Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 21/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

 

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Je lis des bouquins sur la vie domestique au M[oyen] Â[ge] et la vénerie. Je trouve des détails superbes, et neufs ; je crois pouvoir faire une couleur amusante. – Que dis-tu « d’un pâté de hérissons et d’une froumentée d’écureuils » ? Au reste, ne t’effraye pas. Je ne vais point me noyer dans les notes. Dans un mois j’aurai fini mes lectures, tout en travail-lant au Saint Antoine. Si j’étais un gars, je m’en retournerais à Paris au mois d’octobre avec le Saint Antoine fini et le Ju-lien l’Hospitalier écrit. – Je pourrais donc en 1857 fournir du Moderne, du Moyen Âge et de l’Antiquité. – J’ai relu Pé-copin. – Je n’ai aucune peur de la ressemblance.

J’ai été hier à Rouen, à la Bibliothèque. Toujours Le Bre-ton, toujours le père Frisard. Le Breton a d’énormes lunettes vertes ! Il ressemble à un crapaud. Le sieur Pottier s’est in-formé de toi très longuement.

J’ai trouvé Léonie dans un bouleversement de mobilier à croire que les Cosaques avaient passé par sa chambre. – Elle aidait au déménagement d’une voisine et me paraissait dans un tohu-bohu complet. – Au milieu de la conversation, elle m’a dit tout à coup : « Et Olga ? – Qu’est-ce qu’Olga ? – Vous savez. – Non. » Contestations, affirmations, impru-dences de ma part, mensonges que je me serais épargnés si j’avais su que c’était toi qui lui avais conté l’histoire. J’ai persisté à soutenir que tu ne m’avais rien dit – et là-dessus : « Ah ! ne lui dites rien, parce qu’il m’accuse de vous conter tout. » Voilà l’anecdote, tu en feras ton profit.

Quant à Durey, (bien qu’au fond je désire que tu la lâches afin de pouvoir la baiser sans remords, ou plutôt me faire polluer par elle vu que ses mains m’excitent), je te con-seille de faire en sorte qu’elle entre à l’Odéon pour jouer la

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Maintenon, rôle dont elle s’acquittera bien mieux que cette grosse volaille de Toscan. Il faut que ce soit une tragédienne qui te joue cela. J’entends une femelle qui ait les traditions tragiques, de la pompe. Les autres te disloqueront suffisam-ment tes malheureux vers ! N’aie pas peur, ils seront en bel état dans leur bouche ! Il faut, dans la Maintenon, du Corné-lien de la Haute École.

Ta résolution de te passer d’actrices, lubriquement par-lant, est d’un homme vertueux. Mais prends garde de tom-ber dans l’excès contraire, et de te méfier de ton cœur. Quant à ma pauvre Person, je suis sûr qu’elle remplirait ce rôle très bien, tu feras ce que tu voudras. Et je te supplie même de faire ce que tu voudras. – Et non ce qu’on voudra. Tu as fait assez de concessions à l’Odéon pour qu’il te soit bien permis de faire passer une femme, et un rôle de vieille, encore ! Ne faiblis point, nom de Dieu ! Affirme-toi. On ne considère les gens que lorsqu’ils se considèrent eux-mêmes beaucoup.

Adieu, vieux, pioche raide, je t’embrasse.

À toi.

 

Puisque Guérard est maintenant à Paris, pense à mes gravures. Je te laisse le choix. Je tiens plus à la quantité, qu’au fini. Prends-en pour une trentaine de francs. Si tu n’as pas d’argent, prie Guérard de les payer (s’il n’y a pas d’indiscrétion toutefois).

 

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À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi soir. [16 juin 1856.]

Ta lettre de samedi, cher vieux, ne m’est arrivée que ce matin. Voilà pourquoi je suis en retard d’un jour.

Je demande pour mon dimanche prochain une narration du déjeuner chez Royer. – Il me semble que tu as passé à Auteuil un vrai dimanche d’auteur, tant par l’entourage des gens que par les lieux en eux-mêmes. L’ombre de Boileau planait à l’entour. Les anneaux de sa perruque moutonnaient sur le paysage et les feuilles, dans le jardin, s’entre-choquaient comme des mains qui applaudissent.

Est-ce fini, sacré nom de Dieu, est-ce conclu, et arrêté ? Quand met-on à l’étude ? À quand les répétitions ?

Je t’assure que j’attends ta première représentation avec une grande soif. Car je compte sur un beau succès et j’ai be-soin (physiquement parlant) d’un événement heureux qui me dilate la poitrine. Je vis cerclé comme une barrique. – Et quand je tape sur moi, ça sonne creux.

Tu as bien raison de m’appeler hypocondriaque. Et j’ai même peur que je ne finisse, un jour, par tourner mal. Mais comment veux-tu que [je] garde quelque sérénité et quelque confiance après tous les renfoncements intérieurs (ce sont les pires) qui m’arrivent l’un par-dessus l’autre. Chaque livre que j’écris n’est-il pas comme une vérole que je gobe ? Je me retire d’un coït long et pénible, avec un beau chancre à l’orgueil, lequel s’indure et ainsi de suite.

 

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Les corrections de la Bovary m’ont achevé. – Et j’avoue que j’ai presque regret de les avoir faites. – Tu vois que le sieur Du Camp trouve que je n’en ai pas fait assez. On sera peut-être de son avis ? D’autres trouveront peut-être qu’il y en a trop ? Ah ! merde !

Je me suis conduit comme un sot en faisant comme les autres, en allant habiter Paris, en voulant publier. J’ai vécu dans une sérénité d’art parfaite, tant que j’ai écrit pour moi seul. Maintenant je suis plein de doutes et de trouble. Et j’éprouve une chose nouvelle : écrire m’embête ! Je sens contre la littérature la Haine de l’impuissance.

Je dois te scier le dos, mon pauvre vieux. – Mais je te supplie à genoux de me pardonner, car je n’ai personne à qui ouvrir la bouche de tout cela. – Le seul mortel que j’ai vu depuis six semaines est le sieur Nion qui est venu me faire une visite avant-hier, et qui m’a engagé « à travailler, à utili-ser mon intelligence, mes lectures, mes voyages » !

***

J’ai su, à propos de Préault (mais ne crois pas que j’aie rien pris en mauvaise part, je suis d’ailleurs tellement aplati qu’on me cracherait maintenant à la figure, je ne m’en aper-cevrais pas) ; j’ai su, dis-je, que notre grand sculpteur était venu à Rouen avec Dumesnil, le curieux symbolisme, et ils ont dîné chez Delzeuzes. Dîner d’artistes.

Adieu, vieux, je t’embrasse.

Que devient ce brave Crépet ?

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À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi. [7 juillet 1856.]

Tu m’as l’air présentement quelque peu sodomisé, mon pauvre vieux. Mais je crois que tu t’exagères le mal. S’il y a même du mal ? Tu as devant toi deux grands mois et demi pour les démarches, en cas qu’il y ait des démarches à faire. – Et puis je compte beaucoup sur Tisserant qui a intérêt à jouer ton rôle. Il faut le chauffer ferme. Et dès maintenant, tout de suite, aussitôt que tu sauras quel est le nouveau di-recteur de l’Odéon, tâcher de le voir, faire agir par Blanche, et avoir un renouvellement de parole positif. C’est embêtant, mais je ne vois au fond (jusqu’à présent) rien de bien grave. C’est plutôt une inquiétude qu’autre chose.

