Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 12/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

À vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements en-core une fois.

Ex imo.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi soir, 1 heure.

[15 juillet 1853.]

Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère Muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne saurais croire combien cela m’a attendri, non à cause du fait en lui-même (j’étais sûr que, considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la re-garder du même œil que moi), mais à cause de la simultanéi-té d’impression. Nous pensons à l’unisson. Remarques-tu ce-la ? Si nos corps sont loin, nos âmes se touchent. La mienne est souvent avec la tienne, va. Il n’y a que dans les vieilles affections que cette pénétration arrive. On entre ainsi l’un dans l’autre, à force de se presser l’un contre l’autre. As-tu observé que le physique même s’en ressent ? Les vieux époux finissent par se ressembler. Tous les gens de la même

– 524 – profession n’ont-ils pas le même air ? On nous prend sou-vent, Bouilhet et moi, pour frères. Je suis sûr qu’il y a dix ans cela eût été impossible. L’esprit est comme une argile inté-rieure. Il repousse du dedans la forme et la façonne selon lui. Si tu t’es levée quelquefois pendant que tu écrivais, dans les bons moments de verve, quand l’idée t’emplissait, et que tu te sois alors regardée dans la glace, n’as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté ? Il y avait comme une auréole au-tour de ta tête, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C’était l’âme qui sortait. L’électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée. Elle demeure comme elle, jusqu’à pré-sent, une force assez fantastique. Ces étincelles qui se déga-gent de la chevelure, lors des grands froids, dans la nuit, ont peut-être un rapport plus étroit que celui d’un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigu-rations. Où en étais-je donc ? À l’influence d’une habitude intellectuelle. Rapportons cela au métier ! Quel artiste donc on serait si l’on n’avait jamais lu que du beau, vu que du beau, aimé que le beau ; si quelque ange gardien de la pureté de notre plume avait écarté de nous, dès l’abord, toutes les mauvaises connaissances, qu’on n’eût jamais fréquenté d’imbéciles ni lu de journaux ! Les Grecs avaient tout cela. Ils étaient, comme plastique, dans des conditions que rien ne redonnera. Mais vouloir se chausser de leurs bottes est dé-mence. Ce ne sont pas des chlamydes qu’il faut au Nord, mais des pelisses de fourrures. La forme antique est insuffi-sante à nos besoins et notre voix n’est pas faite pour chanter ces airs simples. Soyons aussi artistes qu’eux, si nous le pouvons, mais autrement qu’eux. La conscience du genre humain s’est élargie depuis Homère. Le ventre de Sancho Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de vieux chics, il faut s’évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Delisle est peu dans ces

– 525 – idées. Il n’a pas l’instinct de la vie moderne, le cœur lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le cœur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C’est une muse qui n’a pas assez pris l’air. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! ban-der, tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, défini-tion de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! On peut ju-ger de la bonté d’un livre à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on est en-suite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont ex-cessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. Il s’agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n’est pas un lavement qu’on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Sha-kespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J’en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C’est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand ca-ractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je dé-teste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit. Quelle différence d’avec le mauvais goût qui, lui, est une bonne qualité dévoyée. Car pour avoir ce qui s’appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle.

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Mais l’esprit, au contraire, est incompatible avec la vraie poésie. Qui a eu plus d’esprit que Voltaire et qui a été moins poète ? Or, dans ce charmant pays de France, le public n’admet la poésie que déguisée. Si on la lui donne toute crue, il rechigne. Il faut donc le traiter comme les chevaux d’Abbas-Pacha auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. Ça c’est de l’Art ! Savoir faire l’enveloppe ! N’ayez peur pourtant, offrez de cette farine-là aux lions, aux fortes gueules, ils sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l’odeur.

Je lui ai écrit une lettre monumentale, au Grand Croco-dile. Je ne cache pas qu’elle m’a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais mainte-nant par cœur. Si je me la rappelle, je te la dirai. Le paquet part demain. J’ai été fort en train cette semaine. J’ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d’esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles. Elle sera énorme ; ça aura bien trente pages. Il faut que, dans le récit de cette fête rustico-municipale et parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre pa-raissent, parlent et agissent), je poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d’un monsieur chauffant une dame. J’ai de plus, au milieu, le discours solennel d’un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé) un article de journal fait par mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poétique et progressif. Tu vois que ce n’est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets ; mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c’est le diable ! Et cependant ce sont de ces choses qui doi-vent être abondantes et pleines. Une fois ce pas-là franchi, j’arriverai vite à ma baisade dans les bois par un temps d’automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les

– 527 – feuilles), et alors je crois que j’y verrai clair, et que j’aurai passé du moins Charybde, si Scylla me reste. Quand je serai revenu de Paris, j’irai à Trouville. Ma mère veut y aller et je la suis. Au fond je n’en suis pas fâché : voir un peu d’eau sa-lée me fera [du] bien. Voilà deux ans que je n’ai pris l’air et vu la campagne (si ce n’est avec toi, lors de notre prome-nade à Vétheuil). Je m’étendrai avec plaisir sur le sable, comme jadis. Depuis sept ans je n’ai été dans ce pays. J’en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rê-veries, et quels verres de rhum ! Je n’emporterai pas la Bo-vary, mais j’y penserai ; je ruminerai ces deux longs pas-sages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps. Je monterai à cheval sur la plage ; j’en ai si souvent envie ! J’ai comme cela un tas de petits goûts dont je me prive ; mais il faut se priver de tout quand on veut faire quelque chose. Ah ! quels vices j’aurais si je n’écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, puis à la fin un petit billet, et ensuite !!!

