Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 26/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

Adieu, mille bons souvenirs au père Gide et à vous trente-six mille poignées de main.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] mercredi. [5 août 1857.]

Mon Bon,

Tâchez de venir le plus tôt que vous pourrez (j’entends d’ici à une quinzaine), parce que :

 

– 1048 –

1° J’aurai probablement à la fin du mois des parents de Champagne qui viendront ici pour un mois et qui prendront votre chambre ;

2° Je vais me mettre bientôt à écrire !

Quand je dis bientôt, c’est une manière de parler, car la matière s’allonge considérablement. À chaque lecture nou-velle, mille autres surgissent ! je suis, Monsieur, dans un dé-dale ! Mon plan, avec tout cela, n’avance nullement, il se peut faire qu’il se cuise intérieurement ? Je suis dans ce moment perdu dans Pline, que je relis en entier. J’ai encore à feuilleter Athénée et Plutarque, à lire le Traité de la cavale-rie de Xénophon et sa Retraite. – Plus cinq ou six mémoires de l’Académie des Inscriptions, et puis ce ne sera pas tout ! sans doute ? Je commence à être bien harassé de notes ! Il y a au fond de tout cela une horrible venette, je tremble de m’y mettre. C’est comme pour se faire arracher une dent.

Puisque vous vous intéressez à l’anus d’Anthime, je vous annonce avec plaisir qu’il se rétablit. – Il est tout prêt à recommencer (l’anus).

Écrivez-moi un mot pour me dire le jour et l’heure de votre arrivée. J’irai vous chercher au chemin de fer ; il y a un train qui part de Paris à 5 h[eures] et qui arrive à 7 h[eures] 1/2.

Adieu, vieux, à bientôt.

 

– 1049 –

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] jeudi soir. [6 août 1857.]

Mon Vieux,

Tu es le plus charmant mortel que je connaisse ; et j’ai eu bien raison de t’aimer à première vue. Voilà ce que j’ai à te dire d’abord, et puis que je suis un serin, un chien har-gneux, un individu désagréable et rébarbatif, etc., etc.

Oui, la littérature m’embête au suprême degré ! Mais ce n’est pas ma faute. Elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle ; il n’y a pas moyen de s’en débarrasser ! Je suis abruti d’art et d’esthétique et il m’est impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie, qui me ronge.

Je n’ai (si tu veux savoir mon opinion intime et franche) rien écrit qui me satisfasse pleinement. J’ai en moi, et très net, il me semble, un idéal (pardon du mot), un idéal de style, dont la poursuite me fait haleter sans trêve. – Aussi le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distrac-tion pour m’en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas-bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lu-gubre nonobstant. Bref, la vie m’emmerde cordialement, voi-là ma profession de foi.

Depuis six semaines, je recule comme un lâche devant Carthage. J’accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon ob-jectif. Pour qu’un livre « sue » la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur

 

– 1050 – vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l’idée même.

Actuellement, je suis perdu dans Pline que je relis pour la seconde fois de ma vie d’un bout à l’autre. J’ai encore di-verses recherches à faire dans Athénée et dans Xénophon, de plus cinq ou six mémoires dans l’Académie des Inscrip-tions. Et puis, ma foi, je crois que ce sera tout ! Alors, je ru-minerai mon plan qui est fait et je m’y mettrai ! Et les affres de la phrase commenceront, les supplices de l’assonance, les tortures de la période ! Je suerai et me retournerai (comme Guatimozin) sur mes métaphores.

Les métaphores m’inquiètent peu, à vrai dire (il n’y en aura que trop), mais ce qui me turlupine, c’est le côté psy-chologique de mon histoire.

Mais parlons de ta Seigneurie. Viens ici, mon vieux, quand tu voudras, tu me feras toujours grand plaisir. Seule-ment, je te préviens que : 1° tout le mois de septembre, nous aurons des parents de Champagne ; 2° j’attends dans ce mois-ci un jouvencel que tu ne connais pas ; mais il sera ve-nu et parti d’ici avant le 22, époque où tu te proposes d’embrasser ton oncle. Voilà. Et puis, mon jeune homme, j’espère que tu me laisseras dormir le matin, et tu ne me fe-ras pas trop promener, hein ?

Je trouve (inter nos, bien entendu) que : 1° le journal L’Artiste est bien long à insérer l’article de Baudelaire sur ton ami et 2° que le jeune Saint-Victor m’oublie complètement. Relirait-il Gamiani trop fréquemment ?

 

– 1051 –

Amène Théo, s’il peut venir, à moins que tu ne préfères venir seul.

Tout ce que je pense de mal sur L’Été (dont je pense en même temps beaucoup de bien) se résume en ceci : il me semble qu’on y voit trop le parti pris, l’intention, l’artiste se sent derrière la toile. Je dis peut-être une bêtise ? Mais je t’expliquerai carrément ce que je sens, sur le papier lui-même. Console-toi cependant. La chose (dans mon idée) est très réparable et le volume n’y perdra rien.

 

Quand tu verras Paul Meurice, demande-lui s’il a en-voyé mon volume au père Hugo ? As-tu converti Alex[andre] Dumas fils au culte de l’Art pur ? Si cela est, je te déclare un grand orateur. Et surtout un grand magicien.

Adieu, mon vieux. Je t’embrasse.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 11 août 1857.

Je n’ai pas besoin, Monsieur et ami, de relire la date de votre dernière lettre pour savoir, et plus encore pour sentir, qu’il s’est écoulé un temps bien long depuis que je n’ai eu le plaisir de vous écrire. Ne croyez pas, néanmoins, que j’aie cessé de penser à vous, non, cette pensée est inhérente à

– 1052 – mon âme, c’est-à-dire à ce qui existe, à ce qui pense en moi, ou plutôt au moi lui-même. J’étais plus que jamais obsédée du noir spleen religieux qui me torture depuis si longtemps. Lorsque je vous écrivis la dernière fois, j’ai eu encore plu-sieurs crises. L’arrivée d’un ami que je n’avais vu que deux jours depuis trente ans, en me reportant vers un passé plus heureux, a du moins, pour un moment, rompu le fil de mes sombres obsessions. Cette diversion, en occupant mon ima-gination, m’a fait plus de bien que les recettes des médecins et des prêtres. Je crains beaucoup cependant de retomber dans les tourments qui me laissent une trêve peut-être bien courte. J’ai pu travailler, écrire avec courage pendant ces heures de répit ; loin de vous oublier, j’ai fait lire Madame Bovary qui a vivement impressionné ses lecteurs. J’entends par tous, chanter vos louanges, et la presse s’est trop occu-pée de votre ouvrage pour ne pas vous prouver que j’avais raison en vous disant que c’était un chef-d’œuvre. Les jour-naux annoncent de vous un autre ouvrage. Je l’attends avec impatience. Vous avez été si bon pour moi que je suis sûre que vous lirez avec intérêt les détails que je vous ai promis sur ma position matérielle. Il y eut hier 22 ans que je vis ex-pirer ma mère sous mes yeux ; je verrai toute ma vie son vi-sage pâle, ses yeux fermés, je sentirai toujours la douleur de cette perte irréparable. Je me trouvai bien seule en voyant disparaître mon unique affection. Une femme qui s’était ma-riée à la maison, et que nous regardions comme une amie plutôt qu’une domestique, resta avec moi ; j’élevai ses en-fants ; l’aîné, mon filleul, a 32 ans, il a de l’intelligence, un bon cœur, mais une excessive paresse ; je n’ai jamais pu le décider à prendre un état quelconque ; nécessairement il a fait et dû faire bien des folies que je réparais toujours ; du reste, je ne le voyais guère que pour me demander de l’argent, et maintenant encore je le vois à peine tous les ma-

