Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
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Quels nains que tous les autres à côté ! Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit !
Je ne travaille pas mal, c’est-à-dire avec assez de cœur ; mais c’est difficile d’exprimer bien ce qu’on n’a jamais senti : il faut de longues préparations et se creuser la cervelle dia-blement afin de ne pas dépasser la limite et de l’atteindre tout en même temps. L’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu’on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles décou-lent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j’aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera déci-dé ; mais je crois que je passe maintenant un défilé dange-reux. J’ai ainsi, parmi les haltes de mon travail, ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos. Notre amour, par là, est une espèce de signet que je place d’avance entre les pages, et je rêve d’y être arrivé de toutes façons.
Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n’en ai jamais eu sur d’autres ? Est-ce parce qu’il n’est pas dans ma voie naturelle et pour moi, au contraire, tout en art, en ruses ? Ce m’aura toujours été une gymnastique furieuse et longue. Un jour, ensuite, que j’aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras ! J’ai fini au-jourd’hui Perse ; je vais de suite le relire et prendre des notes. Tu dois être à L’Âne d’or, maintenant ; j’attends tes impressions.
– 247 –
Sais-tu (entre nous) que l’ami Bouilhet m’a l’air un peu troublé par la mère Roger ? Je crois qu’il tourne au tendre et que le drame s’en ressent. Les passions sont bonnes, mais pas trop n’en faut ; ça fait perdre bien du temps. Comment donc le sieur Houssaye (qui s’appelle de son nom Housset, mais je trouve l’Y sublime) est-il son ami ? Est-ce que ?… Oh !
Ne t’occupe de rien que de toi. Laissons l’Empire mar-cher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d’ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n’est-ce pas ? Mais qu’importe ! On voit les étoiles briller clair et l’on n’entend plus les dindons.
Adieu, voilà deux heures du matin. Comme je voudrais être dans un an d’ici !
Encore adieu, mille tendresses. Je fais tout à l’entour de ton col un collier de baisers.
À toi.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche, 5 h[eures] du soir.
[28 novembre 1852.]
J’ai reçu ce matin un mot de B[ouilhet] me disant qu’un clou survenu au cou l’empêcherait de me venir voir au-jourd’hui. Mon dimanche est donc libre et je m’en vais pas-
– 248 – ser toute la soirée, le plus longtemps que je pourrai, avec toi, chère Louise, bonne petite femme. Après nous être embras-sés d’abord, débarrassons[-nous] des importuns, nous cause-rons ensuite de La Paysanne. – Les deux lettres du sieur Le-guillou sont curieuses. Elles sont fort impertinentes et sen-tent la canaille d’une lieue loin. Il y a là-dessous des em-bûches, et l’envie de te faire faire quelque sottise pour en pro-fiter ensuite. Cherche ce ms. trouve-le et envoie-le-lui, immé-diatement, en demandant un reçu, afin de n’avoir plus affaire avec ce monsieur. Quant à Villevieille et aux Azevedo, n’as-tu pas vu clair comme le jour que Villevieille cherche à répa-rer sa sottise sans le dire, ni peut-être se l’avouer (comme c’est l’usage des hommes). Si j’étais de toi, et puisqu’il est malade, j’irais le voir. Ce serait une condescendance dont il te serait reconnaissant au fond (tu aurais l’air d’avoir affaire dans son quartier). Les Azevedo t’en sauraient gré et revien-draient à toi. Mais dans toute cette misérable affaire je ne comprends rien au Capitaine, c’est lui avec son usage du monde qui devrait réparer tout cela. – Enfin tâche de te rac-commoder avec eux. Il ne faut pas se brouiller avec d’anciens amis et pour des piques. On a si peu de gens à fré-quenter ! si peu à qui l’on puisse dire trois mots ! qu’il faut bien se ménager un peu de vases à expansion, quelque petits que soient les vases, et quelque rare que ce besoin d’expansion vous arrive. C’est là une de nos grandes mi-sères. Dire qu’on cause quelquefois avec son domestique, sans s’ennuyer ! et de quoi cause-t-on, mon Dieu ! C’est que les petites nécessités sont peut-être plus impérieuses que les grandes. On musèle bien les grandes passions, comme des dogues, mais toutes les petites, on les laisse libres comme des roquets. Aussi du matin au soir, elles sont à vous mordre les jambes. Conclusion : réconcilie-toi avec eux, puisque tu
– 249 – avais quelque plaisir à les fréquenter. Suis-je un monstre (dans ma morale) ?
Ah ! causons de La Paysanne. Mon opinion n’a point changé quant à l’ensemble. Cela est fait. – Aussi je m’en vais t’éreinter. – Je vais noter tout ce qui ne me paraît pas irré-prochable et, je t’en prie, sois patiente dans les corrections, songe que c’est une très bonne chose, et qu’il serait fâcheux d’y laisser des taches. J’insisterai sur celles qui me paraî-tront les plus considérables.
Et d’abord
Tout embrasé d’une chaleur torride
vers commun. – chaleur torride expression consacrée, et le mot embrasé la re-encommunise encore. C’est lourd. Je sais bien que la rime, là, t’embête, j’en suis fâché :
La rime est une esclave et ne doit qu’obéir.
(Voir tous les traités de rhétorique possibles.)
Dans ce premier mouvement nous avons trois comme, ce qui donne un peu de monotonie à la tournure de la phrase : comme après la moisson, comme un charnier et comme un berceau (celui-là indispensable). Pourquoi ne pas suppri-mer le comme après la moisson, et dire que c’était après la moisson en effet, sans ton comme qui est lourd et fait tomber la phrase dès le second vers. Le commencement par là y perd de l’ampleur, les sujets y sont trop fréquents et ça coupe
– 250 – trop : 1° c’était… 2° tout… 3° embrasé… 4° Le ciel… 5° de grands rochers … Il faut laisser tout cela tel que c’est, mais en pallier le défaut par le retranchement du comme (qui du reste est négligé). Je n’aime pas la nature comparée à un charnier ; ici ta nature est blanche-grise, or l’idée de charnier est cou-leur de terreau, il y a dans le mot charnier des humidités brunes. Et puis c’est exagéré, car ta campagne est aride, mais elle n’est pas dégoûtante comme le comporte en soi le mot charnier. Je tâcherais donc de faire ainsi :
1er vers : Sans prés ni fleurs, sans arbres ni verdure
2e – . . . . . . . . . . . . . . morne était la nature
Emplis-moi ce second vers-là par toute cette idée. Il faut un grand vers simple et tout d’une pièce.
