Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 5 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 5

 

Marlène Pujol divisait en deux parties bien distinctes les gens qu’elle rencontrait. Il y avait les sinistres, les jamais contents qui ne voyaient que la partie du verre à moitié vide en affirmant que tout était mieux avant. Avant quoi, d’ailleurs ? Nul ne le savait exactement sauf ceux qui se vantaient d’avoir connu meilleure époque, avec de nobles valeurs. Les mêmes agressaient la caissière de leur supermarché, affirmaient leur supériorité à l’aide de subtils jurons, traitaient les plus jeunes d’ignares et d’incapables.

À côté de cette espèce irrécupérable, il y avait tous les autres, les trébucheurs qui s’écorchaient les genoux sur les pierres de la vie mais savaient se relever en remarquant que le ciel était bleu, les fragiles qui demandaient de l’aide, les pudiques qui répugnaient à le faire, les maladroits qui se hérissaient de piquants pour se protéger des coups. Marlène avait foi en eux, tous et sans exception. Louise traitait sa cadette d’exaltée.

Mais était-ce vraiment excessif de deviner en Alice une estropiée de plus ? Pour fêter les deux premiers mois de son arrivée à la maison de santé, Marlène avait organisé une sortie au resto en compagnie de sa sœur et des êtres qui constituaient, depuis le décès de son mari, sa « drôle de famille ».

Tristan, l’infirmier du cabinet, arriva le premier, vêtu comme à l’accoutumée d’un jean et d’un tee-shirt, le visage agrémenté d’une barbe sculptée à la tondeuse. Pas mal d’Iseult grattaient à sa porte. Louise arriva sur ses talons, soufflant comme une brebis prête à mettre bas, pestant après les conditions de stationnement, bientôt on devrait se garer hors de la ville, il lui faudrait une carte d’invalidité avec sa hanche qui la handicapait.

Juchée sur des talons-échasses, Leila apparut au détour de la place, moulée dans un pantalon blanc et un bustier rouge à pois suffisamment décolleté pour faire damner la plus pieuse des âmes. Elle raffolait de fringues, de maquillage et des parfums orangés dont elle s’inondait.

–Je suis en retard ? demanda-t-elle en feignant d’ignorer les regards masculins qui convergeaient dans sa direction.

Elle prit place à côté de Tristan, en face de Louise. C’est dans cette posture qu’Alice la trouva quand elle arriva, au moment où Marlène commandait l’apéritif, un jus d’ananas pour Leila, une bière pour l’infirmier.

–Et une bouteille de Sancerre, ajouta-t-elle.

Il manquait Gaëlle, la kiné et Tiphaine, la psychologue. Pascal Estève, le second médecin du cabinet, restait en retrait, épaules rentrées et regard fuyant. Un drôle de gars qui bossait trop. Marlène secoua la queue de cheval rousse d’Alice.

–On va trinquer à notre petite équipe et à toi en particulier. Ça leur fait bizarre, aux patients, d’être soignés par une jeunette, hein Tristan ?

Tristan haussa les épaules et regarda dans le vague, ou plutôt ailleurs que dans le décolleté de sa voisine Leila. Marlène décida qu’il était temps de passer la commande.

–J’espère que tu as faim, Alice. Ici, il y a ce qu’il faut dans l’assiette. Pour commencer, je te propose une terrine de faisan.

–Je suis végétarienne, rappela Alice.

Louise se lamenta, c’était pitié, cette marotte actuelle. Ils se turent pour se concentrer sur la carte. Alice n’avait pas très faim.

–Une omelette aux champignons, ça te dirait ? proposa Marlène.

Soudain il y eut un mouvement, des cris. Un homme traversa la place au pas de course et vint se planter devant leur table. Jules, le petit-fils muet d’Albertine, venait de tomber et saignait comme un bœuf.

–On y va, décréta Marlène en repoussant sa chaise.

