Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
Moi, à ta place, je lèverais le masque (le jour de la dis-tribution des prix) et je publierais mon Acropole retouchée,
– 429 – puisqu’on n’en a lu que des fragments ; ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas un vers qui ne fût bon, et l’année prochaine, au mois de janvier, je renver-rais une autre Acropole (il y a manière de faire le sujet tout à l’inverse et sans que rien y ressemble). Cette fois-ci je m’arrangerais pour avoir le prix, en m’y prenant (politique-ment) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez ? Ce se-rait assez coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la seconde par eux-mêmes. – Tu verrais quelle politesse on au-rait pour toi après, et les amabilités, les traits d’esprit de M. le rapporteur ! Si tu t’en rapportes à moi complètement, je crois que nous y pouvons arriver.
Qu’est-ce que ça fout, tout cela ! Il n’y a de défaites que celles que l’on a tout seul, devant sa glace, dans sa cons-cience. – J’aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n’aurais pas été plus abattu. – Il ne faut penser qu’aux triomphes que l’on se décerne, être soi-même son public, son critique, sa propre récompense. –
Le seul moyen de vivre en paix, c’est de se placer tout d’un bond au-dessus de l’humanité entière, et de n’avoir avec elle rien de commun, qu’un rapport d’œil. Cela scanda-liserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l’idéal) des humani-taires, républicains, etc. – Tant pis ! Qu’ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité. – Par être seu-lement honnêtes, avant de vouloir être vertueux. La Frater-nité est une des plus belles inventions de l’hypocrisie so-ciale. – On crie contre les Jésuites. Ô candeur ! nous en sommes tous ! – Enfin, si cette défaite du concours te gêne comme argent, tu sais que j’ai encore un petit magot de
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500 francs. Ils sont à ta disposition comme si tu les tenais dans la main. – Et j’espère que tu m’estimes assez (je ne dis pas : aimes) pour agir sans cérémonie.
***
Il a donc fallu en passer par la correction de l’enfant. Certainement ton vers nouveau n’est pas mauvais. Mais l’autre était bon ! Que penses-tu si, au lieu de :
Et chaque année il avait un enfant
tu mettais :
Et chaque année lui donnait un enfant.
Ça me semble moins plat ? et ça relève mieux « il en fit tant », qui suit. – Mais quoi qu’on s’arrange [sic], on ne rem-placera pas la première version. – Ils étaient si carrés, ces deux vers ! À ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. Ça aurait l’air d’avoir été supprimé par ordre ? Supprimez le bon, d’accord, mais ne le corrigez pas. – Dans la suppression complète vous obéissez à la force ma-térielle, mais en corrigeant vous êtes complice. – Les icono-clastes sont pires que les barbares. –
« Sous son petit jupon » peut aller à cause des deux ain-si . Non ! il avait vaut mieux ! Ah ! mon Dieu, tu ne t’imagines pas la haine, le mal aux nerfs que ça me fait de voir des bê-tises semblables ! Envoie-le faire foutre ! Puisqu’ils avaient trouvé bon, tout d’abord, le poème, qu’est-ce que ça signifie,
– 431 – ces revirements-là ? Eh bien, qu’ils en fassent, eux, de la Poésie ! – Encore une fois, s’il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc. – En tout cas, à une 2e édition, refourre-moi-les.
***
Le commencement de la semaine a été mauvais. Mais maintenant ça re-va, pour retomber bientôt sans doute. J’ai toujours ainsi des hauts et des bas. La fétidité du fond jointe aux difficultés de la forme m’accable quelquefois. – Mais ce livre, quelque mauvais qu’il puisse être, sera toujours une œuvre d’une rude volonté. – Et une fois fini, corrigé, achevé d’un bout à l’autre, je crois qu’il aura une mine hautaine et classique. – Ce sont de ces œuvres dont parle Perse, qui veu-lent que l’on se morde les ongles jusqu’au sang. – À défaut d’autre mérite, c’en est un que la patience. Le mot de Buffon est impie. – Mais quand le génie manque, la Volonté, dans une certaine limite, le remplace. Napoléon III n’en est pas moins empereur tout comme son oncle. – Après ce trait de modestie (de ma part), je te dis adieu ; bon courage, à bien-tôt. Le soleil ne meurt jamais ! l’art est immortel comme lui ! et il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort. – Elles roulent avec les astres dans l’infini sans mesure.
Un long baiser sur les lèvres. À toi, à toi.
Ton G.
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À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi soir, 1 h[eure] après minuit.
[26 avril 1853.]
Il est bien tard. – Je suis très las. J’ai la gorge éraillée d’avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exa-gérée. – Qu’on ne dise pas que je ne fais point d’exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. – Quelle singulière mécanique que l’homme ! Quoique je n’aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t’emplir ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. – Ah ! si ! J’ai quelque chose à te dire, c’est que ma Bovary n’avançant qu’à pas de tortue, je renonce à remettre à la fin du mouve-ment qui m’occupe, notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages, au plus, en finir cinq que j’écris depuis l’autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. – Mais quant à at-tendre que j’en sois à la fin de cette 1re partie de la 2e, j’en aurais, en travaillant bien, pour jusqu’à la fin du mois de mai. C’est trop long. – Ainsi la lettre que je t’écrirai à la fin de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez-vous. Tâche de te bien porter et m’apporter ce que tu as fais du plan de ton drame, ainsi que le poème de L’Acropole tel qu’il a été envoyé à l’Académie.