***
Est-ce tirait vers elle qui est la correction ? Il y a se saisis-sait en dessus. C’est une erreur. Tirait vers elle est bon.
***
Et le soleil plombait ses cheveux blancs
Mauvais ; on ne dit plomber, métaphoriquement, qu’au pré-térit : teint plombé pour couleur de plomb, livide, et si tu l’emploies dans ce sens, c’est alors un verbe neutre, et il y a faute évidente de français, les v[erbes] neutres n’ayant pas de régime. – C’est une faute de français, sois-en sûre. Outre
– 251 – que le mot ne fait aucune image, et est de mauvais style – (pourquoi pas chauffer ???)
Et le soleil chauffait ses cheveux blancs
Un meilleur mot que chauffer, ou bien quelque chose du vent, car nous avons déjà soleil.
***
Où s’amassait sa sueur
Assemblage d’expressions incompatibles : la sueur ne s’amasse pas. Un amas de sueur. Puisque tu as égout, pour-quoi pas s’écouler ? L’idée exacte était tamis pour la peau, et la sueur en sortant par tous les trous, mais enfin avec le mot d’égout il y a davantage et par conséquent, il faut suivre dans la comparaison l’idée de mouvement, laquelle est plus juste d’ailleurs que celle d’amas. Qui dit amas dit immobilité. Or la sueur coule, c’est-à-dire apparaît, et s’en va.
Ce vers sortait de sa bouche édentée
Note plaintive et mille fois chantée
Rythme nerveux réglant le mouvement, etc.
C’est trop de deux appositions qualificatives à ce vers. – Ce vers, note plaintive, rythme nerveux, réglant le mouvement. Comprends-tu ce que je veux dire, l’idée est :
… sortait de sa bouche édentée
(en une) Note plaintive et mille fois chantée
– 252 –
(et d’un) Rythme nerveux réglant le mouvement
Qui, etc.
Mais toutes ces abréviations enlèvent la clarté. Car ce vers n’est pas à la fois note plaintive et rythme nerveux. – Soyons exacts. La précision c’est la force.
Elle fut jeune, elle aima ! cette femme !
Laissons cette tournure aux mânes de la mère Dorval. De tout ce couplet jusqu’à « Sa mère était morte, etc. », il n’y a de bon que
Comme un beau fruit sur lequel on piétine
le reste est détestable.
Donc je la plains, car elle avait une âme !
Mais on en a une sans ça. Tout le monde a une âme. Qu’est-ce que ça veut dire ? Faible, faible, et puis voilà une âme qu’on tarit comme (on tarit) un fruit sur lequel on piétine. On ne tarit pas un fruit. – Du reste tout m’irrite dans ce couplet.
Mais elle était d’une essence divine
Elle a rejoint l’universel esprit.
Faux. Mais non, elle n’était pas d’une essence divine, et c’est parce qu’elle était d’une essence humaine qu’elle m’intéresse. – Si rejoindre l’universel esprit veut dire mourir,
– 253 – cela a des prétentions philosophiques hors de place. Si c’est au contraire une spécialité de cette essence divine, de cette âme-là, c’est bête. Voilà mon avis sur ce passage. Je tiens fort à cette remarque, tout ça est à refaire. Observe en pas-sant, chère Louise, quelle connexion il y a entre le style et l’idée ! Compare-moi, en soi-même, un de ces vers-là tout seul et indépendamment des autres, au premier venu de ceux qui suivent, où l’idée se trouve nette, juste, à sa place.
Elle l’aidait à sécher ses filets
…
Sans un poisson souvent fuyait rapide
Alors l’enfant ployait le filet vide
Et sans souper se couchait en pleurant, etc., etc.
Quels charmants vers ! mais nous ne sommes ici en quête que des mauvais.
Qu’un Turcaret du récent Directoire
ne me paraît [pas] très bon. Turcaret du reste vaut mieux que fournisseur. Si tu trouves un autre vers, change-le. C’est récent Directoire qui m’a semblé, à la première lecture, un peu gauche.
***
J’avais oublié :
Elle chantait triste, et d’une voix lente,
– 254 – triste tombe là après l’hémistiche, lourdement. Pourquoi pas :
Elle chantait, d’une voix triste et lente
d’autant que ces deux similitudes d’apposition, triste pour elle et lente pour la voix sont un peu prétentieuses ?
***
Là-bas, là-bas, aux pieds de ces collines
trop lyrique, et tu as besoin, plus tard, de cette tournure, garde un seul là-bas.
La correction de la danseuse est bonne. Mais chastement admirée n’est pas le mot propre (outre qu’il donne des idées qu’une femme peut en regarder une autre non chastement, hé, hé, ça c’est vu), ce serait naïvement, s’il se pouvait, bête-ment, s’il n’était trop fort.
***
Remémorant atroce. Une cambrure, mais la gazelle n’a rien de cambré, ni de gracieux dans la taille. Quant à ce re-mémorant il est infâme. Il y a d’ailleurs quelque chose de peu correct et surtout de peu écrit dans la tournure même de la phrase dont tous les vers sont bons (si ce n’est
La gravité d’un précoce labeur
– 255 – vers non imagé au milieu de tous ces vers pleins d’images).
Elle n’était qu’une petite fille
Montrant, etc.
Très bien.
douze ans
(à quoi se rapporte-t-il ? il n’y a pas de verbe).
La gravité d’un précoce, etc.
et tu reprends par les de
des yeux un air des dents un joli cou
il n’y a pas de raison pour que ça finisse. Il faut faire un por-trait par une forme moins énumérative. J’avais une phrase toute pareille dans Bovary, où faisant un portrait qui com-mençait par il, se trouvait au milieu « presque pas de sour-cils, un air ». B[ouilhet] s’est récrié et m’a fait changer, avec raison.