Alice la suivit. Un attroupement envahissait le trottoir, le gosse était sujet aux convulsions ; ce môme, il lui arrivait toujours malheur, sa pauvre grand-mère Albertine avait du fil à retordre avec lui, précisa Marlène en se penchant, Alice fit de même.

–Écartez-vous si vous voulez qu’il respire, dit-elle, quelqu’un peut me trouver une couverture ?

Les badauds se dispersèrent pour aller chercher compresses et désinfectant. Certains filmaient, Alice leur lança en pure perte un regard meurtrier. L’enfant avait sept ou huit ans, un beau gamin avec un visage d’ange. Il semblait indifférent au sang qui coulait le long de sa tempe et jusqu’à sa bouche. Il passa la langue sur ses lèvres rougies. Marlène lui caressa la joue. Elle aurait agi de même pour apprivoiser un chaton. Et alors, mon Jules, tu as encore fait des tiennes ? L’enfant fixait sur elle ses yeux bleus mouillés de larmes. Il pleurait en silence. Il tourna la tête vers une femme âgée qui se hâtait dans leur direction. Marlène la rassura.

–C’est bon, Albertine, le petit n’a rien, juste une plaie du cuir chevelu. Je l’emmène au cabinet pour lui poser des points.

–On a prévenu les pompiers, Docteur.

Marlène dévisagea l’homme qui lui parlait tout en filmant la scène.

–C’est inutile, Jules ne supporte pas les hôpitaux, répondit-elle sèchement.

Elle conseilla au type de retourner à sa vidéo. Jules disparaissait presque dans les bras d’Albertine qui le serrait à l’étouffer. Les curieux rebroussaient chemin, traînant sous leurs pas un peu du sang qui colorait l’asphalte.

–Les secours arrivent, entendit-on.

–Et zut, commenta Marlène.

La sirène qui retentissait retint les curieux sur le trottoir. Jules se débattait dans les bras d’Albertine qui tentait en vain de le calmer. Marlène fit la grimace, le gosse allait finir par convulser pour de bon. Elle se dirigea vers le camion qui se garait.

–Eteignez votre gyrophare, vous effrayez le gamin.

–Laissez-nous faire notre travail.

Pas de chance, l’équipe était nouvelle et ne connaissait pas les phobies de Jules. Un jeune pompier s’approcha d’Albertine. L’enfant se mit à pleurer bruyamment. Sous l’effet de la peur, son corps se tordait comme un serpent fou. La voix était aiguë, sauvage.

Alice en eut froid dans le dos et se boucha les oreilles. Brusquement, tout bascula. Elle se retrouva violemment projetée dans le cauchemar éveillé qui la tourmentait régulièrement. La rue se transforma en un milieu hostile, sinistre et répugnant. Il n’y avait plus de voitures, plus de fragrance sucrée provenant de la boulangerie, plus de musique qui s’échappait de la fenêtre d’en face, plus de Marlène et même plus de Jules. Il n’y avait qu’une ombre qui surgissait dans la nuit, un visage ensanglanté, une odeur écœurante qui empuantissait l’air, mélange de sueur et d’antiseptiques. Et une femme aux allures de cadavre qui l’attrapait par le bras. Alice en eut la nausée.

Par réflexe, elle se recroquevilla sur elle-même avant de se laisser glisser au sol contre le mur. Les bras croisés sur la poitrine, les genoux remontés sur le torse, le cœur au bord des lèvres, elle attendait la fin de l’assaut. Ça s’arrêtait toujours, il suffisait d’attendre. De ne plus penser à rien. De ne plus ressentir quoique ce soit. D’être comme morte.

–Alice, ça va ?

Sur le trottoir, il y avait de nouveau Jules qui refusait de suivre les pompiers et Marlène qui la secouait, tentait de l’entraîner. Marlène dont le parfum chassait l’odeur du sang. Marlène avec son visage bienveillant et son front barré d’une ride soucieuse.

–Tu m’expliques ce qui se passe ?

Il aurait fallu trouver les mots.

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