J’ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre du Gagne (peine perdue). Mais j’ai retrouvé Les Fantômes. Je suis sûr de l’avoir (la lettre de Gagne), mais j’ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c’est le diable
– 433 – quand il faut chercher quelque chose que je n’ai point classé. – Si tu veux, je recommencerai et je suis sûr que je la retrou-verai. Jamais je ne jette aucun papier. C’est de ma part une manie. L’année prochaine, quand B[ouilhet] ne sera pas là, je consacrerai mes dimanches à ce grand rangement qui sera, à la fois, très triste et très amusant, très pénible et assez sot. – À propos de lettre, j’en ai reçu une de D[u Camp] (à l’occasion d’une chose égarée, de voyage, que je lui deman-dais) des plus aimables, cordiale, dans le ton de l’amitié. Il m’annonce que les vers de B[ouilhet] doivent paraître dans le prochain n°, seuls pour les mieux faire valoir, etc. !? Comme je ne tiens aucun compte de ses sentiments, favo-rables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à cher-cher d’où vient ce revirement momentané.
Et toi ? es-tu remise ? comment vas-tu ? Je m’attends demain ou après-demain à avoir La Paysanne. – Combien ton avoué demande-t-il de dommages-intérêts dans l’affaire Barba ? Es-tu sûre de gagner et que ce ne soit des frais per-dus ?
Ce bon père Béranger ! Je crois que La Paysanne le syn-copera un peu. Voilà de la poésie-peuple comme ce bour-geois n’en a guère fait. – Il a les pattes sales, Béranger ! Et c’est un grand mérite en littérature que d’avoir les mains propres. Il y a des gens (comme Musset par exemple) dont ç’a été presque le seul mérite, ou la moitié de leur mérite pour le moins. Les poètes sont d’ailleurs jugés par leurs ad-mirateurs et tout ce qu’il y a de plus bas, en France, comme instinct poétique depuis 30 ans, s’est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m’ont causé bien des colères, par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu’il y a longtemps, en 1840, à Ajaccio, j’osai soutenir seul, devant une quinzaine de per-
– 434 – sonnes (c’était [chez] le préfet) que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J’ai paru à toute la société, j’en suis sûr, un petit collégien fort mal élevé. Ah ! Les gueux ! les gueux ! Quel horizon !… Cela donnait le cauche-mar à mon pauvre Alfred. – La postérité, du reste, ne tarde pas à cruellement délaisser ces gens-là qui ont voulu être utiles et qui ont chanté pour une Cause. Elle n’a souci déjà ni de Chateaubriand avec son Christianisme renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même, bientôt, de Lamartine avec son humanitarisme religieux ; le vrai n’est jamais dans le présent. Si l’on s’y attache, on y périt. –
À l’heure qu’il est, je crois même qu’un penseur (et qu’est-ce que l’artiste ? si ce n’est un triple penseur ?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction so-ciale. – Le doute absolu maintenant me paraît être si nette-ment démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. B[ouilhet] me disait, l’autre jour, qu’il éprouvait le besoin de faire l’apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de français. – Et de foutre après son camp de l’Europe pour ne plus jamais en entendre par-ler, si c’était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l’immense mépris qui vous emplit le cœur jusqu’à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthou-siasmer, mais même à vous intéresser, par le temps qui court ? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l’énergie dans toutes ces bêtises-là ! Que d’amour inutile ! Je t’ai con-nue démocrate pure, admiratrice de G. Sand et Lamartine. Tu ne faisais pas La Paysanne dans ce temps-là ! Soyons nous et rien que nous. « Qu’est-ce que ton devoir ? » – cette pensée est de Goethe. – « L’exigence de chaque jour. » Fai-sons notre devoir, qui est de tâcher d’écrire bien. Et quelle
– 435 – société de saints serait celle, où seulement chacun ferait son devoir !
Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite. Et mé-dite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque, quand on vit dans les tristes époques où nous sommes. –
Pourquoi l’autre nuit, celle d’hier, ai-je rêvé que j’étais à Thèbes (en Égypte) avec Babinet ? et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité ? Au moment où il me disait : « Il n’y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là », les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l’habit du père Babinet volant au vent, dans notre fuite, et la couleur du sable, où nous filions, comme sur des patins.
J’ai une tirade de Homais sur l’éducation des enfants (que j’écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire. – Mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour les bourgeois c’est profondément rai-sonnable. –
Adieu, bonne Muse, à bientôt. Nous aurons là deux ou trois bons jours. J’en ai besoin. Je ne sais combien de mil-lions il faudrait me donner pour recommencer ce sacré ro-man ! C’est trop long pour un homme que 500 pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240e, et que l’action commence à peine ! Encore adieu, mille baisers sur toutes les lèvres.
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À toi. Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].
[30 avril 1853.]
Tu me reverras avec une dent de moins, chère amie. Il a fallu hier en passer par là. Je m’étais réveillé avec des dou-leurs atroces. À 4 h[eures], ma molaire qui n’était pas « d’une entière blancheur », comme dit Bilboquet, était sau-tée. – Mais la pareille, de l’autre côté, m’a fait encore plus souffrir après, et il s’est déclaré un abcès, qui m’a donné toute cette nuit une fièvre atroce. J’en ai encore les genoux en bouillie. À 9 h[eures] du matin je suis donc retourné à Rouen pour me faire ouvrir cet abcès. Tout cet après-midi j’ai dormi sur mon divan. – Ce soir je vais mieux, mais j’ai grand-peine à manger. – Le pis de tout cela, c’est que voilà deux jours d’entièrement perdus pour le travail. Car hier au soir je n’ai pu guère travailler (quoique j’aie fait une phrase sur les étoiles), et ce soir, j’ai eu la surprise de la visite de B[ouilhet] qui avait appris mes douleurs et est venu me voir d’un jour plus tôt. Il m’a apporté ta Paysanne. – Cette publi-cation est plus jolie extérieurement que je ne m’y attendais. Elle a une bonne figure. Tu verras, ça réussira.
