Noir obsession
Chapitre 6
Dans les jours qui suivirent, Alice se lava encore plus souvent et s’épuisa dans de longues courses à pied qui martyrisaient son dos avant de la plonger dans un état voisin de l’euphorie.
Elle revenait apaisée de ces marathons et se mettait à penser à Jules. Quelque chose dans la détresse de ce gamin faisait écho en elle. Ses cris avaient été les siens, ceux qu’elle parvenait à étouffer quand l’angoisse s’emparait d’elle. Elle ignorait pourquoi elle avait toujours peur.
Après s’être fait poliment rembarrer, Marlène avait cessé de poser des questions. Mieux valait parler des patients. C’est ce qu’elles faisaient tous les soirs après les consultations en buvant un verre. Comme lorsqu’elle était interne, Alice rendait compte des malades qu’elle avait vus dans la journée, de leurs pathologies, des décisions qu’elle avait prises.
–J’ai vu le petit Jules, cet après-midi, dit Alice.
–C’est moi qui ai demandé à Leila de l’inscrire à ta consultation, j’ai besoin d’un regard neuf sur ce gamin.
–Il est venu avec sa grand-mère, on n’a pas reparlé de l’autre soir. Il avait une otite.
Un gosse vraiment bizarre, shooté par la fièvre, les yeux cernés, la morve au nez, se laissant examiner passivement, le regard dans le vague.
–Il est mutique depuis la mort de ses parents, expliqua Marlène. Ils ont dérapé sur une plaque de verglas l’hiver dernier. Ils ont quitté la route et sont venus s’écraser en contrebas. Leur voiture a pris feu. Jules était parti avec eux mais on ne l’a pas retrouvé dans l’habitacle. Il a disparu plusieurs heures avant d’être retrouvé sur les lieux de l’accident avec des ecchymoses mais indemne… et muet.
Albertine, sa grand-mère maternelle, avait ravalé son chagrin pour s’occuper de lui. Une armée de psy avait fondu sur l’enfant, paroles mesurées aux lèvres et crayons de couleur dans les mains, en pure perte : Jules ne s’était pas laissé amadouer.
–Comment s’est-il comporté avec toi ? demanda Marlène.
–Il est resté amorphe.
Pourtant, il y avait eu ce regard, celui d’un enfant qui avait vu la mort en face et y avait cru à fond. Il était perdu, Jules, et tout étonné d’être vivant alors que ses parents avaient traversé l’ultime frontière. Elle garda pour elle cette perception des choses.
–Tu es jeune. Je pensais qu’il se détendrait avec toi.
En vérité, ils s’étaient jaugés. Alice avait vu les ténèbres dans le regard du gosse. Elle avait cheminé à ses côtés.
Alice détourna Marlène du cas de Jules pour aborder le cas des autres patients. Elles parlèrent du père Bouvier qui s’était joyeusement payé la tête d’Alice en jurant qu’il suivait son régime à la lettre et de cette Virginie Lambert qui multipliait les arrêts de travail.
–On n’est pas Dieu et les patients sont indisciplinés. Pas la peine de perdre la foi pour autant, décréta Marlène, sinon des gamins comme Jules n’auront plus de médecin pour les sortir de leur guêpier.
–Je perçois chez cet enfant une souffrance abominable.
–Qui remonte à longtemps, précisa Marlène.
Sa famille a mauvaise réputation dans le coin. Les gens regardaient ses parents de travers. Le gosse a inévitablement perçu le rejet.
Elles furent interrompues par Gaëlle qui venait de faire sortir son dernier patient. Elle venait réclamer une ordonnance de rééducation.
–Les histoires de famille ont plané comme des vautours au-dessus du berceau de Jules, poursuivit Marlène. Une aïeule tondue à la libération, des grands-parents paternels disparus dans une avalanche et surtout un grand-père maternel violent. Albertine peut dire merci à la cirrhose qui l’a tué.
Les parents de Jules avaient choisi de rester dans la région pour s’occuper de la grand-mère.
–Tant qu’il n’est pas allé à l’école, Jules a été heureux. Ensuite, la loi des gosses l’a crucifié. On n’est pas loin du Berry, la succession des catastrophes prenait des allures de sortilège. Ses copains se sont chargés de lui faire vivre l’enfer parce qu’on disait de sa famille qu’elle était maudite.
–À la place des parents, j’aurais retiré mon
gamin de l’école, remarqua Alice.
–C’est ce qu’ils ont fini par faire. Jules a été scolarisé chez lui. Sa mère et Albertine se chargeaient de son éducation. L’enfant n’avait pas de copains. Son univers se résumait aux adultes qui l’aimaient. Quand l’accident est arrivé, tout s’est effondré.
Il suffit de si peu pour qu’une vie bascule. Alice en eut froid dans le dos.
Il était près de 20h quand elles terminèrent. Pascal Estève venait de fermer la porte sur son dernier patient.
–Tu termines de bonne heure, aujourd’hui, lui lança Marlène.
–Ne te moque pas, ce n’est pas ma faute si on est dans un désert médical.
Celui-ci avait bon dos, Estève répugnait à rentrer chez lui retrouver une femme qu’il n’aimait plus depuis des lustres et quatre enfants à qui il n’avait pas grand-chose à dire parce qu’il n’avait pas pris le temps de les voir grandir. L’homme était de taille moyenne, avec un physique banal, celui de monsieur tout le monde que l’on croise dans la rue sans même relever les yeux, front dégarni, épaules étroites, dos discrètement voûté, teint d’endive, gourmette en or.
Il salua brièvement Alice avant d’entreprendre sa consœur sur l’équipement informatique qu’il fallait renouveler, les lecteurs de carte Vitale qui débloquaient, les jouets de la salle d’attente à trier avant qu’on ne se casse la figure sur les petites voitures de ces sales mômes qui ne connaissaient pas la signification du mot ranger, de leurs parents irresponsables…
Marlène interrompit la litanie, On en parlerait jeudi lors de leur réunion habituelle.
–Il est mal dans sa peau et en veut à la terre entière. Il file du mauvais coton. Non seulement il fuit sa vie privée mais en plus, il joue au sauveur avec ses patients. Il finira en burn-out.
–Tu aurais pu lui demander de s’occuper de Jules puisqu’il est si investi.
–Je suis persuadée que c’est toi qui t’en sortiras le mieux avec ce gosse.
Alice regarda sa consœur. Marlène avait souvent des intuitions. Sinon, comment pourrait-elle être aussi certaine qu’un médecin junior allait réussir un coup pareil ?
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