– 1053 – tins, il rentre trop tard pour que je le voie avant le lende-main. Depuis un an, il veut travailler parce qu’il désire se marier ; je lui ai jusqu’ici vainement cherché une occupation quelconque, cela n’est pas facile lorsqu’on commence à 32 ans. La jeune fille qu’il veut épouser est ouvrière, ne sait ni lire, ni écrire, elle ne peut donc être une société pour moi. La sœur de mon filleul est aussi avec moi, c’est une bonne fille qui a profité de la modeste éducation que je lui ai fait donner. De plus, mon filleul avait dans le temps un profes-seur de latin qui a longtemps rempli près de moi les fonc-tions d’homme d’affaires, et quoiqu’il n’ait jamais habité ma maison, il s’est fixé près de nous, il passe une partie du jour chez moi, me lit les journaux, et se trouve toujours là quand j’ai besoin de quelque service extérieur ; il est le seul sur le-quel je puisse compter, c’est un honnête homme. Néan-moins, il a ses goûts, ses intérêts particuliers, et sous bien des rapports, je ne puis compter sur lui entièrement. J’ai en-core chez moi un garçon de 22 ans, orphelin, resté dans une de mes fermes, que j’ai élevé depuis l’âge de 3 ans, et auquel j’ai fait apprendre l’état de passementier. Enfin, j’ai depuis six ans une dame et son fils qui a maintenant 10 ans. Cette dame est de Paris, son mari a une place à la banque, ses af-faires avaient mal tourné, je la connaissais avant qu’elle fût mariée, je l’avais perdue de vue depuis plusieurs années, elle m’écrivit ses embarras, je lui offris de venir chez moi avec son enfant. Elle a de l’esprit, elle est musicienne, mais je me défends de m’y attacher, parce que je vois qu’elle me quitte-ra sitôt qu’elle le pourra ; c’est assez naturel, ayant son mari à Paris. J’en encore chez moi un réfugié polonais sans em-ploi depuis 7 ans, enfin, un de mes parents qui était notaire et qui se trouve sans moyen d’existence. De plus, une pa-rente qui sera riche, mais qui dans ce moment n’a qu’une pe-tite rente de son père. Cela fait 14 personnes en comptant

– 1054 – deux servantes ; toutes ces personnes n’ont aucun moyen d’existence et ne comptent que sur moi pour tout ce dont elles ont besoin. Mon père m’a laissé dix mille fr[anc]s de revenu en terres, cela serait beaucoup pour moi qui habite une ferme à la campagne, mais c’est insuffisant pour tout ce monde qui consomme et ne gagne rien. Je suis obligée de recourir aux expédients, et de me passer de tout pour moi. Déjà, il m’a fallu vendre quelques propriétés pour en dépen-ser le prix de vente ; on me conseillerait de vendre pour pla-cer, cela produit presque le double ; vous connaissez à pré-sent mon intérieur, ma situation matérielle. Je vous ai dit avec une confiance sans bornes l’état de mon âme, j’aime tous ceux qui m’entourent et pourtant ils me sont étrangers, je reste isolée au milieu d’eux. Je suis seule. J’ai grand be-soin de penser à vous, à l’amitié que j’ai pour vous, à celle que vous voulez bien m’accorder.

Adieu, Monsieur et ami, ne m’oubliez pas, j’attends un mot de vous, votre amie dévouée

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset, 12 août 1857.]

Enfin ! je vais en finir avec mes satanées notes ! J’ai sur ma table encore trois volumes à lire ; et puis c’est tout. C’est bien tout ! Au milieu, ou à la fin de la semaine prochaine, je m’y mets. Je n’en éprouve aucune envie intellectuelle, mais une sorte de besoin physique. Il me faut changer d’air. – Et

– 1055 – puis, je n’apprends plus rien du tout. J’ai épuisé, je crois, la matière complètement. C’est maintenant qu’il va falloir se monter et gueuler, dans le silence du cabinet !

Réponds-moi, tout de suite, pour me dire si tu me per-mets d’envoyer ton adresse à La Rounat. Le susdit me la demande à grands cris. Il s’informe de toi, considérablement, et m’apprend que ta pièce est annoncée dans les feuilles pu-bliques sous le titre de Une fille naturelle.

Le public, à ce qu’il paraît, s’occupe de nos seigneuries, car on a annoncé dans trois journaux que je faisais un roman carthaginois intitulé Les Mercenaires. Cela est très flatteur, mais m’embête fort. On a l’air d’un charlatan. – Et puis le public vous en veut de l’avoir tant fait attendre. Bien enten-du que je ne m’en hâterai pas, d’une minute de plus.

J’ai rencontré, tantôt, à Rouen (car je ne sors plus de la Bibliothèque depuis quelque temps !) Colas d’Elbeuf, lequel m’a appris que le gigantesque Huart était à Moulins (Allier), non pas qu’il soit à lier, plaisanterie ! Colas ne sait trop ce qu’il y fait, ou n’a pas voulu me dire ce qu’il y fait ? Huart a été très malade, cet hiver.

Caudron doit aller te faire une visite prochainement.

Je brûle du désir de voir le paysage chinois composé par ce brave Idiot d’Amsterdam. N’y a-t-il pas moyen de me l’expédier ?

***

 

– 1056 –

Apprends que ton ami Napoléon Gallet a été décoré par S[a] M[ajesté] ! comme chef du conseil des Prudhommes. – De plus, d’autres filateurs et industriels sont mêmement dé-corés de l’étoile des braves.

