Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
– 214 –
Adieu, mille amitiés à Clemy. Je vous baise les mains. Tout à vous.
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi soir, minuit.
[13 septembre 1852.]
J’ai été absent deux jours, vendredi et samedi, et je ne me suis guère amusé. Il a fallu à toute force aller aux Ande-lys voir un ancien camarade que je n’avais pas vu depuis plusieurs années et à qui, d’année en année, je promettais ma visite. J’ai été, étant très gamin, fort lié avec ce brave garçon qui est maintenant substitut, marié, élyséen, homme d’ordre, etc. ! Ah mon Dieu ! quels êtres que les bourgeois ! Mais quel bonheur ils ont, quelle sérénité ! Comme ils pen-sent peu à leur perfectionnement, comme ils sont peu tour-mentés de tout ce qui nous tourmente !
Tu as tort de me reprocher de n’avoir pas plutôt em-ployé mon temps à aller te voir. Je t’assure que ça m’eût fait un tout autre plaisir.
Comme tu m’écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon côté fort facétieux. L’intérieur et l’extérieur, tout va assez som-brement. La Bovary marche à pas de tortue ; j’en suis déses-péré par moments. D’ici à une soixantaine de pages, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que ça ne conti-nue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque
– 215 – d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondé-ment littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde et, si j’ôte de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complète-ment m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une por-tée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur ! Je te tiens quitte des misères du foyer, de mon beau-frère, etc.
L’institutrice part demain pour Londres. Je lui ai donné une lettre pour miss Collier ; elle te rapportera ton album.
Ce matin j’ai donné à Bouilhet le billet de cette infortu-née mère Roger. Je trouve cela franc d’intention. Elle veut, la malheureuse ! Comme les femmes se précipitent naïvement dans la gueule du loup ! Comme elles se compromettent à plaisir ! Elle viendra bientôt à Rouen et l’affaire se fera, tu verras cela. Une pitié me prend toujours au début de ces his-toires, quand je les contemple. Le premier baiser ouvre la porte des larmes.
Quels sont ces récits ? C’est bien difficile en vers, une narration. Le drame est arrêté ? Tant mieux. J’ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes. Réfléchis, réflé-chis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. Cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux ré-sumé et précepte de toutes les œuvres d’art possibles.
– 216 –
Il ne t’a pas manqué que la patience jusqu’à présent. Je ne crois pas que ce soit le génie, la patience ; mais c’en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boileau vivra autant que qui que ce soit, parce qu’il a su faire ce qu’il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n’est pas de l’Art pur. Aie en vue le modèle, toujours, et rien autre chose. Tu en sais assez pour pouvoir aller loin ; c’est moi qui te le dis. Aie foi, aie foi. Je veux (et j’y arrive-rai) te voir t’enthousiasmer d’une coupe, d’une période, d’un rejet, de la forme en elle-même, enfin, abstraction faite du sujet, comme tu t’enthousiasmais autrefois pour le senti-ment, pour le cœur, pour les passions. L’Art est une repré-sentation, nous ne devons penser qu’à représenter. Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond.
Il me semble qu’il y a dix ans que je ne t’ai vue. Je vou-drais te presser sur moi dans mes défaillances. Mais après ? – Non ! non ! Les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains. La mélancolie elle-même n’est qu’un souvenir qui s’ignore. Nous nous retrouverons dans un an, mûris et granitisés. Ne te plains pas de la solitude. Cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as be-soin de lui pour vivre, c’est te mettre au-dessous de lui). « Si tu cherches à plaire, dit Épictète, te voilà déchu. » J’ajoute ici : s’il te faut les autres, c’est que tu leur ressembles. Qu’il n’en soit rien ! Quant à moi, la solitude ne me pèse que quand on m’y vient déranger ou quand mon travail baisse. Mais j’ai des ressorts cachés avec quoi je me remonte, et il y a ensuite hausse proportionnelle. J’ai laissé, avec ma jeu-nesse, les vraies souffrances ; elles ont descendu sur les
– 217 – nerfs, voilà tout. Adieu, chère bonne amie bien-aimée. Je t’embrasse longuement, tendrement, amplement. À toi.
G.