J’irai demain à Rouen, car je me débauche. Je dîne en ville. – Et j’irai par la même occasion voir Léonie à qui tu as dû écrire samedi une lettre désespérée ? je la remonterai, et ne la monterai pas.

J’aurai bien besoin moi-même de quelqu’un pour re-guinder la manivelle. – Chapitre long (celui de mes découra-gements et de mes ennuis) dont je te prive.

Je re-suis dans Saint Antoine, je lime et gratte des phrases avec acharnement. – Et je vais bientôt me mettre à faire du neuf si j’en ai le cœur. Je crois qu’il y a peut-être moyen de rendre cela lisible ; il me semble que j’entrevois, par moments, un plan fort net, et presque mathématique. Je me trompe sans doute, et en cas que je ne me trompe pas, l’y verra-t-on ?

 

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En tout cas, je veux amener la chose à un diapason de style le plus congru possible. J’ai bien à faire. Mais franche-ment, c’était piètrement écrit. – Et quant à l’ensemble, je conçois que vous n’y ayez rien compris. Les intentions seules étaient bonnes. J’en ai pour tout l’été.

Je casse-pète d’envie de voir L’Aveu ? est-ce fini ? Je demande des détails relativement à la promesse que Blanche t’avait faite de le faire recevoir aux Français cet été ?

***

Aujourd’hui a eu lieu le baptême de l’enfant adultérin de notre cuisinière. Ce brave Anthime est d’un grotesque trans-cendant, ou transcendantal. Lilinne à ce propos délire d’accouchements et fait sur la génération des demandes les plus inconvenantes. Elle commence à soupçonner que l’on peut avoir des enfants hors de l’état conjugal. Tout cela est fort grave. J’ai des inquiétudes pour plus tard.

À propos de cul, tu me feras penser à te narrer une forte histoire de Rouen, dont on pourrait à peu de frais faire un drame ou plutôt un roman. – Raide d’immoralité.

***

Je lis maintenant quelque chose qui n’a rien d’humain, l’Histoire du manichéisme par Beausobre, 2 vol[umes] in-quarto de 500 pages, chacun. – Toujours pour le Saint An-toine !! Dans les intermittences de mon idiotisme, je crois que je suis fou. – Enfin il faut suivre sa pente. Pourquoi tou-jours se gêner ?

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Adieu, mon pauvre vieux. Ne t’endors pas et ne te dé-sespère pas.

À toi.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset, 12 juillet 1856.]

Je viens d’apprendre, dans le Journal de Rouen, une crâne nouvelle. La Rounat nommé Directeur de l’Odéon ! est-ce bien vrai ! je n’ose y croire, je m’en vais lui écrire un petit mot de félicitation.

Es-tu remonté, grand veau ? cela va marcher, mainte-nant. Narcisse a eu un mot superbe : « Enfin ! voilà la chance qui commence, il est temps ! » Que Dieu l’entende.

Réponds-moi, de suite, et dis-moi longuement tout ce qui en est. J’enrage de n’être pas à Paris.

Adieu, cher vieux, il me semble que l’horizon politique s’éclaircit.

À toi.

 

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Samedi.

 

À JULES DUPLAN

[Paris,] samedi. [19 juillet 1856.]

Mon Bon,

Je suis ici pour deux ou trois jours. Voulez-vous me ve-nir voir demain, dimanche, dans l’après-midi, vers 3 h[eures]. J’ai, le matin, un rendez-vous avec le grand homme Pichat qui menace d’être long (le rendez-vous).

À demain.

 

À LOUIS BOUILHET

[Paris,] mardi, 7 h[eures] du soir.

[22 juillet 1856.]

Ne viens pas demain (mercredi) avant six heures. (J’aurai une cocotte en mon domicile.)

J’éprouve le besoin d’être avec toi seul autour de ma modeste table à résumer un peu la semaine qui a été forte.

C’est fini. Pichat vient de me dire oui. Mais il y a eu du tirage et il a fallu comme on dit lui mettre l’épée dans les

– 851 – reins. Il est formellement convenu que je ne change rien. J’ai fait de bonnes études !

À toi.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi soir. [28 juillet 1856.]

Mon bon,

Ma mère te prie de lui rendre le service suivant. Le sieur Hamard prétend qu’il a été entendu de Royer, lequel « a été enthousiasmé de lui ». De plus qu’il aura une audition au Théâtre-Français, dans le mois d’août. Ces deux faits sont évidemment faux. Mais il faudrait en avoir la preuve. Consé-quemment aie l’obligeance de te transporter près de Royer, et d’avoir de sa bouche une négation. – Quant aux Français, tu pourras le savoir au secrétariat, ou par le père Empis lui-même. Cela te fournira un prétexte pour faire sa connais-sance.

***

C’était, mon cher monsieur, une terreur vaine. Pas de chancre. Je suis arrivé à Rouen, samedi matin, cicatrisé et mon respectable frère n’a rien découvert. Il croit que c’était tout simplement une écorchure et qu’un chancre ne se serait pas guéri si vite. Ce n’est plus maintenant qu’un petit point rouge. – Remercions les Dieux !

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***

Me revoilà à Croisset pour deux mois et dans le re-Saint Antoine. Il commence à m’embêter et j’ai hâte d’en être quitte. J’aurai beau faire, ce sera toujours plus étrange que beau. La pâte du style est molle. Quant à l’ensemble, je mas-turbe ma pauvre cervelle pour tâcher d’en faire un. Mais…

***

Quelle belle soirée j’ai passée vendredi dans les cou-lisses du Cirque, en compagnie du coiffeur de ces dames ! Frédérick Lemaître l’avait saoulé, et Person l’avait achevé. – Il était plus rouge que les boîtes de fard étalées sur la table de toilette, il ruisselait de cold-cream, de sueur et de vin. Les deux quinquets casse-pétaient de chaleur. La fenêtre ouverte laissait voir un coin de ciel noir. Des costumes de théâtre jonchaient le parquet. Person gueulait dans les mains de l’artiste aviné qui lui tirait les cheveux. J’entendais les danses de la scène et l’orchestre. Je humais toutes sortes d’odeurs de femmes et de décors, le tout mêlé aux rots du perruquier. – Énorme, énorme ! Et mon inconvénient de cu-lotte ajoutait à mon excitation.

À propos de théâtre, j’ai peur que La Roûn (prononcia-tion Grassot) ne se laisse enfoncer par la Menier-Fleury (in-ter nos). Ce serait embêtant. Car c’est une grande volaille très bête et très mollasse. La Maintenon doit être dans ses rôles. Avis.

Bûche L’Aveu. Ça ira. Je t’en réponds. Je crois que l’horizon politique commence à s’éclaircir. Il y a assez long-

– 853 – temps que nous sommes ballottés sur une mer orageuse pour que nous ayons un peu de bonace.

Adieu, pauvre cher vieux bougre.

Amitiés à d’Osmoy qui m’a vraiment l’air d’un roquen-tin.

Je t’embrasse. À toi, ton.

