Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 47 sur 51

Pages du PDF

Noir obsession

Chapitre 47

 

Alice se souvenait enfin. Les pièces du puzzle s’assemblaient comme par magie. Il y avait ce soir-là, dans cette pièce où elle se tenait, un homme vêtu d’un pull rouge. Thérèse lui parlait. C’était lui qui avait bousculé les meubles. Effrayée, la petite Alice restait immobile et regardait dans le vague. Il renversait des chaises, ouvrait des tiroirs, jetait des objets par terre.

Quand il était sorti de la pièce, Alice avait eu envie de courir se jeter dans les bras de sa mère mais sa peur l’avait clouée sur place. Il était revenu et s’était approché d’elle. Elle avait cru qu’il allait la tuer. Un instant elle n’avait plus rien entendu puis la voix de l’homme était parvenue à ses oreilles, tout d’abord sourde et lointaine puis de plus en plus nette. Il avait posé sa main sur sa bouche. Le dragon accroché à son poignet avait bougé. « Tu dois te taire, Alice, sinon ta mère ira en prison et tu ne la reverras plus. » Il lui avait chuchoté à l’oreille qu’elle devait tout oublier.

Ensuite il s’était éloigné.

Derville guettait les réactions de sa fille. Alice serra les mâchoires et ne laissa rien paraître de son trouble.

–Qui est un enfoiré, Alice ? demanda-t-il.

–Il faut que je vérifie un ou deux trucs avant de te le dire, dit-elle.

Elle prit congé et mit le cap sur la Ferme du Cerf. Sa mémoire lui restituait des images choquantes sans se soucier ni de l’ordre ni de la violence qu’elles décrivaient. Elle avait besoin d’une pause, des bras de Bastien, de sa voix qui saurait l’apaiser.

Déçue, elle ne vit pas sa voiture et se souvint qu’il avait rendez-vous chez le vétérinaire pour son chien. Alors elle se dirigea vers l’écurie. Les chevaux étaient là, paisibles, amicaux. Elle entra dans le box de sa jument, se laissa tomber sur le sol et se couvrit de litière. Bientôt, elle perçut le souffle chaud de l’animal contre son visage.

Les images commencèrent à s’estomper. L’horreur se faisait floue, le danger reculait. Elle ne bougea pas d’un pouce quand elle sentit contre son épaule le nez qui la poussait car elle se sentait en sécurité. Les chevaux n’assassinaient pas les vieilles dames à coup de pelle. Ils ignoraient le meurtre, son odeur nauséabonde et sa perfidie. L’Homme les avait chevauchés sur les champs de bataille, les avait privés de la lumière en les faisant descendre dans les mines. Jamais ils ne s’étaient retournés contre lui. Ils étaient purs. Alice se mit à pleurer. Son chagrin la projeta dans un sommeil lourd.

Bastien la découvrit endormie. Quand il la souleva pour la ramener à la ferme, elle se réveilla et se blottit contre lui.

–Peux-tu me dire ce qui t’arrive ? demanda-t-il un peu plus tard après avoir jeté une couverture sur les épaules d’Alice qui grelottait moins de froid que de fatigue.

–J’ai vu ma grand-mère mourir. Les souvenirs reviennent mais la peur paralyse mes pensées et m’empêche de trouver la chronologie des images qui me traversent l’esprit. Je ne parviens pas à reconstituer l’histoire.

Bastien la serra doucement contre lui.

–La peur fait écran à ta mémoire. Que faisais-tu pour la neutraliser quand tu étais petite ?

–J’appelais le Simorgh, répondit Alice.

Et devant l’air surpris de Bastien, elle poursuivit.

–Le Simorgh est un oiseau légendaire. Ma mère m’en parlait souvent. Les Perses lui prêtaient la connaissance absolue et le pouvoir de guérir les blessures. Quand j’avais peur, je l’appelais puis je fermais les yeux. J’avais l’impression de sentir ses ailes me frôler. Il me débarrassait de mes angoisses. Je pouvais alors de nouveau réfléchir et agir.

–Pas bête, remarqua Bastien. Tu devrais adopter ta vieille tactique.

Il se leva et quitta la pièce. Alice prit place dans un fauteuil et se concentra de toutes ses forces. C’était fou d’en revenir à de tels stratagèmes.

Elle rouvrit les yeux et tenta de rassembler ses idées. Pour mieux se concentrer, elle fixa la lueur de la bougie. Son vacillement la persuada que la raison ne l’aiderait pas. Alors elle lâcha prise et laissa l’irrationnel prendre le pas jusqu’à ce que l’oiseau de son enfance vienne frôler son épaule. Ensuite elle s’autorisa à réfléchir. Il y avait forcément un détail qui lui échappait.

Elle ferma les yeux et fit abstraction des bruits de la maison et de l’odeur de la bougie parfumée que Bastien avait allumée pour la détendre. Sous ses paupières closes se reconstitua le décor dans lequel elle avait perdu ses souvenirs.

Elle redevint enfant et revit l’éclat de porcelaine qui brillait sur le sol, juste à ses pieds, parce qu’on avait brisé des assiettes. Alice adulte sentit une présence tout près d’elle et eut du mal à ne pas ouvrir les yeux mais non, elle devait rester là, aux aguets, pour ne pas rompre le lien qui l’ancrait dans la réalité oubliée.

Alice réintégra son corps d’enfant, retrouvant sous ses fesses la sensation rugueuse de l’osier du fauteuil dans lequel sa mère l’avait installée. Elle laissa venir à elle la peur qui l’avait assaillie ce soir-là, le rouge et le blanc qui s’étaient mêlés, son cœur qui en avait battu plus fort. L’homme se tenait à côté d’elle. Sa main pâle se rapprochait. Alice songea qu’elle allait mourir et connaître l’enfer dont parlaient les fillettes du cours préparatoire. D’ailleurs, c’était un diable qu’elle voyait, perché sur le poignet qui prolongeait la main.

Alice rouvrit les yeux. Elle savait à présent qui était l’homme au pull rouge.

OceanofPDF.com