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de vendredi, 1 h[eure].

[22 juillet 1853.]

Oui, j’arriverai lundi prochain chez toi, vers 6 h[eures].

Comme il faut que j’aille deux jours à Nogent, je préfère partir dès le lendemain mardi et revenir le mercredi soir. Je

 

– 528 – resterai avec toi jusqu’au mardi de l’autre semaine : ma mère sera partie seule à Trouville. Je l’irai rejoindre.

Bouilhet ne viendra pas. Je l’ai vu hier. Il était un peu malade. Ses bacheliers à la fin de l’année l’occupent plus que jamais. – Comme il a voulu se supprimer le tabac, il est dans une grande démoralisation et agacé nerveusement au su-prême degré. – Hier il se purgeait, et avait un œil tout enflé. – Toutes les fois qu’il lui a fallu se mettre en train à un Fos-sile, il a été indisposé.

***

J’ai eu aujourd’hui un grand succès. Tu sais que nous avons eu hier le bonheur d’avoir M. Saint-Arnaud. – Eh bien, j’ai trouvé ce matin, dans le J[ournal] de R[ouen], une phrase du maire lui faisant un discours, laquelle phrase j’avais, la veille, écrite textuellement dans ma B[ovary] (dans un dis-cours de préfet, à des Comices agricoles). Non seulement c’était la même idée, les mêmes mots, mais les mêmes asso-nances de style. Je ne cache pas que ce sont de ces choses qui me font plaisir. – Quand la littérature arrive à la préci-sion de résultat d’une science exacte, c’est roide. – Je t’apporterai, du reste, ce discours gouvernemental et tu ver-ras si je m’entends à faire de l’administratif et du Crocodile.

***

J’ai mis de côté Delisle, Les Fantômes, la pièce sur Vé-theuil, etc.

 

– 529 –

Ne compte pas sur les photographies. La collection n’est pas complète. Il me manque encore 7 ou 8 livraisons qui ne sont pas parues (je m’étais trompé, parce qu’ils publient sans suivre l’ordre des numéros). Lorsque j’aurai tout, je t’apporterai tout ; ça vaudra mieux.

Adieu donc, pauvre tendrement chérie. – À bientôt, dans quelques heures ton t’embrassera.

 

À LOUISE COLET

Trouville, mardi soir, 9 h[eures].

[9 août 1853.]

Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures 1/2, très fatigué des diligences et carrioles qui m’y ont amené. – Pour pren-dre le paquebot, il eût fallu partir de Rouen dans la nuit, à 3 h[eures].

Quel volume je pourrais écrire ce soir (si l’expression était aussi rapide que la pensée). Depuis 36 heures je na-vigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie. – Et j’en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arri-vé hier, le soleil se couchait sur la mer. Il était comme un grand disque de confiture de groseille. – Voilà six ans qu’à la même époque de l’année j’y suis arrivé à 2 h[eures] du matin à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne. Que de choses depuis ! Mais l’entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843. C’était à la fin de ma pre-mière année de droit. J’arrivais de Paris, seul. J’avais quitté la diligence à Pont-l’Évêque, à trois lieues d’ici, et j’arrivai, à

– 530 – pied, par un beau clair de lune, vers trois heures du matin. Je me rappelle encore la veste de toile et le bâton blanc que je portais, et quelle dilatation j’ai eue en aspirant de loin l’odeur salée de la mer. – Il n’y a que cela que je retrouve, l’odeur. Tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays, plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d’Enghien. Tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames. Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville, et il y a des lignes de démarcation pour les deux sexes.

Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !

 

Il faut que la vie de l’homme soit bien longue, puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l’âme !

J’ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant 4 ans de suite, des rochers factices : le rire m’a empêché les pleurs. C’est devenu la propriété d’un agent de change de Paris, et tout le monde s’accorde à trouver cela très beau.

Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spec-tacle m’eût navré il y a quelque temps. Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul ? ou bien parce que ton impression est encore trop forte ? Je suis plein de toi. Mon linge sent ton odeur. Le sou-venir de ta personne, demi-nue, un flambeau à la main, et m’embrassant dans le corridor, m’a poursuivi hier toute la

– 531 – journée, à travers mes autres souvenirs, qui s’envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence.

Au chemin de fer j’ai trouvé B[ouilhet]. Nous avons dé-jeuné et dîné seuls, à Croisset. Nous nous sommes couchés de bonne heure, je tombais de sommeil. Nous nous sommes quittés hier à 11 h[eures] du matin. Qu’as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu’on sciait, et la poussière, et les arbres verts ? Comment s’est passée la journée de dimanche ?

Je voudrais t’écrire une bonne et longue lettre, mais j’ai fort envie de dormir, quoiqu’il ne soit pas 10 heures. J’ai ap-porté ici quelques livres que je lirai peu, mes scénarios de la Bovary auxquels je travaillerai médiocrement ? Je vais man-ger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. – J’ai parfois de grands besoins de sommeil, pendant plusieurs jours. – Et j’aime mieux une jachère complète qu’un demi-labour.

Adieu, pauvre chère Muse, je pense beaucoup à toi, et je t’embrasse. Mille baisers et tendresses.

Ton G.

Un de ces jours j’espère être plus prolixe.