 

Tu serais un bien brave homme de m’envoyer la pièce de L’Incendie. Car j’éprouve un grand besoin de l’apprendre par cœur, afin de la chantonner tout seul dans le silence du cabinet.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche soir. [3 août 1856.]

Ma mère te remercie des démarches que tu as faites pour elle. Mais si tu pouvais lui donner une réponse précise, positive, elle t’en saurait grand gré. Écris un mot à Royer où tu lui demanderas s’il connaît Hamard, etc. ? (s’il l’a enten-du). Quant aux Français, tâche aussi de savoir quelque chose.

***

 

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Le Double Incendie, joint à la haute température qu’il fait, m’ont mis aujourd’hui en gayeté. Je n’étais pas hors de mon lit que je savais le susdit sonnet par cœur. Et je l’ai tant gueulé que j’en suis harassé ! C’est fort beau. Car il m’obsède. Quel rythme ! J’en ai travaillé tout l’après-midi, comme un homme. J’ai écrit une page, je fais du neuf. – Et il faut avoir une grande vertu ou un bel entêtement pour pour-suivre et parachever une semblable machine, contre laquelle tout le monde se mettra, à commencer par toi, mon vieux. – J’aurais bien besoin de tes conseils pour le moment, car je suis dans de grandes perplexités de plan. Enfin !…

Tu feras bien de ne pas perdre de vue le jeune La Rou-nat. Tu sais comme les hommes se métamorphosent dans les changements de fortune. Je ne doute pas de lui, mais… n’importe. Bref, tâche de le voir de temps à autre sans qu’il y paraisse.

La Revue de Paris du 1er août m’a annoncé. Mais incom-plètement, en écrivant mon nom sans L (je te laisse à faire le calembour) : « Madame Bovary (mœurs de province), par Gus-tave Faubet. » C’est le nom d’un épicier de la rue Richelieu, en face le Théâtre-Français. Ce début ne me paraît pas heu-reux ! Quid dicis ? Je ne suis pas encore paru que l’on m’écorche.

Je t’avertirai quand il faudra que tu ailles chez le jeune Du Camp, ce sera vers le 16 ou le 18. – Je ne suis pas dénué de tout pressentiment ? Ce sacré « Faubert » m’embête beaucoup plus qu’il ne me révolte.

Je t’envoie un morceau dans le genre léger, que je te prie de humer délicatement. Tu ne le perdras pas. Ça peut servir

– 855 – comme modèle, quelque part. Je trouve qu’un semblable fragment peint à la fois l’homme, le pays, la race, et tout un siècle ! Comment la bêtise peut-elle arriver à ce point de dé-lire et le Vide à tant de pesanteur ?

Je suis gêné en ce moment par la quantité de mous-tiques et de papillons qui tournent autour de ma lampe, et l’horizon retentit sous les trombones et la grosse caisse, bien qu’il soit une heure de nuit. C’est un bastringue à Quevilly. On danse avec acharnement. Comme on doit suer !

J’ai fait (vu le beau temps) descendre dans le jardin les affaires que j’ai rapportées de Nubie. Mon crocodile em-baumé se rafraîchit maintenant sur le gazon. Il a revu tantôt le soleil pour la première fois peut-être depuis trois mille ans ? pauvre vieux !

La musique qui sonne et crie de l’autre côté de la rivière lui rappelle-t-elle les fêtes de Bubastis ? Il y rêve peut-être, dans son bitume ?…

Voilà tout ce que j’ai à te dire, mon cher Monsieur.

Adieu, je t’embrasse. À toi.

Mes respects à Mmes Bernard et Malard (quel dialogue d’Eucrate et de Sylla on ferait entre Stéphane et la mère Ma-lard).

 

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À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi soir. [11 août 1856.]

Mon cher bon,

Merci de t’être occupé de l’affaire Hamard. Quand tu pourras savoir par Royer quelque chose de précis tu nous obligeras.

Va chez le jeune Du Camp à la fin de cette semaine, soit samedi ou même lundi prochain (mais au plus tard), car c’est mardi prochain 18, que doit avoir lieu (m’a-t-il dit) le grand combat pour l’insertion de la Bovary. Tu lui diras tout ce que tu jugeras convenable (je me fie à toi), et que je compte être inséré le 1er septembre, selon sa promesse.

Je lui ai écrit, il y a deux ou trois jours, pour le prier de ne plus m’appeler Faubert sur la première page de la Revue où sont imprimés les futurs chefs-d’œuvre avec le nom des grands hommes en regard. Je n’en ai pas reçu de réponse.

 

?

. . . . .

***

Je travaille comme un boëf à Saint Antoine. La chaleur m’excite. Et il y a longtemps que je n’ai été aussi gaillard. Je passe mes après-midi avec les volets fermés, les rideaux ti-rés, et sans chemise ; en costume de charpentier. – Je gueule ! je sue ! c’est superbe. Il y a des moments où « déci-

– 857 – dément, c’est plus que du délire » ! Blague à part, je crois toucher le joint, je finirai par rendre la chose potable, à moins que je n’aie complètement la berlue, ce qui est pos-sible ?

Et toi, vieux bardache, L’Aveu marche-t-il ? quand commencent les répétitions de la Montarcy ? Viendras-tu dans nos foyers au commencement de septembre ?

À propos de voyage, ma mère part jeudi pour Dieppe, elle y sera quelques jours. Je vais rester seul avec l’institutrice. – Si j’étais comme un jeune homme doit être !… mais –

***

J’ai eu hier la visite du sieur Baudry (junior), qui nous a imité successivement, avec sa bouche, le cor de chasse, le cor d’harmonie, la basse, la contrebasse, le serpent et le trombone. C’est merveilleux ! Ce garçon-là est fort. Et au-jourd’hui j’ai reçu la visite du sieur Orlowski. – Complète-ment avachi par la chaleur, tenue des plus négligées. Il porte des souliers de castor comme un bourgeois affecté d’oignons. Il m’a avoué que sa seule passion, maintenant, était le cayeu. Il va l’acheter, lui-même, au marché et il le mange cru. Énorme ! Cet excès de simplicité m’écrase.

Je n’aurais pas été fâché que tu me donnasses quelques détails sur ta rupture avec Durey. « Aucun des écarts de la lubricité ne m’est indifférent », dit Brissac. Mais tu as adopté un genre de correspondance si expéditif, que te demander des détails sur n’importe quoi, c’est se casser le nez contre un mur. Je te ferai seulement observer que voilà trois fois

– 858 – que la présence du poète Philoxène te sert de prétexte. – Cherche maintenant d’autres moyens dramatiques, ne serait-ce que par amour-propre !

Ô vieux ! vieux ! Il fut un temps où nous passions, chaque semaine, vingt-quatre heures ensemble. Puis – non, je m’arrête ; j’aurais l’air d’une garce délaissée qui gémit.

Adieu. Amuse-toi bien, si tu peux. Pioche quand même. Réjouis ton incommensurable vi, emplis ton inconcevable estomac, étale ta monstrueuse personnalité ! C’est là ce qui fait ton charme. Tu es beau ! Je t’aime ! Appelle-moi beurre frais !

À toi.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche. [24 août 1856.]