Ont éveillé l’amour qui les attire
bon, ainsi que la correction
– 256 –
Sur l’herbe en fleurs, on s’assied mollement
Tout est vraiment beau, sans compter le sublime par moments.
Mais je critique exclusivement, et continue :
À la douceur se fond
À leur bonté…
un peu trop fréquent ces tournures-là. Ça a quelque chose d’un peu voulu, de trop arrêté, de dur. Ainsi, plus bas :
Plus de rameurs
Plus de faucheurs, etc.
Qu’on s’en empreint rien qu’à les voir passer
charmant, mais si au lieu de l’expression (habituelle) respirer le bonheur sèche, et ne préparant pas la métaphore qui suit, tu me mettrais : tant de bonheur de leur être, sort, s’émane, transpire, quelque chose comme ça, ce serait mieux, et em-preint deviendrait encore meilleur, puisqu’il continuerait l’idée.
En devançant l’amour du mariage
Le libre amour le rend plus savoureux
– 257 – pas clair. Est-ce le libre amour qui devançant l’amour du mariage rend cet amour plus savoureux ou bien le mariage lui-même. Charabia. À changer, certainement.
***
L’épisode des conscrits est bien troussé. Mais je ne sais (ceci est un doute) si les quatre vers
Qui donc les frappe
n’enlève pas l’imprévu à
Les jeunes gens, etc.
d’ailleurs
Oh c’est la loi du sang, la loi barbare
est un vers faible.
II
avec pitié devisent de l’amour
amour ne dit pas assez. Elles devisent de l’événement, et non pas de l’amour (comme feraient des philosophes ou des
– 258 – artistes). Cela restreint l’idée, prends-y garde. La situation est ici plus large que le mot. –
Elles vont languir seules
un peu trop franc. Sois plus chaste, ici, pour attendrir. – Et d’ailleurs ça ne se formulait pas comme ça dans leurs têtes.
Les coupes de tout ce dialogue sont bonnes.
Jeune enfant serait mieux que faible. Ce serait jeune gar-çon qu’il faudrait, mais la rime !! Tâche de me trouver quelque chose autre que faible ; on ne sait pas si ça s’applique au moral ou au physique.
Stupide est trop fort. Il a une intention de blâme sur l’idée patriotique. Du reste la phrase est mal faite.
Mourir est beau. C’est la patrie, etc.
Mourir c’est la patrie, non, mal fait. Tout cela ce sont des chicanes qui vont peut-être t’irriter, ou du moins, moi, qui m’irriteraient, mais quelque minime qu’elle soit, je ne te fais aucune observation que je n’y aie bien réfléchi d’avance. – Il ne faut laisser aucune prise aux pédants.
Ils ont tous bu pour prendre un air de fête
mais non, ils n’ont pas tous bu, intentionnellement, pour prendre un air de fête, ils ont bu dans un petit moment d’entraînement, d’exaltation, moitié factice, moitié vraie. Ils
– 259 – ont bu, donc ils ont un air de fête, ils ont bu dans la fête, si tu veux ; il y a une différence, il me semble.
LEUR poing brandit
ces quatres rimes à même assonance, et qui ne riment diffé-remment qu’en vertu des règles, et de l’orthographe, sont d’un mauvais effet pour l’oreille (qui ne distingue nullement ici la différence des féminines et des masculines), mauvais effet, dis-je, au milieu de l’entrecroisement qui précède. Je sais que tu es autorisée par quantité d’exemples, mais je persiste (malgré les bons auteurs) à soutenir que ça ne vaut rien.
Comparaison des coquelicots et bleuets, charmante.
Conscrits en marche et vive l’empereur
c’est soldats qu’il faut dire. Un conscrit ne s’appelle pas lui-même conscrit, mais est tout fier d’être soldat. Cela est une petite étourderie psychologique. –
Adieu vieux père adieu jardin si cher
la rime rimant avec l’hémistiche ?
***
Ici je me cabre, quoi que tu en dises, pour d’airain. Du moment que la métaphore est venue, c’est elle, la méta-
– 260 – phore, qui remplace l’expression métaphysique et qu’il faut suivre ensuite autant que possible par des expressions moyennes convenant et à l’idée et à la comparaison. Une chose d’airain ne mène pas. Je ne sors pas de là. Avec ces concessions-là, il n’y a plus de style. On excuse : « La roue de la Fortune ne sourit pas aux vieillards » ; sourit se rap-porte à fortune, peut-on dire ; « Le timon de l’État ballotte sur une mer orageuse » : mer orageuse se rapporte à État.
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse
(Molière) : beaucoup d’imbéciles citent ces deux vers, à pro-pos de bas-bleus, et contre elles, croyant montrer qu’eux-mêmes sont lettrés. Eh bien, une capacité ne se hausse pas. Mais hausse se rapporte à esprit ? du tout, à capacité et rien qu’à cela.
Ces fautes-là sont non seulement des fautes de style, mais de poésie. Rien n’indique plus la force du sang littéraire qu’une métaphore bien suivie.
De la maison sortit, etc.
prends garde ? Tu as bien souvent de ces commencements-là, pris par le milieu de la phrase. D’autant qu’un [peu] plus haut
De tout ce qu’elle aimait
Rien ne restait
– 261 – et [un] peu plus bas
Dans le château
et encore un peu plus [bas]
Dans sa terreur
Ils sont partis… pas un cœur à toucher
un peu plus loin
Pas un ami
même idée, même tournure. Et cette tournure, très courte, n’est pas très élégante. Plus bas nous aurons
Rien qui la plaigne, etc.
C’est comme monotonie de tournure, et parce que ça revient quelquefois.