J’ai eu, avant-hier, un spectacle triste. Ayant une grande demi-heure à perdre avant de pouvoir entrer à la Biblio-thèque, j’ai été faire une visite au collège, où l’on distribuait les prix. – Quelle décadence ! quels pauvres petits bougres ! plus d’enthousiasme, plus de gueulades ! rien ! rien ! On a complètement séparé la cour des Grands de la cour des Moyens, mesure anti-masturbatrice, qui m’a révolté. Et on a retiré, dans la cour des Grands, devine quoi ? devine qui ?… Les Lieux ! Oui ! ces braves Latrines où l’urine par flaques énormes aurait pu noyer le Cheval de Préault « nourri, ce-pendant, des marais de la Gaule », ces pauvres kiques où l’on fumait des cigarettes de maryland, et où l’on se branlait si poétiquement avec des doigts abîmés d’engelures ! – Et à la place, à la Sacro-Sainte place où elles étaient, se tenaient as-sises, sur deux chaises, deux piètres Bonnes Sœurs qui quê-taient pour les pauvres. – Et la tente ! une manière de tente algérienne, avec des escalopures arabes, chic Alhambra !… J’étais indigné ! – Voix du père Houé, où es-tu, me disais-je, où es-tu ?… en entendant à peine le grêle organe d’un maigre couillon qui lisait le palmarès. Et les mômes arri-vaient sur l’estrade, tout doucettement, au petit pas, comme des jeunes personnes dans un boarding-school, et faisaient la révérence. – Ah ! tout y manquait, depuis la trogne du père Dai-gnez jusqu’au non-nez de Bastide, le tambour-maître… Ils économisaient jusqu’aux fanfares !

J’ai cherché sur les murs des noms d’autrefois et je n’en ai pas vu un seul. J’ai regardé dans le parloir si je ne retrou-

– 1057 – verais pas les bonnes « têtes d’après l’antique » qui s’y moi-sissaient depuis 1815, et sous la porte du père Pelletier, s’il y avait encore ces trois pouces de vide, par où l’on voyait ap-paraître les bottes de M. le proviseur et de M. le censeur… Tout cela est changé, réparé, enlevé, bouché, gratté, disparu. Il m’a même semblé que la loge du portier ne sentait plus le Neufchâtel. – Et j’ai tourné les talons, très triste.

Je t’assure que je n’ai pas eu, en voyage, devant n’importe quelle ruine, un sentiment d’antiquité plus pro-fond. Ma jeunesse est aussi loin de moi que Romulus.

Je t’engage à lire (comme chose bien fétide) une lettre de Péranger à Legouvé, où il lui donne des conseils sur la carrière d’homme de lettres ! C’est un morceau, sérieuse-ment !

Et toi, vieux bardache, ça va-t-il ? Tâche, quand tu vien-dras ici dans un bon mois, de m’apporter le 2e acte fait. Bon courage ! marche !

Je t’embrasse. À toi, ton.

 

À CHARLES BAUDELAIRE

[Croisset,] vendredi, 14 août [1857].

Je viens d’apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ? La chose est déjà un peu ancienne, me dit-

 

– 1058 – on. Je ne sais rien du tout car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.

Pourquoi ? Contre quoi avez-vous attenté ? Est-ce la re-ligion ? Sont-ce les mœurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.

Ceci est du nouveau : poursuivre un livre de vers ! Jusqu’à présent la magistrature laissait la poésie fort tran-quille.

Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire, si cela ne vous embête pas trop et recevez mille poignées de main des plus cordiales.

À vous.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset, 17 août 1857.]

Mon Vieux,

Deux mots seulement, parce que : le jeune Duplan est ici.

Je viens d’envoyer ton adresse à La Roun[at] en lui re-commandant de ne la communiquer à personne.

 

– 1059 –

Tu le verras à Paris. Je t’en supplie, mon vieux, ne pro-mets rien, ne conclus rien. Ta pièce, j’en suis convaincu, est faite, de soi, pour les Français. Si tu n’étais même pas un couillon, tu le dirais tout net à La Roun[at], tout en lui pro-mettant et en lui donnant pour cet hiver Le Cœur à droite. – Je sais bien qu’il va remonter sa troupe splendidement. Mais l’ensemble y manquera. Or ta pièce a surtout besoin d’ensemble et de mise en scène.

Je regarde cet avis comme très grave : 1° sous le rapport de la réussite, 2° sous celui de l’Argent. Penses-y sérieuse-ment. – Et surtout ne promets rien. – Et ne t’effarouche pas des conseils qu’il pourra te donner, à moins qu’ils ne te sem-blent lumineux. – Tu tiens ton affaire maintenant. Marche.

À toi, mon vieux, écris-moi. Combien restes-tu de temps à Paris ?

Je t’embrasse.

 

À CHARLES BAUDELAIRE

[Croisset, 23 août 1857.]

Mon cher Ami,

J’ai reçu les articles sur votre volume. Celui d’Asselineau m’a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça

– 1060 – ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.

Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béran-ger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés ! J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (« qui ne sont pas des chansons, mais des odes » Prudhomme), lus à l’audience seraient d’un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, La Bacchante, La Grand-mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu’on vous ac-cuse, sans doute, d’outrages aux mœurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat.

Voilà tout ce que j’avais à vous dire. – Et que je vous serre les mains.

À vous.

23 août [18]57

 

– 1061 –

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Croisset, 23 août 1857.]

Dites-moi avant tout si je vous ai parlé d’Angélique La-gier que j’ai lu depuis longtemps et annoté en marge. Car je crains de vous récrire ce que je vous aurais déjà écrit ? Notre amitié commence à vieillir et il se pourrait faire que je ra-bâche. D’autre part, je serais désolé de ne pas vous dire sin-cèrement et très longuement le bien et le mal que je pense de ce remarquable livre. Vous croiriez peut-être qu’il m’a ennuyé et que je veux le passer sous silence.

Mais parlons de vous aujourd’hui et de vous seule.

Vous voyez bien que j’avais raison quand je vous disais qu’il fallait vous distraire. La visite d’un vieil ami a fait diver-sion à votre spleen. Au nom du ciel et de la raison surtout, laissez donc là tous les médecins et tous les prêtres du monde et ne vivez plus tant dans votre âme et par elle. Sor-tez ! Voyagez ! Régalez-vous de musique, de tableaux et d’horizons. Humez l’air du bon Dieu et laissez tout souci derrière vous. J’ai été bien édifié et bien attendri, je vous jure, par l’exposition que vous me faites de votre vie. Ce dé-vouement à des étrangers m’emplit d’admiration ! Le mot est lâché. Je ne l’efface pas. Je vous aime beaucoup, vous êtes un noble cœur. Je voudrais vous serrer les deux mains et vous baiser sur le front ! Mais permettez à ma franchise brutale un conseil qui ne sera pas suivi, je le sais. – N’importe !

Vous succombez d’ennui (et d’ennuis), sous le poids des chaînes dont vous avez embarrassé, surchargé votre vie.

