Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
Quant à la fin de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d’époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seule-ment à en parler, mais à y penser. – À la grâce de Dieu ! Je n’y comprends plus rien ! Cela se finira quand cela voudra, dussé-je mourir dessus d’ennui et d’impatience, ce qui m’arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient. D’ici là, j’irai te voir tous les deux mois, comme je te l’ai promis.
Enfin, pauvre chère Louise, veux-tu que je t’ouvre le fond de ma pensée, ou plutôt que j’ouvre le fond de ton cœur ? Je crois que ton amour chancelle. Les mécontente-
– 690 – ments, les souffrances que je te donne n’ont point d’autre cause. Car tel je suis, tel j’ai été, toujours ! Mais maintenant, tu m’aperçois mieux, et tu me juges, raisonnablement, peut-être, je n’en sais rien. Cependant, quand on aime complète-ment, on aime ce que l’on aime, tel qu’il est, avec ses défauts et ses monstruosités. On adore jusqu’à la gale, on chérit la bosse, et l’on aspire avec délices l’haleine qui vous empoi-sonne. Il en est de même au moral. Or je suis difforme, in-fâme, égoïste, etc. (Sais-tu qu’on finira par me rendre insup-portable d’orgueil, à toujours me blâmer comme on fait ? Je crois qu’il n’y a pas un mortel sur la terre qui soit moins ap-prouvé que moi.) Mais je ne changerai pas. Je ne me réfor-merai pas. J’ai déjà tant gratté, corrigé, annihilé ou bâillonné de choses en moi que j’en suis las. – Tout a un terme, et je me trouve assez grand garçon maintenant pour me considé-rer comme éduqué. Il faut songer à autre chose. J’étais né avec tous les vices, j’en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n’ai donné aux autres qu’une pâture légère. – Les mar-tyres que j’ai subis dans ce manège psychologique, Dieu seul le sait, mais actuellement j’y renonce. C’est le chemin de la mort, et je veux vivre encore pendant trois ou quatre livres. Ainsi je suis cristallisé, immobile. Tu m’appelles granit, mes sentiments sont de granit. – Et si j’ai le cœur dur, il est solide au moins, et n’enfonce sous rien. Les abandons et les injus-tices n’altèrent pas ce qui est gravé dessus. Tout y reste, et ta pensée, quoi que tu fasses et que je fasse, ne s’en effacera pas.
Adieu, un long baiser sur ton front que j’aime !
À toi. Ton G.
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À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir.
[15 janvier 1854.]
Je suis très peiné. Je te fais des excuses, et des plus sin-cères, puisque tu as trouvé ce que je te disais de La Servante acerbe et injurieux. Mon intention a été tout autre. Il est vrai (comme tu me l’écris) que j’étais, dans ce travail, irrité. Il m’avait considérablement agacé les nerfs. Et tu peux te con-vaincre toi-même que j’ai travaillé au microscope. – Ce qui m’y a révolté, c’est de voir gaspiller tant de dons du ciel, par un tel parti pris de morale. – Crois bien que je ne suis nulle-ment insensible aux malheurs des classes pauvres, etc. Mais il n’y a pas en littérature de bonnes intentions : le style est tout. Et je me plains de ce que, dans La Servante, tu n’as pas exprimé tes idées par des faits ou des tableaux. Il faut avant tout, dans une narration, être dramatique, toujours peindre ou émouvoir, et jamais déclamer. Or le poète, dans ce poème, déclame trop souvent. Voilà ma plus grande critique. J’y joins la non-gradation des caractères.
Quant aux critiques de détails, je te les abandonne si tu veux. Mais pour les deux que tu relèves, comme roc lu pour roi, et impures pour impie, tu avoueras que le grief est léger. (Je n’ai pourtant pas lu, à la hâte.) Quant à impur, il y en a franchement un tel abus, que je ne voyais plus que cela.
Je n’ai point du tout oublié la conduite du sieur Musset, et les sentiments que je lui porte sont loin d’être bienveil-lants. J’ai voulu seulement dire que le châtiment dépassait l’outrage. Il est certain qu’à sa place j’aimerais mieux rece-voir un soufflet dans la rue que de tels vers à mon adresse.
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Comme tu as mal pris, pauvre chère Muse, ce que je te disais de Karr ! Me supposes-tu donc assez goujat pour te rappeler ces choses dans une intention blessante ? Non ! Si tu avais toujours eu pour conseillers des gens d’un sens pra-tique aussi bourgeois que moi, et que tu les eusses écoutés, il y a bien des choses qui t’arrivent et qui ne t’arriveraient pas ? Puis tu t’étonnes de ce mot ridicule. C’est pourtant le seul exact. On est toujours ridicule quand les rieurs sont contre vous. Voilà ce que j’entendais, et les rieurs sont tou-jours du côté des forts, de la mode, des idées reçues, etc. – Pour vivre en paix, il ne faut se mettre ni du côté de ceux dont on rit, ni du côté de ceux qui rient. Restons à côté, en dehors, mais pour cela il faut renoncer à l’action. Rappelons-nous toujours ces trois maximes : les deux premières sont d’Épictète (homme peu accusé d’avoir eu une morale relâ-chée) et la troisième de La Rochefoucauld : « Cache ta vie. – Abstiens-toi. – L’honnête homme est celui qui ne s’étonne [de] rien. » (Ce n’est pas moi qui suis l’honnête homme, car je m’étonne de bien des choses !) En suivant ces idées-là, on est ferme dans la Vie et dans l’art. Ne sens-tu pas que tout se dissout, maintenant, par le relâchement, par l’élément hu-mide, par les larmes, par le bavardage, par le laitage. La lit-térature contemporaine est noyée dans les règles de femme. Il nous faut à tous prendre du fer pour nous faire passer les chloroses gothiques que Rousseau, Chateaubriand et Lamar-tine nous ont transmises.
Le succès de Badinguet s’explique par là. Il s’est résumé, celui-là. Il n’a pas perdu ses forces en petites actions diver-gentes de son but. Il a été comme un boulet de canon, pe-sant et roulé en boule. Puis il a éclaté tout d’un coup et l’on a tremblé. – Si le père H[ugo] l’eût imité, il eût pu faire en poésie, ce que l’autre avait fait en politique, une chose des
– 693 – plus originales. Mais non, il s’est emporté en criailleries. La Passion nous perd tous.