Tu feras bien d’aller voir Jourdan. Il m’a eu l’air d’un brave homme. C’est une connaissance d’ailleurs à ne pas négliger.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche soir, 11 heures.
[19 septembre 1852.]
Tu me permettras, chère Louise, de ne pas te faire de compliments sur ton flair psychologique. Tu crois tout ce que la mère Roger t’a débité, avec une bonne foi d’enfant. C’est une poseuse, cette petite femme. La demande qu’elle a faite d’écrire à Bouilhet équivaut, selon moi, au geste d’ouvrir les cuisses. S’en doute-t-elle ? Ici est le point difficile à éclaircir. Je ne crois ni à sa constitution dérangée par les excès du mari, ni aux nuits passées « avec son esprit et avec son cœur » et cela surtout ne m’a semblé ni vrai, ni senti ; elle aime autre chose.
La passion de tête pendant 10 ans pour Hugo me paraît également une blague cyclopéenne. Le grand homme l’a dû savoir et, dès lors, en profiter en sa qualité de paillard qu’il
– 218 – est, à moins que cette passion ne soit encore une pose. Re-marque qu’elle ne fait jamais que des demi-confidences, qu’elle n’avoue rien relativement à Énault. Il y a au fond de tout cela bien de la misère ! Qu’elle mente sciemment, il se peut que non. On n’y voit pas toujours clair en soi et, surtout lorsqu’on parle, le mot surcharge la pensée, l’exagère, l’empêche même. Les femmes, d’ailleurs, sont si naïves, même dans leurs grimaces, on prend si bien son rôle au sé-rieux, on s’incorpore si naturellement au type que l’on s’est fait ! Mais il y a d’autre part une telle idée reçue qu’il faut être chaste, idéal, qu’on doit n’aimer que l’âme, que la chair est honteuse, que le cœur seul est de bon ton. Le cœur ! le cœur ! oh ! voilà un mot funeste ; et comme il vous mène loin !
L’envie de remonter chez toi, le jour du prix, la voiture qu’on attend sous la porte, à la pluie, etc., cela est vrai, par exemple, de même que l’embêtement du poids marital à por-ter. Mais elle ne dit pas que, sous lui, elle rêvait un autre homme et, au milieu de son dégoût, peut-être y trouvait du plaisir, à cause de cela. Prédiction : ils se baiseront, et au 72e coup sonné, elle te soutiendra encore qu’il n’y a rien et qu’elle aime seulement notre ami de cœur ou de tête. Ce brave organe génital est le fond des tendresses humaines ; ce n’est pas la tendresse, mais c’en est le substratum comme diraient les philosophes. Jamais aucune femme n’a aimé un eunuque et si les mères chérissent les enfants plus que les pères, c’est qu’ils leur sont sortis du ventre, et le cordon om-bilical de leur amour leur reste au cœur sans être coupé.
Oui, tout dépend de là, quelque humiliés que nous en soyons. Moi aussi je voudrais être un ange ; je suis ennuyé de mon corps, et de manger, et de dormir, et d’avoir des dé-
– 219 – sirs. J’ai rêvé la vie des couvents, les ascétismes des brach-manes, etc. C’est ce dégoût de la guenille qui a fait inventer les religions, les mondes idéaux de l’art. L’opium, le tabac, les liqueurs fortes flattent ce penchant d’oubli ; aussi je tiens de mon père une sorte de pitié religieuse pour les ivrognes. J’ai comme eux la ténacité du penchant et les désillusions au réveil.
Que ma Bovary m’embête ! Je commence à m’y dé-brouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien. J’en ai envie de pleurer par mo-ments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l’escamoter. J’ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d’objets, et à montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s’éprendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place en-core ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être épaté, tout en me ménageant, pour la suite, d’autres détails qui là seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d’ensemble successives ; à force de revenir dessus, cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m’est fort pénible. Il me faut faire parler, en style écrit, des gens au dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pitto-resque à l’expression !