– 1062 –

Aux amertumes intérieures vous ajoutez chaque jour mille dégoûts du dehors qui pourraient être écartés. Autant vau-drait avoir un mari et douze enfants. Je ne vous conseille pas pour vous mettre plus à l’aise, de toutes manières, de flanquer tous vos hôtes à la porte (bien que dans le nombre beaucoup méritent d’y être, j’en suis sûr). Non ! cela n’est pas faisable pour vous. Vous auriez des remords ! mais vous devriez faire deux parts inégales (ou égales, peu importe) : laisser la première aux autres et prendre la seconde pour vous, mais pour vous seule. En un mot, assurez le strict né-cessaire à ceux dont vous vous êtes chargée et puis ? et puis partez ! Quittez votre maison. C’est là le seul moyen. On va vivre ailleurs pendant quelque temps et ensuite on revient. Vous allez faire à cela mille objections. Pas une seule n’est aussi sérieuse que la considération de votre tranquillité et de votre avenir. Soyez-en sûre ! ne souffrez pas pour les autres. Allez ! c’est une folie. Nous avons tous notre croix. Portons-la le plus noblement possible et le plus légèrement. Toute la vertu est là. Ce conseil d’égoïste a sa raison en ceci : à savoir que les autres sont rarement dignes de nous. Les gens d’une certaine nature n’ont point la sotte prétention de n’être ja-mais dupes, je le sais. On fait le bien par respect pour soi-même encore plus que par amour des autres. « Tant pis pour eux », se dit-on et la conscience, plus fière, respire plus à l’aise. Mais il y a loin de là à une véritable immolation quoti-dienne, à un sacrifice permanent. Permettez-moi encore une simple question que vous vous poserez à vous-même : n’y a-t-il pas dans ce dévouement un peu de faiblesse, de laisser-aller (comme disent les bourgeoises), de découragement en-fin ? Vous n’êtes pas une bourgeoise, vous, et moi qui crois tant aux races, je trouve la cause de cette grandeur noncha-lante dans votre sang patricien. Vous pratiquez la vertu la plus rare du siècle, celle qui est la plus antipathique à son

– 1063 – génie : l’hospitalité ! Vous avez encore une maison (dans toute la rigueur du sens moral), tandis qu’on n’a plus que des logements.

Je ne vous ai jamais parlé de ma vie matérielle à moi, et comme vous ne m’adressez nulle question à cet égard, je vous soupçonne d’y mettre de la délicatesse ; mais confiance oblige.

Je vis avec ma mère et avec une nièce (la fille d’une sœur, morte à vingt ans), dont je fais l’éducation. Quant à l’argent, j’en ai ce qu’il faut pour vivre à peu près, car j’ai de grands goûts de dépenses, dit-on, bien que j’aie une conduite fort régulière. Beaucoup de gens me trouvent riche, mais je me trouve gêné continuellement, ayant par-devers moi les désirs les plus extravagants que je ne satisfais pas, bien en-tendu. Je rêve, quand le travail va mal, des palais de Venise et des kiosques sur le Bosphore, et caetera. – Et puis je ne sais nullement compter, je n’entends goutte aux affaires d’intérêt. J’ai horreur des dettes et je ne me fais pas payer des sommes qu’on me doit. Quand je suis en train d’écrire, tout cela n’existe plus pour moi. Je n’ai aucune envie. Mais quand je tombe dans mes découragements, l’homme se ré-veille avec tous ses appétits et tous ses vices. On a tant be-soin de se détendre l’âme !

Puisque vous vous intéressez à ce que je fais, je vous apprendrai que je vais cette semaine me mettre à écrire quelque chose de nouveau. C’est l’ouvrage annoncé par La Presse et que je lui ai promis. Voilà déjà cinq mois que j’en prépare les matériaux. Quand sera-t-il fini ? Je l’ignore. C’est une œuvre fort difficile et qui me remplit d’angoisses. Je suis vexé qu’on en parle. Tout cela m’ennuie ; mais vous con-

– 1064 – naissez les journaux, ils ne savent comment remplir leur pauvre papier.

On a aussi annoncé de moi un drame reçu à l’Odéon. Ce bruit n’a aucun fondement. Je me suis autrefois fort occupé de théâtre. J’y reviendrai dans quelques semaines. Je veux mettre fin à deux ou trois idées qui me tourmentent. Il y a de grandes choses à faire de ce côté ; mais c’est une affreuse galère que le théâtre ! Il faut pour cela des qualités toutes spéciales que je n’ai pas peut-être.

Écrivez-moi. Vos lettres font plus que de me plaire, elles me touchent. Adieu, à bientôt, n’est-ce pas ? Et croyez à tout mon attachement.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, fin août 1857.]

Oui ! samedi prochain, à 7 h 50, rue Verte ! Je serai là samedi, mais pas plus tard. Est-ce bien sûr ?

J’en ai fini avec mes notes et je vais m’y mettre cette semaine, ou dès que tu seras parti de céans ! Il faut bien se résigner à écrire.

Je suis un peu remonté, à la surface du moins. Car au fond, je suis bougrement inquiet. Plus je vais et plus je de-viens poltron. Je n’ose plus. (Et tout est là : oser !) Ce qui n’empêche pas que le susdit roman ne soit la preuve d’un

– 1065 – toupet exorbitant. Et puis, comme le sujet est très beau, je m’en méfie énormément, vu que l’on rate généralement les beaux sujets. Ce mot, d’ailleurs, ne veut rien dire, tout dé-pend de l’exécution. L’histoire d’un pou peut être plus belle que celle d’Alexandre. Enfin ! nous verrons.

Adieu, cher vieux, à samedi. Nous taillerons, j’imagine, une fière bavette. Mais je ne parlerai nullement de Carthage, parce que parler de mes plans me trouble. Je les expose tou-jours mal. On me fait des objections et je perds la boule.

Je t’embrasse.

 

À EDMA ROGER DES GENETTES

Croisset, 5 heures. [Août-septembre 1857.]

Chère Madame,

Je reçois à l’instant seulement votre aimable billet daté d’hier, au soir.

Pouvez-vous m’attendre demain jeudi jusqu’à 2 heures et demie ? Par ce temps de pluie vous ne serez pas, tous les jours, en villégiature !

Comme je suis un vieux Rouennais, « je prendrais plai-sir » à vous montrer quelques coins de la localité que ne doi-vent pas connaître vos cicerones ?

 

– 1066 –

S’il y avait encore des roses dans mon jardin je vous in-viterais à venir en prendre un bouquet. Est-ce inconvenant ?

Vous devez faire « la partie de la Bouille », cela est aussi sacré que la visite à Bonsecours. – Or ma porte se trouve sur ce chemin, et ma mère, Madame, serait très heureuse de vous recevoir.