***

Ci-joint 100 francs.

 

– 532 –

À LOUISE COLET

[Trouville,] dimanche 14, 4 heures.

[14 août 1853.]

La pluie tombe, les voiles des barques sous mes fenêtres sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m’ennuie ! Il me semble qu’il y a dix ans que je t’ai quittée. Mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables, et la surface ainsi que le fond est long-temps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui dé-boulent, par une pente douce, vers un grand gouffre d’amertume que je porte en moi. La vase est remuée ; toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l’eau et forment une étrange musique ; j’écoute. Ah ! comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !

Je retrouve ici les bonnes gens que j’ai connues il y a dix ans. Ils portent les mêmes habits, les mêmes mines ; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis. Cela me stupéfiait, l’immobilité de tous ces êtres ! D’autre part, on a bâti des maisons, élargi le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres. Nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère). Comme les paysans m’embêtent, et que je suis peu fait pour être propriétaire ! Au bout de trois minutes la société de ces sauvages m’assomme. Je sens un ennui idiot m’envahir comme une marée. La chape de plomb que le Dante promet aux hypo-crites n’est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse

– 533 – alors sur le crâne. Mon frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous ! Ils ramassent maintenant des coquilles, entourés de caoutchoucs, et s’amusent beaucoup. Moi aussi je m’amuse beaucoup, à l’heure des repas, car je mange énormément de matelote. Je dors une douzaine d’heures assez régulièrement toutes les nuits et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d’histoire que je commen-cerai à ma nièce, une fois rentré à Croisset. Quant à la Bova-ry, impossible même d’y songer. Il faut que je sois chez moi pour écrire. Ma liberté d’esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en train pour La Servante. Qu’il me tarde de voir cela !

J’ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames. Quel tableau ! Quel hideux tableau ! Jadis, on se bai-gnait ici sans distinction de sexes. Mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un ins-pecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le gro-tesque !). Donc hier, de la place où j’étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j’ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu com-plètement imbécile pour perdre jusqu’à ce point toute notion d’élégance. Rien n’est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile ci-rée ! Quelle mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs. Et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant. Plus loin, des grand-mamans trico-tant et des môsieurs à lunettes d’or, lisant le journal et, de temps à autre, entre deux lignes, savourant l’immensité avec

– 534 – un air d’approbation. Cela m’a donné envie tout le soir de m’enfuir de l’Europe et d’aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.

Avant-hier, dans la forêt de Touques, à un charmant en-droit près d’une fontaine, j’ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés. On avait été là en partie ! J’ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans ! C’était alors purement imaginé, et l’autre jour ç’a été éprouvé. Tout ce qu’on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L’induction vaut la déduc-tion, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l’âme. Ma pauvre Bovary, sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.

J’ai vu une chose qui m’a ému, l’autre jour, et où je n’étais pour rien. Nous avions été à une lieue d’ici, aux ruines du château de Lassay (ce château a été bâti en six semaines pour Mme Dubarry qui avait eu l’idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays). Il n’en reste plus qu’un escalier, un grand escalier Louis XV, quelques fenêtres sans vitres, un mur, et du vent, du vent ! C’est sur un plateau en vue de la mer. À côté est une masure de paysan. Nous y sommes entrés pour faire boire du lait à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses qui montaient jusqu’au toit, des haricots, un chaudron plein d’eau sale. Dans les environs un cochon grognait (comme dans ta Jean-neton) et plus loin, au-delà de la clôture, des poulains en li-berté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottantes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs inté-

– 535 – rieurs de la chaumière, une image de l’Empereur et une autre de Badinguet ! J’allais sans doute faire quelque plai-santerie quand, dans un coin près de la cheminée, et à demi paralytique, se tenait assis un vieillard maigre, avec une barbe de quinze jours. Au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur, il y avait deux épaulettes d’or ! Le pauvre vieux était si infirme qu’il avait du mal à prendre sa prise. Personne ne faisait attention à lui. Il était là ruminant, geignant, man-geant à même une jatte pleine de fèves. Le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des yeux. Le chat lapait du lait dans une terrine à terre. Et puis c’était tout. Au loin, le bruit vague de la mer. J’ai songé que, dans ce demi-sommeil perpétuel de la vieillesse (qui précède l’autre et qui est comme la transition de la vie au néant), le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie ou les sables de l’Égypte. Quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés ? et quel habit ! quelle veste rapié-cée et propre ! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court vêtue, avec des mollets comme les balustres de la place Louis XV, et coiffée d’un bonnet de coton. Elle allait, venait, avec ses bas bleus et son gros jupon, et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la main, saluant une cohorte d’invalides dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j’étais venu au château de Lassay, c’était avec Alfred. Je me ressouvenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions…

Comme ça se fout de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l’herbe, les flots ! La cloche du pa-quebot du Havre sonne avec tant d’acharnement que je m’interromps. Quel boucan l’industrie cause dans le monde !

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Comme la machine est une chose tapageuse ! À propos de l’industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de profes-sions bêtes qu’elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statis-tique à faire ! Qu’attendre d’une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la con-fection d’une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d’hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l’humanité tourne au bête. Le-conte a raison ; il nous a formulé cela d’une façon que je n’oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d’autres hommes que les actifs des temps modernes.