Tu me parles encore, pauvre chère Louise, de gloire, d’avenir, d’acclamations. Ce vieux rêve ne me tient plus,
– 220 – parce qu’il m’a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse mo-destie ; non, je ne crois à rien. Je doute de tout, et qu’importe ? Je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l’espoir d’une récompense quel-conque. C’est un ulcère que je gratte, voilà tout. J’ai plus de livres en tête que je n’aurai le temps d’en écrire d’ici à ma mort, au train que je prends surtout. L’occupation ne me manquera pas (c’est l’important). Pourvu que la Providence me laisse toujours du feu et de l’huile ! Au siècle dernier, quelques gens de lettres, révoltés des exactions des comé-diens à leur égard, voulurent y porter remède. On prêcha Pi-ron d’attacher le grelot : « car enfin vous n’êtes pas riche, mon pauvre Piron », dit Voltaire. « C’est possible, répondit-il, mais je m’en fous comme si je l’étais. » Belle parole et qu’il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n’est pas décidé à se faire sauter la cervelle. Et puis l’hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-on ? À moins d’être un crétin, on meurt toujours dans l’incertitude de sa propre valeur et de celle de ses œuvres. Virgile même voulait en mourant qu’on brûlât L’Énéide. Il aurait peut-être bien fait pour sa gloire. Quand on se com-pare à ce qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, vers l’absolu, vers le rêve, comme on se méprise ! J’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet il-lustre inventeur de sauces et j’ai pris son nom dans la Bio-graphie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins : « Le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire. » Et dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand : « … mais
– 221 – je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger. » Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.
Quand tu reverras Nefftzer, ne lui parle plus de l’article. Nous donnerions au contraire beaucoup maintenant pour qu’il ne paraisse pas (et je crois que notre désir sera accom-pli). Il vaut bien mieux avoir par-devers nous quelque chose à leur reprocher, à ces braves messieurs nos amis, et au be-soin à leur jeter à la figure ; donc n’en dis plus mot.
Je crois que les journaux de Rouen vont parler de toi ; du moins il y a promesse. Mais quel compte faire sur de semblables mannequins !
La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j’y pense. Il se pourrait bien que je ne fasse gémir jamais aucune presse. À quoi bon se donner tant de mal ? Et le but n’est pas là d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les rues du Caire pendant qu’il pleu-vait, avec des bottes en cuir de Russie qui me monteront jusqu’au ventre.
C’est sur toi que ma pensée revient quand j’ai fait le cercle de mes songeries ; je m’étends dessus comme un voyageur fatigué sur l’herbe de la prairie qui borde sa route. Quand je m’éveille, je pense à toi et ton image, dans le jour, apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. Ô mon pauvre amour triste, reste-moi ! Je suis si vide ! Si j’ai beaucoup aimé, j’ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l’aies dit. Les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m’aimer en
– 222 – bonnes filles pendant un quart d’heure ou une nuit. Une nuit ! c’est bien long, je ne m’en rappelle guère. Eh bien, je déclare qu’elles ont eu tort ; je valais mieux que bien d’autres. Je leur en veux pour elles de n’en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue, dont tu parles, et les bouillons de tendresse, comme eût dit Corneille, j’avais tout cela. Mais je serais devenu fou si quelqu’un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette. C’est donc un bon-heur : je serais maintenant stupide. Le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est rentré sous terre, le reste t’appartient, va ; il est tout à toi, bien à toi.
B[ouilhet] t’enverra prochainement deux pièces pour être mises en musique (si cela se peut, ce dont il doute). Il est parti se coucher. Je te porterai demain moi-même cette lettre à la poste. Il faut que j’aille à Rouen pour un enterre-ment ; quelle corvée ! Ce n’est pas l’enterrement qui m’attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront. La contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant. Adieu, mille tendresses, mille caresses. Nous nous reverrons à Mantes comme tu le désires.
Je te baise partout.
À toi. Ton GUSTAVE.
– 223 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi soir. [25 septembre 1852.]