À propos, il me semble que je t’ai remis, à mon dernier voyage, ses lettres ? Je te rapporterai celles de Musset. Mais il m’est impossible de retrouver celle de Gagne ! Je te renvoie le billet de Béranger et les vers de V[igny], de peur de les perdre. Quel style de bottier que celui de l’Horace français ! Votre demoiselle, pour dire votre fille ! Comme ces gaillards-là sont nativement canailles !
Tu m’as envoyé ce matin une très belle pensée : « ô hu-manité, que tu me dégoûtes ! » Je vois que tu fais des pro-grès en philosophie. Je ne saurais que t’en applaudir.
Adieu, je t’embrasse.
À toi. G.
Lundi matin.
Je rouvre ma lettre pour y mettre celle du Crocodile. La lettre à Mme B[iard] étant trop grosse, je te l’enverrai la pro-chaine fois.
Stella m’a semblé beau ? Il m’envoie une autre pièce stupide.
Prends garde à toi ; la surveillance est sévère.
– 694 –
À L’ADMINISTRATEUR DU THÉÂTRE-FRANÇAIS
Paris, 17 janvier 1854.
Monsieur,
Vous avez eu l’obligeance de nous accorder nos entrées au Théâtre-Français, autorisation dont le terme était le pre-mier janvier. Nous venons vous prier, Monsieur, de vouloir bien nous continuer cette faveur, inappréciable pour nous qui nous occupons activement de poésie dramatique.
Recevez d’avance, Monsieur, nos plus vifs remercie-ments et nos salutations empressées.
LECONTE DE LISLE. L. BOUILHET.
Mille cordialités.
GUSTAVE FLAUBERT.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, minuit.
[18 janvier 1854.]
Quel mal le père Hugo me donne avec la bizarrerie et la non-régularité de ses enveloppes ! Je suis toujours embar-rassé pour les lettres de Mme d’A[unet]. Sans la suscription au crayon j’aurais mis celle-ci à la poste ? Mais je crois qu’il
– 695 – vaut mieux qu’elle les reçoive par toi. Cela est plus dans les convenances et les intentions du Crocodile ?
Tu ne me parles pas en détail de ton affaire de Journal. Où en est-ce ? La chose est-elle sûre, conclue ? Quant au poème de L’A[cropole], il me semble qu’il y a peu de chose à y refaire. Les deux collaborateurs ont-ils été d’avis de retran-cher ton morceau des Barbares qui, autant qu’il m’en sou-vient, est moins bien écrit que le reste et qui ferait gueuler les immortels à cause des femmes mourant dans les bras des vainqueurs (cela aurait l’air d’un rapprochement injurieux ?). C’est une bonne chose, cette Acropole, et toute pleine de vers splendides.
Je ne t’ai pas, à ce propos, félicité de la phrase suivante dans ta lettre de vendredi : « sois tranquille, il y a encore dans mon cœur plus d’une œuvre qui te démentira. Tout est réparable dans le domaine de l’art. » Crois-tu que j’en aie douté une minute, chère Muse ? C’est au contraire parce que je te jugeais comme tu te juges, que je t’ai traitée sans pitié. Si j’eusse cru le mal irréparable, je n’en aurais pas parlé. Tu es naturellement pleine d’inspiration. Mais tu l’engorges et tu la dénatures trop souvent, par des idées personnelles. La Paysanne était une œuvre de maître, rappelle-toi cela. Il ne t’est plus permis de descendre. – Pas de faiblesse, pas un vers faible ! pas une métaphore qui ne soit suivie ! – Il faut être correct comme Boileau et échevelé comme Shakes-peare. – J’ai relu cette semaine le 1er acte du Roi Lear. Je suis effrayé de ce bonhomme-là, plus j’y pense… L’ensemble de ses œuvres me fait un effet de stupéfaction, et d’exaltation, comme l’idée du système sidéral. Je n’y vois qu’une immensité où mon regard se perd, avec des éblouis-sements.
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Eh ! je le sais bien, pauvre chère amie, qu’on ne peut pas toujours vivre le nez levé vers les astres ! Personne ne souffre plus que moi des nécessités, des pauvretés de la vie. Ma chair pèse sur mon âme 75 mille kilogrammes. Mais quand je te prêche le renoncement à l’action, je ne veux pas dire qu’il faut que tu vives en brahmane. J’entends seule-ment que nous ne devons entrer dans la Vie réelle, que jusqu’au nombril. Laissons le mouvement dans la région des jambes. – Ne nous passionnons point pour le petit, pour l’éphémère, pour le laid, pour le mortel. S’il faut avoir l’air d’être ému par tout cela, prenons cet air, mais ne prenons que l’air. Quelque chose de plus subtil qu’une nuée et de plus consistant qu’une cuirasse, doit envelopper ces natures qu’un rien déchire, et qui vibrent de toute leur longueur au moindre frottement qui se fait sur eux. – Nous avons à porter (rappelons-nous cela) toutes les passions des autres. Et comment voulez-vous que le vase reste plein, si vous le se-couez par les deux anses ?
On donne dans les bordels des capotes anglaises pour ne point attraper la vérole au contact des vagins pestiférés. Ayons toujours à l’intérieur une vaste capote anglaise, afin de ménager la santé de notre âme, parmi les immondices où elle se plonge. – On jouit moins, c’est vrai, et quelquefois la précaution se déchire ?…
***
Je vais être dérangé, et embêté pas mal par les affaires de mon beau-frère. On va rassembler un conseil de famille, etc., etc., etc., et je vais m’en mêler parce qu’il est temps que cela finisse (ce brave garçon mettrait tout bonnement son enfant sur la paille). – Et du moment que je m’en mêlerai, ce
– 697 – sera avec suite et férocité. Je vais, à tous, leur pousser l’épée dans les reins d’une belle façon. – Que dis-tu de cela ? Il est resté quinze jours à R[ouen], n’est pas venu une fois voir sa fille et a bu régulièrement pour 32 francs de vin fin par jour. Il se fait acheter des chevreuils entiers pour lui tout seul. S’il en profitait encore ! Mais ce malheureux ne peut même guère manger, et il a l’habitude romaine de vomir quotidien-nement. Nous allons nous retrouver à ce conseil de famille 4, et la dernière fois qu’il fut assemblé (il y a huit ans) nous étions 7. Deux sont morts, et le juge de paix, par-dessus le marché, ce qui fait trois. Je me rappelle que chez ce juge de paix, il y avait, dans la salle d’audience, peint au plafond comme gentillesse, symbole et enseignement, un œil déme-suré entre deux balances. – Et au-dessus, une main sortait d’un nuage.
