys, ce qui détourna l’attention. Alice regarda son confrère avec mépris. C’était si facile de mettre en difficulté une pauvre fille sous le prétexte qu’elle ne pouvait pas répondre avec précision à ses questions. Alice eut une bouffée de colère. C’est qu’il était vicieux, Estève, bien plus que savant. Cent mille euros pariés qu’il avait fouillé Internet avant de faire son show. Crucifiée, Gladys semblait au bout de sa vie.
Alice en revint au carnet. Gloire à toi, Satan. Les mots inscrits sur la dernière page firent irruption dans sa conscience. Gloire à toi, Satan, la réplique phare de Rosemary’s Baby. Le film préféré de Thérèse qu’elles regardaient ensemble, roulées dans une couverture, en buvant des tisanes.
Le visage de Barreau s’imposa. Qui d’autre que ce détraqué pouvait avoir imaginé un scénario pareil ? Alice repoussa de toutes ses forces le souvenir de ses bras qui l’encerclaient et l’attirance trouble qu’elle avait éprouvée pour ce pervers. Elle ne l’avait pas revu depuis leur sinistre rencontre dans sa bergerie.
− Ça va ? demanda Marlène.
− Très bien, répondit Alice en prenant sur elle pour masquer son trouble.
Barreau l’obséda plusieurs jours car elle reçut les jours suivants des messages glauques. Elle n’osait plus ouvrir son courrier. Ses tocs la reprenaient, la contraignant à replacer méticuleusement les objets sur son bureau, à rectifier l’agencement des dossiers, à multiplier les douches.
Seules ses visites à Louise l’apaisaient. Elle retrouvait sa sérénité dès qu’elle franchissait le seuil de la longère. Alice s’invitait souvent à déjeuner. L’air était doux. Louise, qui avait sorti le salon de jardin, déposait sur la table des ardoises chargées de fromage et de charcuterie. Sous sa surveillance, Alice avalait jusqu’à la dernière miette et repartait calme et repue, capable d’affronter ses patients autrement qu’avec une boule de stress au ventre.
Louise n’était cependant qu’un antidote éphémère à son trouble car les messages se multipliaient, menaçants, parlant de sortilèges et autres représailles à craindre si elle ne quittait pas la région. Ils étaient tous signés Roman Castevet. Une allusion de plus à Rosemary’s Baby.
Alice dormait mal. Elle finit par contacter Alain Lefort.
− Comment arrêter ça ? demanda-t-elle, Je ne tiens pas à ébruiter l’affaire. J’ai pensé que vous pourriez m’aider.
− Je crains que l’enquête tourne court. Trop peu d’éléments pour avancer une hypothèse.
Alice repartit déçue. Pour desserrer l’étau qui martyrisait sa poitrine, elle ressortit sa boîte de bromazépam et ingurgita une barrette. La matinée du lendemain la retrouva au point zéro de son évolution.
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