B[ouilhet] m’a aussi apporté les vers de l’Anglaise, un autre vol[ume] du sieur Baillet, et les autographes que tu lui as envoyés. – Tout cela est monstrueusement pitoyable ! C’est plus que médiocre ! ta jeune Anglaise ! quel vide ! et quelle pose ! ces épigraphes en hébreu ! en grec ! et quels
– 437 – vers plats ! plats, et avec de faux chics de Casimir Dela-vigne ! – Vois comme tout ce qu’il y a de médiocre en littéra-ture par les deux bouts, soit le Canaille ou bien le Vide, se tourne invariablement vers Béranger ou Lamartine. – Dieu ! comme je suis dégoûté des poètes ouvriers ! et des ouvriers ! Dans la lettre de ce bon Baillet, il s’emporte justement contre la seule chose qui rachète l’ouvrier et le colore, le cy-nisme, et il est malgré cela content d’être ouvrier ! Quel amour de la crasse pour la crasse !
Reçois mes compliments pour la manière dont tu as re-çu le sieur Villemain. Tu t’es bien conduite. Il n’y avait que cela à dire. Et sois sûre que tu l’as humilié de toutes façons. C’est ce qu’il fallait faire. Il y a une chose qui m’a semblé très farce dans tout ce qu’il t’a dit, à savoir, l’aveu qu’il tra-vaillait pour la postérité (il est temps qu’il s’y prenne). Ah ! la postérité n’est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l’Université, pairs de France, députés, pro-fesseurs, etc., etc. La postérité ! Ce pauvre vieux ! Est-ce son Cours de littérature ? son Lascaris ? ses Portraits ? ses Dis-cours ? Mais lis-en donc, du Villemain. Ses plus belles pages (!) ne dépassent pas la portée d’un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n’a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. – Quant à de l’érudition, au-cune. Mais d’ingénieux aperçus, en masse, comme ceux-ci : à propos de l’accusation de fratricide portée contre M.-J. Ché-nier : « Non, c’est une calomnie, j’en jure par le cœur de leur mère » ; ou bien, en parlant de La Pucelle : « Le Poème qu’il ne faut pas nommer » ; ou encore de Gibbon : « Et il resta muet et ministériel. » Toutes ces belles phrases sont accom-pagnées, dans les volumes où on les trouve, d’autres phrases
– 438 – imprimées en italique et ainsi conçues : « Longs applaudis-sements dans l’auditoire, vive émotion », etc.
J’ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les con-nais. J’ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du cœur le vide qu’il y a. – Tout ce que j’apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs œuvres. – À la fin de ma 3e, à 15 ans, j’ai lu son Cours de littérature du m[oyen] âge. J’étais à cet âge en état de l’écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l’Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé. – Les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu’on nous pose tou-jours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n’y a du reste que dans notre siècle où l’on soit arri-vé ainsi à se faire des réputations avec des œuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes-là était le père Royer-Collard, qui n’avait jamais écrit que 80 pages en toute sa vie, la préface des œuvres de Reid. – Je crois que Ville-main sait bien le latin, si tant est qu’on puisse comprendre toute la portée d’un mot quand on n’a pas le sens poétique, et qu’il sait faire des vers latins. – Du grec, médiocrement, un tout petit peu d’histoire, beaucoup d’anecdotes, avec cela de l’esprit de société, et la réputation d’habile homme : voilà son bagage. – Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition : le goût, ou l’amour, ce qui est tout un.
Tu me dis : « Nous finirons par valoir mieux qu’eux comme talent. » Ah ! ceci m’ébouriffe. – Car je crois que c’est déjà fait, et je pense que Villemain peut s’atteler le reste de ses jours avant d’écrire une seule page de la Bovary,
– 439 – une seule strophe de Melænis, un seul paragraphe de La Pay-sanne. « Que je sois jamais de l’Académie (comme dit Mar-cillac, l’artiste romantique de Gerfaut), si j’arrive au diapason de pareils ânes ! » – C’est bien beau, l’idée qui a frappé l’Académie dans le n° 26 : « Le poète sur les ruines d’Athènes ! et évoquant le passé, le faisant revivre ! » Est-ce Volney ! et rococo ! Comment un homme peut-il rapporter de sem-blables bêtises, sans en rire le premier ? Comment ne pas sentir que c’était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet ? Si mon pharmacien avait concouru pour L’Acropole, il est certain que c’eût été là son plan.
Et l’aplomb de ces messieurs-là ! Sont-ils piétés, contents d’eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre Delisle qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m’indigne trop. Je suis gorgé de l’humanité en général, et des gens de lettres en par-ticulier, comme si j’avais avalé cent livres de suif.
J’aurais bien voulu être là, quand le philosophe a dit : « Les Ronsards qui vous conseillent », pour voir son ton. À qui ça s’adressait-il ? À propos de quoi ? Comment ? Il a dit cela sans doute comme une injure, ce bon Cousin ! Les Ron-sards qui vous conseillent ! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homme de goût, un classique.
J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a 25 ans et est Française, ne savait pas que Louis-Philippe n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc. Tout cela ne l’intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent !
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Mais je ne suis qu’un triple imbécile. C’est comme cette femme qu’il faut être.