Je te remercie bien, mon cher vieux, d’avoir parlé à Du Camp de la Bovary. – Mais je n’en suis pas plus avancé puisque tu ne m’as pas envoyé une solution définitive. Tout ce que je vois, c’est que je ne paraîtrai pas le Ier septembre. Je soupçonne le sieur Pichat d’attendre mon retour au mois d’octobre, afin d’essayer encore de me pousser ses correc-tions. J’ai pourtant sa parole et je la lui rendrai, avec un joli remerciement, s’ils continuent longtemps de ce train-là. – Je vais attendre jusqu’au 2 ou 3 septembre. C’est-à-dire qu’au milieu de l’autre semaine j’écrirai au jeune Du Camp pour

– 859 – savoir, oui ou non, si l’on m’imprime. Je suis harassé de la Bovary. – Et il me tarde d’en être quitte.

Mon ardeur littéraire a considérablement baissé avec la température. Je n’ai rien foutu cette semaine. Saint Antoine, qui m’avait amusé pendant un mois, m’embête maintenant. Me revoilà n’y comprenant plus rien. Ah ! sacré nom de Dieu ! que j’aurais besoin de toi ! Fais-moi donc le plaisir de me dire si tu viendras à Rouen au mois de septembre. – Et vers quelle époque ? Réponds à cette question. Une fois n’est pas coutume.

Avances-tu dans L’Aveu ?

***

J’ai fait aujourd’hui une grande promenade dans le bois de Canteleu. Promenade délicieuse, mon cher monsieur, à cause du beau temps qu’il faisait, mais atroce à cause des souvenirs qui m’obsédaient. J’avais au cœur plus de mélan-colies qu’il n’y avait de feuilles aux arbres. J’ai été jusqu’à Montigny. – Je suis entré dans l’église. On disait les vêpres. – Douze fidèles tout au plus. – De grandes orties dans le ci-metière et un calme ! un calme ! Des dindons piaulaient sur les tombes et l’horloge râlait !

Il y a dans cette église des vitraux du XVIe siècle repré-sentant les travaux de la campagne aux divers mois de l’année. – Chaque vitrail est tout bonnement un chef-d’œuvre. J’en ai été émerveillé. Je te ferai voir cela, si tu viens.

 

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En m’en revenant, j’ai senti un grand besoin de manger d’un pâté de venaison et de boire du vin blanc ; mes lèvres en frémissaient et mon gosier s’en séchait. – Oui. J’en étais malade. C’est une chose étrange comme le spectacle de la na-ture (loin d’élever mon âme vers le Créateur) excite mon es-tomac. L’océan me fait rêver huîtres et la dernière fois que j’ai passé les Alpes, un certain gigot de chamois que j’avais mangé quatre ans auparavant au Simplon, me donnait des hallucinations. C’est ignoble, mais c’est ainsi.

Aurai-je eu des envies, moi ! et de piètres !

***

Je lis dans ce moment, un ouvrage du D[oc]teur Pouchet sur Albert le Grand, où il y a ce mot : « Le burin de l’histoire est muet sur, etc. », et bien d’autres.

***

Ris : je fais de l’anglais avec l’institutrice.

***

Adieu, mon cher vieux bougre. Ie t’embrasse.

À toi.

 

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À EDMA ROGER DES GENETTES

[Paris, été 1856 ?]

Madame,

Le copiste dont je me suis servi est : Mme Dubois, rue Saint-Marc, 30. Je conseille à Monsieur votre frère de faire son prix d’avance et de choisir l’écriture. Celle qui est préfé-rable est l’écriture que l’on emploie pour les rôles de théâtre.

Je suis heureux, Madame, de vous rendre ce petit service, et vous prie d’agréer l’hommage de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.

Samedi soir.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche. – Soir. [31 août 1856.]

J’ai d’abord à te dire, mon cher vieux, que tu es un fort gentil bougre pour m’avoir écrit deux lettres cette semaine. Enfin ! je sais ce que tu fais et cogites ! Tu ne t’imagines pas combien je suis seul sans toi ! et comme je pense…, chaque dimanche, à nos pauvres dimanches d’autrefois…

Voyons ! sacré nom de Dieu ! es-tu un roquentin ? Viens passer quinze jours ici. Ma mère t’y invite formellement. Nous finirons L’Aveu et Saint Antoine. – Il faut qu’il y ait de

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L’Aveu fabriqué à Croisset. Tu n’as pas une seule de tes œuvres un peu longue (Le Cœur à droite excepté) qui n’ait passé, dans sa confection, par l’avenue des tilleuls. – Arrive. – Le pavillon au bord de l’eau t’attend, et tu auras un jeune chat pour t’y tenir compagnie. Tu coucheras dans ma chambre, je verrai ton : « Vous devez avoir ung… ! »

Quoi que tu en die, je crois que tu comprendras quelque chose à Saint Antoine. – Tu verras au moins mes intentions. Tu m’aideras à boucher les trous du plan, à torcher les phrases merdeuses, et à ressemeler les périodes mollasses, qui bâillent par leur milieu, comme une botte décousue.

Je bûche comme un ours. – Il y a des jours où je crois avoir trouvé le joint et d’autres, bien entendu, où je perds la boule.

No news from the Reviewers ! J’écrirai après-demain au jeune Maxime de manière à avoir une réponse formelle et tout de suite, avant la fin de la semaine.

Tes ordres, seigneur, ont été exécutés : j’ai gueulé par trois fois tes vingt-quatre alexandrins à une Femelle perfide. C’est rythmé, sois tranquille, et ça tonne ! Je n’ai qu’à te faire deux observations extrêmement légères (et encore ?) ; en voici une (afin de te tirer d’inquiétude) : il me déplaît qu’un monsieur comme toi mette des mots pour la rime. (Ah ! gueule ! tant pis ! je m’en fous.) En conséquence, je blâme « archet vainqueur ». Quant aux deux vers qui suivent, ils sont tout bonnement sublimes, ainsi que le trait final « le banquet est fini », etc. En somme, c’est une très bonne chose.

 

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Tu m’as envoyé aussi une bien belle phrase de prose en parlant de Durey : « Cette femme était de la pire espèce. » Que c’est large et précis en même temps ! rumine ça ! – « J’avais un épagneul, un épagneul superbe ! un chien de la forte espèce ! » (v. les tribades).

Quelle espèce que celle qui est la pire !

Mais, malheureux, tu m’excites horriblement ! Je casse-pète… Blague à part, tu as fait parfaitement de l’envoyer se faire foutre… par d’autres. – Et sans savoir tes raisons je t’approuve. On ne saurait trop se dépêtrer de l’élément maî-tresse.

Le mythe de La Côte des deux amants est éternel. Tant que l’homme vivra, il aura de la femme plein le dos !

***

J’ai eu mercredi la visite du Philosophe Baudry. Quel homme ! Il devient tout à fait sheik. Il avait apporté, dans sa poche, son bonnet grec dont il a recouvert son chef au déjeu-ner, parce que « quand il a la tête nue, ça lui donne des étourdissements ». Très beau, du reste ! Il admire sincère-ment La Bouche d’ombre.

***

Nous attendons demain le professeur Cloquet avec sa moitié. Ils passeront un jour ou deux, ici.