Donc, à demain, si vous le permettez.

Je prends la liberté, Madame, de vous baiser la main, et vous prie de croire que je suis

Votre très respectueux et affectionné.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, après le 20 septembre 1857.]

Vieux Bandole,

J’ai compris par un article d’Aubryet que Pontmartin m’avait pulvérisé dans Le Spectateur. Pouvez-vous m’envoyer cette ordure ? Je suis comme Gernande, j’aime à être injurié. Ça m’excite.

Lisez-vous L’Homme à Gleyre ? J’ai écrit environ 15 p[ages] de Carthage. C’est-à-dire à peu près la moitié du 1er chapitre. J’ai peur que ce ne soit bien embêtant, franche-ment. – Il me semble que je tourne à la tragédie et que j’écris

– 1067 – dans un style académique déplorable ! Adieu, vieux, écrivez-moi moult souvent et très longuement. – Quant à moi, il est très tard et je suis éreinté.

Je vous embrasse.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, le 26 septembre 1857.

Il y a bien longtemps, Monsieur et ami, que je n’ai eu le plaisir de causer avec vous, c’est-à-dire par écrit, car sou-vent je vous parle intérieurement et suis près de vous par la pensée. J’ai appris avec plaisir que vous aviez avec vous Madame votre Mère ! On n’est jamais malheureux lorsqu’on a sa mère. Oh ! si j’avais encore la mienne ! et pourtant elle existe quoique je ne la voie pas, elle m’aime et me protège toujours, j’en suis certaine. Je vous plains bien de la perte d’une sœur qui devait être selon votre cœur, puisque vous aviez fait son éducation. Vous deviez l’aimer non seulement en frère, mais encore paternellement. Vous vous étonnez de ce que je fais pour des étrangers ! mais je ne puis vivre sans m’attacher à tout ce qui m’entoure, et je voudrais pouvoir donner aux autres un peu de ce bonheur qui m’a toujours manqué. J’ai trop peut-être renoncé à vivre de la vie com-mune pour me vouer au spiritualisme ascétique, je me trouve ainsi entre ciel et terre, ne pouvant prendre pied en ce monde ni en l’autre ! La présence de l’ami dont je vous ai parlé avait conjuré mes idées noires, en me rattachant à la

– 1068 – vie, car ce détachement complet de tout et de tous, est mon plus grand mal, mais mon affreux cauchemar est revenu plus violent que jamais ! Je me suis pourtant confessée ! Il y avait 14 mois que je ne pouvais trouver le courage ou plutôt la possibilité de le faire. Il m’a fallu une force surhumaine pour dire une infinité de choses impossibles à dire, inimaginables. Lorsqu’on a fait une chose, on le sait, on peut le dire, mais les choses dont on doute, qu’on ne connaît pas, qui sont in-formes, innomées dans votre pensée, et qu’il faut dire, cela est horrible ! et je ne crois pas qu’il existe une torture sem-blable. Enfin, je me suis confessée, mais je n’en suis pas mieux, ni plus tranquille. Il me semble que je suis seule par-tout, sans Dieu, sans protecteur, ni au ciel, ni sur la terre ! Si j’étais sûre d’avoir seulement une heure de paix avant ma mort, mais Dieu fera-t-il descendre dans mon âme un rayon consolant pour prix de tant de souffrances ! Je me persuade parfois que dans une vie antérieure, je me suis rendue cou-pable d’une faute inconnue dont j’ai perdu le souvenir et que je cherche en vain ! Vous me dites de voyager, je crois que cela me serait bon, mais avec une santé si mauvaise, com-ment ferai-je ? J’ai passé ma vie à la même place, je res-semble aux oiseaux habitués à la captivité qui refusent de sortir de leur cage. J’ai éprouvé une telle impression à me confesser que la compression au cœur dont je souffre s’est augmentée, j’ai un saisissement continuel, l’effet subsiste après la cause. Je pense bien à vous, si bon pour moi, si sympathique à mon âme, j’attends votre nouvel ouvrage avec impatience, je le lirai dans La Presse, il me sera dou-blement précieux venant de vous que j’aime bien. J’avais écrit aussi depuis quelque temps et cela me faisait du bien, je ne puis en ce moment, mes idées sont trop confuses. Je suis mieux lorsque j’écris, je vis hors de moi. Voyez ce pauvre Auguste Comte, mort la plume à la main, c’est ce qui

– 1069 – s’appelle mourir sur la brèche. Je crois que je vais renoncer à la Revue philosophique, à la vérité j’y trouve quelques idées lumineuses parmi des systèmes extravagants et obscurs, mais cela ne me satisfait pas. Je ne sais si vous avez lu les deux excellents articles sur Eugène Sue et Béranger dans la Revue de Paris. Je viens de lire avec grand plaisir celui de Mme Clarisse Coignet sur le panthéisme de Spinoza ; le ca-ractère de ce dernier m’est tout à fait sympathique, lui aussi était ascétique à sa manière. Il est si naturel de chercher la vie au-delà de ce monde, où nous sommes si malheureux, mais, j’en conviens, ce détachement absolu conduit à l’état du brahmane qui se couche et reste indifférent, cela n’est pas vivre et s’il en était ainsi, rien ne se ferait, tout dans ce monde serait abandonné ! heureux qui peut se passionner pour un sentiment ou une idée ! heureux qui peut en vivre et mourir pour elle ! pour moi, je m’efforce de garder une illu-sion quelconque, je ne veux pas y toucher, tant je crains de la voir s’évanouir. Vous allez peut-être bientôt quitter la campagne si belle, si mélancolique à cette heure ! Que de poésie dans cette saison où tout finit et nous dit adieu. Je ne puis vous exprimer l’immense tristesse qui remplit mon cœur, lorsqu’à la tombée de la nuit j’entends le chant du gorge rouge perché sur le feuillage parmi des tilleuls qui om-bragent ma fenêtre ! J’envie le sort de cet oiseau et bien plus encore celui des hirondelles qui s’en sont allées sous le ciel du midi, que ne puis-je les suivre ? Je crains tout l’hiver, il me semble que je ne pourrai jamais le traverser ! Voilà ce-pendant notre théâtre qui ouvre ; c’est pour moi un champ d’asile, il me semble que là rien des maux que je redoute ne viendront me chercher. Je suis à l’abri sous ce toit artistique, je suis sauvée ! et pourtant, c’est une pauvre troupe d’opéra-comique. Vous me dites d’aller à Paris, mais comment y vi-vrai-je, malade comme je le suis ? et que deviendraient les

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15 personnes de ma maison ? Mon filleul me quitte, il part demain pour Nantes où il compte entrer dans une usine. Cette séparation me fait beaucoup de peine, je ne le voyais guère, mais enfin je le savais ici, et c’est une séparation sans terme, il est triste aussi de me quitter, j’espère aller le voir si je le puis, car avec ma santé on ne fait pas de projets. Adieu, mon excellent ami, pensez un peu à moi et croyez à mon amitié dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

J’ai obtenu le 1er prix au concours de style épistolaire, deux beaux volumes, ma lettre a été insérée au Courrier de la mode du 1er 7bre dernier.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, 3 ou 4 octobre 1857.]

