Noir obsession
Chapitre 10
Cinq kilomètres, trente ans et quatre mois la séparaient de celui qui avait plaqué la femme qu’il prétendait aimer parce qu’elle était enceinte. Allait-il repousser l’enfant qui l’avait fait paniquer ?
Alice avala la question en se demandant comment elle pouvait aborder un père qu’elle n’avait jamais rencontré. Elle dormait mal. La nuit l’entraînait dans des rêves étranges. Elle se retrouvait emprisonnée derrière de lourdes portes, se réveillait en sursaut et rejoignait l’enfer de l’agonie de Thérèse. Pour se rendormir, elle prenait un tranquillisant. La nuit passée, elle avait agi de même pour éviter de penser au fiasco que pourrait être sa rencontre avec Maxime Derville.
Son père restait une énigme. Petite fille, elle l’imaginait courir la planète pour témoigner des guerres. Elle feuilletait les journaux de sa mère pour guetter ses articles, l’assimilait à un héros inaccessible. À l’adolescence, elle l’avait haï puis elle l’avait fourré dans un coin de sa tête et s’était concentrée sur ses études. Elle reconnaissait de mauvaise grâce avoir choisi médecine comme un défi, celui d’aller à la rencontre de la souffrance pour prouver à ce père insaisissable qu’elle en était capable, elle aussi.
Il lui avait proposé de le rejoindre chez lui. Cette fois, le portail était grand ouvert. Derville pointa son nez quand il entendit le moteur.
–C’est bien, tu es à l’heure. J’avais peur pour le gigot, annonça-t-il. Accroche ton caban et rapproche-toi du feu. Je jette un coup d’œil au four et je te rejoins.
Elle avait imaginé Maxime Derville entouré d’objets importés des quatre coins du monde, témoins de ses multiples voyages. Surprise, elle découvrait des meubles rustiques, un broc en cuivre rempli de cannes de marche, un bouquet de fleurs séchées, un chat qui roupillait sur un fauteuil. Une comtoise, un coffre à bois… Une impression de déjà vu la mit mal à l’aise.
Derville revint de la cuisine avec un plateau sur lequel il avait disposé des toasts et du foie gras. Il remplit deux verres de Sauternes.
–Buvons à nos retrouvailles.
–Au plaisir de faire connaissance, rectifia Alice.
Derville abandonna son air bonhomme.
–On évite les reproches, ok ?
–Je ne suis pas venue pour vous en faire.
–Tu as besoin d’un test ADN pour me tutoyer ?
L’air mauvais, Alice se leva mais Derville la retint avec un sourire désarmant.
–Pose tes fesses sur ce siège et détends-toi.
Alice se rassit, le dos bien droit, les mains posées sur les genoux, tandis qu’il lui tendait un toast.
–Comment va ta mère ? demanda-t-il en découpant une nouvelle tranche.
–Elle est morte il y a trois ans, répondit Alice d’un ton neutre.
–Ah.
Sans la main qui tremblait sur le couteau, on aurait pu croire que la nouvelle n’avait pas ébranlé Derville.
–Thérèse avait refait sa vie ?
–Non.
Dans l’âtre, le feu poussa un soupir.
–Ce n’est pas facile d’être là, dit Alice.
–Alors, autant être direct. J’imagine que tu veux savoir pourquoi je suis parti alors que ta mère était enceinte.
–En effet, je veux connaître ta version.
Pour la confronter à celle de Thérèse. « On n’enferme pas un oiseau migrateur dans une cage. » Foutaises.
–La guerre rend addict, dit Derville. Quand elle lâche ses bombes sur des gosses, elle laisse son empreinte et fascine : je suis devenu accro.
Allait-on sortir les mouchoirs ? Alice croqua dans le foie en s’excusant auprès du canard sacrifié.
–À l’époque de ta naissance je couvrais la guerre du Liban. Quel foutoir… chrétiens contre druzes, chiites d’Amal contre Palestiniens, des inscriptions haineuses sur les façades, des chiens crevés, des morts à gogo, on finissait par être anesthésié par la barbarie quotidienne mais chaque retour était plus difficile.
Derville regardait son verre comme s’il contenait un peu de son cauchemar.
–La guerre coupe de la communauté de ceux qui ne connaissent que la paix. Je n’en pouvais plus de voir ta mère me tourner autour, inviter nos amis, me coller dans l’assiette des steaks qui me ramenaient au carnage de là-bas. Je ne partageais plus ses projets. Je n’en avais rien à faire de choisir les meubles de notre appartement ou la destination de nos prochaines vacances.
Derville se servit un autre verre.
–Au bout de quelques jours, l’envie de repartir me collait aux basques. On a commencé à se disputer. Elle me reprochait mes sautes d’humeur, mes silences obstinés, mon impulsivité.
