Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 25 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 25

 

Elle était arrivée la veille et avait dormi d’une traite. Derville s’affairait dans la cuisine entre pâtés faits maison et marinade. « Tu as besoin de te requinquer » avait-il dit. Une vraie mère poule. Au coin du feu, avec Kalach à ses pieds, Alice surveillait les pommes de terre qui cuisaient dans la cendre. Elle guettait le moment où Derville s’absenterait pour explorer le lieu.

L’occasion se présenta juste après le déjeuner, quand il lui proposa de venir faire les courses avec lui. Elle répondit qu’elle préférait rester et faire la sieste.

Derville à peine parti, Alice grimpa l’escalier avec un élan de reconnaissance pour son père qui interdisait l’accès de l’étage à Kalach. Le cabot aurait pu mal vivre la fouille en règle dont elle comptait s’acquitter.

Il y avait trois chambres à l’étage. Celle de Derville, sans surprise, était meublée d’un lit de bois sombre et d’une commode dans les mêmes tons. Au sol, la tomette ne partageait l’espace avec aucun tapis contrairement à celle qu’occupait Alice, parée d’une peau de chèvre qui rappelait par sa couleur claire la teinte du mobilier cérusé.

Alice poussa la porte de la troisième pièce. Comme les volets étaient clos, elle actionna l’interrupteur qui se présentait à sa main droite. Le souffle coupé, elle se retrouva dans une sorte de chapelle. La cheminée faisait office d’autel. Sur son linteau trônait une Vierge auréolée vêtue d’un manteau bleu, bras écartés, paumes tournées vers le plafond qu’elle fixait d’un air inspiré comme s’il donnait directement accès au paradis. Au pied de l’âtre fermé par une trappe, étaient disposées deux rangées de cierges.

Alice se tourna vers le mur de gauche. Du haut de sa croix, le Christ se penchait sur celle qui violait le sanctuaire. Face à lui, un tableau de l’archange saint Michel, au milieu de la pièce, un prie-Dieu. Une odeur de renfermé agressait les narines.

Alice frissonna. Rien dans ce décor n’inspirait la miséricorde. Le plafond crevassé augurait de la punition divine, chaque pas qui faisait craquer le plancher rappelait le memento mori, « souviens-toi que tu mourras » et que tu tomberas dans les arcanes d’un enfer dont tu n’imagines même pas les supplices pour avoir franchi cette porte sans l’autorisation d’Édith. Alice comprit pourquoi sa mère lui avait épargné le catéchisme.

Percevant une présence, Alice se retourna en sursautant et reconnut Derville. Il posa sur son épaule une main apaisante.

–Ta grand-mère n’avait pas la religion gaie. C’était une adepte du dolorisme, ta mère en a bavé avec elle. Ne restons pas là.

Ils redescendirent.

–La première fois que je t’ai rencontrée, avant même que tu ouvres la bouche, j’ai su qui tu étais, dit Derville. Tu ressembles tant à ta mère que j’ai paniqué. Voilà pourquoi j’ai tardé à reprendre contact avec toi.

–Cette pièce, là-haut, elle me glace le sang.

–Ta mère y a passé beaucoup de temps. Édith traquait le moindre péché à expier par la prière. Thérèse aurait pu devenir méchante avec une mère pareille. Heureusement, son père était un chic type. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, il a protégé sa fille de l’exaltation de sa femme puis il a fait l’attaque cérébrale qui l’a tué.

Thérèse parlait peu de ses parents mais parfois, elle ruminait tant ses déboires qu’elle finissait par les recracher en flots. Elle devenait alors volubile et Derville l’écoutait.

–Pourquoi avoir gardé cette pièce intacte ? demanda Alice.

–Pour me souvenir qu’il y a des gens habités par le Mal. Ta grand-mère était un démon, répondit Derville. Cette fois, je pars faire les courses pour de bon. Visite la maison de fond en comble si bon te chante.

La cave n’avait pas grand intérêt. On y trouvait des bouteilles de vin alignées soigneusement et tout un bric-à-brac destiné au bricolage. Le grenier gardait l’empreinte de ses anciens propriétaires mais la piété d’Édith ne s’était pas étendue jusque sous les combles. Un petit lit en bois voisinait avec un vélo d’enfant et un coffre rempli de layette jaunie préservée des souris grâce aux innombrables tapettes dont Derville avait truffé l’espace. On trouvait également des fauteuils en osier, de vieux tuyaux d’arrosage, des chaises longues dont la toile empestait la poussière.

Alice avisa une boîte en bois dont elle souleva le couvercle. De vieilles photos gondolées, certaines en noir et blanc, d’autres en couleur, s’empilaient les unes par-dessus les autres. Alice redescendit avec sa découverte.

Elle s’installa au coin du feu. Kalach vint se coucher à ses pieds. Lové dans une bergère, le chat dormait. Alice sortit le premier cliché qui s’offrait à ses mains. C’était un portrait d’Édith. Aucun sourire ne maquillait ses lèvres minces. Elle avait de petits yeux sombres et un regard qui glaçait le sang, un long nez, une mâchoire carrée. Sur la photo, on lui donnait la quarantaine. Alice la retrouva posant sur le second cliché à côté d’un homme de taille moyenne à l’expression douce. Elle sourit au grand-père qu’elle se découvrait puis fouilla la boîte à la recherche de sa mère. Elle eut peine à la reconnaître dans la petite fille aux boucles courtes qui poussait une brouette d’enfant, vêtue d’un chandail tricoté maison et d’une courte jupe plissée qui découvrait des jambes de poupée.