Mon Bon,

Envoyez-moi l’article de Mme Sand. Voilà déjà quelque temps qu’il est paru. Et n’est-il pas convenable que j’écrive un petit mot de remerciement à cette autre Dorothée. La comparaison est peut-être très irrévérencieuse, mais cepen-dant ne dit-on pas de par le monde qu’« elle décharge comme un homme ». Car, elle aussi, a « de la philosophie ».

 

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Pontmartin m’a fort amusé. Mille remerciements.

Apprenez ceci pour votre joie. Le curé de Canteleu tonne contre la Bovary et défend à ses paroissiennes de me lire. Vous allez me trouver bien bête, mais je vous assure que ç’a été, pour moi, une grande joie de vanité. Cela m’a plus flatté, comme succès, que n’importe quel éloge.

Que serait-ce, me suis-je dit, si je faisais de vrais livres, c’est-à-dire si j’étalais des Principes ! si j’avais voulu peindre des tableaux lascifs, narrer des anecdotes piquantes.

Enfin j’ai été attaqué par le gouvernement, par les prêtres, et par les journaux. C’est complet. Rien ne manque à mon triomphe. Ah ! quels foutus crétins, nom de Dieu ! ecr l’inf ! et l’Infâme, pour moi, est plus large que pour M. de Voltaire. Il a grandi et grossi, ce vieil Infâme ! on lui a donné, il est vrai, de telles nourritures ! La ligne de l’Équateur ne fe-rait pas, maintenant, le cordon de sa culotte !

***

J’en suis arrivé, dans mon 1er chapitre, à ma petite femme. J’astique son costume, ce qui m’amuse : cela m’a remis un peu d’aplomb. Je me vautre comme un cochon sur les pierreries dont je l’entoure. Je crois que le mot pourpre ou diamant est à chaque phrase de mon livre. Quel galon ! mais j’en retirerai.

J’aurai certainement fini mon 1er chapitre quand vous me reverrez (ce ne sera pas avant le mois de décembre), et je serai peut-être avancé dans le second. Car il est impos-

– 1072 – sible d’écrire cela d’un coup. C’est surtout une affaire d’ensemble. Les procédés de roman que j’emploie ne sont pas bons. Mais il faut bien commencer par là pour faire voir. Il y aura ensuite de la graisse et des scories à enlever, afin de donner à la chose une tournure plus simple et plus haute. Le jeune Bouilhet commence son 4e acte.

Adieu, cher vieux, je vous embrasse.

 

Avez-vous suffisamment ri au jeûne ordonné par S. M. Victoria ? Voilà une des plus magistrales bouffonneries que je sache. Est-ce énorme ! Ô Rabelais, où est ta vaste gueule ?

***

Aubryet a des cartes pour les peintures de M. Cornu. Il m’a promis de s’en occuper. Je lui ai écrit deux fois à ce su-jet. Mais vous connaissez les journaux. Voilà six mois que je dois avoir un article dans L’Artiste et l’article est encore à faire. Ce n’est pas là « cette politesse » des banquiers ita-liens, dont se louait Jérôme.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] jeudi soir. [8 octobre 1857.]

Mon Vieux,

 

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Puisque tu as vu La Rounat, dimanche, n’oublie pas de me dire : 1° si la comédie d’Augier n’amènera pas quelque retard à ta Marceline, 2° quand on doit reprendre Montarcy. Ne néglige pas les répétitions de la reprise. C’est très impor-tant. On juge définitivement les pièces quand on les reprend. Je suis sûr qu’il y a moyen, par exemple, de faire avec la Maintenon des effets complètement neufs. Le meilleur rôle de la pièce a été horriblement gâché, par cette bonne Ra-melli.

Tu t’étonnes des admirations de Limayrac pour S. M. Napoléon III. Mais dans un article sur moi, il avait dit mieux, à savoir : qu’il n’était pas permis d’écrire aussi mal (que moi) quand on avait sur le trône le plus grand écrivain du siècle (textuel) ; aussi a-t-il été décoré au 15 août.

Je me suis repassé une diatribe de Pontmartin, fort longue, où il me reproche de « respirer la démocratie », je passe alternativement « de la platitude à l’emphase », etc., etc. Tout cela est tellement bête que ça m’est fort indifférent. Je n’ai, littérairement parlant, de rancune personnelle que contre deux individus, le sieur Jacottet d’abord, et M. Allais ensuite, qui m’a demandé « si c’était fondé sur un raisonne-ment ». Je ne peux pas oublier ce mot-là. C’est plus fort que moi.

T’ai-je dit, à propos de succès, que le curé de Canteleu tonne contre moi. Il arrache mon livre des mains de ses pa-roissiennes. J’avoue que cela m’a fait bien plaisir. Aucun éloge ne m’a chatouillé plus profondément. Ainsi rien ne m’aura manqué : attaque du gouvernement, engueulades des journaux, et HAINE des prêtres ! Taïeb ! buono ! Antika ! Mameluk ! « Appelle-moi Mamelouk », « dis-moi que le tur-

– 1074 – ban me va bien ! » « appelle-moi vil incirconcis ! » « appelle-moi Giaour ! » etc.

***

Je commence, je crois, à voir clair dans mon sacré ro-man. Il n’y a pas un seul paragraphe de bon, peut-être, et nous aurons ensemble bien des changements à faire. Il fau-dra, j’en ai peur, disloquer quantité de pages. Mais enfin – enfin ! – il me semble que je commence à comprendre ce que je veux dire (suis-je bouché, nom de Dieu !). J’ai intro-duit ma petite femme au milieu des soldats. À force de lui fourrer sur le corps des pierres précieuses et de la pourpre, on ne la voit plus du tout. Je passe ainsi, tour à tour, d’un excès de détails à une sécheresse d’effets, déplorable. Il fau-drait traiter ce sujet d’une manière simple, enlevée. Ce serait plus épique et plus noble. Mais comment faire voir les choses au bourgeois avec ce procédé ? L’important avant tout est d’avoir des images nettes, de donner une illusion. Or, pour y arriver, il faut une abondance de plans secondaires dans les-quels je m’embourbe. – Au reste, je n’aurai d’idée nette là-dessus qu’à la fin du 1er chapitre qui est un ensemble com-plet. Il sera fini, j’espère, dans un mois. C’est de lui que tout dépend, comme ton général. Aussi quelle venette n’ai-je pas !

