Noir obsession
Chapitre 51
Tout le gratin était présent. Maire, notables, représentants d’associations, journalistes locaux, focalisaient leur attention sur Alice.
Vêtue d’un tailleur bleu marine, chaussée d’escarpins vernis, elle donnait de la femme médecin une image flatteuse. Pour la circonstance, elle avait remonté ses cheveux en un chignon strict. Elle ne portait aucun bijou. Ses yeux turquoise et rieurs contrastaient avec le sérieux de sa tenue.
Au pied de l’estrade dressée pour la circonstance, Derville la buvait des yeux. Bastien faisait de même.
–Je suis heureuse aujourd’hui d’inaugurer le premier centre de prévention de la violence de notre région, ici, à la Ferme du Cerf.
Elle regarda Bastien et sourit.
–J’ai mené à bien ce projet grâce à Bastien Maréchal qui fut le premier à me sensibiliser aux bénéfices du bien-être sur le comportement, notamment des enfants. Pourquoi devient-on violent ? Quels sont les événements, les éléments d’une histoire familiale, qui conditionnent nos comportements ? Comment favoriser un développement psychologique porté vers le pacifisme ? Toutes ces questions m’ont conduite à de multiples lectures afin de trouver des amorces de réponse.
Alice aperçut Marlène qui lui souriait et Leila qui l’encourageait à poursuivre.
–Le projet qui aboutit aujourd’hui concerne, je l’ai déjà dit, la prévention de la violence. Il est né de l’observation du travail de Bastien Maréchal. Ici, à la Ferme du Cerf, des autistes s’apaisent en compagnie des chevaux et des enfants viennent deux fois par semaine faire l’école de la forêt. Les enfants y apprennent à compter avec des cailloux, à s’intéresser à la nature, à en humer les odeurs qui s’inscriront à jamais dans leur mémoire sensorielle.
Alice s’interrompit, la bouche soudain sèche en apercevant Carl Barreau qui la regardait d’un air goguenard.
–À ma modeste échelle de médecin, poursuivit-elle, je voudrais contribuer à donner aux gens les outils nécessaires à un meilleur équilibre et que les enfants grandissent dans la sécurité.
Alice invita Tiphaine à la rejoindre. Elle la présenta à l’assemblée.
–Je ne suis pas seule à participer à ce projet ambitieux. Toute la maison de santé dont je fais partie se passionne pour l’aventure. Même le docteur Marlène Pujol à laquelle, vous le savez tous, j’ai le plaisir de succéder.
Alice termina son discours sous de sincères applaudissements. Elle répondit ensuite aux nombreuses questions qu’on lui posait. Fatiguée, elle s’éclipsa pour prendre un peu de repos avant le cocktail prévu pour clore la manifestation. Barreau choisit le moment où elle rentrait dans la maison pour l’aborder. Elle ne parvint pas à l’éviter.
–Chère Alice, quelle joie de vous revoir, s’écria-t-il avec ce ton narquois qui le rendait insupportable.
–Il n’est pas indispensable que nous nous côtoyions, répondit-elle froidement.
–Je ne vous retiendrai pas longtemps. Asseyons-nous. Je vais nous chercher à boire.
Alice se retrouva attablée devant une limonade. Barreau sirotait un scotch. Il n’était que onze heures du matin.
− J’ai trouvé votre discours sublime, décréta-t-il.
− J’ai peu de temps.
−Votre public vous attendra.
− Je ne suis pas une star.
–Vous avez un don pour la comédie, pourtant. Votre prêche en faveur de la non-violence était un pur chef-d’œuvre. Très bonne prestation pour une presque meurtrière.
Alice pâlit.
–J’ai rendu visite Lefort, il m’a raconté votre duo d’amour. Il est persuadé que vous avez pris beaucoup de plaisir à lui planter vos ciseaux dans le ventre.
–Il n’a jamais contesté que j’avais fait cela pour me défendre.
–Même s’il est cinglé, Lefort connaît son intérêt. Il préfère vous brosser dans le sens du poil et ainsi éviter de vous rendre bavarde. J’ai toujours su que Thérèse n’avait pas tué sa mère.
–Votre confession me surprend. Vous auriez dû témoigner, à l’époque.
–J’aurais dû mais il était plus amusant de mettre Lefort sur le gril. Nous étions tous les deux fous amoureux de Thérèse. Je couchais avec elle mais il cherchait à me la piquer. Elle devenait un enjeu entre nous. Quand votre mère est partie, nous avons continué à nous mesurer l’un à l’autre. Une façon comme une autre de trouver un exutoire à notre colère. On se voyait pour des parties de poker qu’il organisait chez sa mère dans une pièce au sous-sol. Un soir où la partie s’était terminée tard dans la nuit, j’ai couché sur place.
Les mains de Barreau caressaient le verre de scotch. Où diable étaient Derville et Bastien ?
–Le lendemain matin, la vieille Philomène a craché le morceau. J’ignore pourquoi elle m’a fait ses confidences. Elle m’a dit qu’elle avait menti. Le soir du meurtre, elle ne vous a pas gardée.
Barreau brossa de la vieille femme le portrait d’une mère inconditionnellement dévouée à son fils.
–Elle a juré à Alain de ne jamais dire la vérité. Elle est morte en tenant parole.
Barreau se rejeta en arrière, l’air satisfait.
–Lefort sait que je sais. C’est très amusant de tenir quelqu’un par un secret.
–Vous me dégoûtez.
Barreau posa son bras sur celui d’Alice.
− J’exerce sur toi une attirance trouble, je l’ai senti dans la bergerie.
− Vous êtes fou.
− Tu penses que l’histoire est terminée parce que tu sais qui a tué Édith. Tu te trompes. Je pourrais te parler de ta mère comme personne. J’étais son ami d’enfance. Je sais ce que ta grand-mère lui a fait subir, ce qui l’a rendue fragile et instable.
–Et vous pensez que je vais venir vous interroger ?
–Ce serait amusant, répondit Carl. Les occasions de se distraire sont si rares.
–Je vous laisse à votre ennui, dit-elle.
–Samedi quatorze heures ?
Alice ne répondit pas. Elle rejoignit l’assemblée dans le jardin. Au loin, Derville, entouré de marmots, donnait des conseils pour construire une cabane. Elle le vit partir en direction de l’écurie des ponnettes. Bastien s’approcha.
− Samedi soir, je t’invite au restaurant, dit-il en lui prenant la main.
Elle revit celles de Barreau, les sentit presque sur ses épaules, possessives. Thérèse les avait aimées. Au point de leur confier sa détresse. De déshabiller son âme. Son énergie traversait le temps. Alice en ressentait le feu, sa chaleur, sa brûlure. Thérèse lui ordonnait de ne pas rompre le lien. Samedi quatorze heures…
− Ne réserve pas la table trop tôt, j’aurai des courses à faire dans l’après-midi, dit-elle.
Pour toi Christian L. parce que derrière nos silences, il y a tant de bonheur…
Table des matières
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Achevé d’imprimer
en janvier 2023
par Isiprint (France)
pour le compte des
Éditions les Passagères.
Dépôt légal : janvier 2023.
Composition : Maud Warg
OceanofPDF.com
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Catherine Armessen