L’humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l’Art, comme les mystiques s’aiment en Dieu, et que tout pâlisse devant cet amour ! Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil ! Aux époques où tout lien commun est brisé, et où la Société n’est qu’un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l’esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l’écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. Moi, de jour en jour, je sens s’opérer dans mon cœur un écarte-ment de mes semblables qui va s’élargissant et j’en suis con-tent, car ma faculté d’appréhension à l’endroit de ce qui m’est sympathique va grandissant, et à cause de cet écarte-ment même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif. Au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire, je l’aimais d’une affection toute fraternelle. Amants du Beau, nous

– 537 – sommes tous des bannis. Et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d’exil ! Voilà une phrase qui sent un peu le Lamartine, chère Madame. Mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de que !). Dites-lui donc, à l’ami Leconte, que je l’aime beau-coup, que j’ai déjà pensé à lui mille fois. J’attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d’hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de décou-ragement. Si la mienne lui a causé le même bien-être, je suis content. Je lui écrirais volontiers, mais je n’ai rien du tout à lui dire. Une fois revenu à Croisset, je vais creuser la Bovary tête baissée. Donnez-lui donc de ma part la meilleure poi-gnée de main possible.

Je n’ai pas encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n’en ai pas reçu de nouvelles. J’ai peur, pauvre chère Louise, de te blesser (mais notre système est beau, de ne nous rien cacher), eh bien ! ne m’envoie pas ton portrait photographié. Je déteste les photographies à proportion que j’aime les originaux. Jamais je ne trouve cela vrai. C’est la photographie d’après ta gravure ? J’ai la gra-vure qui est dans ma chambre à coucher. C’est une chose bien faite, bien dessinée, bien gravée, et qui me suffit. Ce procédé mécanique, appliqué à toi surtout, m’irriterait plus qu’il ne me ferait plaisir. Comprends-tu ? Je porte cette déli-catesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l’on fît mon portrait en photographie. Max l’avait fait, mais j’étais en costume nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jar-din.

Les lectures, que je fais le soir, des détails de mœurs sur les divers peuples de la terre (dans un des livres que j’ai achetés à Paris) m’occasionnent de singulières envies. J’ai

– 538 – envie de voir les Lapons, l’Inde, l’Australie. Ah c’est beau, la terre ! Et mourir sans en avoir vu la moitié ! sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin ! Je remettrai tout dans mon Conte oriental. Là je placerai mes amours, comme, dans la préface du Diction-naire, mes haines.

Sais-tu que je n’ai jamais fait un si long séjour à Paris et que jamais je ne m’y suis tant plu ? Il y a aujourd’hui quinze jours à cette heure, je revenais de Chaville et j’arrivais chez toi. Comme c’est loin déjà ! Il y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapi-dité d’un torrent qui passe. La difficulté que j’ai à me recueil-lir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table, je suis stupide. L’encre est mon élément naturel. Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre ! et dangereux ! Comme on s’y noie ! comme il attire !

Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien ! Tu me parais en dispositions crânes. Mille compli-ments à La Servante, mille baisers à la maîtresse. À toi tout. Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Trouville,] mardi, midi.

[16 août 1853.]

Je t’écrirai ce soir, bonne chère Muse, et verrai ta cor-rection. N’ayant aucun dict[ionnaire] sous la main, je ne sais

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à quelle époque est mort Giotto ? J’essaierai de t’arranger cela ce soir.

Je n’ai pas reçu de paquet, comme il me semble que tu me l’annonces dans ta lettre de ce matin.

Voilà deux jours que je suis fort occupé et drôlement. Je n’ai pas dormi cette nuit. Je suis sur pied depuis 4 h[eures] du matin, je te conterai cela.

Adieu, mille baisers et tendresses.

À toi. Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Trouville,] mardi soir, 9 h[eures].

[16 août 1853.]

Je t’assure que ta correction est fort difficile. Voilà une demi-heure que j’y rêve, sans pouvoir trouver de solution immédiate. Ton récit, qui se passe en 1420, est une date pré-cise, ton Lippi est un personnage historique. Je ne sais ni l’époque de la mort et de la naissance du Giotto, ni l’année où Le Triomphe de la mort d’Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d’Orcagna. Comment veux-tu que je t’arrange tout cela ? seul, ici, sans un dictionnaire biographique, même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie ? Il fut un temps où je savais tout cela par cœur. Mais depuis dix ans que je n’ai fait d’histoire, comment

– 540 – veux-tu que je m’y prenne ! Il m’est donc impossible d’arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie.

Envoie-moi des notes précises. Les renseignements ne te manquent pas à Paris. Delisle peut t’en donner, ou toi-même dans la Biographie universelle ou dans Vasari (?), ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants. Envoie-les-moi et, poste pour poste, c’est-à-dire en un jour, j’arrangerai la chose.

Je crois que Giotto vivait à la fin du XIVe siècle ? que le Campo Santo est à peu près du même temps. Mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j’ai du reste mal vu, ni s’il y a même travaillé. J’y ai passé deux heures. – Il fau-drait deux semaines, et je n’ai considéré que la grande fresque d’Orcagna. Je ne veux pas corriger tes bévues par d’autres bévues plus considérables et c’est ce que je ferais infailliblement, flottant dans l’incertitude où je suis.

