Noir obsession

Catherine Armessen · Chapitre 34 sur 51

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Noir obsession

Chapitre 34

 

Alain Lefort habitait Romorantin. Par chance, il n’était pas sur liste rouge. Alice le contacta. Il accepta de la recevoir.

–Votre coup de fil m’a surpris. Je suis ravi de vous revoir.

Alice lui serra la main en l’imaginant en uniforme. C’était facile car il gardait une prestance très militaire.

–Je suis la petite-fille d’Édith Bonnel.

–Je l’ai compris lors de notre première rencontre. La ressemblance avec votre mère est frappante. Nous nous fréquentions quand nous étions jeunes.

Lefort désigna un siège. Alice s’assit.

–Vous avez dirigé l’enquête sur la mort de ma grand-mère, dit-elle.

–En effet, répondit Lefort. C’est l’un de mes échecs les plus cuisants. Je ne suis jamais parvenu à retrouver le ou les coupables.

Lefort avait l’air sincèrement contrarié. Il expliqua que le principal suspect, un homme violent et alcoolique, avait finalement été innocenté grâce à un alibi en béton.

–Les coupures de journaux que j’ai lues ne mentionnent pas la présence d’un enfant sur les lieux du crime, poursuivit Alice.

–Pourquoi cette remarque ? demanda Lefort

–Je suis sûre d’avoir été là.

Lefort eut l’air surpris. Alice insista.

–C’est totalement irrationnel mais c’est une certitude.

–Vous accompagniez en effet Thérèse mais elle est rentrée seule dans la maison. Elle vous a laissée dormir dans la voiture pour partir à la recherche de sa mère. Vous n’avez pas vu la scène du crime. Après avoir découvert le cadavre, elle a eu la présence d’esprit de vous confier à une voisine.

–Comment pouvez-vous en être sûr ?

–La voisine était ma mère. Elle s’est occupée de vous pendant que Thérèse répondait aux questions de mon équipe.

Lefort passa la main dans ses cheveux à plusieurs reprises.

–Je suis surpris que Thérèse ne vous ait pas expliqué tout cela.

–Maman ne parlait jamais de son passé. Je n’étais pas au courant pour l’assassinat. J’ignorais même avant de m’installer dans la région que la maison du Hameau des Étangs appartenait à ma famille. Je suis donc obligée de me renseigner pour tout. Dites-moi ce que vous savez de Barreau.

–Je le connais assez mal.

–Vous faisiez partie de la même bande de copains, objecta Alice.

–Les gens changent. En dehors de quelques parties de poker, nous ne partageons plus rien. Carl ne me fait pas ses confidences.

La tension des mâchoires trahissait l’agacement.

–Je n’ai gardé aucun souvenir des jours qui ont encadré le crime. C’est bizarre, non ? poursuivit Alice.

–Vous étiez petite.

Alice se leva pour prendre congé.

Obsédée par son amnésie, elle interrogea Tiphaine.

–Personne n’est d’accord sur l’âge auquel la mémoire autobiographique, celle qui stocke les souvenirs de vie, se met solidement en place. On estime l’âge moyen à sept ans. Tu n’en avais que cinq au moment de la mort de ta grand-mère.

–Alors, pourquoi cette impression de déjà vu que j’éprouve de plus en plus souvent quand je suis chez mon père ?

–Des souvenirs fragmentaires, sans doute.

–Et la femme qui me pourchasse dans mes rêves, à qui je pense automatiquement quand j’entends le carillon sonner chez Derville, tu penses qu’elle se terre dans mon inconscient ?

Tiphaine se glissa derrière son bureau et chaussa ses lunettes, adoptant la posture de soignante qui, finalement, convenait à la situation. Alice décida d’aller plus loin dans ce qui n’était plus un échange entre collègues mais bien une relation d’aide.

–C’est toujours la même femme. Elle a de longs cheveux gris et me menace. Elle brandit au-dessus de ma tête un objet. Je sais qu’elle va me frapper.

La peur s’invitait alors. Elle s’infiltrait partout comme de l’eau froide et sale, distillait son poison, figeait le geste, éteignait la voix, serrait la gorge, paralysait la pensée.

–Cette femme est Édith, conclut Alice. Comment cela est-ce possible si maman ne venait jamais la voir ?

–Ce que ta mémoire te restitue a forcément un sens, dit Tiphaine.

Alice se détendit, soulagée d’être prise au sérieux.

–Peut-être qu’en définitive, ta mère voyait la sienne et t’emmenait avec elle. Édith a pu te faire peur et tu l’as oubliée.

–Maman savait garder ses secrets, maugréa Alice.

–Elle n’a pas eu raison. Mentir à un enfant est une terrible erreur car en taisant une situation, on alimente son imagination.

Alice se revit, recroquevillée dans la chambre-chapelle, terrorisée par le fantôme d’Édith puis confondant Derville avec un monstre.

–Crois-tu aux esprits maléfiques, Tiphaine ? demanda-t-elle.

–Si ta grand-mère t’a d’une façon ou d’une autre fait du mal, nous devons comprendre comment elle s’y est prise, répondit la psy.

Malgré son jeune âge, Tiphaine était une pro aguerrie. Alice se sentit soulagée de s’être confiée à elle.

–Elles te servent à quoi, tes lunettes ?

–Juste à paraître plus âgée. Ma vue est excellente.

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