Magnétique réponse
archimauvais, quoi que tu en dises. Sois sûr[e] d’ailleurs que tu ne t’en tireras pas si tu persistes à lier ces deux idées. Sé-pare-les ; nous avons l’ombre, et puis ce tressaillement dans le ventre, qui répond à Jeanneton, comme de la part de Jean. C’est trop de choses en trop peu de place. Tâche
– 262 – d’emplir le premier vers avec l’idée de tout à coup, de sur-prise, et [de] faire un vers lent Magnétique, non, non.
III
Vous que le Christ doit élire pour sœurs
pourquoi le Christ là ? Tu me les rétrécis, ces femmes, après les avoir comparées aux portions inconnues du monde, aux encens se perdant en Dieu, etc. Sois-en sûre, ça étrangle par la fin ce que tout cela avait de large. – Et le bourgeois, et sur-tout la bourgeoise seraient choqués que le Christ prenne ex-près pour sœurs ces filles-là. Or ta paysanne est surtout des-tinée à avoir un succès de famille, populaire. Ne fais rien pour le gâter.
L’enivrement de la maternité
Hausse son cœur
l’enivrement ne hausse pas, il gonfle, détend, amollit, fait tomber, l’idée d’enivrement va de droite et de gauche, et non de bas en haut.
Au pauvre et tendre cœur Au sentiment l’enfant commence à naître
trop souvent de ces tournures-là. Naître au sentiment, préten-tieux et commun à la fois. Ici d’ailleurs, ces deux au sont bien près l’un de l’autre.
– 263 –
Brune, et le ciel rouge et bleu derrière elle,
amas de couleurs. Brune d’ailleurs est bien loin du sujet (le-quel même est sous-entendu).
Avec son bel enfant à la mamelle
est un bon vers, mais nous avons déjà vu deux fois cet effet : plus haut avec les femmes attendant les conscrits, et dans la même page « avec son fils au sein ».
De la Madone on eût dit un tableau
pas raide en soi. Et puis ce petit tableau de quatre vers sent l’artiste, et termine trop les grandes choses sentimentales qui précèdent. Cela les immobilise par une pose physique. Je fi-nirais sur le vague de cet excellent vers :
Ses vœux perdus s’égarent incertains…
Tant de labeur, tant de peine soufferte,
Je n’aime pas labeur (qui je crois, du reste, est déjà employé plusieurs fois ?).
Jouis-tu…
amours…
…
…
la matière surprend dans l’âme douleurs, amours, vertus, fé-licités qui sont en ruines, et attache aux ailes divines de
– 264 – l’âme les fers honteux, qu’elle-même, la matière, a portés. – Voilà l’idée. Eh bien, une partie qui se trouve en ruines dans un tout quelconque, une chose en ruines dans une autre chose, enfin, fait que cette seconde chose ne peut avoir des ailes. Du moment que le mot ruines est venu, j’ai eu l’idée de décombres, de pierres, de blocs, d’une confusion lourde et immobile, et tout de suite tu n’attaches à l’enceinte vague, qui contient des ruines, des ailes. Sois sûr[e] que c’est mau-vais et peu clair surtout.
IV
Pour bien dîner blasphémé tous les dieux
qui n’en ferait autant ! C’est un pauvre trait, après le précé-dent. Garde-moi le premier comme il était :
Pour bien dîner il eût battu sa mère
qui vient bien après celui de
Comme le sont tous les voluptueux
et restes-en là. Tu ne trouveras rien de mieux. – Et au lieu du second vers actuel, mets-en un de description, de prépara-tion à : elle dormait une nuit…, étendue, dans telle posture, elle dormait une nuit.
Son bel enfant fait ange
– 265 – raison de plus pour enlever
Avec son bel enfant
plus haut. Un peu plus loin
Vois ! comme moi mère, Dieu te fait ange
Le viol est bien rarrangé.
Sous ses pieds la foulait
n’est pas mauvais. Peut-on mettre : sous son corps la fou-lait ? Ce serait plus clair ??? hum ?
Le lendemain se mourait Jeanneton
se mourait me semble banal pour dire être affaissée, se sentir mal.
Quel dommage qu’on ne puisse commencer par
Le lendemain . . . . . . . . . . . .
On fit venir le curé du village
(en passant par-dessus Jeanneton). Comme ça y est mainte-nant il y a deux mouvements : 1° le lendemain, etc. ; 2° on fit venir… Et le premier ôte l’imprévu, et la solennité d’entrée du second.
– 266 –
cette chair fraîche à mordre
Gros-Pierre était un homme qui ne mordait pas. C’est bon pour nous, les romantiques, et d’une nature de passion qui est plus âcre que ne l’était la sienne. Exagéré, donc. D’ailleurs mordre rime avec démordre, son composé, faute que se permet Μ. E. Augier. C’est comme le mot cocu. De-puis que ces messieurs de la prétendue école française ont voulu le remettre à la mode (quoi qu’il soit excellent), je me pendrais plutôt que de l’employer. Profitons des faiblesses des autres pour n’y pas tomber. Voilà comment on se venge des médiocres : en ne les imitant pas.
l’impudique animal
un peu grossier ? l’affriandaient d’un désir bestial, quelque chose comme ça.
V
Mais s’il arrive aux plages désolées
Où les vaisseaux sombrent dans les écueils
si tu pouvais dès le début préciser un peu plus l’endroit ? Franklin disait trop, ceci pas assez. Car les vaisseaux som-brent dans les écueils, ailleurs que dans les mers glaciales.
De ses tableaux, toute couleur s’efface
– 267 – tableaux pour dire des récits, quoique relevé par couleur, ne m’enchante pas. C’est faible et de la même école que pin-ceaux pour dire plume : « Je saisis mes pinceaux et inspiré, etc. »
Le souvenir de ses belles amours
C’était pour elle . . . . . . . . . . . .
mets était, tout simplement. Tu as déjà beaucoup de c’est, c’était. Et plus bas, une phrase entière qui en est pleine. C’est dès le jour, etc. – Rappelle-toi que, plus haut, nous avons déjà
C’est elle encore, c’est toujours Jeanneton Toujours ! toujours !
Toujours ! Toujours !