Ne me répète plus que tu me désires, ne me dis pas toutes ces choses qui me font de la peine. À quoi bon ? puisqu’il faut que ce qui est, soit, puisque je ne peux travail-ler autrement. Je suis un homme d’excès en tout. Ce qui serait raisonnable pour un autre m’est funeste. Crois-tu donc que je n’aie pas envie de toi aussi, que je ne m’ennuie pas sou-vent d’une séparation si longue ? Mais enfin je t’assure qu’un dérangement matériel de trois jours m’en fait perdre quinze, que j’ai toutes les peines du monde à me recueillir, et que, si j’ai pris ce parti qui t’irrite, c’est en vertu d’une expérience infaillible et réitérée. Je ne suis en veine tous les jours que vers 11 h[eures] du soir, quand il y a déjà sept à huit heures que je travaille, et dans l’année, qu’après des enfilades de jours monotones, au bout d’un mois, six semaines que je suis collé à ma table. Je commence à aller un peu. Cette se-maine a été plus tolérable. J’entrevois au moins quelque chose dans ce que je fais. Bouilhet, dimanche dernier, m’a du reste donné d’excellents conseils, après la lecture de mes esquisses. Mais quand est-ce que j’aurai fini ce livre ? Dieu le sait. – D’ici là, je t’irai voir dans les intervalles, aux temps d’arrêt. Si je ne t’avais pas, je t’assure bien que je ne mettrais les pieds à Paris peut-être pas avant 18 mois. Lorsque j’y se-rai, tu verras comme ce que je dis est vrai, quant à ma ma-nière de travailler, avec quelle lenteur ! et quel mal !
La lettre de ton amoureux m’a fait bien rire d’abord, et en même temps bien pitié ! J’ai, du reste, reconnu là le lan-gage de mon beau-frère. Ils en sont tous deux au même de-gré de folie. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il dit sur
– 224 – ses propriétés soit un mensonge. On n’invente pas des phrases comme celles-là, à moins d’être Molière : « Je n’ai qu’une propriété, la plus poétique qu’on puisse voir, située dans la ville de Montélimar et dominant toute la plaine du Rhône ; pour l’agrément surtout je l’estime plus de cent mille francs. » Ce pauvre Pipon ! que nous avions oublié ! Avais-je tort de soutenir qu’il devait être un pitoyable mathémati-cien ?
Ce que j’ai lu du Pamphlet ne m’a point enthousiasmé : de grosses injures et beaucoup de placages de style. – Il n’a pas donné le temps à sa colère de se refroidir. On n’écrit pas avec son cœur, mais avec sa tête, encore une fois. Et si bien doué que l’on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. – Qu’il y au-rait eu bien mieux à dire ! Mais j’attends la totalité pour t’en parler plus longuement.
Je trouve que tu es sévère pour Gautier. Ce n’est pas un homme né aussi poète que Musset. Mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de M[usset] qui soit d’un art si haut que le Saint-Christophe d’Ecija. Personne n’a fait de plus beaux fragments que M[usset], mais rien que des fragments ! pas une œuvre ! Son inspiration est toujours trop person-nelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme. – Il a à la fois le sous-pied tendu et la poitrine débraillée. – Char-mant poète, d’accord. Mais grand, non. Il n’y en a eu qu’un en ce siècle, c’est le père Hugo. Gautier a un monde poé-tique fort restreint, mais il l’exploite admirablement, quand il s’en mêle. – Lis Le Trou du serpent, c’est cela qui est vrai et atrocement triste. – Quant à son D[on] Juan, je ne trouve pas qu’il vienne de celui de Namouna. Car chez lui il est tout ex-
– 225 – térieur (les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), et chez M[usset] tout moral. – Il me semble, en résumé, que G[autier] a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) et, quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous (et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi ? Quand l’époque en sera passée, quelle va-leur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées, et flatté le goût du moment ? Pour être durable, je crois qu’il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut ac-cumuler des pyramides. – Mais quel dommage que deux hommes pareils soient tombés où ils en sont ! Mais s’ils sont tombés, c’est qu’ils devaient tomber, quand la voile se dé-chire, c’est qu’elle n’est pas de trame solide. Quelque admi-ration que j’aie pour eux deux (Musset m’a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d’esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l’idée et de la tournure), ce sont en somme deux hommes du second rang, et qui ne font pas peur, à les prendre en entier. Ce qui distingue les grands gé-nies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la Conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de D[on] Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un conti-nent. Il avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. – Ils n’ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes, et à cause d’elles. – Mais nous, les petits, nous ne valons que par l’exécution achevée. Hugo, en ce siècle, enfoncera tout le monde, quoiqu’il soit plein de mauvaises choses. Mais quel souffle ! quel souffle ! – Je hasarde ici une proposition que je n’oserais dire nulle part, c’est que les très grands hommes
– 226 –
écrivent souvent fort mal. – Et tant mieux pour eux. Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’art de la forme, mais chez les se-conds (Horace, La Bruyère, etc.). Il faut savoir les maîtres par cœur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s’en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles. –
Adieu, j’ai été dérangé tout le temps de ma lettre. – Elle ne doit pas avoir le sens commun. Je t’embrasse de la plante des pieds au haut des cheveux. – À toi, ma bien-aimée Louise, mille baisers encore.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de vendredi à samedi, 2 h[eures].