***
Hier, en allant me faire arracher ma dent, j’ai passé sur la place du Vieux-Marché, où l’on exécutait autrefois, et en analysant l’émotion caponne que j’avais au fond de moi, je me disais que d’autres à la même place en avaient eu de pire, et de même nature pourtant : l’attente d’un événement qui vous fait peur ! Cela m’a rappelé que, tout enfant, à 6 ou 7 ans, en revenant de l’école, j’avais vu là une fois la guillo-tine qui venait de servir. Il y avait du sang frais sur les pavés, et on défaisait le panier : j’ai rêvé cette nuit la guillotine. – Chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide ? et qui découle des pentes plus hautes sur les plus basses ?… Qui est-ce qui a jamais étudié tout cela scientifiquement, posément ? Il fau-drait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d’un très honnête homme. –
Ma prochaine te dira le jour certain de notre entrevue, ce sera probablement de mardi prochain en huit jours ; mais s’il me survient de la fluxion, ou quelque reprise de mal de dents, ce à quoi je m’attends, notre voyage se trouverait peut-être retardé deux ou trois jours. Quoi qu’il en soit, je serais bien étonné si l’autre semaine se passait sans que nous ne nous vissions. – Adieu, bonne chère Muse, merci de ta dédicace ; elle n’est pas vraie pourtant. Adieu, mille bai-sers, à toi.
Ton G.
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B[ouilhet] m’a chargé de te dire avant de s’aller coucher qu’il avait été pressé par le temps et n’avait pu t’écrire plus longuement.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de mardi, 1 heure.
[3 mai 1853.]
Oui, chère Muse, nous nous verrons jeudi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu’à samedi (ma prochaine t’indiquera les heures de départ). C’est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d’ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l’état présent, ma bouche n’est pas présen-table. Il m’a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle mal. J’ai eu depuis quatre jours une fièvre conti-nue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu’il me prend de temps à autre au cervelet (siège des passions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m’ont repris dimanche. Mais aussi quel dimanche et quelle société j’ai eus ! Je ne te parle ja-mais de mes ennuis domestiques, mais j’en suis comblé par-fois : mon frère ! ma belle-sœur ! mon beau-frère ! Ah ! ah ! ah ! La santé de ma mère commence aussi à m’inquiéter pro-fondément et plus que je ne le dis. Tout ce qu’il lui faudrait d’effectif est impraticable. Enfin, je viens d’être assez se-coué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd’hui j’ai passé tout l’après-midi à dormir comme un homme ivre. J’avais (nerveusement parlant) la sensation interne d’un homme qui aurait bu six bouteilles
– 442 – d’eau-de-vie. J’étais brûlé et étourdi. Mais ce soir (j’ai fait diète toute la journée) la revigueur m’est revenue, et j’ai écrit presque d’une seule haleine toute une page, et de psycholo-gie fort serrée, où il y aura, je crois, peu à reprendre. N’importe, je voudrais bien que ces défaillances et ces en-thousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un mi-lieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.
L’échec de Melænis chez Charpentier a assez embêté B[ouilhet], Il n’était pas non plus gai dimanche. Entre lui et Edma, il ne se passe rien ; ils s’écrivent toutes les six se-maines un billet de six lignes. Tu feras bien de pas lui en par-ler quand tu le verras ; c’est un sujet qui l’embête. Rappelle-toi l’avertissement ou laisse-le venir.
Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, il fau-drait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seu-lement d’une façon qu’il n’approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte, c’est la couleur unie à l’émotion. Il t’a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous cause-rons de tout cela en détail la semaine prochaine, je l’espère. Réponds-moi poste par poste si tu veux que je t’apporte les 500 francs, afin que j’aie la lettre samedi au plus tard. Tu en auras une de moi dimanche.
Comme c’est faible, outre que c’est fort canaille, les ar-ticles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l’appeler nain parvenu ! etc., et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu’à Danton parce que Thiers l’a justi-fié ! Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles ! Mais tout cela est payé, ou implore de l’être.
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Le scrupule du Philosophe sur l’épigraphe de Goethe dé-voile l’homme. Voilà bien mes hypocrites. Ah ! comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocufier Or-gon !
Adieu. As-tu remarqué le nouveau prospectus de la Re-vue, « la phalange décidée à vaincre » ? Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n’essaierai jamais de publier dans aucune re-vue. Il me semble que, par le temps qui court, faire partie de n’importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n’importe quelle confrérie ou boutique, et même prendre un titre quel qu’il soit, c’est se déshonorer, c’est s’avilir, tant tout est bas.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi, 1 heure. [7 mai 1853.]
Chère amie, il y a, partant de Paris, des trains qui par-tent à 11 heures, midi et 4 h 25 du soir et qui arrivent à 1 heure, 1 h 50 et-6 h 15, et ceux partant de Rouen sont à 10 h 35, 1 h 25 et 4 h 15. Celui qui me conviendrait le plus serait celui de 1 h 25 (express). Mais, comme il arrive à 3 h 39 à Mantes, cela te ferait attendre deux heures (en pre-nant, toi, celui qui part à midi). Il vaut mieux que je parte à 10 heures et demie et toi à 11 heures précises. Tu seras arri-vée à 1 heure juste et moi à 1 h 15. Ainsi c’est convenu, prends le train de 11 heures. Tu auras seulement un quart d’heure à m’attendre.
– 444 –
Mes dents vont mieux ; j’ai plusieurs choses à t’apporter. Dans 48 heures nous serons ensemble. Mille bons baisers en attendant les vrais. À toi, à toi.
Ton G.
À LOUISE COLET
Dimanche, 5 h[eures] du soir.
[15 mai 1853.]
En arrivant ici, hier au soir, bonne et chère amie, j’ai trouvé cette lettre du père Hugo (encore le crocodile !), es-cortée d’un re-discours. Qu’en dois-je faire ? T’est-il desti-né ? Je vais définitivement lui répondre et dans le sens que j’ai arrêté en dernier lieu.