***

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Je fais toujours de l’anglais avec l’institutrice ; nous li-sons Macbeth. C’est là que les Images dévorent la Pensée ! Quel monsieur ! Quel abus de métaphores ! Il n’y a pas une ligne, et je crois un mot, qui n’en porte au moins deux ou trois. – Si je continue encore quelque temps, j’arriverai à bien entendre ledit Shakespeare.

***

Ce que tu me racontes de ta visite à l’hôpital Saint-Antoine m’a bien ému. – Je t’ai vu au milieu des salles. Et un moment j’ai frissonné sous ta peau. Est-ce drôle et déplo-rable de regretter ainsi continuellement les ennuis d’autrefois !

Adieu, pauvre cher vieux bougre. Je t’embrasse. À toi.

Cet excellent monsieur d’Osmoy n’est donc pas guéri de son écorchure de jeune homme ?

C’est La Rounat qui a fait annoncer la Montarcy ? Es-tu toujours content de lui ?

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] lundi. [8 septembre 1856.]

Si j’ai compris ta lettre, cher vieux, les répétitions de la Montarcy doivent commencer ? C’est pour le coup que tu vas entrer dans la Tablature des auteurs : tiens-moi au cou-

– 865 – rant de tout, et si tu as besoin de moi, j’arrive quand même, cela va sans dire.

Je t’avouerai que je ne suis nullement fâché de la chute de la pièce d’ouverture. Si on siffle la reprise de La Bourse, tant mieux ! Je n’exprimerais pas cette opinion à La Rounat. Mais je crois que, puisqu’il y a cabale contre lui, le flot aura le temps de passer et que tu n’en sentiras plus les éclabous-sures. – On se lassera. Rien ne dure ici-bas, et c’est une rai-son pour qu’il fasse beau demain, s’il a plu aujourd’hui.

J’ai peur seulement que notre ami le Directeur ne se hâte trop, et qu’on ne monte ta pièce à la diable ! C’est une œuvre soignée qu’on ne peut apprendre en huit jours, et faire appa-raître au bout de quinze. Il y faut du temps et je crois, de la recherche, afin de n’en rien perdre. J’entends par là quantité d’effets scéniques dont toi-même ne te doutes pas ?

***

Je casse-pète tellement d’envie de voir ta Première re-présentation que je passe bien à y rêver, tous les jours, une grande heure pour le moins. Je vois ta mine pâle et gonflée, sous un quinquet… La Rounat effaré… Narcisse au XVe plan !… J’entends gronder les vers et les applaudisse-ments partir. Tâbleau. Serai-je rouge, moi ! quelle colora-tion ! et comme ma cravate me gênera !…

***

Quant à la Bovary (que j’oublie quelque peu, grâce au ciel, entre ta pièce qui s’avance et Saint Antoine qui se ter-

– 866 – mine), j’ai reçu de Maxime un mot où il me prévient que ça paraîtra « le 1er octobre sans faute, j’espère » Ce j’espère m’a l’air gros de réticences ? En tout cas son billet est un acte de politesse, il m’est arrivé juste le Ier septembre, jour où je de-vais paraître. – Je vais lui répondre cette semaine, en lui rappelant modestement que voilà déjà cinq mois de retard. – Rien que ça ! Depuis cinq mois je fais antichambre dans la boutique de ces messieurs. – Je suis sûr que l’ami Pichat voudrait me pousser encore quelques-unes de ces intelli-gentes corrections. Mais j’ai sa parole. – Et je le mènerai raide, s’il y manque. Je t’en réponds.

***

J’ai reçu hier une lettre de mon vénérable père Maurice où il m’annonce le mariage de sa fille (avec un architecte de Stuttgart, grand artiste, fort riche, superbe affaire, joie géné-rale) et il m’invite à la noce qui aura lieu le 8 du mois pro-chain.

Ma pénurie me forcera à inventer une blague quel-conque. – Ce que je regrette fort. Le sentimental et le gro-tesque me conviaient à ce petit voyage. – Aurais-je bu ! et aurais-je rêvé à ma jeunesse ! Ce mariage d’un enfant que j’ai connu à 4 mois, m’a mis hier un siècle sur les épaules. J’en ai été si triste que je n’ai pu rien faire de la journée. Le manque d’argent y était aussi pour beaucoup. J’ai déjà refu-sé d’aller passer un mois à Toulon chez Cloquet pour les mêmes motifs. Depuis le mois de juillet j’ai payé quatre mille francs de dettes, et j’aime mieux ne pas entamer maintenant mes modiques revenus, afin de ne pas trop tirer le diable par la queue, cet hiver. – Et on dira que je ne suis pas un homme

 

– 867 – raisonnable ! – N’importe, cette noce à Bade me passe près du cœur !

***

Motus là-dessus, comme dirait Homais. Ce sont de ces saletés dont on prive le public avec plaisir. Il faut toujours faire belle contenance dans ce cher Paris. Il est permis de crever de faim, mais on doit porter des gants. – Et c’est pour avoir des gants que je m’abstiens d’une distraction qui me ferait du bien à l’estomac, au cœur, et conséquemment à la tête.

***

Quant au Saint Antoine, je l’arrête provisoirement et, tandis que je suis à analyser 2 énormes vol[umes] sur les Hé-résies, je rêve comment faire pour y mettre des choses plus fortes. Je suis agacé de la déclamation qu’il y a dans ce livre. Je cherche des effets brutaux. Pour ce qui est du plan, je n’y vois plus rien à faire. J’aurais bien besoin de tes conseils, des dramatiques, surtout.

Adieu, cher vieux. Je m’ennuie de toi à crever depuis que tu m’as dit que peut-être tu viendrais. Je t’embrasse.

 

– 868 –

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche. [14 septembre 1856.]

Tu as donc eu aujourd’hui, pauvre vieux, ta première journée d’auteur dramatique ! Enfin !

J’ai bien pensé à toi, tout l’après-midi, et ce soir surtout. Il me déplaisait de ne pas connaître les lieux. J’ai eu une aperception très nette de ta figure écoutant, et de celle de La Rounat. Quant aux autres, elles étaient fort vagues, ne con-naissant point le personnel de l’Odéon.

Comment la chose s’est-elle passée ? détails ! archi-détails ! si tu as le temps, car je vais commencer à te respec-ter, et je suis le premier à te dire qu’il ne faut pas démordre de la place. Surveille tout impitoyablement, jusqu’aux ou-vreuses de loge, comme M. Meyerbeer.

C’est donc dans deux mois. Sacré nom de Dieu ! j’en ai la gorge sèche d’avance ! – Nous avons passé la soirée, ma mère et moi, à causer de la Première…

Le temps a été très beau aujourd’hui – bon signe – et maintenant la lune brille en plein dans le ciel tout bleu. Je pense à nos anciens dimanches déjà si loin. Ce but dont nous parlions, le voilà bientôt atteint, pour toi, du moins… Quand tu reviendras dans ce cabinet de Croisset où ton ombre plane toujours, tu seras un homme consacré, connu, célèbre. La tête m’en tourne.