Alice vida la boîte à même la table basse et se mit en devoir de trier les photos. Elle fit trois piles, consacrant celle de gauche à ses grands-parents, celle du milieu qui retrouvait Thérèse plus âgée et celle de droite à sa mère quand elle était enfant.

Elle se concentra sur celle-ci. La fillette aux boucles d’or se tenait, triomphante, dans la voiture d’un manège, brandissant le pompon qu’elle venait de décrocher. On la retrouvait également, hilare, tenant une poule dans ses bras, puis minuscule à côté de la portière d’une Dauphine.

Alice reprit les photos une à une. Sur la plupart des clichés, il y avait en arrière-plan un gamin sensiblement du même âge que Thérèse. À l’aide d’une loupe, elle examina les traits du petit inconnu. Il était impossible de le distinguer nettement mais il s’agissait toujours du même enfant. On le reconnaissait à sa tignasse brune et frisée.

Alice saisit la pile du milieu. Thérèse était là, plus âgée. Les photos les plus anciennes restaient en noir et blanc. La fillette posait à côté de sa mère à la sortie de l’église, robe aux genoux, socquettes blanches dans des souliers qu’on imaginait vernis. Ses cheveux longs étaient emprisonnés dans des tresses ou bien rejetés en arrière en demi-queue. Que ce soit en compagnie de son père ou de sa mère, elle portait toujours des robes ou bien pour les frimas des fuseaux tendus dans des après-skis. Thérèse avait connu le temps où les tenues étaient choisies par les parents.

Les clichés en couleur la retrouvaient différente. Il s’agissait de polaroïds qui sentaient la clandestinité puisque Thérèse, les cheveux défaits, prenait des poses de starlette. On la surprenait, un panier à la main, avec une frange à la Birkin ou bien maquillée et coiffée d’une perruque brune dans l’espoir de ressembler à Adjani. Thérèse dansait devant l’objectif, posait en bikini, se laissait arroser au jet d’eau par des ados maigres et blafards.

Alice reprit sa loupe pour détailler la bande de copains de sa mère et reconnut facilement le garçon frisé qui partageait ses jeux d’enfant. Quand Derville rentra des courses, elle était toujours penchée sur les photos.

–Sais-tu si maman avait un frère ou un cousin ?

–Pas à ma connaissance.

–Elle est souvent photographiée avec ce garçon, dit Alice.

Derville chaussa ses lunettes, examina les photos et répondit qu’il n’avait aucune idée de l’identité de l’inconnu.

–Thérèse a refermé la porte sur son passé à l’âge de dix-huit ans. Elle était avare de détails. Puisque tu as descendu cette boîte, on va se faire un dîner-plateau en examinant tout ce fouillis.

Un peu plus tard, assis côte-à-côte sur le canapé, ils se penchaient ensemble sur les clichés.

–Je sais peu de choses de l’enfance de ta mère. elle parlait surtout de son adolescence. Quand son père est mort, Thérèse a perdu son plus précieux allié. Édith était dure, autoritaire. Elle n’avait qu’une idée en tête : trouver un beau parti pour sa fille. Les Bonnel avaient économisé sou à sou pour acheter leurs terres. Édith estimait qu’un beau mariage concrétiserait son ascension sociale. Elle ne laissait à sa fille aucune liberté.

–Les polaroïds racontent une autre histoire, remarqua Alice.

–Je les ai découverts cachés sous une latte du parquet de la chambre de ta mère. C’est moi qui les ai rajoutés à la boîte.

Derville poursuivit.

− Édith avait une amie d’enfance, une certaine Henriette, qui désapprouvait en secret ses méthodes éducatives. Édith ne jurait que par elle parce qu’elle avait épousé un pharmacien. Henriette a été l’alibi de ta mère pendant plusieurs années.

Alice écoutait son père dont la voix s’était adoucie.

− Quand tu parles de maman, tu n’es plus le même, remarqua-t-elle.

Derville changea d’expression. Un instant ils se turent.

− Quelqu’un me veut du mal, reprit Alice. Appels téléphoniques, objets dégoûtants envoyés par la poste, ce genre de choses, tu vois.

− Tu as une idée de la provenance ?

− J’espère juste que ce n’est pas toi.

Alice regarda son père avec insistance.

− Il te suffirait de me demander de partir pour que je sorte de ta vie, précisa-t-elle.

Derville se leva pour recharger la cheminée. Le feu qui mourait se ranima. Il vint s’asseoir à côté de sa fille.

− Je n’ai pas envie que tu quittes ma vie, dit-il.

Ils regardèrent un long moment le feu. Les flammes s’élevaient dans l’âtre. Leur reptation fascinait. Les ombres léchaient les murs dans l’obscurité qui s’était installée. Des bûches qui se consumaient monta un long soupir.

− Ta grand-mère avait un réel talent de persuasion. Les mères lui confiaient aveuglément leurs filles. Celles-ci se mettaient à rythmer leurs journées de prières. Je te parle d’un temps que tu n’as pas connu. On était juste après 1968, les slogans anticonformistes pleuvaient. Édith, inflexible, dictait sa loi et convainquait ces pauvres filles de s’en tenir aux travaux ménagers en attendant de se trouver un mari. Thérèse en riait mais elle restait sous la férule de sa mère.

Derville se tut un instant.

− J’aimerais qu’Édith déserte ma mémoire, dit-il.

Une ride profonde sillonnait son front.

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