Bouilhet a une nouvelle prouesse de D[u Camp] à te ra-conter, et qui est splendide. – Le temps aujourd’hui est lourd. – Il commence à pleuvoir, j’étouffe un peu. Je suis fa-tigué et je pense à toi. Voilà bientôt déjà 24 h[eures] que nous sommes séparés ! Je t’écrirai demain, ou après-demain, quand je serai remis.
À toi, cher amour, à toi de toutes mes profondeurs.
Ton G.
– 445 –
À LOUISE COLET
Croisset, mardi, 11 heures.
[17 mai 1853.]
J’ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme tu as fait, te raconter tout mon départ. Quand j’ai vu ton dos disparaître, j’ai été me mettre sur le pont afin de revoir le train passer. Je n’ai vu que cela. Tu étais là-dedans ; j’ai suivi de l’œil le convoi tant que j’ai pu et j’ai tendu l’oreille. Du côté de Rouen, le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J’ai al-lumé un autre cigare, je me suis promené de long en large. Par bêtise et ennui, j’ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. J’ai rencontré là, allant à Elbeuf, un ancien camarade à moi, clerc de notaire, grand séide de Du Camp (c’est son groom, etc.), avec qui j’ai eu une longue conversation. Je te la rapporterai plus tard. À Rouen j’ai trouvé B[ouilhet] ; mais ma voiture, par un malen-tendu, n’y était pas. Nous l’avons attendue, puis, au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voitures afin d’avoir un fiacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s’est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle qui brûle, bretelles tombant sur les hanches, etc.). Là il a fallu atteler la voiture. Enfin nous sommes arrivés à Croisset à 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j’ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste. Les Achille ne sont pas venus, Dieu merci ! L’après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l’on fait à quelque distance d’ici pour les bateaux à vapeur. Le soir nous avons lu du Jocelyn et La Courtisane amoureuse de La Fontaine. Hier matin B[ouilhet] est parti à
– 446 – une heure. J’ai dormi une bonne partie de l’après-midi et, le soir, je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J’ai recommencé aujourd’hui mon train ordinaire, leçon à ma nièce, Sophocle, Juvénal et la Bovary, dont je suis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mon absence. J’ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du plaisir. Voilà, et les mêmes jours vont suivre.
Comme ils ont été bons, pauvre Muse, ceux que nous avons passés ensemble ! Je n’ai plus bien nettement dans la tête ce que j’entendais jadis par rêves d’amour ; mais ce que je sais, c’est que je ne souhaite maintenant rien au-delà de ce que tu me donnes et qu’il me paraît impossible de mieux aimer que nous nous aimons. Ah ! comme nous nous fon-dions bien ! comme je te regardais ! comme je te vois en-core ! quelles étreintes des bras et quelle pénétration mu-tuelle de toute la pensée ! Ta bonne et belle figure est encore là, devant moi. J’ai encore sous mes yeux tes yeux et l’impression de ta bouche sur mes lèvres. Ce sera plus tard, pour nos vieillesses, un souvenir réchauffant que cette pro-menade de Vétheuil à La Roche, avec ce bon soleil qu’il y avait, ces gens qui fouissaient au pied des vignes, le grand air, le mouvement, nos paroles échangées, etc. Pauvre Mantes ! comme je l’aime. Il faudra y revenir pas trop tard et avant que les feuilles ne soient tombées. Bouilhet m’a beau-coup reparlé de La Paysanne. Trois de ses élèves vont l’acheter. Qu’on en parle ou non, je te dis que ça percera, tu verras.
Anecdote : tu sais, ou ne sais pas, que Reyer (musicien) avait écrit à B[ouilhet], pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Rachel : « Je ne suis pas le
– 447 –
Christ », permission qui fut accordée. Samedi, B[ouilhet] a reçu cela, qui a pour titre Rédemption (invention nouvelle de l’éditeur ou du compositeur, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à B[ouilhet]). Mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, au-dessus de la vignette, au-dessous du titre, cette dédicace : « À M. Maxime Du Camp. » Est-ce fort ? C’est si fort que ça n’a pas même aucun sens, puisque la pièce, d’un bout à l’autre, est adressée à quelqu’un et qu’elle portait, originairement, une dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi, cela me semble démesuré (même en mettant à part le sans-gêne du procédé). Cet homme qui, pour se pousser par tous les moyens possibles, pour se voir étaler à une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n’a en rien contribué, s’intercaler ainsi dans l’œuvre d’un autre et mettre son nom à la place d’une lettre, laquelle lettre représentait un souve-nir, un cri de l’âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime ! pour se faire mousser ! Cela m’a d’abord fait beau-coup rire. Après quoi, j’ai compris l’odieux de la chose.
Cet ami dont je te parlais, que j’ai rencontré en chemin de fer, m’a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant à celui de l’Athenaeum, j’ai compris que le père Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a ré-pondu aux témoins de D[u Camp] que c’était une discussion littéraire et qu’il ne donnerait aucune excuse. D[u Camp] a écrit qu’il le méprisait, à quoi l’autre a répondu qu’il l’engageait « à modérer ses expressions et à ne pas entrer sur le terrain de la calomnie », ou qu’il aurait recours aux tribunaux. – Et tout cela est rapporté par un dévoué ! Grand mépris de Fouard pour Turgan et Cormemin. La bande se détraque, à ce qu’il paraît. Cormenin, au Moniteur, travaille
– 448 – sous « un conseil de rédaction » dont font partie Sainte-Beuve, Rolle, etc. « C’est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du di-recteur. » Voilà comme on est arrangé par les amis. À tout cela je ne répondais mot. M[axime] a loué une maison de campagne à Chaville, près Versailles, pour y passer l’été. Il va écrire Le Nil. Encore des voyages ! Quel triste genre ! Il n’a pas écrit une ligne de Reiz Abdallah ni du Cœur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.