***

Préault a manqué à la parole qu’il m’avait donnée. – Pas de Préault. Peut-être aura-t-il eu peur de la Muse ? Ou bien est-ce un calcul ? Comment s’y prendre quand on est invité à déjeuner, pour faire de cela une réclame ? Je ne comprends pas ! Problème.

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Je n’ai, non plus, joui de la présence du sieur Mulot. Pendant trois jours chaque coup de sonnette m’a fait tres-saillir d’un vain espoir.

M. Bonenfant, ici présent, m’a chargé de te présenter ses amitiés. Je le soupçonne secrètement d’admirer Casimir Delavigne. Je n’ai pas voulu vider la question, par crainte de dissentiment, mais j’en suis à peu près sûr. Quel beau mot que celui du père Royer-Collard : « Jeune homme, plus vous irez, plus vous saurez qu’il est impossible de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit ! »

Rogier qui m’a écrit un petit mot d’adieu m’a prié de te dire combien il était fâché de n’avoir pu faire la connais-sance de ton vit. Il tenait à te montrer le sien, afin de l’humilier et de te bien convaincre que tu n’avais qu’une simple broquette. Il t’invite à m’accompagner la première fois que je retournerai en Syrie. Je suis sûr que d’ici-là, mon bonhomme va se masturber continuellement pour faire gros-sir encore son monstrueux engin. Les cèdres du Liban lui font envie.

Théo doit partir pour la Russie à la fin du mois. Nous ne le verrons pas cet hiver, ce qui m’embête un peu.

Avances-tu ? Quid ? Quid ?

Ton vieux.

 

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Je ne t’ai pas écrit hier au soir parce que nous avons eu une algarade terrible à propos de ma mère. Elle a été empoi-sonnée par des huîtres (ce mollusque est à ce qu’il paraît dangereux maintenant). Elle va bien aujourd’hui.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset, vers le 20 octobre 1857.]

1° Ne pas m’envoyer l’article du d’Aurevilly. Je l’ai. Merci, mon vieux.

2° Ne pas croire, mon cher Monsieur, que je supposais que vous m’oubliiez. Non ! Mais je me disais : « Ce bougre-là a tellement lu le Manuel qu’il s’est manuclisé à outrance, et il se crève ! Alemani l’a fait claquer comme un volcan, il s’est perdu dans le lac de Bandole, ou bien asphyxié dans les lieux de Gernande ? Il a été assassiné par Bras-de-fer ? On l’a enlevé pour le mettre au couvent, dans la classe des fou-teurs de vingt-cinq ans ? Il est entré comme maître d’études dans la pension de Rodin (boarding school for young pédé-rastes) ? Bressac et Jasmin l’on lié au pied d’un chêne ? Ro-land lui fait faire de la fausse monnaie ? Râlant, beuglant, pâle, épouvanté, la merde au cul, la bave aux lèvres et la gueule cassée, il décharge dans son agonie, sous le clitoris rubicond de Dorothée furieuse. Je voyais le pistolet ! (quelle auberge ! comme on y trouvait des chambres à prix modérés et ayant vue sur la place !).

 

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Je suis ce soir d’une gaieté folle. L’article de cet excel-lent Tony Révillon, dans la Gazette de Paris, m’a mis, depuis ce matin, dans une humeur impossible à décrire, comme un enthousiaste politique : moi, un viveur de province. Ah ! c’est trop beau ! et l’histoire de mes nombreux colis, en voyage ! Ce portrait de moi en gentleman revenu des erreurs de la jeunesse et qui a écrit un roman par désillusion, pour chas-ser l’ennui ! Hénaurme ! quinze mille fois Hénaurme, avec trente milliards d’H ! « Je me suis mis à travailler ! » Le mal-heureux ! Quand est-ce donc que j’ai commencé ! Et mon air sévère ! Mon sourire sans bienveillance ! Je vous assure que tout cela m’a flatté. J’ai donc cette apparence rébarbative des héros de l’Homme ? Cet aspect de toute la personne qui faisait dire à première vue, dans un salon : « Vous devez avoir ung v. . . . . . ! »

N’est-ce pas que je ressemble assez à Bandole ? J’ai comme lui une bibliothèque. Je vis à la campagne. Et je pos-sède du tempérament et des principes.

Ah ! Duplan, comme je t’aime, mon bon, pour com-prendre ainsi le grand Homme. Tu es le seul mortel de la création qui le sente comme moi. Cet « affreux livre, cet abominable ouvrage », etc., a été le plus grand élément de grotesque dans ma vie. J’ai maintes fois cuydé en crever de rire ! Goethe disait à propos de la Révolution de 1830 : « En-core une noix que la Providence m’envoie à casser. » V[ictor] Hugo a écrit : « Que les cieux étoilés ne brillaient que pour lui. » Moi, je pense, parfois, que l’existence de ce pauvre vieux a été uniquement faite pour me divertir. Quelles créations ! quels types ! et quelle observation de mœurs ! Comme c’est vrai ! Quelle élévation de caractères (dans les vits !), que de lyrisme et quelles bonnes intentions !

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Voyez-vous ce que serait sur lui une « causerie familière » de M. de Lamartine ?

***

Quelle est cette affaire de Lyon ? vieux Cardoville que tu es ; on sait que c’est toi qui fais renchérir les grains. Plus de soixante mille familles, etc. !

***

Je commence à aller dans Carthage. Je n’ai plus qu’un mouvement pour avoir fini le 1er chapitre. Je vous assure que c’est monté. Trop, peut-être ? Le difficile est de rendre, en même temps, la chose mouvementée. Si mon premier chapitre marche, le reste ira, j’en suis sûr. J’ai eu à y intro-duire tous les personnages du livre, sauf deux. Enfin, je me mets à bander. C’est l’important. Mais que de mal j’ai eu pour y arriver ! Resterai-je en cet état ?

Adieu, vieux, mille tendresses.

 

À CHARLES BAUDELAIRE

Croisset, mercredi soir. [21 octobre 1857.]

Je vous remercie bien, mon cher ami. Votre article m’a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l’œuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est com-pris et senti à fond.

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Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l’est pas moins, et nous causerons de tout ce-la dans six semaines, quand je vous reverrai.

En attendant, mille bonnes poignées de main, encore une fois.

Tout à vous.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Croisset, 4 novembre 1857.]