D’autre part : l’admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. M[ichel]-A[nge] était, de son temps, re-connu pour un grand homme. Il frayait [avec] les puissants. Sa réputation avait pu parvenir jusqu’à Buonavita, et de là je comprends sa curiosité, et son admiration ensuite pour l’homme « qui avait eu le pouvoir de l’épouvanter ». Mais en substituant à M[ichel]-A[nge] Giotto ou Orcagna, tout change. Ici nous sommes au moyen âge. Les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement. L’artiste disparaissait dans l’art. Du bruit pouvait se faire autour de l’œuvre. – Mais autour du nom (et à ce point), je ne le crois pas.

 

– 541 –

Et puis, si je fais la description du Triomphe de la mort, ce sera une description artistique, et fausse conséquemment, dans la bouche de ton personnage. Si elle est naïve, si elle n’exprime que l’étonnement de la chose, je veux dire l’effet brutal produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre ? L’effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c’est de le faire aller en confesse, ou entrer dans un couvent, en sortant de là. – Nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.

Envoie-moi donc le nom et les dates d’un grand peintre contemporain de Lippi, et l’indication de ses œuvres, ou de son œuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux. Et je tâ-cherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort, je la crois une idée malencontreuse. Rien n’est moins esthétique en soi. – Et l’admiration pour l’artiste qui a fait ce-la, ne doit venir qu’à un esprit dégagé de toute tradition reli-gieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent, ou veulent pousser. Et c’est parce que ces formes sont incorrectes qu’elles font tant d’effet. Elles poussent à l’épouvante de la mort et non à un sentiment d’admiration, ce que M[ichel]-Ange procure à tout le monde à peu près. Là c’est de l’Art pur.

Réfléchis à tout cela. – Si tu trouves un autre joint, dis-le et renvoie les pages imprimées ci-incluses.

Je suis bien fâché, chère Louise, de ne pouvoir de suite te rendre ce petit service. Mais tu vois tous les empêche-ments. – Rêves-y un peu. – Envoie-moi des notes, et je t’obéirai.

 

– 542 –

***

Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme. Il a eu l’idée d’aller voir, à une demi-lieue d’ici, une fort belle habitation en vente. L’idée de l’acheter l’a pris, l’enthousiasme les a saisis. – Puis le désenthousiasme, puis le renthousiasme et les considérations et les objections. De peur de se laisser gagner, il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C’est moi qui y ai été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre. Que de verres de rhum j’ai bus depuis hier ! Et quelle étude que celle des bourgeois ! Ah ! voilà un fossile que je com-mence à bien connaître (le bourgeois) ! Quels demi-caractères, quelles demi-volontés, quelles demi-passions ! Comme tout est flottant, incertain, faible, dans ces cervelles ! Ô hommes pratiques, hommes d’action, hommes sensés, que je vous trouve malhabiles, endormis, bornés ! –

J’ai eu ce matin donc une conférence de près de 4 h[eures] avec un môsieu, restant debout, contemplant des blés, parlant baux, engrais, et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête ! Après quoi j’ai écrit à Achille, en quatre pages, un modèle de lettres d’affaires, et un petit mot pour toi. J’ai un peu dormi cet après-midi. – Mais je suis en-core fatigué à cause de l’ennui et du froid que j’ai eus. – Je grelottais dans les guérets, et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J’aurais bien voulu ce soir t’écrire cette cor-rection, cela m’aurait remis. Mais je n’y vois que du feu en vérité.

[…]

 

– 543 –

À LOUISE COLET

[Trouville,] mercredi matin, 10 h[eures].

[17 août 1853.]

On vient de me remettre : 1° ton paquet ; 2° ta lettre de lundi soir, et mardi. Mon lit était jonché de toi (ç’a été [un] bon réveil) et je me lève pour t’envoyer ce petit mot.

Merci du portrait. Je ne sais ce qu’en [sic] ferai à Crois-set ; mais ici il m’a fait plaisir. N’importe, la photographie est une vilaine chose ! – Je vais corriger tes contes. Tu auras tout cela avant le 25. Comptes-y. J’ai lu celui d’Imprudence, dans lequel il y a de bien bons vers ! Que de talent perdu ! Quel dommage que de pareils vers soient là ! Celui de Cécile me semble impossible à retoucher tant il y a d’anges, de ché-rubins. L’idée des écheveaux d’or est bien jolie. C’est cela surtout qu’il faut mettre en relief. M’autorises-tu à faire beaucoup de coupures, si je le juge nécessaire ?

Je lisais les Souvenirs de Jeunesse quand on m’a apporté ta lettre. Elle me fut remise par les mains du pharmacien lui-même.

J’attends avec anxiété la suite de l’histoire Girardin-Concours. De n’importe quelle façon qu’elle tourne, c’est bon et il faudra faire savoir à Limayrac que tu es l’auteur. – Courage ! Courage ! Sacré nom de Dieu ! L’avenir est aux forts, aux patients, aux purs. Dans quelque temps d’ici nous serons des géants, notre taille se rehaussera de tout l’abaissement des autres. Nous serons les seuls. Tout cède à la ligne droite, sois-en sûre, et nous la suivons. – Mais il ne

 

– 544 – faut regarder ni en avant, ni en arrière. Restons le nez collé sur notre ouvrage.

Si L’Acropole paraît dans La Presse, je crois que tu te dois à toi-même, pour achever l’œuvre, de refaire une Acropole et qui ait le prix. – Ce serait éclatant. Tu ferais suivre la publica-tion de cette seconde Acropole d’un petit morceau de remer-ciement à l’Académie, dont je me charge, et qui enterrerait les concours de poésie, définitivement ; je te reparlerai de cela, plus longuement.

