Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 8 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 8

 

Alice se mit aux antidépresseurs. L’épisode de la tombe l’avait impressionnée car jamais auparavant elle n’avait perdu à ce point les pédales. Terminé, l’alcool. La chimie la rassurait. En maîtrisant les doses de ses médicaments, elle se persuadait qu’elle se soignait. L’effet combiné des cachets la maintenait dans un état stuporeux qui lui permettait de mettre sa souffrance à distance sans la gêner dans son travail. Tout au plus avait-elle des trous de mémoire mais pas au point de faire des erreurs.

Neuf heures venaient de sonner. Les patients commençaient à se presser dans la salle d’attente pour cette matinée consacrée aux consultations sans rendez-vous qu’Alice allait assurer. Chacun apportait son lot de miasmes. On guettait, histoire de ne pas se faire piquer son tour. Certains petits malins se tenaient debout près de la porte qui allait s’ouvrir, surveillés de près par ceux qui étaient arrivés avant eux mais qui restaient assis parce que c’était plus confortable. Alice enchaîna rhumes, vaccins, plaintes douloureuses, avant de se retrouver scotchée par l’homme qui avançait dans sa direction.

Elle regarda Maxime Derville entrer dans le cabinet, s’asseoir, étendre ses longues jambes, desserrer l’écharpe qui lui tenait trop chaud. Il la suivit du regard tandis qu’elle se glissait derrière son bureau.

–Je ne suis pas malade, lâcha-t-il.

Le cœur d’Alice s’emballa sournoisement.

–Je te dois des explications.

Derville sortit de la poche de sa veste un carnet sur lequel il griffonna quelques chiffres.

–Appelle-moi quand tu veux.

Il se leva prestement, n’attendit pas qu’Alice le raccompagne et sortit. L’entrevue n’avait pas duré le temps de cuisson d’un œuf à la coque. Sonnée, Alice prit le temps de recouvrer ses esprits avant d’en revenir à ses malades.

La visite de Derville ravivait son anxiété, ce qui lui donnait envie de se gifler car elle n’avait aucune raison de surréagir. Elle tenta de s’en convaincre. Son mal au cou lui donna un bon prétexte pour avaler une codéine. Trois patients plus tard, elle avait repris la bonne distance pour travailler proprement.

Elle ne recouvra pas pour autant sa sérénité et le soir venu, monta directement dans sa chambre. Elle s’empara du paquet de céréales qu’elle avait entamé la veille et entreprit de mastiquer lentement les pétales sucrés pour se calmer les nerfs. Ce shoot sucré l’aida à éloigner Derville de ses pensées. Ensuite, elle saisit sa tablette et se laissa absorber dans un film débile. Vint le rituel du coucher, la douche, le linge de toilette à aligner parfaitement sur le porte-serviettes, la brosse à dents posée dans la partie gauche du verre, poils à l’intérieur, les chaussons déposés auprès du lit, le tranquillisant extrait de son blister, la boîte rangée dans la table de nuit de telle façon qu’elle épouse les contours du tiroir supérieur, une boîte que Louise ne trouverait jamais parce qu’Alice, prudente, gérait elle-même l’entretien de sa chambre.

Elle prit une autre boîte, hésita, la reposa puis se décida à avaler son nouveau médicament, un somnifère censé lui éviter un réveil pénible en plein milieu de la nuit. La chimie jeta devant elle un pont qui lui permit d’atteindre sans encombre le lendemain.

Elle se réveilla la bouche pâteuse mais sa marche matinale pour atteindre la maison de santé la requinqua. Le café qu’elle prit en compagnie de Leila et de Marlène lui ouvrit les portes d’une journée agréable. La conversation dériva vers Jules.

–J’ai réfléchi à son problème, dit Marlène. Il y aurait quelque chose à tenter. La Ferme du Cerf pourrait le débloquer.

–Bonne idée, s’exclama Leila, la nature et les animaux font parfois mieux que de longs discours.

Loin de s’offusquer d’être interrompue, Marlène approuva la remarque. Leila était le premier membre soignant de la maison de santé, celle qui décrochait le téléphone sur toutes sortes d’émotions pénibles. Anxiété, colère, chagrin, se déversaient alors dans le combiné. Leila, tour à tour, consolait ou rongeait son frein en réprimant les injures qui lui venaient en bouche quand on lui parlait mal. Elle connaissait les gens, savait qu’untel n’appelait jamais pour rien, qu’un autre au contraire donnait facilement dans l’hypochondrie, estimait au mieux l’urgence de la consultation.

–Le propriétaire de la Ferme du Cerf est un amoureux de la nature, poursuivit Leila. Les enfants aiment son domaine.