[1er-2 octobre 1852.]
Je t’écris ce soir, parce que, voulant t’envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j’attends avec impatience, cela fe-rait un retard qui te semblerait trop long, bonne chère Louise. J’avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury. Quel crétin ! Quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Gi-rardin, Nisard ! les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième ! Voilà pourtant ce qui nous juge ! Quoi qu’il en soit, Cuvillier t’admire beaucoup. Cela perce et c’est un bon article au sens profitable du mot. L’immoralité l’a choqué, ce monsieur. Que dis-tu du reproche d’égoïsme à propos des Résidences royales ? Quand je te disais que ton titre était mauvais, avais-je tort ? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et
– 227 – celui de Cuvillier, où l’on n’a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre, prétentieux. Retire de ces critiques le blâme à l’occasion du titre, et il ne reste presque rien. C’était donner à mordre.
L’histoire de Gagne me touche beaucoup. Pauvre homme ! pauvre homme ! Quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose ! J’ai appris ces jours-ci l’internement à Saint-Yon (maison de fous de Rouen) d’un jeune homme que j’ai connu au collège. Il y a un an, j’avais lu de lui un vol[ume] de vers stupides. Mais la préface m’avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. J’ai su qu’il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu’il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des ou-trages. Il avait tout le martyre des génies méconnus. Il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. – Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas, pour être artiste, voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ? L’art n’est pas un jeu d’esprit. C’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit, qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l’histoire d’un homme sain (il l’est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbé-ciles. –
Je te déclare que la mère Roger m’excite beaucoup. Les Polonais sont immenses, et l’haleine donc ! et le mot de ta servante : « Cette dame-là fait la noce ! » Sacré nom de Dieu ! tu m’accorderas que je l’avais un peu bien jugée en ne
– 228 – croyant pas inébranlablement à ses sentimentalités. Oh ! la Pohésie, quelle pente ! Quelle planche savonnée pour l’adultère ! N’importe, je me réjouis immensément d’avance du couple. Je me fais le tableau en imagination. Mais il l’effondrera, la malheureuse ! Car c’est un rude mâle, et comme disent les cuisinières, capable de donner bien de la satisfaction à une femme.
La phrase du pamphlet sur le muet du sérail est splen-dide. Voilà qui est précis, tourné, juste et neuf. Je ne sais si l’institutrice se chargera de la commission. En tout cas je compte sur toi. – Babinet ne t’a pas apporté L’Âne d’or ? Lis-tu ce brave Bergerac ? J’ai relu avant-hier, dans mon lit, Faust. Quel démesuré chef-d’œuvre ! C’est ça qui monte haut et qui est sombre ! Quel arrachement d’âme dans la scène des cloches ! – Il a dû paraître aujourd’hui dans la R[evue] de Paris deux pièces de vers de B[ouilhet].
T’ai-je dit que j’ai été, il y a quelques jours, à un enter-rement (celui d’un oncle de ma belle-sœur) ? Je commence à être las du grotesque des funérailles, car c’est encore plus sot que ce n’est triste. J’ai revu là beaucoup de balles rouen-naises oubliées. C’est fort ! J’étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s’entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c’était au cimetière où sont mon père et ma sœur, l’idée m’a pris d’aller voir leurs tombes. Cette vue m’a peu ému. i1 n’y a là rien de ce que j’ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j’ai contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souve-nir. La vue d’un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d’effet que celle de leurs tombeaux. Idée reçue, l’idée de la tombe ! Il faut être triste là ; c’est de règle. Une seule chose m’a ému, c’est de voir dans le petit enclos un tabouret de
– 229 – jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère, sans doute, y a fait porter. C’est une communauté entre ce jardin-là et l’autre, une extension de sa vie sur cette mort, et comme une continuité d’existence commune, à travers ces sé-pulcres. – Les anciens se privaient de toutes ces saletés de charognes. La poussière humaine, mêlée d’aromates et d’encens, pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, lé-gère comme celle du grand chemin, s’envoler dans les rayons du soleil.