 

– 869 –

J’arriverai à Paris dans cinq semaines, vers le 20 octobre. Tu seras en pleine répétition. Avec quelle fréné-sie je me précipiterai du boulevard à l’Odéon ! L’ami La Rounat fait bien les choses, à ce qu’il paraît. Puisque Le Siècle te revendique pour la Revue de Paris, ce qui veut dire que la Revue de Paris te revendique par Le Siècle, il me semble, jeune homme, quoi que tu en dies, qu’il ne serait pas mal de refourrer dans ladite Revue, des Vers.

Soyons larges ou, si tu aimes mieux, soyons fins ; tant que nous n’aurons pas un carrosse, faisons semblant de ne point remarquer les éclaboussures. Mais dès que nous au-rons le cul assis dans le berlingot de la gloire, écrasons sans pitié les drôles qui, etc.

Allons ! tout va peut-être partir. « La Bombe éclate », comme dit ce vieux de Sade. – Il y aura eu des préparatifs suffisants. Que de patience ! que de postures ! et de tortures !

Que devient L’Aveu, au milieu de tout cela ?

Et la pièce du sieur d’Osmoy ?

Je ne t’ai pas dit qu’il y aura mardi prochain quinze jours, en conduisant M. Cloquet au chemin de fer, j’ai aperçu sur sa porte, nez au vent, corsée raide, et enharnachée de breloques et de lorgnon, cette vénérable Mme Grosvel. I’ay ri à part moi, me remémorant les paillardises de cette tant pute tavernière.

***

 

– 870 –

Décidément, la journée était aujourd’hui au théâtre. J’ai eu la visite de Baudry (junior), qui allait chez Deschamps pour lui vendre des costumes. – On joue la comédie chez M. Deschamps. – Et des comédies de lui ; ça doit être fort !

***

Adieu, mon cher monsieur. Je n’ai absolument rien à te dire, si ce n’est que je t’embrasse, et qu’il m’ennuie démesu-rément de ta personne. – Mais ne bouge pas de Paris, main-tenant. Il faut être au poste.

À toi, ton vieux.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche. [21 septembre 1856.]

Il me semble, mon cher monsieur, que tu es en ébulli-tion. Ça commence à marcher ! Nom d’un bonhomme, que je voudrais être aux répétitions ! Je compte les jours ! Dans un mois je serai à Paris et je ne te quitte plus. Merci du billet de répétition. Quoique je n’y aie rien compris, il m’a fait un grand plaisir. Les signes « cabalistiques » dont il est orné ont ajouté à mon respect.

Janin m’épate. « Fait trop vite » est charmant dans la bouche d’un tel monsieur, dont les âneries empliraient un volume. Ah ! nous en avons vu de belles, et nous en verrons

 

– 871 – encore. Il m’a l’air tout à fait fossile, maintenant, ce bon Ja-nin.

Porte des vers à la Revue de Paris ; il faut faire feu des quatre pieds.

J’ai reçu jeudi une lettre de Maxime qui m’annonce que je parais le 1er octobre. Toute la 1re partie est envoyée à l’imprimerie. Je ne recevrai pas les épreuves. Il se charge de tout et me jure de tout respecter. Devant une pareille pro-messe, je me suis tu, bien entendu. Il était temps ! je com-mençais à être passablement agacé.

Si tu trouves le moyen, quelques jours après le 1er numéro, d’en faire dire un mot quelque part, ça m’obligera, à cause d’eux.

Voilà ! il me semble que l’hiver s’annonce assez bien.

Je ne te parle pas de Saint Antoine et je ne te le montre-rai qu’après la Montarcy jouée. – J’y travaille toujours et je développe le personnage principal de plus en plus. Il est cer-tain que maintenant on voit un plan. Mais bien des choses y manquent. – Quant au style, tu étais bien bon d’appeler cela une foirade de perles. Foirade, c’est possible. Mais pour des perles, elles étaient rares. J’ai tout récrit, à part peut-être deux ou trois pages.

Quand en serai-je quitte ? je l’ignore. Je suis homme à passer dessus, tout l’hiver. Je ne lâcherai la chose que lors-que je n’y verrai plus rien à faire. Tout, du reste, dépendra de ce que nous réglerons ensemble.

– 872 –

Vers quelle époque du mois de novembre penses-tu être joué ?

Tu as oublié de m’envoyer le titre du livre de l’abbé Constant sur la magie. Je l’attends dimanche prochain.

Je fais tous les jours de l’anglais avec l’institutrice (qui m’excite démesurément. Je me retiens dans les escaliers pour ne pas lui prendre le cul). Dans six mois, si je continue, je lirai Shakespeare à livre ouvert.

Lilinne raffole de Don Quichotte.

Adieu, mon pauvre cher vieux. Je ne vois absolument rien à te dire si ce n’est que je t’embrasse fort.

À toi.

 

J’ai été toute la semaine en proie à une sorte d’hallucination. Je vois continuellement devant moi Tisse-rant dans le rôle de Lauzun. C’est la première image qui m’arrive à mon réveil. Je le rêve la nuit. – Et j’y pense dans le jour, à travers tout. J’en suis obsédé, assommé ! Est-ce drôle !

 

– 873 –

À ERNEST CHEVALIER

Croisset, lundi soir. [22 septembre 1856.]

Mon cher Vieux,

Je me rendrais avec bien du plaisir à ton invitation si je n’étais maintenant un homme fort affairé. Car tu sauras que je suis présentement sous la presse. Je perds ma virginité d’homme inédit de jeudi en huit, le Ier octobre. Que la For-tune-Virile (celle qui dissimulait aux maris les défauts de leur femme) me soit favorable ! et que le bon public n’aperçoive en moi aucun vice, tel que gibbosité trop forte ou infection d’haleine !

Je vais pendant trois mois consécutifs emplir une bonne partie de la Revue de Paris. Quand la chose aura paru en vo-lume, il va sans dire que le premier exemplaire te sera adressé.

Je veux de plus avoir fini avant trois semaines (vers le 15, époque où je m’en retourne à Paris) une ancienne rata-touille que j’ai quittée, reprise et qui me trouble beaucoup. – Et dont je veux également doter mon pays cet hiver. C’est une œuvre théologique, cabalistique, mythologique et fort assommante, je crois, car j’en suis assommé. – Et j’ai hâte d’en être quitte.

Voilà pourquoi, pauvre cher vieux, je n’irai pas (et à mon regret) humer l’air au Château-Gaillard. – Et passer quelques jours dans ton excellente famille, que je ne vois jamais, à laquelle je pense souvent, et dont ma mère et moi

 

– 874 – nous causons maintes fois, au coin du feu, tout en remuant les anciens souvenirs.

Mais toi, mon bon, ne peux-tu venir avec Mme Chevalier « un tantinet céans », comme dirait le Garçon ? Ma mère m’a bien chargé de te rappeler que nous avons deux lits dans une chambre. – Tu sais si tu nous ferais plaisir. Donc je n’insiste pas davantage.

Il me semble que Metz est moins loin de Paris que Lyon. Mets bien cette adresse dans la gibecière de ta mémoire, comme disait le père Montaigne : boulevard du Temple, 42.

Adieu, vieux, amitiés, et embrassades à tous les tiens. – Respect aux dames, et à toi la meilleure poignée de main de ton vieux camarade.

 

À LÉON LAURENT-PICHAT

Croisset, jeudi soir, [2 octobre] 1856.