J’ai encore 5 à 6 pages avant d’aller te voir. Il faut que je finisse la lune de miel de mes amants. J’écris présentement des choses fort amoureuses et extra-pohétiques. Le difficile c’est de ne pas être trop ardent, en ayant peur de tomber dans le bleuâtre.
Adieu, je t’embrasse.
À toi. Ton G.
N[ota]. – Je suis sûr de t’avoir apporté la dernière fois à Paris 3 ou 4 lettres du Crocodile. Je les avais mises dans une enveloppe à ton adresse. Elles sont peut-être restées chez Bouilhet ?? Mais cherche chez toi. Je crois qu’on ouvre
– 698 – beaucoup de lettres à la poste. En voilà deux coup sur coup, adressées à ma mère, qui sont perdues.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de lundi, 1 h[eure].
[23 janvier 1854.]
J’espère bien, dans une quinzaine, que je te verrai, bonne chère Louise ! Quant à te dire le jour précis de mon arrivée, je n’en sais rien. J’ai encore trois petits tableaux à faire, c’est-à-dire 5 à 6 pages environ.
Il faut d’ailleurs que je sache deux choses, avant de t’annoncer rien de positif : 1° le jour où s’assemblera le con-seil de famille d’Hamard et 2°, si ma cousine (de Nogent) se marie. Comme je devais faire un voyage à Nogent au mois de février et que, si ce mariage a lieu, il faudra bien que j’y aille, je n’ai point envie d’y aller deux fois. Conséquemment je n’irai pas à ce voyage, ce qui me ferait un très grand plai-sir. – J’attends donc et je saurai tout cela dans quelques jours.
À propos de voyage, j’ai oublié déjà deux fois de t’affirmer que cette bonne institutrice Adeline s’est complè-tement trompée en croyant m’apercevoir sur le Carrousel. Probablement que je lui remplis l’imagination. Cela me flatte. Mais elle en a menti par la gorge (manière proverbiale de parler, car la susdite en a peu, de gorge). Si j’avais fait une telle escapade, tu en eusses été avertie, et par moi. En doutes-tu ?
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Je m’attendais à avoir hier quelque détail, soit dans ta lettre ou dans celle de B[ouilhet], sur cette actrice qui s’est monté la tête à l’endroit de notre ami. Mais rien ! J’en désire ; cela m’excite. – Il paraît que M. le Secrétaire perpétuel a été bien bon, mercredi, chez toi, humant les blanches épaules, et reniflant le fumet des aisselles. Je m’imagine le tableau ! – Et cette pauvre petite Chéron, cette âme si pure, ce nez si grand, rêvait sans doute à son insensible poète qui aime ail-leurs (?). Combien y en a-t-il de ces infortunées qui portent ainsi écrit sur leur front ce que l’on voit gravé en majuscules sur les portes : Tournez le bouton, s.v.p. !
Quant à Delisle, puisque le bossu lui a fait de belles promesses qu’il n’a nullement tenues, je comprends sa répu-gnance à le revoir. Il est malheureux, ce pauvre Delisle ! Il faut pardonner beaucoup à l’orgueil souffrant. Et ce garçon m’en a l’air rongé, c’est pour cela qu’il me plaît. Mais je lui retire ma sympathie, s’il est envieux, comme tu le crois (et tu as peut-être raison. Leconte a passé par la démocratie active. – Or, c’est un sale passage !). Tu t’es un peu révoltée contre moi, il y a quelques mois, quand je t’ai dit qu’il faudrait à ce jeune homme-là (car c’est un jeune homme) une bonne bou-gresse, une gaillarde gaie, amusante, une femme à scintille-ments. J’en reviens à mon idée. Cela mettrait un peu de so-leil dans sa vie. Ce qui manque à son talent, comme à son caractère, c’est le côté moderne, la couleur en mouvement. Avec son idéal de passions nobles, il ne s’aperçoit pas qu’il se dessèche, pratiquement, et qu’il se stérilise, littéraire-ment. L’idéal n’est fécond que lorsqu’on y fait tout rentrer. C’est un travail d’amour et non d’exclusion. – Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante. On a de plus en plus éliminé des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnalité, et
– 700 – même l’érudition, comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque. Et dans les mœurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l’aménité, les grandes ma-nières, et les genres de vie libres, lesquelles sont les fécondes [sic]. On s’est guindé vers la Décence ! Pour cacher ses écrouelles, on a haussé sa cravate ! L’idéal jacobin et l’idéal marmontellien peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et M. de La Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu’il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l’acceptation ironique de l’existence, et sa refonte plastique et complète par l’art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas. Ce qu’il faut chercher, c’est ne point souffrir.
J’ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. Il m’a été impossible d’écrire une ligne. Ce que j’ai juré, gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J’avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n’est qu’en style, a pour danger continuel le style même. La phrase me grise et je perds de vue l’idée. L’univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus abîmé de honte que je ne le suis, quelquefois. Qui n’a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linges pourris ? Et puis le vent resouffle, la voile s’enfle. Ce soir, en une heure, j’ai écrit toute une demi-page. Je l’aurais peut-être achevée, si je n’eusse entendu sonner l’heure et pensé à toi.