Adieu, je vais me coucher, il en est temps. À toi, mille et [mille] baisers de ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de jeudi, 1 h[eure].
[7octobre 1852.]
La lettre (incluse dans la tienne de ce matin) m’a fait un singulier effet. Malgré moi tout cet après-midi je ne pouvais m’empêcher de reporter mes yeux dessus, et d’en considérer l’écriture. Je la connaissais pourtant. Mais d’où vient qu’elle ne m’avait jamais causé cette impression ? – C’est sans doute le sujet, et la personne à qui elle était adressée qui en sont causes, cela me touchait de plus près. Il a dû en effet être flatté et, quelque banales qu’il ait l’habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c’est carré, coupé ? – Je n’ai pu m’empêcher, dans mon contentement naïf, de la montrer à ma mère qui l’a aimée. – Veux-tu que je te la renvoie ? Mais
– 230 – je crois, dans les circonstances actuelles, qu’il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi. On aime à se voir bien traité par ceux qu’on admire. Comme ils seront oubliés tous, les grands hommes du jour, quand celui-là en-core sera jeune et éclatant !
Mme Didier me paraît une femme d’un esprit borné, elle et les républicains ses amis. Braves petites gens qui nous ont versés dans la boue et qui se plaignent de la route. Les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon, sans en comprendre un seul mot. Cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain. Ce sont des secs, en littérature, en politique. Ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu’elle compare à Tacite. Le malheureux ! Lui Tacite ! J’ai lu juste-ment ce portrait de Napoléon dont elle parle. L[amartine] l’y accuse d’aimer la table, d’être gras, etc. Quand est-ce donc que l’on fera de l’histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d’aucun des personnages ? Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supé-rieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ?
C’est une femme curieuse du reste. Elle représente bien ce certain milieu du monde, stérile et convenable.
La dame de Saint-Maur me paraît dans une bonne passe ; elle lit aussi Tacite, elle. Quelle rage de sérieux ! – Tu me dis qu’il t’est difficile de l’étudier. Comme le factice, pourtant, se constitue d’après des règles, qu’il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je [ne] crois pas un mot de toutes ses spiritualités. La fureur contre les
– 231 – mâles, pour le moment, vient de quelque morsure récente. – Qu’elle soit dégoûtée du petit Énault, cela se peut, mais c’est tout, au fond. – Et à ce propos, permets-moi de t’envoyer l’axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en particulier (pénètre-toi de cette vérité). Elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange (un cœur d’élite, etc.). Nous ne sommes ni monstres ni anges. Je voudrais voir un esprit aussi élevé que le tien, chère Louise, dégagé de ce préjugé que tu partages. – Vous ne vous pardonnez jamais, vous autres, les filles, et toutes tant que vous êtes, depuis les prudes jusqu’aux coquettes, vous vous heurtez toujours à cet angle-là avec une obstination fougueuse. – Vous ne compre-nez rien à la Prostitution, à ses poésies amères, ni à l’immense oubli qui en résulte. Quand vous avez couché avec un homme, il vous reste quelque chose au cœur, mais à nous, rien. Cela passe, et un homme de quarante ans, pourri de vérole, peut arriver à sa maîtresse plus vierge qu’une jeune femme à son premier amant. N’as-tu pas remarqué les juvénilités sentimentales des vieillards ? Être jalouse des filles, c’est l’être d’un meuble. Tout se confond en effet dans un Océan dont toutes les vagues sont pareilles. Mais vous, vous avez vos fleuves taris qui murmurent encore et dont les courants détournés s’entrecroisent dans l’ombre, sous le branchage nouveau. – Si tu voulais, je te ferais faire des pro-grès dans la connaissance de notre sexe, que je ne soutiens nullement, mais que j’explique. Il en est de cette question-là, comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit du mal de l’un aux dépens de l’autre, j’abonde toujours dans le sens de celui qui parle, et j’ajoute en finissant que je pense exactement la même chose de l’autre partie en litige. – Je lis les voyages du Président. C’est splendide ! Il faut (et il s’y prend bien) que l’on en arrive à n’avoir plus une idée, à ne