C’est trop de quatre. C’est le second qu’il faut ôter. Loin de donner du mouvement, c’est lourd. Les tournures lyriques lorsqu’elles sont trop chargées sont comme l’eau-de-vie. « On dit que de boire un petit verre ça renforcit, j’en ai bu vingt-trois et je ne me tiens pas sur mes jambes », disait un ivrogne. Il y a bien des phrases qui pourraient en dire autant. J’ai pris beaucoup de mouvements et je reste en place.
au prix d’un dur servage
On laisse à peine à la veuve un grabat
dur, il me semble ?
***
– 268 –
J’ai oublié les morts pareilles du vieillard et de l’enfant qui ont l’air tous deux de dormir. Retranche-le pour le vieil-lard et garde-le pour l’enfant, comme image, qui étant plus douce lui convient mieux.
Où mille oiseaux gazouillaient leur chanson
c’est dommage ! mais nous avons déjà un peu [plus] haut et au propre cette fois
Cette chanson au refrain monotone
et
Parce qu’elle aime à chanter tout le jour. . . . . . . . . . . . des parfums en sortaient
mais non, il lui semble que des parfums en sortent… elle ouvre les narines, s’il y avait : des parfums venaient, je ne di-rais rien ? Mais remarque que le détail de la serre est ici tout à fait objectif, froid, et que des parfums en sortaient, l’est de même, c’est de la description précise que tu fais. Or, il n’est [pas] possible que ce soit, et qu’à cette distance-là les par-fums arrivent.
Elle s’élance. . . . . . . .
La lèvre. . . . . . . .
Les bras. . . . . . . .
Je voudrais quelque chose de moins dramatique comme ac-tion personnelle de son corps, quelque chose de plus faible,
– 269 – de plus éteint, qui fût mou. Ce doit presque être de l’idiotisme, un vague souvenir, quelque chose dont elle ne se rendît pas compte à elle-même, et ce qui est me semble trop net et mouvementé. D’ailleurs rive embrasée, mirage des eaux, tombe épuisée, sont mauvais.
VI
Puisqu’il faut être franc, je n’aime pas cette fin. Il y a trop. Toute la vie du soldat est inutile, nous oublions Jeanne-ton. L’intérêt est éparpillé maintenant entre deux person-nages. Note que je ne trouve pas du tout cette partie mau-vaise en elle[-même], mais, par rapport à la composition gé-nérale, elle tient trop de place. Je vais m’expliquer par les détails.
Adieu la France, adieu son doux espoir
nous avons déjà eu un mouvement semblable à son départ pour l’armée. Vouloir me réattendrir là-dessus, de nou-veau…
Peut-être il faut mourir sans se revoir
est impossible.
Napoléon ce désespoir des mères
Vapeurs du vin, du sang, de la débauche Pour le soldat vous êtes l’air vital
– 270 – tout cela est inutile, froid (outre que ça insulte un corps res-pectable, l’armée, et une grande gloire nationale ! Napo-léon !).
Jean s’enflammait au souffle des victoires
mais ça va sans dire, on le devine. Il fallait dire tout cela, en une phrase (il n’y a pas de raison, comme ça est maintenant, pour que la vie de Jean, à l’armée, ne soit tout aussi déve-loppée que celle de Jeanneton dans son village). – Et à la fin de la période me le montrer revenant à son village. Là tout est oublié, il y a si longtemps ! – L’idée même de demander des nouvelles de Jeanneton ne lui vient pas tout de suite ? Ce souvenir du pays natal lui arrivant au cœur avec un par-fum agreste, est trop poétique. Jean revient dans son pays, tout bonnement parce que c’est le pays et qu’il ne sait pas où aller. En faisant tout cela bêtement, naïvement, tu pré-pares l’effet de la fin. D’ailleurs nous avons déjà eu ces par-fums, ces effets de nature plus haut. Je les développerais plutôt dans la mort de Jeanneton, que je ferais plus ample, avec les sonnettes des chèvres… le bruit des eaux du Rhône, les bruyères roussies, un paysage immense et calme, et au milieu une pauvre vieille femme crevant tout doucement.
Je sais bien que quant à la vérité réelle, tu as peut-être raison. Mais quant à la vérité artistique, idéale, pour em-ployer le mot, sois sûre que cette poésie sur Jean, cette am-pleur dont tu l’entoures (comme abondance de détails plus haut, et ici comme sentiment) m’enlève par l’effet de sa ré-pétition le charme que j’ai déjà éprouvé plus haut, quand ces choses se trouvaient là pour la première fois.
– 271 –
Depuis quinze ans vit au fond du charnier
est d’une maladresse insigne. Alors la première chose que Jean doit faire, c’est de chercher sa tombe, et la trouvaille arrive, (comme le coup de poignard de la tragédie), tout[e] prévue d’avance.
Dans les jardins où souriait la serre
trop fort, une serre qui sourit.
Court la vapeur sur le chemin de fer
il s’en fiche bien, Jean, et moi aussi.
Il fallait mettre que, une fois revenu, n’étant plus bon à rien, il se mit fossoyeur. (Le métier n’était pas dur et il avait vu des cadavres. Cette besogne ne lui répugnait pas… ?)
Et puis je ferais beaucoup plus longue la scène de la trou-vaille. (Il faut qu’on voie, dans la terre grasse, des cheveux sur lesquels le soleil passe ? de la viande autour des ver-tèbres.) Que ce soit enfin shakespearien, hideux de vérité et de froid. – Tu peux mettre là les détails de pipe qu’il tient à la bouche, etc., et enfin sa bêche heurte quelque chose,
autour de trois vertèbres
Quelques fils noirs où pendait un cœur d’or.
– 272 – description du cœur d’or, bosselé, cassé, qu’on voie des taches dessus.
Un papier jaune empreint de moisissure
il le déplie, ça ne tient plus. L’écriture a comme des macules de sang : c’est la rouille. Il reconnut sa lettre à Jeanneton. Et surtout pas de pris d’un frisson. – Le fait seul… et laisse tom-ber sa pipe dans la fosse si tu veux.