Quant à ton Journal, je n’ai nullement défendu à B[ouilhet] d’y collaborer. Mais je crois seulement : que lui,
– 701 – inconnu, débutant, ayant sa réputation à ménager, son nom à faire valoir, et mousser, il aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal. Cela ne lui rapporterait ni hon-neur, ni profit. Et je ne vois pas en quoi cela te rendrait ser-vice, puisque vous avez le droit de prendre de droite et de gauche ce qui vous plaît. – Pour ce qui est de moi : tu com-prends que je n’écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre. À quoi bon ? et en quoi cela m’avancerait-il ? S’il faut (quand je serai à Paris) t’expédier des articles pour t’obliger, de grand cœur. Mais quant à signer, non. Voilà vingt ans que je garde mon pucelage. – Le public l’aura tout entier et d’un seul coup, ou pas. D’ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d’ailleurs à n’écrire par la suite dans aucun journal, fût-ce même la R[evue] des Deux M[ondes], si on me le proposait. Je veux ne faire partie de rien, n’être membre d’aucune acadé-mie, d’aucune corporation, ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin, tant qu’il vous plaira ; citoyen, jamais. J’aurai même grand soin, dût-il m’en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que « la reproduction en est permise », afin qu’on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j’en renie le titre, d’avance, et je prendrais vis-à-vis de mon concierge plutôt celui de négociant ou de chasublier. – Ah ! ah ! je n’aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d’aspirations à la liberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m’atteler ensuite à un omnibus et trottiner d’un pas tranquille sur le macadam commun. Non, non. Je crèverai dans mon coin, comme un ours galeux. – Ou bien l’on se dérangera pour voir l’ours. – Il y a une chose toute nouvelle et charmante à faire dans ton J[ournal], une chose qui peut être presque une création littéraire, et à quoi tu ne penses pas, c’est l’article mode. Je t’expliquerai ce que je
– 702 – veux dire dans ma prochaine. Il me reste à peine assez de place pour te dire que ton G. t’embrasse.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir. [29 janvier 1854.]
J’espère bien qu’au milieu de la semaine prochaine, bonne chère Louise, nous nous verrons, enfin !!! J’ai bon pressentiment de ce voyage. Je serai logé plus près de toi. – J’aurai peu de courses, et d’ailleurs, afin de n’être pas tiraillé par les heures, je prendrai deux ou trois jours pleins, afin d’être le reste du temps plus complètement à toi et à B[ouilhet]. – Je crois que je vais définitivement envoyer promener à un autre voyage l’excursion à Nogent. Cela me demanderait 2 jours pleins, et c’est de l’argent dépensé sans profit, ni plaisir !
Sais-tu combien j’ai fait de pages cette semaine ? Une, et encore je ne dis pas qu’elle soit bonne ! Il fallait un passage rapide, léger ; or j’étais dans des dispositions de lourdeur et de développement ! Quel mal j’ai ! C’est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d’écrire, pour qu’on reste à s’acharner ainsi en des tortures pareilles, et qu’on n’en veuille pas d’autres. Il y a là-dessous un mystère qui m’échappe ? La Vocation est peut-être comme l’amour du pays natal (que j’ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses. Le Sibérien dans ses neiges, et le Hot-tentot dans sa hutte vivent contents, sans rêver soleil ni pa-lais. Quelque chose de plus fort qu’eux les attache à leur mi-sère. – Et nous, nous [nous] débattons dans les Formes ;
– 703 – poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons l’existence à travers la phrase, le contour, la couleur ou l’harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde ! – Et puis j’ai été écrasé pendant deux jours par une scène de Shakespeare (la 1re de l’acte III du Roi Lear). Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais tous les autres me semblent des enfants à côté. Dans cette scène, tout le monde, à bout de misère, et dans un paroxysme complet de l’être, perd la tête et déraisonne. Il y a là 3 folies différentes qui hurlent à la fois, tandis que le bouffon fait des plaisante-ries, que la pluie tombe et que le tonnerre brille. Un jeune seigneur, que l’on a vu riche et beau au commencement, dit ceci : « Ah ! j’ai connu les femmes, etc. (j’ai été ruiné par elles), méfiez-vous du bruit léger de leur robe, et du craque-ment de leurs souliers de satin, etc. » Ah ! Poésie françoyse, quelle eau claire tu fais en comparaison ! Quand je pense qu’on s’en tient encore aux bustes ! à Racine ! à Corneille ! et autres gens d’esprit embêtants à crever ! Cela me fait rugir ! Je voudrais (encore une citation du Vieux) « les broyer dans un pilon, pour peindre ensuite avec ce résidu les murailles des latrines ».
***
Oui, cela m’a bouleversé. Je ne faisais que penser à cette scène dans la forêt, où l’on entend les loups hurler et où le vieux Lear pleure sous la pluie et s’arrache la barbe dans le vent. – C’est quand on contemple ces sommets-là que l’on se sent petit : « Nés pour la médiocrité, nous sommes écrasés par les esprits sublimes. » Mais causons d’autre chose que de Shakespeare, parlons de ton Journal.
– 704 –
Eh bien, je crois que partout et à propos de tout, on peut faire de l’art. Qui s’est jusqu’à présent mêlé des articles modes ? des couturières ! De même que les tapissiers n’entendent rien à l’ameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine, et les tailleurs rien au costume, les coutu-rières non plus n’entendent rien à l’atour. La raison est la même, qui fait : que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L’étroite spéciali-té dans laquelle ils vivent, leur enlève le sens même de cette spécialité, et ils confondent toujours l’accessoire et le princi-pal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un ar-tiste, comme au XVIe siècle les orfèvres étaient artistes. Mais la médiocrité s’infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. – Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n’importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous en-vahit. – Élançons-nous dans l’idéal ! Puisque nous n’avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d’avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peaux de cygne, des fauteuils d’ébène, des parquets d’écaille, des candélabres d’or massif, ou bien des lampes creusées dans l’émeraude, gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre les mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L’industrialisme a développé le Laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux-Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de pe-tite littérature ! (Que l’on réfléchisse seulement quelle ef-froyable propagation de mauvais dessin ne doit pas faire la Lithographie ! – Et quelles belles notions un peuple en retire,
– 705 – quant aux formes humaines !) Le bon marché, d’autre part, a rendu le vrai luxe, fabuleux. – Qui est-ce qui consent main-tenant à acheter une bonne montre (cela coûte 1 200 fr[ancs]) ? Nous sommes tous des farceurs, et des charla-tans ; pose, pose ! et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué, jusqu’à présent, ce sont les prostituées.