Autre aspect humain : ce Fouard allait à Elbeuf pour demander à son père la permission de changer de nom. Ce nom de Fouard (foire) l’empêche de se marier et il a besoin d’un riche mariage pour payer sa future étude. Mais je crois que le bourgeois, qui a fait sa fortune lui-même, va être indi-gné et refusera son consentement. Qu’est-ce qui est le plus fort, du fils ou du père ?
As-tu le troisième volume de l’Archéologie de Muller ? Il m’est impossible de le retrouver. J’ai oublié de te remettre (je l’avais dans mon carton) Les Fantômes. Les veux-tu ? Mais j’aimerais mieux te les redonner en te faisant de vive voix des observations.
Comme c’est mauvais, Jocelyn ! Relis-en. La quantité d’hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est in-croyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C’est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur. Ces phrases-là n’ont ni muscles ni sang. Et quel singulier aperçu de l’existence humaine ! Quelles lunettes embrouillées ! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans La Fontaine ! C’est à ap-prendre par cœur d’un bout à l’autre. La Courtisane amou-
– 449 – reuse, quels vers ! quels vers ! que de tournure et de style ! Il n’y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible, au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant. Voilà du cœur au moins ! et de la poésie ! car toutes ces distinctions, après tout, ne sont que des subtilités à l’usage de ceux qui n’ont ni de l’un ni de l’autre. Relis ce conte et appesantis-toi sur chaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaî-nement !!! Songer pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu’elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tom-bent sur elle.
L’œuvre de la critique moderne est de remettre l’Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qu’a-t-on fait de l’antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir d’expurgata, de résumés, de traductions, d’atténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccour-cis ! Ce qu’il y a de meilleur dans l’Art échappera toujours aux natures médiocres, c’est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j’aime tant pour les enthousiasmes que tu as, et pour tout le reste aussi.
Mille baisers partout. À toi, à toi.
Ton G.
– 450 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de samedi, 1 heure.
[21 mai 1853.]
Sais-tu que tu m’as écrit deux lettres charmantes, su-perbes et avec qui j’ai eu (comme le père Babinet avec sa femme délicieuse) « le plus grand plaisir » ??? Je vais les re-prendre et t’en parler (c’est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J’aime bien ta mine chez Mme Didier, dé-fendant la bonne cause contre les Lamartiniens, et toute la manière dont tu me parles de cette grande source de fleurs blanches. Le portrait du sénateur Beauvau, ton chic raide chez les Chevreau : tout cela est crânement troussé. Quel immense mot que celui d’Houssaye : « Auriez-vous le style de M. de Lamartine ! » Ah ! oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde, et petit, et faible. Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu’ils vivent. Ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d’un loyer ; elles sont à terme. On est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c’est déjà beaucoup) ; puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais ce qu’il y a de dur, c’est l’aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise ! Ils sont bruissants à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; leur sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d’âne et le fond, néant ! Tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour !
Tu me parles des tristesses de ce bon Delisle qui n’a personne autour de lui ! Moi, j’ai été en cela protégé du ciel, j’ai toujours eu de bonnes oreilles pour m’entendre et même d’excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je
– 451 – l’hiver prochain, quand mon B[ouilhet] ne sera plus là ? Je crois du reste qu’il sera comme moi, un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes l’un à l’autre, en nos travaux respectifs, une espèce d’indicateur de chemin de fer, qui, le bras étendu, avertit que la route est bonne et qu’on peut suivre.
J’aime beaucoup Delisle pour son volume, pour son ta-lent et aussi pour sa préface, pour ses aspirations. Car c’est par là que nous valons quelque chose, l’aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l’on juge d’avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. Et c’est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l’art domes-tique, quoique j’en fasse. Mais c’est bien la dernière fois ; au fond cela me dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, je ne le porte point en mes en-trailles, je sens que c’est de ma part une chose voulue, fac-tice. Ce sera peut-être un tour de force qu’admireront cer-taines gens (et encore en petit nombre) ; d’autres y trouve-ront quelque vérité de détail et d’observation. Mais de l’air ! de l’air ! Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des méta-phores, les grands éclats du style, tout ce que j’aime enfin, n’y sera pas. Seulement, j’en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireux d’être dans une quinzaine de jours, afin de lire à B[ouilhet] tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l’œuvre de dix mois). J’ai peur qu’il n’y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l’action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages, tandis que les préliminaires en auront plus du double. J’ai suivi, j’en suis sûr, l’ordre vrai, l’ordre natu-rel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n’agit
– 452 – qu’un seul jour et meurt. Mais la proportion esthétique n’est pas la physiologique. Mouler la vie, est-ce l’idéaliser ? Tant pis, si le moule est de bronze ! C’est déjà quelque chose ; tâ-chons qu’il soit de bronze.
Je me suis gaudy profondément aux récits de Mme Biard ; je la connais cette petite femme. J’ai joué avec elle à l’oie, chez Pradier, dans le temps des galanteries du grand homme. Elle me paraissait un peu grisette. Ce ne doit pas être un mets de haute cuisine ; elle m’a été peu sympa-thique. Voilà tout ce que je m’en rappelle.
Mais sais-tu qu’il se dessine comme un très bon homme, le père Hugo ? Cette longue tendresse pour sa vieille Juliette m’attendrit. J’aime les passions longues et qui traversent pa-tiemment et en droite ligne tous les courants de la vie, comme de bons nageurs, sans dévier. Il n’y a pas de meilleur père de famille, puisqu’il écrit à la maîtresse de son fils de venir habiter avec eux ! C’est bien humain cela ! et peu posé. (J’aurais eu un fils, que j’aurais pris grand plaisir à lui procu-rer des femmes et celles qu’il eût aimées surtout.) Pourquoi a-t-il affiché parfois une morale si bête et qui l’a tant rétréci ? Pourquoi la politique ? Pourquoi l’Académie ? Les idées re-çues ! l’imitation, etc.