Cher Ami,

Je viens de recevoir la Bovary. Et j’éprouve tout d’abord le besoin de vous en remercier (si je suis grossier, je ne suis pas ingrat). C’est un service que vous m’avez rendu en l’acceptant telle qu’elle est, et je ne l’oublierai pas.

Avouez que vous m’avez trouvé et que vous me trouvez encore (plus que jamais ?) d’un ridicule véhément ?

– 875 –

J’arriverai un jour à reconnaître que vous avez eu raison ? Je vous jure bien qu’alors je vous ferai les plus basses excuses. – Mais comprenez, cher ami, que c’était avant tout un essai que je voulais tenter. – Pourvu que l’apprentissage ne soit pas trop rude !

Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la re-production vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le cœur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – Mais esthétiquement j’ai voulu, cette fois et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d’une manière hé-roïque, j’entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout (expression ambitieuse).

Je m’explique mal. – Mais c’en est assez pour que vous compreniez quel était le sens de ma résistance à vos cri-tiques, si judicieuses qu’elles soient. Vous me refaisiez un autre livre. Vous heurtiez la Poétique interne d’où il décou-lait, le type (comme dirait un philosophe) sur lequel il fut conçu.

Nous recauserons de tout cela longuement.

Enfin, j’aurais cru manquer à ce que je me dois, et à ce que je vous devais, en faisant un acte de déférence et non de conviction. L’art ne réclame [ni] complaisance ni politesses. Rien que la Foi, la Foi toujours, et la liberté. Et là-dessus, je vous serre cordialement les mains,

Sous l’arbre improductif aux rameaux toujours verts.

– 876 –

Tout à vous.

G[USTA]VE.

 

Je vois depuis une éternité une P. annoncée qui ne pa-raît pas ? – Vous laissez donc toute la place aux autres. – On demande le m[aî]tre de la maison.

Amitiés à M[ax]ime.

 

À ÉLISA SCHLÉSINGER

Croisset, 2 octobre [1856].

Chère Madame,

Pardonnez-moi d’abord un mouvement d’égoïsme : votre charmante et si affectueuse lettre m’est arrivée hier, le jour même et juste au moment de mon début.

Cette coïncidence m’a étrangement remué. N’y a-t-il pas là un « curieux symbolisme », comme on dirait en Alle-magne ?

Voilà même pourquoi je ne puis (comme je l’avais d’abord espéré) me rendre aux noces de Mlle Maria. Je vais être fort occupé jusqu’à la fin de décembre, époque où j’en serai quitte avec la Revue de Paris. Mais comme avec vous

– 877 – j’ai toutes mes faiblesses, je ne veux pas que vous me lisiez dans un journal, par fragments et avec quantité de fautes d’impression.

Vous ne recevrez donc la chose qu’en volume. Mais le premier exemplaire sera pour vous. – Causons de choses plus sérieuses. – Je m’associe du plus profond de l’âme aux souhaits de bonheur que vous faites pour votre chère enfant, moi qui suis certainement sa plus vieille connaissance. Car je me la rappelle à trois mois sur le quai de Trouville, au bras de sa bonne, et tambourinant contre les carreaux pendant que vous étiez à table dans le coin, à gauche. Il y avait eu un bal par souscription et une couronne en feuilles de chêne était restée suspendue au plafond… Vous rappelez-vous ce soir de septembre où nous devions tous nous promener sur la Touques quand, la marée survenant, les câbles se sont rompus, les barques entrechoquées, etc. Ce fut un vacarme affreux et Maurice qui avait rapporté de Honfleur, et à pied, un melon gigantesque sur son épaule, retrouva de l’énergie pour crier plus fort que les autres. J’entends encore sa voix vous appelant dans la foule : « Za !… za !… »

Jamais non plus je n’oublierai votre maison de la rue de Grammont, l’exquise hospitalité que j’y trouvais, ces dîners du mercredi, qui étaient une vraie fête dans ma semaine.

Pourquoi donc faut-il qu’habitant maintenant Paris, j’y sois privé de vous ? Souvent je passe chez Brandus pour avoir de vos nouvelles et l’on me répond invariablement : « Toujours à Bade ! »

Avez-vous donc quitté la France tout à fait ? N’y revien-drez-vous pas ?

– 878 –

Elle n’est guère aimable, maintenant, cette pauvre France, c’est vrai, ni noble surtout, ni spirituelle ; mais en-fin !… c’est la France !

Quant à moi, l’année ne se passera pas sans que je vous voie, car je trouve stupide de vivre constamment loin de ceux qui nous plaisent. N’a-t-on pas autour de soi assez de crétins et de gredins ? – Vous me préviendrez, n’est-ce pas, chère Madame, quand il faudra que je vous expédie (si je ne vous l’apporte auparavant) l’eau du Jourdain. Il y a des gens (ceci pour vous donner une idée des bourgeois actuels) qui m’avaient conseillé de l’envoyer à S. M. l’empereur Napo-léon III pour en baptiser le prince impérial. Mais je la gardais toujours sans trop savoir pourquoi, sans doute dans le vague pressentiment d’un meilleur usage ; en effet, votre petit-fils me sera plus cher qu’un enfant de roi.

À propos de vieillesse (c’est ce mot de petit-fils qui me l’amène), vous me parlez de vos cheveux ! Je ne puis, moi, vous rien dire des miens, car me voilà bientôt privé de cet appendice. J’ai considérablement vieilli, sans avoir trop rien fait pour cela cependant. Ma vie a été fort plate – et sage – d’actions du moins. Quant au dedans, c’est autre chose ! Je me suis usé sur place, comme les chevaux qu’on dresse à l’écurie ; ce qui leur casse les reins. Système Baucher.

Allons ! adieu. Encore mille vœux pour Maria ! Qu’elle rencontre dans cette union une sympathie solide et inalté-rable ! Que sa vie soit pleine de joies calmes et continues, qu’elle en trouve à tous ses pas comme des violettes sous l’herbe et qu’elle les ramasse toutes ! Qu’elle n’en perde au-cune ! Qu’il n’y ait autour d’elle que bonnes pensées et bons visages ! Que tout soit bien-être, respect, caresses, amour !

– 879 –

Que le devoir lui soit facile, l’existence légère, l’avenir tou-jours beau ! Donnez-lui, de ma part, sur la joue droite, un baiser de mère ; que Maurice lui donne, sur la gauche, un bai-ser de père. Et croyez bien, chère Madame, à l’inaltérable at-tachement de votre tout dévoué qui vous baise affectueuse-ment les mains.

Ma mère se joint à moi pour vous féliciter et remercie bien M. Schlésinger de son souvenir.

Du 18 octobre au mois de mai à Paris, boulevard du Temple, 42.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche, 1 h[eure].

[5 octobre 1856.]

Mon cher Vieux,

Donne-moi un conseil, et tout de suite.

J’ai reçu ce matin une lettre de F[rédéric] Baudry, qui me prie, dans les termes les plus convenables, de changer dans la Bovary le Journal de Rouen en : Le Progressif de Rouen, ou tel autre titre pareil. Ce bougre-là est un bavard. Il a conté la chose au père Senard et à ces messieurs du Jour-nal eux-mêmes.