***
Sois sûre, pauvre chère Louise, que j’embête, que tous ces mouvements « musique en tête », « beaux souvenirs des heures » et même celui de Mais ô mémoire, dont les deux derniers vers sont admirables,
Et l’homme accourt
Les bras . . . . . . . . .
que tout cela est inutile. – Il faut avoir le courage de se cou-per des bras à l’estomac, quand il vous y en pousse. C’est une monstruosité, quand même le bras serait beau.
Ne te désespère pas. Médite bien ces derniers avis sur ce paragraphe VI. – Ils me semblent à moi très sensés. – C’est trop long. Jean ne doit servir que de fin et dans cette fin on doit pouvoir n’y voir que les vertèbres et le cœur d’or, – seulement assez distancés de la mort de Jeanneton pour qu’on ne s’y attende pas. –
– 273 –
***
Si B[ouilhet] fût venu aujourd’hui nous eussions fait toutes ces observations ensemble. Mais elles n’auraient pas été si détaillées peut-être. Voilà six heures consécutives que j’y suis, sans bouger. Tout ce que je n’ai pas remarqué me pa-raît bon ou excellent. Ainsi ne t’effraie pas. Les corrections que tu as faites sont généralement bonnes. – Réfléchis une grande huitaine sur cette fin-là, avant de t’y mettre. – Et dans l’intervalle lis quelque chose pour te distraire de l’inspiration que tu as maintenant et qui va te gêner pour saisir les indications assez vagues que je te donne pour la conclusion. – Mais ça me semble pourtant clair.
Tu as là une belle œuvre et qu’il faut rendre irrépro-chable. Classique. Tu le peux. Patience seulement, ma fou-gueuse. – J’ai passé quatre jours entiers de l’autre semaine à faire une très belle page que je retire (maintenant que je me suis échigné à l’écrire), parce qu’elle n’est pas à sa place. – Il faut toujours songer à l’ensemble.
Je viens de lire La Chartreuse de Parme. – Lis-la. Nous en causerons après.
Demain, devant dîner chez mon frère, je porterai à B[ouilhet] ta Paysanne, et je parie d’avance qu’il sera de mon avis pour la fin. Je lui dirai de t’écrire cette semaine.
Je vais relire mon interminable lettre.
***
– 274 –
Adieu. Il est maintenant 1 h 1/2 du matin ; j’ai laissé éteindre mon feu. – Et vais me coucher. Je t’embrasse sur ton front de Muse. – Mille baisers, tendre amour.
À toi, ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir. [5 décembre 1852.]
Nous nous sommes occupés aujourd’hui de ta Paysanne. Tu recevras mardi une lettre de B[ouilhet] dans laquelle tu trouveras quelques indications pour la fin.
Demain je t’écrirai nos observations en marge, et les corrections tiennes que nous avons adoptées.
Rien de nouveau. Je lis l’Oncle Tom. À propos d’Amérique que deviennent les Anglais ?
À bientôt donc une lettre plus longue, chère Louise. Je t’embrasse. À toi.
Ton G.
– 275 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] jeudi, 1 h[eure] d’après-midi.
[9 décembre 1852.]
Je vais envoyer au chemin de fer tout à l’heure (en même temps que cette lettre à la poste) un paquet contenant tes deux mss de La Paysanne, le Richard III que je n’ai pas eu le temps de lire et un vol[ume] de gravures antiques (afin de donner un peu de poids au paquet), et qui te sera peut-être utile. Sois sans crainte ; le plan que B[ouilhet] t’a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de même que les corrections que tu trouveras en marge de ton ms. sont nos corrections. Quand je dis corrections, c’est plutôt obser-vations, car nous n’avons rien corrigé. Mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir. – Et je n’ai rien omis d’important, j’en suis sûr. Quant à ce qui t’arrête pour la fin, pourquoi donc t’embarrasses-tu ? Tu n’as pas besoin de préciser l’époque. Peins vaguement la vie de Jean à l’armée et le temps qu’il y reste. L’idée des In-valides est mauvaise. D’ailleurs, si les pontons, à cause de la date, te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et re-venant à pied à travers l’Europe au bout de longues années (mais ne t’avise pas alors de me peindre son voyage, et sur-tout pas d’effet de neige ! cela gâterait ta comparaison des vaisseaux dans les mers de glace, qui est plus haut). Ne te dépêche pas pour les corrections, et attends que les bonnes te viennent. Si je ne t’ai pas écrit ces jours-ci, c’est que moi-même j’attendais chaque matin une lettre de toi, me disant cet événement dont le retard me cause des inquiétudes atroces. Tu ne sais pas l’état où tu me mets ! Je ne com-prends pas que je puisse travailler au milieu de ce souci. Je n’y dépense pas. Soigne-toi bien. Tiens-moi au courant.
– 276 –
J’aurai dimanche prochain 31 ans. Quel anniversaire de ma-lédiction cela peut être. Oh ! pauvre chère Louise, ta force de la nature est bien troublée. – J’ai lu Le Livre posthume : est-ce pitoyable, hein ? Je ne sais ce que tu en dis à B[ouilhet], mais il me semble que notre ami se coule. Il y a loin de là à Tagahor. On y sent un épuisement radical. Il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m’a particulièrement fait rire, c’est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui, et se complaît jusqu’à son portrait physique. Ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. S’il me demande jamais ce que j’en pense, je te promets bien que je lui dirai ma façon de penser entière, et qui ne sera pas douce. Comme il ne m’a pas épargné du tout les avis quand je ne le priais nullement de m’en donner, ce ne sera que ren-du. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : « La solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l’Égoïsme et la Vanité. » Je t’assure que ça m’a bien fait rire. Égoïsme, soit ; mais Vanité, non. L’Orgueil est une bête féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts. La Vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavarde en pleine lumière. Je ne sais si je m’abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout Le Livre posthume il y a une vague réminis-cence de Novembre, et un brouillard de moi, qui pèse sur le tout ; ne serait-ce que le désir de Chine à la fin : « Dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre, dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on appelle la Chine », etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j’aurai laissé mon empreinte. Le tort qu’il a eu c’est de la recevoir. Je crois qu’il a agi très naturellement en tâchant de se dégager de moi. Il suit maintenant sa voie.