Les réflexions que tu m’envoies sur tout cela sont justes et j’en tire la conclusion que ce grand homme doit être très seul dans sa famille. Tout se groupe toujours autour de l’officiel ; les faibles vont au convenable, ils se sentent ap-puyés vaguement par une majorité innombrable. Il doit avoir de bonnes tristesses là-bas, avec sa femme qui l’embête, Vacquerie qui l’admire (comme le Wagner de Faust) et ses fils, petits lionçonneaux qui regrettent le boulevard. Ah !
– 453 – pourquoi se marier ? pourquoi accepter la vie quand on est créé par Dieu pour la juger, c’est-à-dire pour la peindre ?
Oui, c’est bien étrange, ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant La Courtisane amoureuse tandis que Mme Biard te contait les baisements de pieds de Juliette.
Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse. Eh bien, reçois en échange toutes celles, plus tendres encore, que tu pourras imaginer. Ton amour, à la fin, me pénètre comme une pluie tiède, et je m’en sens imbibé jusqu’au fond de tout mon cœur. N’as-tu pas tout ce qu’il faut pour que je t’aime, corps, esprit, tendresse ? Tu es simple d’âme et forte de tête, très peu « pohétique » et extrêmement poète. Il n’y a rien en toi que de bon, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j’ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j’ai désirées te valus-sent. Je tâche quelquefois de m’imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t’aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l’esprit, comme les dromadaires que l’on a grand mal éga-lement à faire marcher et s’arrêter : la continuité du repos et du mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins dia-pré que ma personne et tu seras toujours la seule maîtresse de ton amant. Sais-tu seulement que j’ai peur de devenir bête ! Tu m’estimes tellement que tu dois te tromper et finir par m’éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah ! Muse, si je t’avouais toutes mes faiblesses, si je te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit apparte-ment de l’année prochaine ! Comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur ; cela attire le diable, car c’est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le
– 454 – genre humain. La conception du paradis est au fond plus in-fernale que celle de l’enfer. L’hypothèse d’une félicité par-faite est plus désespérante que celle d’un tourment sans re-lâche, puisque nous sommes destinés à n’y jamais atteindre. Heureusement qu’on ne peut guère se l’imaginer ; c’est là ce qui console. L’impossibilité où l’on est de goûter au nectar fait trouver bon le chambertin. Adieu ! Quel dommage qu’il soit si tard ! Je n’ai guère envie de dormir, et j’avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mar-di, ne parle pas de Du Camp à Gautier ; laisse-le venir, si tu veux t’en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est un sujet qui l’amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d’envier quelqu’un ! Mille baisers et tendresses.
J’embrasse tes lèvres.
Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de jeudi, 1 h[eure].
[26 mai 1853.]
Je ferais mieux de continuer à travailler et de t’écrire demain, car je suis ce soir fort animé, et dans un grand rut littéraire. Mais comme demain il peut revenir, cela me re-mettrait trop loin (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort, aimer les miennes). Et puis il faut se méfier de ces grands échauffements. Si l’on a, alors, la vue longue, on l’a souvent trouble. – Le bon de ces états-là, c’est qu’ils retrempent, et vous infusent dans la plume un sang
– 455 – plus jeune. – On a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières, qui ne durent pas plus que les lilas, qu’une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! – As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t’éblouissait ? – Oui, cela a bien marché aujourd’hui, je me suis à peu près débarrassé d’un dialogue archi-coupé fort dif-ficile, j’ai écrit aux deux tiers une phrase pohétique, et es-quissé trois mouvements de mon pharmacien, qui me fai-saient à la fois beaucoup rire, et grand dégoût, tant ce sera fétide d’idée et de tournure. – J’en ai pour jusqu’à la fin du mois de juin, de cette 1re partie.
J’ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire, ou du moins à corriger fortement, c’est lâche et plein de ré-pétitions, je cherchais la manière qui, plus loin, est trouvée. – Ça ne m’a pas semblé long, et il y a de bonnes choses, mais par-ci, par-là certains chics pittoresques inutiles ; manie de peindre quand même, qui coupe le mouvement et quelque-fois la description elle-même, et qui donne ainsi parfois un caractère étroit à la phrase. Il ne faut pas être gentil. – Il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures. – C’est peut-être une illusion. Mais ça n’en est peut-être pas une, puisqu’à mesure que j’avance, j’ai plus de mal. – Si j’ai plus de mal, c’est que j’y vois plus loin ? On peut juger du poids d’un fardeau aux gouttes de sueur qu’il vous cause ?
Et ton drame ? Resserre bien ton plan. – Que chaque scène avance, pas de traits inutiles. – Mets de la poésie dans l’action. – Motive bien chaque entrée et chaque sortie. – Et que les vers soient roides. Pourquoi ai-je bonne opinion de ce drame ? Pourquoi ai-je le pressentiment qu’il sera reçu, applaudi ; que ce sera un succès ? Envoie-moi un plan bien
– 456 – détaillé. Je suis curieux de le voir. Mais comme nous nous disputerons probablement !