Tout le mettait en rogne : les aboiements du caniche du voisin, la musique quand elle était trop forte.
–Je ne supportais plus le bruit de la paix, encore moins la douceur de ta mère.
Alors il retournait à ses bombes, à ses cadavres, comme on rentre chez soi. Troisième verre.
–Quand ta mère m’a annoncé ta naissance, j’ai paniqué. Je savais que tôt ou tard, elle me demanderait d’arrêter mon métier. Mon rédac-chef m’a proposé une nouvelle mission. Je suis parti le lendemain. Voilà.
Fin de l’histoire, pas de « je regrette de ne pas t’avoir vu grandir. ». Seul le ronronnement du chat qui meublait le silence. Décevant. Derville quitta le canapé pour aller arroser le gigot.
Alice regarda de nouveau autour d’elle et découvrit mille détails qui lui avaient échappé : le cendrier ébréché dégueulant de mégots, la pellicule de poussière qui voilait un guéridon, l’os à moelle crasseux du chien qui traînait dans un coin. Où était-il, d’ailleurs, celui-là ? Peut-être dans la cour, prêt à sauter sur les gens qui voulaient remonter en voiture. Cette hypothèse empêcha Alice de filer à l’anglaise.
–On passe à table, déclara Derville en déposant sur la table un plat rempli de viande et de pommes de terre rissolées.
Alice se retrouva dans l’obligation d’avaler sans piper la chair d’un innocent.
–C’est délicieux, reconnut-elle en détestant sa trahison à la cause animale.
Face à elle, Derville mastiquait sans remords l’agneau cuit à point.
–Raconte-moi un peu ta vie, demanda-t-il en remplissant leurs verres de Médoc rouge.
Le chat siamois quitta sa place et se frotta aux jambes d’Alice pour l’imprégner de son odeur. Alice le repoussa.
–J’ai une vie plutôt chouette, dit-elle avec aplomb.
–Un mari, des enfants ?
–Mieux que ça. Des amis sur lesquels je peux compter.
Derville reposa sa fourchette.
–Comment m’as-tu retrouvé ? demanda-t-il.
–Dans les papiers de ma mère que j’ai triés après sa mort. Tu figurais parmi les gens à prévenir. J’ai mis trois ans à le faire.
Derville exhala un long soupir et regarda dans le vague. Le turquoise de ses prunelles chavirait à cause de tout cet alcool qu’il avait ingurgité.
–Je revois ta mère dans son maillot des années 80. Les hommes se retournaient sur elle. Tu as hérité de ses cheveux mais les siens avaient un ton plus clair.
Dans son cercueil, Thérèse dormait entourée de mèches grises.
–J’étais fou de ta mère.
–Et pourtant tu es parti.
Derville pâlit.
–Ravale tes reproches ou fous le camp. J’avais prévenu Thérèse. Elle savait que je ne voulais pas d’enfant.
–Tu veux me faire gober qu’elle a essayé de te piéger ? demanda Alice d’une voix blanche.
–Je pense qu’elle n’a jamais cru à mon choix. Elle pensait que sa grossesse me ferait changer d’avis. Thérèse était une romantique. Elle s’imaginait me transformer en chien de salon.
–Ou en père responsable.
Les nerfs à vif, les muscles bandés, le cœur dopé à l’adrénaline, Alice attrapa son caban. Elle se retourna avant de sortir de la maison.
–Tu en es pourtant revenu, de tes guerres. Tu n’as que soixante ans et tu es photographe. Un pro de ton acabit, ça doit se recycler facilement. Qu’est-ce que tu fous au fin fond de la Sologne ?
Les mots sortaient en grand désordre, témoins d’une déception assassine. Derville, le héros de son enfance, dégringolait de son piédestal.
Alice claqua la porte derrière laquelle le beauceron s’époumonait. Elle roula en automate, vite, très vite, le regard rivé aux virages qu’elle négociait à l’arrache. Derville était un con, un enfoiré, un mollusque.
Sa maison collait la frousse. Alice frissonna en repensant à l’angoisse qu’elle avait ressentie. Pour une absurde raison, elle avait attendu qu’un carillon sonne et craint que quelqu’un sorte de nulle part.
Une forme surgit devant ses roues. Elle pila devant le renard qui venait de traverser. L’image d’une femme échevelée et menaçante qui la dominait de sa hauteur s’imposa. Alice fixait sans le voir le buisson dans lequel le renard avait disparu. Allait-il rejoindre la femme aux cheveux en désordre ?
Alice secoua la tête pour dissiper cette pensée farfelue. L’endroit était hostile. Dans son souffle, le vent exhala un avertissement.
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