– 277 –
Mais en littérature il se souviendra de moi longtemps. J’ai été funeste aussi à ce malheureux Hamard. Je suis commu-niquant et débordant (je l’étais est plus vrai) et, quoique doué d’une grande faculté d’imitation, toutes les rides qui me viennent en grimaçant ne m’altèrent pas la figure. B[ouilhet] est le seul homme au monde qui nous ait rendu justice là-dessus, à Alfred et à moi. Il a reconnu nos deux na-tures distinctes et vu l’abîme qui les séparait. (S’il avait con-tinué de vivre, il eût été s’agrandissant toujours, lui par sa netteté d’esprit et moi par mes extravagances. Il n’y avait [pas] de danger que nous ne nous réunissions de trop près.) Quant à lui, B[ouilhet], il faut que tous deux nous valions quelque chose, puisque, depuis 7 ans que nous nous com-muniquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé res-pectivement notre physionomie individuelle. –
Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle char-mante place pour un poète, et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gail-lards-là ! C’est plus bourgeois que les marchands de chan-delle. – Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de l’importance, on dîne chez le ministre, etc. ! Et puis, il faut dire le vrai. Il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté. Les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens d’imagination. Le bourgeois se rassure à la vue d’un gendarme, et l’homme d’esprit se délecte à celle d’un critique. Les chevaux hongres
– 278 – sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d’embêtement pour nous n’est-il pas armé, le double entra-veur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. – La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide. L’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de So-crate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs n’a peut-être pas d’autre signification : ils ont crucifié l’homme-Parole, voulu tuer Dieu. Les républi-cains, là-dessus, m’ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous L[ouis]-P[hilippe], de quelles déclamations ver-tueuses n’a-t-on pas [été] étourdi ! Qu’est-ce qui a jeté les plus lourds sarcasmes à toute l’école romantique, qui ne ré-clamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre-échange ! Ce qu’il y a de comique ensuite, ce sont les grands mots : « Mais que deviendrait la société ? » et les comparaisons : « Laissez-vous jouer les enfants avec des armes à feu ? » Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries, et que, si on les retire, tout va crouler. Ils la jugent (et cela d’après de vieilles idées) comme un produit factice de l’homme, comme une œuvre exécutée d’après un plan. De là les ré-criminations, malédictions et précautions. La volonté indivi-duelle de qui que ce soit n’a pas plus d’influence sur l’existence ou la destruction de la civilisation, qu’elle n’en a sur la pousse des arbres ou la composition de l’atmosphère. Vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là, mais la forêt humaine, une fois que vous se-rez passé, continuera de s’agiter sans vous. – Elle roulera votre souvenir avec toutes ses autres feuilles mortes. Votre coin de culture disparaîtra sous l’herbe, votre peuple sous
– 279 – d’autres invasions, votre religion sous d’autres philosophies. Et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps, sans que les fleurs cessent de pousser, et la sève de monter. –
C’est pourquoi l’Oncle Tom me paraît un livre étroit. Il est fait à un point de vue moral et religieux. Il fallait le faire à un point de vue humain. Je n’ai pas besoin pour m’attendrir sur un esclave que l’on torture, que cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l’Évangile, et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient du sublime, de l’exception, et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a de grandes dans ce livre, eussent été mieux employées si le but eût été moins restreint. Quand il n’y aura plus d’esclaves en Amé-rique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les an-ciennes histoires où l’on représentait invariablement les Ma-hométans comme des monstres. – Pas de haine ! pas de haine ! Et c’est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel. La vérité seule, l’éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. – Le parti pris de donner aux noirs le bon côté moral arrive à l’absurde dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier, tandis qu’il devrait piétiner dessus, etc., et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc. La mort de la jeune Saint-Clair est celle d’une sainte. Pourquoi cela ? Je pleurerais plus si c’était un enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l’apparente demi-teinte que l’auteur y a mise. Au moment de la mort de sa fille, elle ne doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait [faire] rire le parterre, comme dit Rousseau. – Il y a du reste de jolies choses dans ce livre : le caractère de Haley, la scène entre le sénateur et sa femme, Miss Ophelia, l’intérieur de la maison Legree, une ti-
– 280 – rade de miss Cassy, tout cela est bien fait. – Puisque Tom est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature). Les répétitions de mères avec leurs enfants sont archirépétées, c’est comme le journal du sieur Saint-Clair qui revient à toute minute. – Les réflexions de l’auteur m’ont irrité tout le temps. Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage ? Montrez-le, voilà tout. – C’est là ce qui m’a toujours semblé fort dans Le Dernier Jour d’un condamné, pas une réflexion sur la peine de mort (il est vrai que la préface échigne le livre, si le livre pouvait être échigné). – Regarde dans Le Marchand de Ve-nise, si l’on déclame contre l’usure. Mais la forme drama-tique a cela de bon, elle annule l’auteur. – Balzac n’a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocrate. – L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. L’art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues : que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infi-nie. L’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ! doit-on dire ! et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi. – L’art grec était dans ce principe-là et, pour y arriver plus vite, il choisissait ses personnages dans des conditions sociales ex-ceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux. – On [ne] vous inté-ressait pas avec vous-mêmes. – Le Divin était le but. –
Adieu, il est tard. C’est dommage, je suis bien en train de causer. Je t’embrasse mille et mille fois et fais que ça ar-rive, mon Dieu !
À toi, ton G.
– 281 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi, 1 h[eure].
[11 décembre 1852.]