Mais, comme il ne s’agit pas de déclamer contre le bourgeois (lequel bourgeois n’est même plus bourgeois, car depuis l’invention des omnibus la bourgeoisie est morte ! oui, elle s’est assise là, sur la banquette populaire, et elle y reste, toute pareille maintenant à la canaille, d’âme, d’aspect et même d’habit ! voir le chic des grosses étoffes, la création du paletot, les costumes de canotiers, les blouses bleues pour la chasse, etc.), comme il ne s’agit pas cependant de déclamer, voici ce que je ferais.
J’accepterais tout cela. – Et une fois parti de ce point de vue démocratique : à savoir que tout est à tous, et que la plus grande confusion existe pour le bien du plus grand nombre, je tâcherais d’établir a posteriori qu’il n’y a pas par conséquent de modes, puisqu’il n’y a pas d’autorité, de règle. On savait autrefois qui faisait la mode, et elles avaient toutes un sens (je reviendrai là-dessus, ceci rentrerait dans l’histoire du costume qui serait une bien belle chose à faire, et toute neuve). Mais maintenant il y a anarchie et chacun est livré à son caprice. Un ordre nouveau en sortira peut-être. Ce sont encore deux points que je développerais. Cette anarchie est le résultat (entre mille autres) de la tendance historique de notre époque (le XIXe siècle repasse son cours d’histoire). Ainsi nous avons eu le Romain, le Gothique, le Pompadour, la Renaissance, le tout en moins de 30 ans, et quelque chose
– 706 – de tout cela subsiste. – Comment donc tirer profit de tout ce-la, pour la Beauté ? (le calembour y est, je le prends dans ce sens) : en étudiant quelle forme, quelle couleur convient à telle personne dans telle circonstance donnée. Il y a là un rap-port de tons, et de lignes qu’il faut saisir. Les grandes co-quettes s’y entendent, et pas plus que les vrais dandys, elles ne s’habillent d’après le journal de modes ! – Eh bien, c’est de cet art-là qu’un journal de modes, pour être neuf et vrai, doit parler. (Étudiez, par exemple, comment Véronèse ha-bille ses blondes, quels ornements il met au cou de ses né-gresses, etc.) N’y a-t-il pas des toilettes décentes, n’y en a-t-il pas de libidineuses, comme d’élégiaques et d’émoustillantes ? De quoi cet effet-là dépend-il ? d’un rap-port exact, qui vous échappe, entre les traits ou l’expression du visage et l’accoutrement.
Autre considération, le rapport du costume à l’action, et de cette idée d’utilité souvent même dérive le beau. Exemple : majesté des costumes sacerdotaux. (Le geste de la bénédiction est stupide sans manches larges.) L’Orient se démusulmanise par la redingote. Ils ne peuvent plus faire leurs ablutions, les malheureux, avec leurs parements bou-tonnés, de même que l’introduction du sous-pied leur fera abandonner, tôt ou tard, l’usage du divan (et peut-être celui du harem, car lesdits pantalons ont aussi des braguettes bou-tonnées. À propos de l’importance des Braguettes, voir le grand Rabelays). Quant au sous-pied, il est chassé de France, maintenant, par suite de l’extension et de la rapidité des affaires commerciales. Remarquez que ce sont les Bour-siers qui ont les premiers porté la guêtre et le soulier. – Le sous-pied les gênait pour monter en courant les marches de la Bourse, etc., etc. Enfin y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes disant les costumes que l’on a portés, la
– 707 – semaine dernière, afin qu’on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde, sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s’habiller quant à lui ! C’est toujours la même question, celle des Poé-tiques. Chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu’il faut trouver.
Je démolirais donc cette idée d’une mode générale. Je m’acharnerais aux chapeaux tuyaux de poêle, aux robes de chambre à palmes, aux bonnets grecs à fleurs. J’effraierais le bourgeois et la bourgeoise.
Il faut faire passer la mode des corsets, lesquels sont une chose hideuse, d’une lubricité révoltante, et d’une in-commodité excessive, en de certains moments. J’en ai quel-quefois bien souffert !!!
Oui, j’ai souffert beaucoup de ces riens, dont un homme ne doit pas parler (car cela sort de ce type viril, d’après lequel il faut être, sous peine de passer pour un eunuque). Ainsi il y a des ameublements, des costumes, des couleurs d’habits, des profils de chaises, des bordures de rideaux, qui me font vraiment mal. – Je n’ai jamais vu dans un théâtre les coif-fures des femmes dites en toilette, sans avoir envie de vomir, à cause de toute la colle de poisson qui plaque leurs ban-deaux, etc. ! – Et la vue des acteurs, qui ont quand même (même en jouant Guillaume Tell) des gants Jouvin, suffit à me faire détester l’Opéra ! – Quels imbéciles ! Et l’expression de la main, que devient-elle avec un gant ? imaginez donc une statue gantée ! – Tout doit parler dans les Formes, et il faut qu’on voie toujours le plus possible d’âme.
Comme voilà parlé de chiffons, n’est-ce pas ?
– 708 –
Ah ! c’est que j’ai passé bien des heures de ma vie, au coin de mon feu, à me meubler des palais ! et à rêver des li-vrées, pour quand j’aurais un million de rentes ! Je me suis vu aux pieds des cothurnes, sur lesquels il y avait des étoiles de diamant ! J’ai entendu hennir sous des perrons imagi-naires des attelages qui feraient crever l’Angleterre de jalou-sie. – Quels festins ! Quel service de table ! Comme c’était servi ! et bon ! Les fruits des pays de toute la terre débor-daient dans des corbeilles faites de leurs feuilles ! On servait les huîtres avec le varech, et il y avait tout autour de la salle à manger un espalier de jasmins en fleurs où s’ébattaient des bengalis.
Oh les tours d’ivoire ! Montons-y donc par le rêve, puisque les clous de nos bottes nous retiennent ici-bas !
Je n’ai jamais vu dans ma vie rien de luxueux, si ce n’est en Orient. On trouve là des gens couverts de poux et de hail-lons et qui ont au bras des bracelets d’or. Voilà des gens pour qui le beau est plus utile que le bon. Ils se couvrent avec de la couleur, et non avec de l’étoffe. Ils ont plus besoin de fumer que de manger. – Belle prédominance de l’idée, quoi qu’on en dise.
Allons, adieu, il est bien tard. Je t’embrasse ; à toi. Ton G.
– 709 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] vendredi soir.