Renvoie de suite à Villemain le ms., coûte que coûte. À côté d’une grande leçon virile, il ne faut pas de petite taqui-nerie féminine. – Mais si Girardin publie, tu pourras recevoir le bossu convenablement, et te mettre à ton rang.

***

Pas de lettre de Bouilhet. Je le suppose à Dieppe ou à Fécamp.

***

Le temps est affreux. Il pleut à verse. Je vais rester toute la journée avec tes contes. Ce sera m’occuper de toi, penser à toi.

Mille tendresses. Ton G. qui t’embrasse.

 

– 545 –

À LOUISE COLET

[Trouville,] samedi, 10 h[eures] du matin.

[20 août 1853.]

Il faut rendre de suite à Villemain le ms. corrigé, le primi-tif ne devant plus exister. Voilà trop longtemps même que tu le gardes. Villemain peut avoir quelques soupçons. Notre probité doit être comme la femme de César. – Rends donc le ms. corrigé. – Puis il faut que cet hiver, toi, Bouilhet et De-lisle fassiez une Acropole. Celle-là, on s’arrangera pour avoir le prix. Si tu l’as, il faudra publier en brochure les deux Acro-poles et avec une préface que je te ferai. – Elle serait de re-merciements envers l’Académie. Si non, tu publieras en bro-chure la 1re, le jour du prix. Dans ce cas-là, si un autre avait le prix, je parie ma tête d’avance que son poème ne vaudrait pas le tien et tu aurais donc encore le dessus en publiant. Et la seconde serait regardée comme non avenue. Suis mon avis ; il est bon. – En tout cas il faut rendre le ms. corrigé, afin que les vers bons restent à l’Académie, et que tu puisses toujours, par la suite, t’en prévaloir, comprends-tu ?

Tu m’écris à ce sujet de grandes vérités. N’importe, con-tinuons tête baissée. Fais ce que dois, advienne que pourra ! Qu’il me tarde de lire La Servante ! Quand penses-tu que je l’aie ?

J’ai corrigé tous tes contes. – Il n’y en a qu’un auquel je n’ai pas touché et qui ne me semble pas retouchable, c’est Richesse oblige . Franchement, il est détestable, de fond et de forme. – Et le pis c’est qu’il est très ennuyeux. – Mille choses y blessent la délicatesse. Je crois que le meilleur avis est de l’enterrer. –

– 546 –

Tu as publié dans Folles et saintes [?] deux choses très amusantes : 1° l’histoire de ton avocat Démosthène ; 2° La Provinciale à Paris. Tâche d’en tirer parti, plutôt que de don-ner une œuvre compromettante, et je juge cette nouvelle comme telle. Les autres, au moins, ne sont pas atroces d’intention. Mais cette vision angélique, amenant à des vi-sites dans la rue Saint-Denis !…

Il y a, du reste, une supériorité inouïe des vers sur la prose. – Garde le vers, polis-le, perfectionne-le. B[ouilhet] m’a envoyé le commencement de son Mastodonte. C’est bien beau.

Il est matin : je suis à peine éveillé. Je dors encore. Je voulais t’écrire une bonne lettre d’encouragement, mais franchement les mots me manquent. Mon cœur seul a les yeux ouverts, le cerveau pas encore.

Je t’enverrai demain ou après-demain le paquet. Adieu, toutes sortes de tendresses, pauvre chère Muse. Ne vas-tu pas bientôt à la campagne avec Henriette ?

Je t’embrasse ; encore à toi.

Ton G.

 

– 547 –

À LOUISE COLET

[Trouville,] dimanche, 11 h[eures].

[21 août 1853.]

J’expédierai demain un petit paquet contenant tes contes et deux écrans chinois que j’ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu’ils te fassent plaisir, bonne chère Muse. Quant aux contes, je n’ai pas touché à Richesse oblige, comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre. Cette œuvre me semble complètement à refaire ou plutôt à laisser.

Tu t’es étrangement méprise sur ce que je disais relati-vement à Leconte. – Pourquoi veux-tu que dans toutes ces matières je ne sois pas franc ? Je ne peux pourtant, (et avec toi surtout), au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires, déguiser ma pensée. J’exprime en ces choses ce qui me semble, à moi, la Règle. Pourquoi veux-tu toujours t’y faire rentrer ? Quand je parle des femmes, tu te mets au nombre. Tu as tort ; cela me gêne. J’avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l’élément gai dans sa vie. Je n’avais pas entendu qu’il lui fallait une grisette. Me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J.-P. de Béranger ? La chasteté absolue me semble, comme à toi, préférable (moralement) à la débauche. Mais la débauche pourtant (si elle n’était un mensonge) serait une chose belle. Et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver ? Qu’on s’en lasse vite, d’accord ! Et les conditionnels que tu me poses à ce sujet ne peuvent même s’appliquer, car ces pauvres créatures, dont tu parles toujours avec un mépris un peu bourgeois, exhalent pour moi un tel parfum d’ennui que j’aurais beau me forcer maintenant, les sens s’y refusent. Mais tout le monde n’a pas passé par toi (ne t’inquiète pas

– 548 – de l’avenir, va, tu resteras toujours la légitime), et je persiste à soutenir que si tu pouvais offrir à Leconte quelque chose de beau et de violent, charnellement parlant, cela lui ferait [du] bien. – Il faudrait qu’un vent chaud dissipât les brumes de son cœur. Ne vois-tu pas que ce pauvre poète est fatigué de passions, de rêves, de misères. Il a eu un grand excès de cœur. Un petit amour lui ferait pitié, les excessifs sont dan-gereux. Un peu de farce ne nuirait pas. Je lui souhaite une maîtresse simple de cœur et bornée de tête, très bonne fille, très lascive, très belle, qui l’aime peu et qu’il aime peu. – Il a besoin de prendre la vie par les moyens termes, afin que son idéal reste haut. Quand Goethe épousa sa servante, il venait de passer par Werther. Et c’était un maître homme et qui rai-sonnait tout.