 

– 880 –

Mon premier mouvement a été de l’envoyer chier. D’autre part, la susdite feuille a fait hier pour la B[ovary] une réclame très obligeante. Je suis donc pris entre : ma vieille haine pour le Journal de R[ouen] d’une part, et la gentilhom-merie de l’autre. Je vais avoir l’air d’un gredin.

Mais c’est si beau « le Journal de Rouen » dans la B[ovary]. – Après ça c’est moins beau à Paris et le Progressif fera peut-être autant d’effet ?

Je suis dévoré d’incertitude. Je ne sais que faire. Il me semble qu’en cédant je fais une couillade atroce. – Réfléchis.

Ça va casser le rythme de mes pauvres phrases !

C’est grave.

Respectons l’intégrité du premier jet. Cependant… Ah ! merde !

Prends ta tête dans tes deux mains.

Quant à moi, la vue de mon œuvre imprimée a achevé de m’abrutir. Elle m’a paru des plus plates. – Je n’y vois rien que du noir. Ceci est textuel. Ç’a été un grand mécompte. – Et il faudrait que le succès fût bien étourdissant pour couvrir la voix de ma conscience qui me crie : « Raté ! »

Il n’y a qu’une chose qui me console, c’est la Pensée de ton succès, et puis l’espoir (mais j’en ai déjà tant eu, d’espoirs !) que Saint Antoine a maintenant un plan. Cela me semble beaucoup plus sur ses pieds que la Bovary.

– 881 –

Non ! sacré nom de Dieu ! ce n’est pas pour que tu me renvoies des compliments. Mais je ne suis pas gai là-dessus. Ça me semble petit et « fait pour être médité dans le silence du cabinet ». Rien qui enlève et brille de loin. Je me fais l’effet d’être fort en thème. Ce livre indique beaucoup plus de patience que de génie, bien plus de travail que de talent. Sans compter que le style n’est déjà pas si raide. Il y a bien des phrases à recaler. Plusieurs pages sont irréprochables, je le crois. Mais ça ne fait rien à l’affaire.

Songe à cette histoire du Journal de Rouen. – Mets-toi à ma place.

N’en dis rien à Du Camp, jusqu’à ce que nous ayons pris un parti. – Il serait d’avis de céder, probablement ? Mets-toi au point de vue de l’Absolu, et de l’art.

Tu dois rire de pitié sur mon compte. Mais je suis com-plètement imbécile.

Adieu, réponds-moi immédiatement.

J’arriverai à Paris vers le 15.

Je t’embrasse.

À toi, ton vieux.

 

– 882 –

À JULES DUPLAN

[Croisset,] samedi soir. [11 octobre 1856.]

Mon cher vieux,

Votre bonne lettre, que j’ai reçue ce matin, m’a causé un grand plaisir. Vous savez le cas que je fais de votre goût ; c’est vous dire que « votre suffrage m’est précieux » (style Homais). – Homais à part, je suis enchanté que la chose vous botte. Je voudrais bien que tous mes lecteurs vous res-semblassent !

Nous causerons de tout cela à la fin de la semaine pro-chaine. Venez chez moi, dimanche 19, à 11 heures selon la vieille coutume. Vous déjeunerez avec le philosophe Baudry.

La première lecture de mon œuvre imprimée m’a été, contrairement à mon attente, extrêmement désagréable. Je n’y ai remarqué que les fautes d’impression, trois ou quatre répétitions de mots qui m’ont choqué, et une page où les qui abondaient. – Quant au reste, c’était du noir et rien de plus.

Je me remets peu à peu, mais ça m’avait porté un coup ! Pichat m’a écrit pour me dire qu’il comptait sur un succès. On revient, mon bon, on revient, – on change un tantinet de langage.

***

J’ai cet automne beaucoup travaillé à ma vieille toquade de Saint Antoine ; c’est récrit à neuf d’un bout à l’autre, con-

– 883 – sidérablement diminué, refondu. J’en ai peut-être encore pour un mois de travail. Je n’aurai le cœur léger que lorsque je n’aurai plus sur les épaules cette satanée œuvre, qui pour-rait bien me traîner en cour d’assises, et qui à coup sûr me fera passer pour fou. – N’importe ! une si légère considéra-tion ne m’arrêtera pas.

Je ne sais trop ce que j’écrirai cet hiver (le drame de Bouilhet va d’abord me prendre du temps). Je suis plein de projets, mais l’enfer et les mauvais livres sont pavés de belles intentions.

Adieu, mon cher vieux. J’arrive jeudi soir, et je compte sur vous dimanche.

En attendant je vous embrasse.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset, 13 octobre 1856.]

J’arriverai jeudi, à 4 h[eures] et demie. Je ne t’attends pas au chemin de fer, parce que tu seras sans doute à ta ré-pétition. Mais sois chez moi entre 6 et 7 heures.

La réclame du Figaro n’était pas forte. As-tu remarqué « sobre et ennemi de l’emphrase [sic] » ? Cela m’a fait bien rire.

 

– 884 –

About écrit dans Le Figaro sous le pseudonyme de « Va-lentin de Quevilly » et l’on blague les jeunes gens de Quevil-ly qui viennent faire de la littérature à Paris. Allons ! ça commence ! taïeb ! taïeb ! L’article est intitulé : « Lettre d’un bon jeune homme ».

Je t’assure, néanmoins, que si les choses allaient trop loin, et que si l’on m’embête, je suis disposé à casser la gueule au premier venu. Très bien ! – L’école de Rouen se si-gnalerait alors par sa brutalité.

Nous allons donc nous voir ! sacré nom de Dieu, comme j’en ai envie depuis longtemps !

Adieu, vieux. À jeudi.

Je t’embrasse.

 

À SA MÈRE

[Paris,] nuit de mercredi, 3 h[eures].

[22 octobre 1856 ?]

Envoie-moi, je te prie, tout de suite, dans un paquet :

1° Mon habaz de Jérusalem = (le grand manteau à bor-dure d’or)

2° Une chemise de Nubien et

 

– 885 –

3° Une petite robe d’une étoffe un peu plus rude, qui a des soutaches sur les côtés.

***

Je ne sais pas encore le jour de la 1re. Je t’embrasse, ma pauvre chère vieille.

Ton fieux qui tombe sur les BOTTES.

 

À MAURICE SCHLÉSINGER

[Paris, 2e quinzaine d’octobre 1856.]

Excusez-moi, mon cher Maurice, il m’est impossible – archi-impossible, complètement impossible, d’être jeudi à Baden, ni de m’absenter de Paris pendant une journée, d’ici un grand mois.

J’ai d’abord considérablement d’épreuves à corriger, puis tous les jours je passe les après-midi à l’Odéon, pour surveiller les répétitions d’un grand drame en cinq actes et en vers qui n’est malheureusement pas de moi, mais qui m’intéresse plus que s’il était de moi – l’auteur est mon ami Bouilhet que vous avez vu chez ma mère. C’est une œuvre considérable, une question de vie ou de mort pour lui ; – la direction fonde dessus de grandes espérances, et nous au-rons, je crois, un très beau succès. Mais il y a bien à faire en-core, et quantité de choses à trouver comme mise en scène.

Continuer : partie 22 sur 30