Je crois le conseil du grand homme bon. – 2 mille francs, après tout, sont à considérer, et en s’y prenant bien, il y a moyen de les avoir l’année prochaine. La vengeance les vaut-elle ? Note que tu ne peux publier L’Acropole tout à fait bien corrigée : ce serait différent du poème envoyé, et ils pourraient réclamer. – D’ailleurs pour que la farce leur fût amère (et je persiste là-dedans), il faudrait, l’année pro-chaine, gagner le prix avec une autre Acropole. Mais je com-prends parfaitement que ça t’ennuie. Suis donc ta première idée. – Finis tes corrections puisque tu y es. – Puis laisse tout ça de côté, pour l’en tirer cet hiver quand il sera temps. On intéress[er]a le Philosophe, etc. !
Quelles charmantes manières que celles de l’ami Gau-tier ! Quel savoir-vivre ! Je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies. Informe-t’en donc. N’y a-t-il pas là-dessous quelque blague ? On ne se soucie peut-être pas beaucoup du rapprochement ? J’ai reçu au-jourd’hui du jeune homme une plaisanterie (l’annonce, dans le journal, de la mort d’un brave homme inconnu sur lequel nous avions fait des charges, en voyage, un entrefilet qu’il m’envoie dans une enveloppe de deuil et avec cachet noir). Voilà déjà deux ou trois amabilités, en peu de temps. – Qu’est-ce que tout cela veut dire ? rien du tout. – Légèreté, vanité, inconsistance d’idées, d’amour ou de haine ; et en quoi que ce soit, impuissance à suivre la ligne droite. – À propos de l’ami Théo, il me revient en tête cette phrase de Candide (c’est Martin qui parle, et de Paris) : « Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille con-
– 457 – vulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là, je le veux croire. »
Cela me fait songer aux tables tournantes (les convul-sionnaires). Est-elle bête cette Edma ! Avoue que c’est fort, les tables tournantes, Ô lumières ! Ô Progrès ! Ô humanité ! Et on se moque du m[oyen] âge, de l’antiquité, du diacre Pa-ris, de Marie Alacoque, et de la Pythonisse ! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! Les sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chau-drons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. – C’est une chose curieuse comme l’humanité, à me-sure qu’elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité, le peu d’inepties, mais plus sérieuses, devant les-quelles elle se prosternait jadis. Ô socialistes, c’est là votre ulcère ; l’idéal vous manque. Et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L’adoration de l’humanité pour elle-même et par elle-même (ce qui conduit à la doctrine de l’utile dans l’art, aux théories de salut public et de raison d’État, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l’immolation du droit, au nivelle-ment du Beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour). Et il n’y a sorte de sottises que ne fasse et qui ne charme cette époque si sage. – « Ah ! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle ; pauvres gens que ceux qui ont cru à l’apothéose ou au Paradis ! On est plus positif maintenant, on, etc. » Et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois de siècle ! Quel nigaud ! Quel jo-bard ! Car la canaillerie n’empêche pas le crétinisme. – J’ai déjà assisté, pour ma part, au choléra qui dévorait les gigots que l’on envoyait dans les nuages sur des cerfs-volants, au
– 458 – serpent de mer, à Gaspar Hauser, au chou colossal, orgueil de la Chine, aux escargots sympathiques, à la sublime devise « liberté, égalité, fraternité », inscrite au fronton des hôpi-taux, des prisons et des mairies. – À la peur des Rouges, au grand parti de l’ordre. – Maintenant nous avons « le principe d’autorité qu’il faut rétablir ». J’oubliais « les travailleurs », le savon Ponce, les rasoirs Foubert, la girafe, etc., et mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n’ont rien écrit (et qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d’autant plus, c’est-à-dire la moitié au moins de l’école doctrinaire, à savoir les hommes qui ont réellement gouverné la France pendant 20 ans.
Si l’on veut prendre la mesure de ce que vaut l’estime publique, et quelle belle chose c’est que « d’être montré au doigt », comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris dans les rues le jour du Mardi Gras. Shakespeare, Goethe, Michel-Ange n’ont jamais eu 400 mille spectateurs à la fois, comme ce bœuf ! Ce qui le rapproche, du reste, du génie, c’est qu’on le met ensuite en morceaux.
Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé, sans que j’aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et que la vie pour moi n’ait pas manqué de coussins, où je me calais dans des coins, en oubliant les autres. Je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. – C’est peut-être un monstrueux orgueil, mais diable m’emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui ron-gent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d’ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles. – Elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l’univers ? La lumière qui brille dans mon œil
– 459 – a peut-être [été] prise au foyer de quelque planète encore in-connue, distante d’un milliard de lieues du ventre où le fœ-tus de mon père s’est formé, et si les atomes sont infinis, et qu’ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpé-tuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? – À force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communi-cations entr’humaines ne sont pas plus intenses. –
D’où viennent les mélancolies historiques, les sympa-thies à travers siècle, etc. ? Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens. – Oui, mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n’est pas parce qu’un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d’en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l’aimer, ou tout au moins de dire que je l’aime, et qu’il m’intéresse.
Il fut un temps où le patriotisme s’étendait à la cité. Puis le sentiment, peu à peu, s’est élargi avec le territoire (à l’inverse des culottes. C’est d’abord le ventre qui grossit). Maintenant l’idée de patrie est, Dieu merci, à peu près morte et on en est au socialisme, à l’humanitarisme (si l’on peut [s’]exprimer ainsi). Je crois que, plus tard, on reconnaîtra que l’amour de l’humanité est quelque chose d’aussi piètre que l’amour de Dieu. On aimera le Juste en soi, pour soi, le Beau pour le Beau. Le comble de la civilisation sera de n’avoir besoin d’aucun bon sentiment, ce qui s’appelle [sic]. Les sacrifices seront inutiles, mais il faudra pourtant, tou-jours un peu de gendarmes ! Je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement à tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox populi, vox Dei) est que l’idée du Peuple est aussi usée que celle du roi. Que l’on mette donc