[3 février 1854.]
Tu me verras mardi. – Je pourrais même parfaitement partir dès demain matin si j’avais des chemises de repassées. Mais, comme je ne me suis décidé que tantôt, on n’a pas eu le temps.
Je croyais arriver à bout de finir mon morceau. Je le laisse, car j’en vomis de fatigue. J’ai écrit ce mois-ci 3 pages, et en travaillant bien, je t’assure, sans distraction. Ces 3 pages en représentent à peu près une trentaine, si ce n’est plus. C’est que tout cela probablement n’avait pas été bien conçu ? J’ai tâtonné et je me suis perdu. – Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! car je crois que personne n’a de patience comme moi !
Jusqu’à présent j’avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J’en suis maintenant à un passage joyeux. J’échoue. Les cordes lamentables me sont faciles. Mais je ne peux pas m’imaginer le bonheur, et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bûche.
Il en est, du reste, toujours ainsi. Les prétendus beaux endroits (en plan) sont ceux qu’on rate. Méfions-nous des solennités ! Quoique j’aie dans ce moment une profonde conviction de ma faiblesse, je n’en pleure pas. – Mais j’en grince des dents. Si je n’avais l’envie, assez sotte, d’avoir fini, je prendrais mon mal plus en patience. Mais c’est tout le temps perdu qui me désole.
– 710 –
Je vais employer ces trois jours-ci à me calmer afin d’apparaître aimable. – Et je le serai. Puis je vais faire un peu de plan, pour travailler de suite à mon retour.
Ce que tu me dis de Delisle me fait pitié. Cela me paraît très médiocre d’avoir, à son âge, des passions, et embête-ment pour embêtement, j’aime encore mieux m’arracher mon peu de cheveux en pensant à des phrases qu’à des re-gards.
La Sylphide a bien tort de me redouter. Pourquoi ? Est-ce bête ? Crois-tu donc que je vais lui faire des allusions, comme un goujat ?
À bientôt donc, bonne chère Louise. J’arriverai pour dî-ner, à 6 h 1/2 au plus tard.
Mille baisers. À toi.
Ton.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir.
[19 février 1854.]
Je m’attendais à avoir ce matin une lettre de toi qui me conterait l’importante visite du Philosophe, et j’ai été fort désappointé. Mais je réfléchis maintenant que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n’as pas eu sans doute le
– 711 – temps de m’écrire. À propos de ton Journal, sais-tu ce que j’ai lu ce matin, à mon réveil, dans le J[ournal] de Rouen ? Ton article de dimanche dernier. On m’apporte ladite feuille, pliée de telle façon que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce bon Léonard. Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis Mme Récamier jusqu’aux fleurs d’eau, froides au toucher, comme les nénu-phars. Est-ce singulier ? Et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen, pillant de droite et de gauche, se doutent peu qu’ils m’envoient mes phrases ! – Cela m’a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentais encore écrivant au coin de ton feu, gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, tout en devisant avec cette estimable Lageolais, qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.
En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient à la campagne, pêcher, boire et s’amuser. – J’ai envié ces drôles, car je sens un grand besoin d’amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la gaieté des autres. – Harassé de style et de combinaisons échouées, il me faudrait par moments des distractions violentes. Mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères, et trop loin. –
C’est surtout dans les moments où je saigne par l’orgueil, que je sens grouiller en moi, comme une compa-gnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces. – Je viens de passer deux mois atroces, et dont je garderai longtemps le souvenir.
Avant-hier soir et hier toute l’après-midi je n’ai fait que dormir. Aujourd’hui j’ai repris la besogne. Il me semble que ça va marcher. J’aurai fait demain une page. Il faut que je
– 712 – change de manière d’écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce livre lisible.
Au mois de mai, j’espère avoir fait un grand pas, et dès juillet ou août, je me mettrai sans doute à chercher un loge-ment (grave affaire), afin que tout soit prêt au mois d’octobre. Il faudra bien 3 mois pour meubler 3 pièces, puisqu’on en a mis deux à m’en meubler, ici, une seule. Je tiens beaucoup à ces futilités indignes d’un homme. Futilités soit, mais commodités, « et qui adoucissent l’amertume de la vie », comme dit M. de Voltaire. Nous ne vivons que par l’extérieur des choses. Il le faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l’emporte sur le moral. – Il n’y a pas de désillusion qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m’agace autant qu’une porte grin-çante. Et c’est pour cela que la phrase de la meilleure inten-tion rate son effet, dès qu’il s’y trouve une assonance, ou un pli grammatical.
Adieu, je t’embrasse.
À toi. Ton G.
Rien du Crocodile.
C’est polos, certainement. Je t’enverrai là-dessus une note.
Envoie les 4 prospectus à la fois. Ce sera pour moi le moyen de faire qu’ils ne se ressemblent pas. – Et dis-moi quand est-ce qu’il faut que cela soit prêt.
– 713 –
À JULES DUPLAN
[Croisset, 24 février 1854.]
J’ai bien des excuses à vous faire, mon cher Duplan.
Voilà deux fois que je viens à Paris et que je ne vais pas vous voir. J’ai peur que vous ne croyiez que je vous oublie. Rien n’est moins vrai pourtant.
La première fois, au mois de novembre, j’ai eu beaucoup d’affaires embêtantes, et la dernière il y a huit jours, j’ai pas-sé presque tout mon temps avec un tel rhume et un tel em-bêtement que je n’ai pas voulu vous voir, de peur de vous communiquer l’un et l’autre.
Je sors à peine d’un état moral des plus piètres qui m’a duré deux mois. Le citoyen Bouilhet a eu également un bon accès de spleen qui s’est ajouté aux embarras de son instal-lation. Il n’a pas été chez vous, ne sachant où vous demeu-rez, et ayant peur de se perdre dans les rues [sic], – enfin, par bêtise. Tel est le caractère du jeune homme. – Allez le voir, vous lui ferez du bien. Il demeure rue de Grenelle-Saint-Germain, 71. Au reste vous recevrez probablement sa visite, d’ici à peu.
Dites-moi comment vous allez, ce que vous devenez. Ne devez-vous pas bientôt lâcher le métier ? et aller en Italie ???