Je commence par te dévorer de baisers dans la joie qui me transporte. Ta lettre de ce matin m’a enlevé de dessus le cœur un terrible poids. Il était temps. Hier je n’ai pu travail-ler de toute la journée. – À chaque mouvement que je faisais (ceci est textuel), la cervelle me sautait dans le crâne et j’ai été obligé de me coucher à 11 h[eures] ; j’avais la fièvre et un accablement général. Voici trois semaines que je souffrais horriblement d’appréhensions : je ne dépensais pas à toi d’une minute, mais d’une façon peu agréable. Oh ! oui, cette idée me torturait. J’en ai eu des chandelles devant les yeux deux ou trois fois, jeudi entre autres. Il faudrait tout un livre pour développer d’une manière compréhensible mon senti-ment à cet égard. L’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur. Je me maudirais si j’étais père. – Un fils de moi, oh non, non, non ! que toute ma chair périsse, et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence. – Toutes mes propretés d’âme se révoltaient à cette hypothèse et puis, et puis. Enfin Dieu soit loué, il n’y a rien à craindre. Bénis soient donc les habits rouges.
J’avais aussi une idée superstitieuse. C’est demain que j’ai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe un homme. C’est l’âge où l’on se dessine pour l’avenir, où l’on se range ; on se marie, on prend un métier. À 30 ans il y a peu de gens qui ne deviennent bour-geois, or cette paternité me faisait rentrer dans les condi-tions ordinaires de la vie. – Ma virginité par rapport au monde se trouvait anéantie. Et cela m’enfonçait dans le
– 282 – gouffre des misères communes. Eh bien, aujourd’hui, la sé-rénité déborde de moi. – Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tache, ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusqu’à l’heure présente ce n’est qu’une grande ligne droite. Et comme je n’ai rien sacrifié aux pas-sions, que je n’ai jamais dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas ; je suis encore tout plein de fraî-cheurs comme un printemps, j’ai en moi un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore, et si les che-veux me tombent du front, je crois que mes plumes n’ont encore rien perdu de leur crinière. – Encore un an, ma pauvre chère Louise, ma bonne femme aimée, et nous pas-serons de longs jours ensemble.
Pourquoi désirais-tu ce lien ? Oh non, tu n’as [pas] be-soin pour plaire de rentrer dans les conditions de la femme. Et je t’aime au contraire parce que tu es très peu une femme, que tu n’en as ni les hypocrisies mondaines, ni la faiblesse d’esprit. – Ne sens-tu pas qu’il y a entre nous deux une at-tache supérieure à celle de la chair, et indépendante même de la tendresse amoureuse ? – Ne me gâte rien à ce qui est. – On est toujours puni de sortir de sa route. Restons donc dans notre sentier à part, à nous, pour nous. – Moins les sen-timents tournent au monde, et moins ils ont quelque chose de sa fragilité ! Le temps ne fera rien sur mon amour parce que ce n’est pas un amour comme un amour doit être. Et je vais même te dire un mot qui va te sembler étrange, il ne me semble pas que tu sois ma maîtresse. Jamais cette appella-tion banale ne me vient dans la tête quand je pense à toi. – Tu te trouves en moi à une place spéciale et qui n’a été oc-cupée par personne. Toi absente, elle resterait vide. – Et pourtant ma chair aime la tienne, et quand je me regarde nu,
– 283 – il me semble même que chaque pore de ma peau baille après la tienne. – Et avec quelles délices je t’embrasse !
Je ne suis pas en train de causer littérature ; je ne fais que me remettre de ma longue inquiétude et mon cœur se dilate. Je respire. – Il fait beau. Le soleil brille sur la rivière. – Un brick passe maintenant toutes voiles déployées. Ma fe-nêtre est ouverte et mon feu brûle. Adieu, je t’aime plus que jamais. – Et je t’embrasse à t’étouffer pour mon anniversaire.
Adieu, chère amour, mille tendresses. Encore à toi.
Ton G[USTA]VE.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de jeudi, 1 heure.
[16 décembre 1852.]
Qu’as-tu donc, pauvre chérie, avec ta santé ?
Qu’est-ce que tous ces vomissements, maux de ventre, etc. Je suis sûr que tu as été tout près de faire quelque sot-tise. Je voudrais bien te savoir remise, complètement. Mais n’importe, je ne te cache pas que l’arrivée des Anglais m’a été une grande joie. Fasse le dieu des coïts que jamais je ne repasse par de pareilles angoisses. Je ne sais pas comment je n’en suis pas tombé malade, comme on dit. Je me mangeais le sang, en souhaitant le tien. Mais la joie que j’ai eue ensuite m’a été, je crois, profitable.
– 284 –
Depuis samedi j’ai travaillé de grand cœur et d’une fa-çon débordante, lyrique. C’est peut-être une atroce rata-touille. Tant pis, ça m’amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m’est arrivé maintes fois. Je suis en train d’écrire une visite à une nourrice. On va par un petit sentier et on revient par un autre. Je marche, comme tu le vois, sur les brisées du Livre posthume ; mais je crois que le parallèle ne m’écrasera pas. Cela sent un peu mieux la cam-pagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d’une façon élégiaque et proprette, sans baugée de vaches et sans orties. Ils l’aiment, comme les prisonniers, d’un amour niais et enfantin. Cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries. Je me rap-pelle, à ce propos, une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l’aie vue) nous faire visite à Déville, hu-mait, s’extasiait, admirait. « Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche ; j’adore cette odeur-là. » Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l’avons tou-jours vue, comme nous en connaissons d’une façon plus ras-sise toutes les saveurs et toutes les mélancolies !
C’est bien bon, ce que tu me dis de l’histoire R[oger] de Beauvoir, l’écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !
T’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comé-die. J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les hu-mains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout
– 285 – m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fu-sées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légi-time et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaille-rie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouve-raient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.
Ainsi on trouverait :
ARTISTES : sont tous désintéressés.
LANGOUSTE : femelle du homard.
FRANCE : veut un bras de fer pour être régie. BOSSUET : est l’aigle de Meaux. FÉNELON : est le cygne de Cambrai.
NÉGRESSES : sont plus chaudes que les blanches. ÉRECTION : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.
– 286 –
Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prê-ter à des développements splendides, comme ceux de HOMME, FEMME, AMI, POLITIQUE, MŒURS, MAGISTRAT. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître.
J’ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault ; c’est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : « La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s’étendre. » Est-ce énorme d’effet, hein ? Et celle-ci : « Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à por-teurs, d’autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles. » Et dire que, tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.