Oui, je soutiens (et ceci, pour moi, doit être un dogme pratique dans la vie d’artiste) qu’il faut faire dans son exis-tence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n’ont rien de com-mun. S’ils [sic] se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice et cette idée de bonheur, du reste, est la cause presque exclu-sive de toutes les infortunes humaines : réservons la moelle de notre cœur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles. Faisons de tout notre nous-mêmes un résidu sublime pour nourrir les postérités. Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements du sentiment ? On s’étonne des mystiques. Mais le secret est là ; leur amour, à la manière des torrents, n’avait qu’un seul lit, étroit, profond, en pente, et c’est pour cela qu’il empor-tait tout.

 

– 549 –

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n’atteindrez ni à l’un, ni à l’autre. Car le second n’arrive que par le Sacrifice. L’art, comme le dieu des Juifs, se repaît d’holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton cœur ; tu seras seul, tes pieds saigneront. – Un dégoût infer-nal accompagnera tout ton voyage. – Rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne. – Ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi, et tu rouleras perdu dans l’ouragan avec cette petite lueur à l’horizon.

Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d’or t’en couvriront la figure. Ils passeront en toi. Tu seras éclairé du dedans. – Tu te sentiras léger et tout esprit. Et après chaque saignée la chair pèsera moins.

Ne cherchons donc que la tranquillité ; ne demandons à la vie qu’un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l’ivresse. – La Passion s’arrange mal de cette longue patience que demande le Métier. L’art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime. C’est un vol fait à l’idée, un manque au Devoir.

Mais on est faible. La chair est molle, et le cœur, comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol. On a des besoins d’air comme un prisonnier, des défail-lances infinies vous saisissent, on se sent mourir.

La sagesse consiste à jeter par-dessus le bord la plus pe-tite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l’aise.

 

– 550 –

Toi, je t’aime comme je n’ai jamais aimé et comme je n’aimerai pas. Tu es, et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C’est quelque chose de mélangé et de pro-fond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d’autres costumes que les tiens ? L’idée que tu es ma maîtresse me vient rarement, ou du moins tu ne te formules pas devant moi par cela. Je con-temple (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie, quand je lis tes vers en t’admirant. – Alors qu’elle prend une expression radieuse d’idéal, d’orgueil, et d’attendrissement. Si je pense à toi au lit, c’est étendue, un bras replié, toute nue, une boucle plus haute que l’autre, et regardant le plafond. – Il me semble que tu peux vieillir, en-laidir même et que rien ne te changera. – Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N’ai-je pas fait tout pour te quitter ? N’as-tu pas fait tout pour en aimer d’autres ? Nous sommes revenus l’un à l’autre, parce que nous étions faits l’un pour l’autre.

Je t’aime avec tout ce qui me reste de cœur. – Avec les lambeaux que j’en ai gardés. Je voudrais seulement t’aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir ! moi qui voudrais te voir en l’accomplissement de tous tes désirs.

Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ! Mais je t’ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville ! – Et le plus long retard dont j’aie été coupable a été de 6 jours (ordinairement je ne t’écris que toutes les semaines). Tu ne t’es donc pas aperçue qu’ici justement, j’avais recours à toi ? au milieu de la solitude intime qui m’environne. – Tous mes

– 551 – souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J’entends gronder les jours passés, et se presser comme des flots toute l’interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j’avais, des tristesses, des convoi-tises qui sifflaient par rafales comme le vent dans les cor-dages, et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse. – Et sur qui veux-tu que je me repose ? si ce n’est sur toi ? Ma pensée fatiguée de toute cette poussière se couche ainsi sur ton souvenir plus mollement que sur un banc de gazon.

L’autre jour, en plein soleil, et tout seul, j’ai fait six lieues à pied, au bord de la mer. – Cela m’a demandé tout l’après-midi. Je suis revenu ivre. – Tant j’avais humé d’odeurs et pris de grand air. J’ai arraché des varechs et ra-massé des coquilles. – Je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l’herbe. – J’ai croisé les mains sur mes yeux et j’ai regardé les nuages. Je me suis ennuyé. J’ai fumé. J’ai re-gardé les coquelicots. Je me suis endormi cinq minutes sur la dune. Une petite pluie qui tombait, m’a réveillé. Quelque-fois j’entendais un chant d’oiseau coupant par intermittences le bruit de la mer. – Quelquefois un ruisselet filtrant à travers la falaise mêlait son clapotement doux au grand battement des flots. – Je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village. – Il était marée basse. Les marteaux des charpentiers résonnaient sur la carcasse des barques à sec. On sentait le goudron avec l’odeur des huîtres.