Quant à moi, mon gueusard de roman commence à me peser. J’ai eu de grands renfoncements intérieurs, et des dé-sespoirs solitaires, féroces.
– 714 –
Vous savez bien que vous m’avez promis de venir me voir un dimanche quelconque ? sera-ce au printemps ?
Adieu, mon vieux, portez-vous et tenez-vous en joie si c’est possible, par ce bon temps où nous vivons.
Tout à vous. Je vous embrasse.
Vendredi soir.
Croisset.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de samedi, 1 heure.
[25 février 1854.]
Je crois que me voilà renfourché sur mon dada. Fera-t-il encore des faux pas à me casser le nez ? A-t-il les reins plus solides ? Est-ce pour longtemps ? Dieu le veuille ! Mais il me semble que je suis remis. J’ai fait cette semaine trois pages et qui, à défaut d’autre mérite, ont au moins de la rapidité. Il faut que ça marche, que ça coure, que ça fulgure, ou que j’en crève ; et je n’en crèverai pas. Mon rhume m’a peut-être purgé le cerveau, car je me sens plus léger et plus rajeuni. J’ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d’un oncle de Liline qui m’a tenu trois heures. Il m’a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n’oublierai pas et que je n’eusse pas trouvés. Ainsi, béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : « Le poisson est exor-bitamment cher ; on ne peut pas en approcher. » Approcher du poisson ! Énorme !!! Deuxième mot, à propos de la
– 715 –
Suisse, que ce monsieur a vue ; c’était à l’occasion d’une masse de glace se détachant d’un glacier : « C’était magni-fique et notre guide nous disait que nous étions bien heureux de nous trouver là, et qu’un Anglais aurait payé 1 000 francs pour voir ça. » L’éternel Anglais payant, encore plus énorme !
Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l’issue de la visite du Philosophe (tu as bien fait ; reste in-flexible pour la pension) parce que je n’avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j’étais de courses et d’affaires ? Ah ! Louise, Louise, sais-tu que, moi, je ne t’ai jamais dit le quart des choses dures que tu m’écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends, et « qui n’ai pas l’ombre d’une apparence de tendresse pour toi » ? Cela te navre profondément, et moi aussi, et plus que je ne dis et ne le dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l’une : ou on les pense, ou on ne les pense pas. Si on ne les pense pas, si c’est une figure de rhétorique, elle est atroce, et si l’on ne fait qu’exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net ? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (ô Du Camp, grand homme ! et combien nous t’avons tous calomnié !) et de mon manque de dévouement, que je finis par trouver cela d’un grotesque amer. Mon égoïsme tant reproché redouble, à force de me l’étaler sans cesse sous les yeux. Qu’est-ce que cela veut dire, égoïsme ? Je voudrais bien savoir si tu ne l’es pas non plus, toi (égoïste), et d’une belle manière encore ! Mais mon égoïsme à moi n’est même pas intelligent. De sorte que je suis non seulement un monstre, mais un imbécile ! Char-mants propos d’amour ! Si depuis un an (un an, non ! six mois) le cercle de notre affection, comme tu l’observes, se rétrécit, à qui la faute ? Je n’ai changé envers toi ni de con-
– 716 – duite ni de langage. Jamais (repasse dans ta mémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu’à ces deux derniers. Autrefois, quand j’étais à Paris, j’allais encore dîner chez les autres de temps en temps. Mais, au mois de no-vembre, et il y a quinze jours, j’ai tout refusé pour être plus complètement ensemble et, dans toutes les courses que j’ai faites, il n’y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.
Je crois que nous vieillissons, rancissons ; nous aigris-sons et confondons mutuellement nos vinaigres ! Moi, quand je me sonde, voici ce que j’éprouve pour toi : un grand at-trait physique d’abord, puis un attachement d’esprit, une af-fection virile et rassise, une estime émue. Je mets l’amour au-dessus de la vie possible et je n’en parle jamais à mon usage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans en l’accusant encore une fois de n’être pas intelligent ! Ah ! j’en suis sûr, va ! N’as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j’écris ? N’as-tu pas vu que toute l’ironie dont j’assaille le sentiment dans mes œuvres n’était qu’un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire ? Tu demandes de l’amour, tu te plains de ce que je ne t’envoie pas de fleurs ? Ah ! j’y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont au bout du gland des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la fe-melle. L’extrémité de tous mes sentiments a une pointe ai-guë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n’avais chargé Bouilhet de rien du tout. C’est une supposi-tion de ta part. Il ne t’a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n’aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu’on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions, en manière de conversation. J’ai été
– 717 – jusqu’à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on me disait : « N’écrivez-vous pas ? » Tu peux juger par là de ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments. Je sens que je t’aimerais d’une façon plus ardente si personne ne sa-vait que je t’aimasse. J’en veux à Delisle de ce que tu m’as tutoyé devant lui, et sa vue m’est maintenant désagréable. Voilà comme je suis fait, et j’ai assez de besogne sur le chan-tier sans prendre celle de ma réformation sentimentale. Toi aussi tu comprendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Et il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir, ton estime. Or j’y tiens beaucoup.
Tu ne m’en témoignes guère cependant en revenant en-core, et si souvent, sur les huit cent francs que je t’ai prêtés. On dirait vraiment que je te poursuis par huissier ! T’en ai-je jamais parlé ? Je n’en ai nul besoin. Garde-les ou rends-les-moi, ça m’est égal. Mais tu as l’air de vouloir me faire com-prendre ceci : « Patientez, brave homme, ne soyez pas in-quiet : on vous rendra votre pauvre argent ; ne pleurez pas. » J’en donnerais seize cents pour ne plus en entendre parler du tout !
Mais n’est-ce pas toi qui aimes moins ? Examine ton cœur et réponds-toi à toi-même. Quant à me le dire à moi, non ; ces choses-là ne se disent pas, parce qu’il faut toujours avoir du sentiment, et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceptible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l’Aveyron t’embrasse.
– 718 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de jeudi.
[2 mars 1854.]