Comme je suis honteux envers vous, ma chère corres-pondante ! Aussi, pour me prouver que vous ne me gardez aucune rancune, répondez-moi tout de suite. N’imitez pas mon long silence, le motif n’en a pas été gai, je vous assure. Si vous saviez comme je me suis ennuyé, rongé, dépité ! Il faut que j’aie un tempérament herculéen pour résister aux atroces tortures où mon travail me condamne. Qu’ils sont heureux, ceux qui ne rêvent pas l’impossible ! On se croit sage parce qu’on a renoncé aux passions actives. Quelle va-nité ! Il est plus facile de devenir millionnaire et d’habiter des palais vénitiens pleins de chefs-d’œuvre que d’écrire une bonne page et d’être content de soi. J’ai commencé un ro-man antique, il y a deux mois, dont je viens de finir le pre-mier chapitre ; or je n’y trouve rien de bon, et je me déses-père là-dessus jour et nuit sans arriver à une solution. Plus j’acquiers d’expérience dans mon art, et plus cet art devient pour moi un supplice : l’imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. Peu d’hommes, je crois, au-

– 1080 – ront autant souffert que moi par la littérature. Je vais rester, encore pendant deux mois à peu près, dans une solitude complète, sans autre compagnie que celle des feuilles jaunes qui tombent et de la rivière qui coule. Le grand silence me fera du bien, espérons-le ! Mais si vous saviez comme je suis fatigué par moments ! Car moi qui vous prêche si bien la sa-gesse, j’ai comme vous un spleen incessant, que je tâche d’apaiser avec la grande voix de l’Art ; et quand cette voix de sirène vient à défaillir, c’est un accablement, une irrita-tion, un ennui indicibles. Quelle pauvre chose que l’humanité, n’est-ce pas ? Il y a des jours où tout m’apparaît lamentable, et d’autres où tout me semble grotesque. La vie, la mort, la joie et les larmes, tout cela se vaut, en définitive. Du haut de la planète Saturne, notre Univers est une petite étincelle. Il faut tâcher, je le sais bien, d’être par l’esprit aussi haut placé que les étoiles. Mais cela n’est pas facile, conti-nuellement.

Avez-vous remarqué comme nous aimons nos dou-leurs ? Vous vous cramponnez à vos idées religieuses qui vous font tant souffrir, et moi à ma chimère de style qui m’use le corps et l’âme. Mais nous ne valons peut-être quelque chose que par nos souffrances, car elles sont toutes des aspirations. Il y a tant de gens dont la joie est immonde et l’idéal si borné, que nous devons bénir notre malheur, s’il nous fait plus dignes.

Je vous conseille de voyager et vous m’objectez votre santé. C’est à cause d’elle précisément qu’il faudrait changer de vie. Ayez ce courage, brisez avec tout, pour un moment. Donnez un peu d’air à votre poitrine. Votre âme respirera plus à l’aise. Que vous coûterait un déplacement d’un mois pour essayer ? Il ne faut pas réfléchir en ces choses-là. On

– 1081 – met deux chemises dans un sac de nuit et on part. Il faudra pourtant que nous nous connaissions de vue, que nous nous serrions la main autrement que par lettres. Lequel de nous deux ira vers l’autre ? pourquoi ne viendriez-vous pas cet hi-ver à Paris entendre un peu de musique ?

Si je vivais avec vous, je vous rendrais l’existence rude et vous vous en trouveriez mieux, j’en suis sûr.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakes-peare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n’a été si universellement admiré. Ce poète n’a pas eu jusqu’à présent un seul contradicteur et sa réputation n’a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postéri-té, j’en suis sûr. Je n’aime pas ce chansonnier grivois et mili-taire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l’amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu’elle peut suppor-ter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C’était juste ce qu’il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l’habileté pra-tique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l’âme jusqu’au costume.

À propos de Spinoza (un fort grand homme, celui-là), tâ-chez de vous procurer sa biographie par Boulainvilliers. Elle est dans l’édition latine de Leipsick. Émile Saisset a traduit, je crois, L’Éthique. Il faut lire cela. L’article de Mme Coignet, dans la Revue de Paris, était bien insuffisant. Oui, il faut lire

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Spinoza. Les gens qui l’accusent d’athéisme sont des ânes. Goethe disait : « Quand je me sens troublé, je relis L’Éthique. » Il vous arrivera peut-être, comme à Goethe, d’être calmée par cette grande lecture. J’ai perdu, il y a dix ans, l’homme que j’ai le plus aimé au monde, Alfred Le Poittevin. Dans sa maladie dernière, il passait ses nuits à lire Spinoza.

Je n’ai jamais connu personne (et je connais bien du monde) d’un esprit aussi transcendantal que cet ami dont je vous parle. Nous passions quelquefois six heures de suite à causer métaphysique. Nous avons été haut, quelquefois, je vous assure. Depuis qu’il est mort, je ne cause plus guère avec qui que ce soit, je bavarde ou je me tais. Ah ! quelle né-cropole que le cœur humain ! Pourquoi aller aux cimetières ? Ouvrons nos souvenirs, que de tombeaux !

Comment s’est passée votre jeunesse ? La mienne a été fort belle intérieurement. J’avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamor-phosés. Une grande confiance en moi, des bonds d’âme su-perbes, quelque chose d’impétueux dans toute la personne. Je rêvais l’amour, la gloire, le Beau. J’avais le cœur large comme le monde et j’aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri. Ah ! je n’accuse per-sonne que moi-même ! Je me suis abîmé dans des gymnas-tiques sentimentales insensées. J’ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le cœur. J’ai repoussé les ivresses humaines qui s’offraient. Acharné contre moi-même, je dé-racinais l’homme à deux mains, deux mains pleines de force et d’orgueil. De cet arbre au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste… Voilà

– 1083 – pourquoi je me trouve à trente-six ans si vide et parfois si fa-tigué ! Cette mienne histoire que je vous conte, n’est-elle pas un peu la vôtre ?

Écrivez-moi de très longues lettres. Elles sont toutes charmantes, au sens le plus intime du mot. Je ne m’étonne pas que vous ayez obtenu un prix de style épistolaire. Mais le public ne connaît pas ce que vous m’écrivez. Que dirait-il ? Gardez-moi toujours une bonne place dans votre cœur et croyez bien à l’affection très vive de celui qui vous baise les mains.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 10 novembre 1857.

Lorsque vous m’écriviez, je songeais à vous écrire ; non, Monsieur et ami, votre long silence peut me faire de la peine, mais jamais me priver du plaisir de m’entretenir avec vous. Je sais combien vous êtes occupé et puis vous êtes si supérieur à moi sous tous les rapports que je suis loin d’exiger une réciprocité de correspondance ; c’est déjà beaucoup que vous veuillez me lire. Avec une intelligence si puissante, trop puissante peut-être, vous n’êtes pas heu-reux ! heureux du moins par les jouissances intérieures que donne la création d’une œuvre dans laquelle on vit, tandis que les autres admirent votre talent, vous seul n’êtes pas content ! cela est triste, car alors rien ne doit vous satisfaire. Vous me dites : heureux qui ne veut pas l’impossible, c’est le

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