–Il accueille des professionnels de la médiation animale, poursuivit Marlène, Tiphaine s’est formée à cette discipline qui a fait ses preuves. Au contact des animaux, les gens et en particulier les enfants se livrent plus facilement. On pourrait essayer. Puisque tu as un bon contact avec Jules, propose-lui de l’emmener à la ferme. Sa grand-mère ne s’y opposera pas.

–Tu veux reprendre la main sur les soins, maugréa Alice.

–Je ne fais que suggérer un moyen d’aider le gosse, rétorqua Marlène en se levant pour laver sa tasse. Un jour, il faudra que tu m’expliques pourquoi tu te comportes de la sorte avec lui, répondit Marlène.

Alice n’en avait pas l’intention. L’univers de Jules rejoignait le sien, celui des deuils mal digérés. L’enfant et le médecin communiquaient par le dessin. Jules esquissait des voitures qui évoluaient dans des décors morbides. Prairies noires aux arbres dépourvus de feuilles, eaux rouges sur lesquelles flottaient des cercueils et toujours quelque part une femme blonde égarée dans cette laideur.

Les dessins de Jules décrivaient mieux que les mots l’espace dans lequel le traumatisme le maintenait. Alice savait qu’elle passait trop de temps à en contempler la noirceur.

–Nous progressons tous les deux, se contenta-t-elle de répondre.

On reparla de l’enfant à la réunion du jeudi soir qui rassemblait autour d’un plateau de mignardises infirmier, kiné, psychologue et médecins. Chacun parlait des situations qui posaient un problème. Le cas de Jules les concernait tous. Tiphaine avait tenté de l’aider par son approche psychologique, Gaëlle le rééduquait après une entorse, Alice le voyait une fois par semaine.

–Il faudrait vraiment que tu me le renvoies, proposa pour la énième fois Tiphaine.

–Ce n’est pas si facile, répondit Alice qui ne faisait guère d’effort pour déléguer les soins.

–Tiphaine a raison, trancha Marlène, tu ne dois pas rester seule face au cas de Jules.

–Je traite un enfant, pas un cas, riposta Alice.

–Tu seras vite dépassée.

–En un an, Tiphaine n’a pas avancé d’un pouce. Au moins, avec moi, il dessine.

–Un jour, il lâchera des bombes qui t’exploseront dans les mains, répliqua Marlène. Tu dois te repositionner dans l’équipe dont Tiphaine fait partie.

–Ne me fais pas la leçon, je ne suis pas ton interne !

Alice perdait pied. C’était la première fois qu’elle s’opposait à Marlène.

Gaëlle fit diversion. L’heure tournait, si l’on continuait à parler de Jules, on n’aurait pas le temps de discuter de la vieille madame Mercier, de ses chutes à répétition et des repas qu’elle sautait parce que personne ne lui faisait ses courses.

Certains vieux préfèrent frôler l’indigence plutôt que de risquer l’hospice.

Les dossiers suivants leur demandèrent moins d’effort. Comme à son habitude, Estève n’ouvrait pas la bouche et se gardait bien de parler de ses patients. Chasse gardée. Ils se quittèrent vers dix-neuf heures trente. Marlène retint Alice.

–Je te sens à cran.

Alice se cabra.

–Tu t’investis trop auprès de Jules. Tu es jeune dans la profession et n’as pas encore conscience de tes limites.

–En attendant, avec moi, il communique.

Marlène plissa les yeux et croisa les bras comme elle le faisait toujours face à une situation difficile. Alice la planta là et rentra chez Louise convoquer dans l’intimité de sa chambre toutes les bonnes raisons d’en vouloir à son aînée. Maternante. Trop autoritaire. La reine de la ruche.

Pourtant, quand Jules lui offrit lors de sa visite hebdomadaire le dessin de ses parents allongés dans l’herbe à côté de leur voiture, elle lui parla de la Ferme du Cerf.

–On pourrait y aller, cela nous ferait du bien à tous les deux.

Jules garda les yeux baissés sur le dessin qu’il était en train de réaliser.

–J’ai envie de changer d’endroit, de rendre nos rencontres plus amusantes pour toi.

Jules releva la tête.

–Je vois dans tes yeux, poursuivit Alice, une forêt mystérieuse et très sombre mais je n’ai pas peur des loups qui la peuplent parce qu’ils s’en vont quand on les croise. Je sais que dans la forêt mystérieuse, il y a une petite maison dorée dans laquelle il fait bon vivre. C’est elle que je veux découvrir avec toi au milieu des arbres de la Ferme du Cerf.

Quelques jours plus tard, Alice gara sa voiture devant la ferme. Albertine avait donné son accord avec une gratitude qui ressemblait à un appel au secours.

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