Oui ! tu as raison, bonne Muse. Cessons de nous querel-ler, embrassons-nous, passons l’éponge sur tout cela. Ai-mons-nous, chacun à notre manière, selon notre nature. Tâ-chons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une af-fection quelconque est toujours un fardeau qu’on porte à deux. Que celui qui est plus petit se hausse pour que tout le poids ne lui tombe pas sur le nez ! Que celui qui est plus grand se baisse pour ne pas écraser son compagnon ! Je ne te dis plus rien que ceci : tu m’apprécieras plus tard. Quant à toi, c’est tout apprécié, aussi je te garde.
***
J’ai reçu ce matin tes trois catalogues. Il y avait sur celui de Perrotin quelque chose d’écrit par toi qui a été enlevé. – Qu’était-ce ? Je ferai ces trois articles simultanément, afin qu’ils ne se ressemblent pas. Quel est celui qu’il faut le plus faire mousser ? (Ô critique, voilà tout ton but maintenant : faire mousser, ou bien échigner ; deux très jolies métaphores et qui donnent une idée de la besogne !!!) Dis-moi aussi quand est-ce qu’il faut que ces articles soient faits, au plus tôt et au plus tard. As-tu admiré, dans le catalogue de la Li-brairie nouvelle, les réclames qui suivent les titres des ou-vrages ? C’est énorme ! Est-ce Jacottet qui a rédigé ces belles choses ? La Revue de Paris a une fière page. Quelle phalange ! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d’inodores. C’est à qui empestera le plus le public ! Je suis toujours tenté
– 719 – de m’écrier comme saint Polycarpe : « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! dans quel siècle m’avez-vous fait naître ? » et de m’enfuir en me bouchant les oreilles, ainsi que faisait ce saint homme, lorsqu’on tenait, devant lui, quelque proposi-tion malséante.
La besogne remarche. J’ai fait depuis 14 jours juste au-tant de pages que j’en avais fait en six semaines. Elles sont, je crois, meilleures, ou du moins plus rapides. Je commence à m’amuser. Mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la der-nière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois. Plutôt peindre des crocodiles, l’affaire est plus aisée. À propos de crocodile, point de nouvelles du Grand Alligator. – Pour-quoi ? Je n’en sais rien.
Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet. Effet différent de causes pareilles, à savoir : l’amour, le tendre amour, etc., comme dit Pangloss. – Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l’autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t’ébahit. Mais je lui crois l’esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l’ai vu s’indigner contre des œuvres à cause des mœurs de l’auteur. Il en est encore à rêver l’amour, la Vertu, etc., ou tout au moins la Vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire. – Et c’est quelque chose, le rire : c’est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, « le propre de l’homme », comme dit Rabelays. Car les chiens, les loups, les chats et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l’avis [de] Montaigne, mon père nourricier : « il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés
– 720 – selon notre mérite. » J’aime à voir l’humanité (et tout ce qu’elle respecte) ravalé, bafoué, honni, sifflé ! C’est par là que j’ai quelque tendresse pour les ascétiques.
La torpeur moderne vient du respect illimité que l’homme a pour lui-même. Quand je dis respect, non, culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n’est-ce pas de pouvoir faire asseoir l’humanité, monstrueuse d’obésité, dans une niche toute peinte en jaune, comme les gares de chemin de fer, et qu’elle soit là à se dandiner sur ses couilles, ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant le dî-ner, et faisant sous elle ? – Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-il ! Il m’a ramené au mépris de la masse, et à la haine du populaire. C’est une sauvegarde contre la bassesse, par ce temps de canaillerie qui court. – Qui sait ? Ce sera peut-être là ce que j’écrirai de plus net, et de plus tranchant ; et peut-être la seule protestation morale de mon époque.
Quelle parenthèse ! Je reviens à Delisle ou plutôt à B[ouilhet]. C’est bien beau son histoire avec la Sylphide ! Voilà au moins une manière de prendre le sentiment qui ne vous ruine pas l’estomac. Cette Sylphide est une grande femme ! Je l’estime. Je la trouve très forte, pleine d’un bon petit chic, tout à fait Pompadour, talon rouge, Fort-l’Évêque, etc. Je suis effrayé quand je pense à la quantité de coups il-légitimes qu’elle a dû tirer ! Si à chaque amant nouveau il pousse un andouiller aux cornes du mari, ce brave homme doit être non un cerf dix cors, mais un cerf cent cors ! Pen-dant qu’il lui pousse des andouillers, sa femme se repasse des andouilles ! – Farce, calembour ! Ne faut-il pas avoir le petit mot pour rire ?
– 721 –
***
À propos d’histoire galante, j’ai été dimanche dernier au Jardin des Plantes. Ce lieu, que l’on appelle Trianon, était autrefois habité par un drôle appelé Calvaire, qui avait une fille qui baisait beaucoup avec un nommé Barbelet, qui s’est tué pour l’amour d’elle. C’était un de mes camarades de col-lège. Il s’est tué à 17 ans, d’un coup de pistolet. Dans une plaine sablonneuse que je traversais par un grand vent, j’ai revu la maison où j’avais vu jadis la fillette, partie mainte-nant on ne sait où ? – Il y a là maintenant des palmiers en serre chaude, et un amphithéâtre où tous les jardiniers qui veulent s’instruire viennent prendre des leçons pour la taille des arbres ! Qu’est-ce qui pense à Barbelet, à ses dettes, à son amour ? Qu’est-ce qui rêve à Mlle Calvaire… ?… ? C’était comme ça que nous étions, nous autres, dans notre jeu-nesse ! Nous avions des têtes, comme on dit !
Adieu, il est bien tard. Je tombe de sommeil et t’embrasse sur les oreillers que je me souhaite.
Ton.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] vendredi soir.
[10 mars 1854.]
Mon bonhomme,
– 722 –
Ma mère part demain soir pour Paris et t’attend à dé-jeuner dimanche vers 11 h[eures] rue du Dauphin, hôtel Sul-ly. Ainsi passe tes bôttes (pour dire souliers) et vas-y. Si tu ne peux, à cause de tes nombreuses occupations de femme, car le dimanche doit être ton jour de Sylphide, tu la trouve-ras lundi à la même heure. Elle ne repartira que mardi.
La besogne va assez rondement. J’ai fait cette semaine quatre pages dont deux depuis hier, ce qui est beaucoup pour un bradype comme moi. J’ai peur qu’il n’y ait des répé-titions, mais ma foi, tu les enlèveras si tu en trouves.