***

 

– 552 –

Observation de morale et d’esthétique

Un brave homme d’ici, qui a été maire pendant 40 ans, me disait que, dans cet espace de temps, il n’avait vu que deux condamnations pour vol, sur la population qui est de plus de 3 mille habitants. Cela me semble lumineux. Les ma-telots sont-ils d’une autre pâte que les ouvriers ? Quelle est la raison de cela ? Je crois qu’il faut l’attribuer au contact du Grand . Un homme qui a toujours sous les yeux autant d’étendue que l’œil humain en peut parcourir, doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse (voir le gaspil-lage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l’argent). – Je crois que c’est dans ce sens-là qu’il faut cher-cher la moralité de l’art ; comme la nature, il sera donc mora-lisant par son élévation virtuelle et utile par le Sublime. La vue d’un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l’Océan. Car il est convenu que l’agriculture pousse aux bonnes mœurs. Mais quel piètre homme qu’un charretier près d’un matelot ! L’idéal est comme le soleil ; il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.

***

On n’est quelque chose qu’en vertu seulement de l’élément où l’on respire. Tu me sais gré des conseils que je t’ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous. Tu as acquis seulement la Religion, et comme tu gravites là-dedans, tu es montée. Je crois que si l’on regar-dait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes.

***

– 553 –

À propos d’ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.

J’ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l’Évêque sous L[ouis]-Philippe, ancien dépu-té-réac, ex-membre de la parlotte d’Orsay, ex-auditeur au Conseil d’État, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d’un ancien marchand de bœufs), fréquentant à Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon. – Je l’avais connu au-trefois, ici, et à Paris, chez Toirac (tu peux juger l’esprit).

 

Lundi.

Il s’est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays. L’extérieur est vraiment d’un homme de goût, mais c’est tellement cossu à l’intérieur que c’en est atroce. – Il a imaginé de décorer son salon de marines, peintes à fresque (des marines en vue de la mer !). Tout est peinturlu-ré, doré, candélabré. – C’est pompeux et mastoc. La grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du monsieur bien. – Il vit là, enrageant de n’être pas préfet, s’embêtant fort, prétendant qu’il s’amuse, et aspirant à l’héritière, comme le nez du père Aubry à la tombe. – Et des mots : « J’ai renoncé aux vanités, je méprise le monde. Je ne m’occupe plus que d’art. » S’occuper d’art ! = c’est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, avec des meubles en chêne, façon Louis XIII ! – Dans sa chambre à coucher j’ai vu des volumes de Fourier : « Il est bon (disait-il) de lire tout, il faut tout ad-

– 554 – mettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là ! Aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m’en acquittais ! » À la Chambre il s’est beaucoup occupé de la question de la Viande, et a fait même, à ses propres frais et en compagnie d’autres fortes têtes (ou fortes gueules), un voyage en Alle-magne afin d’étudier le bœuf. –

Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare, il m’a fait entrer dans la cuisine. « J’ai soif, va me chercher un verre de cidre », a-t-il commandé à une façon de petit vacher qui était là ; l’enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : « Sacré nom de Dieu, foutu imbécile, je t’ai dit dans un verre de cuisine. » Il était exaspéré ! Et me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de 3 à 4 francs pièce) : « Ce serait fâcheux de les casser ; voyez le filet ! J’ai commandé des verres artistiques. Je tiens à ce que tout, chez moi, ait un cachet particulier. »

Il devait aller après son dîner faire des visites, danser au Salon des Bains, et jouer le whist chez M. Pasquier, et pen-dant dix minutes il n’avait cessé de me parler de la solitude !

Voilà la race commune des gens qui sont à la tête de la société. Dans quel gâchis nous pataugeons ! Quel niveau ! Quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d’intelligence. Il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : « Mon maître aime les arts. Ici on a l’âme sensible. Vous êtes chez un homme grave ! » Et quels discours ! quel langage ! quel commun ! Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles et s’enfuyant du lieu où il était : « Dans quel siècle, mon Dieu !

– 555 – m’avez-vous fait naître ! » Je deviens comme saint Poly-carpe.

La bêtise de tout ce qui m’entoure s’ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté, en somme. J’ai besoin d’être rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieuse-ment. Je n’y peux songer. Tout travail ici m’est impossible.

Je relis beaucoup de Rabelais ; je fume considérable-ment. Quel homme que ce Rabelais ! Chaque jour on y dé-couvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l’habitude de lire tous les jours un classique. Tu ne lis pas assez. Si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c’est que je crois cette hygiène salutaire.

Je suis dans ce moment fort empêché par un rhuma-tisme dans le cou, que j’avais hier un peu, mais qui au-jourd’hui, m’est revenu plus fort. Ce sont les pluies de la Grèce qui me remontent. J’en ai tant eu pendant trois se-maines. – Je viens néanmoins de clouer ta petite boîte. Je l’expédierai demain et fermerai cette lettre, en même temps. Je pense que tu recevras la boîte jeudi au plus tard. N’est-ce pas le jour de ta fête ? Je n’en sais rien, n’ayant point de ca-lendrier. – Nous nous en allons d’ici, de mercredi prochain (après-demain) en huit. Nous irons un jour à Pont-l’Évêque, un au Havre, et nous serons rentrés à Croisset samedi, qui doit être le 3. – Envoie-moi l’adresse exacte de ce bon Babi-net, pour que je le cadotte de son caneton dès que je serai rentré. Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! C’est un tem-pérament herculéen ! une riche nature, un Sage (sapiens, le sage, de sapere, goûter. Le sage est l’homme qui goûte). Et Babinet goûte ce qui est beau et bon.

Continuer : partie 13 sur 30