– 232 – plus respecter rien ; si toute moralité est inutile pour les so-ciétés de l’avenir, qui, étant organisées comme des méca-niques, n’auront pas besoin d’âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c’est là sa mission). À mesure que l’humanité se perfectionne, l’homme se dégrade ; quand tout ne sera plus qu’une combinaison économique d’intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu ? Quand la nature se-ra tellement esclave qu’elle aura perdu ses formes originales, où sera la plastique ? etc. – En attendant, nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là-dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., une époque où l’on s’occuperait d’art, c’est-à-dire de ces messieurs. L’intelligence allait fleurir dans un pe-tit parterre anodin soigneusement ratissé par M. le préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n’a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer. C’est dom-mage, ils étaient si indépendants, et si libéraux, si désinté-ressés ! – On s’est moqué du droit divin, et on l’a abattu. Puis on a exalté le Peuple, le suffrage universel, et enfin ç’a été l’Ordre. Il faut qu’on ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d’Henri IV, et le chêne de saint Louis. – Mort aux mythes ! Quant à ce fa-meux mot : « Que ferez-vous ensuite ? Que mettrez-vous à la place ? », il me paraît inepte et immoral, tout ensemble. – Inepte, car c’est croire que le soleil ne luira plus, parce que les chandelles seront éteintes ; immoral, car c’est calmer l’injustice avec le cataplasme de la peur.
Et dire que tout cela vient de la littérature pourtant ! – Songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du Latin ! La rage du discours de rhétorique et la manie de reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures mé-diocres à des excès qui l’étaient peu. – Maintenant nous al-
– 233 – lons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l’acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d’échecs, aux choses ingénieuses – au suicide. Je connais un élève de l’École normale qui m’a dit que l’on avait puni un de ses ca-marades (qui doit sortir dans 6 mois professeur de rhéto-rique) comme coupable d’avoir lu La Nouvelle Héloïse, qui est un mauvais livre. – Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans. Mais je ne voudrais pas naître maintenant et être élevé dans une si fétide époque.
Envoie-moi, si tu veux, de l’eau Taburel ; mais c’est de l’argent perdu. Le docteur Valerand, qui est chauve, est un homme d’une foi robuste et, de plus, un fier âne. Rien ne peut faire repousser les cheveux (pas plus qu’un bras ampu-té !).
Je travaille un peu mieux. À la fin de ce mois j’espère avoir fait mon auberge. L’action se passe en trois heures, j’aurai été plus de deux mois. – Quoi qu’il en soit, je com-mence à m’y reconnaître un peu. Mais je perds un temps in-calculable, écrivant quelquefois des pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut, en com-posant, que j’en embrasse du même coup d’œil une quaran-taine, au moins. – Une fois sorti de là, et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume. J’y pense souvent et c’est là, je crois, que sera tout l’effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d’avance ! Quand nous [nous] verrons à Mantes dans un petit mois, fais-moi penser à te parler de L’Acropole et comment je comprends le sujet. –
– 234 –
Il y a dans le dernier n° de la R[evue] de Paris une pièce de B[ouilhet] que tu ne connais pas, adressée à Rachel, pu-tain (passez-moi le mot) de la connaissance du poète, et qui lui a beaucoup servi autrefois de toutes façons. La mère R[oger] avait-elle lu cette pièce ? Et sa misanthropie, peut-être, venait d’[être] renforcée par la lecture de la susdite pièce, qui sent son cru. –
Adieu, chère Louise, adieu, chère femme. Je t’embrasse avec toutes sortes de baisers.
À toi, ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi, 1 h[eure] du matin.
[9 octobre 1852.]
Je vais envoyer demain dimanche, au chemin de fer, tes vol[umes] que tu me demandes (il m’a été impossible de re-trouver Les Exilés ; dois-je les avoir ? si je les retrouve tu les auras). Le paquet t’arrivera probablement avant ce petit mot ou en même temps que lui. Je suis bien content, bonne chère Louise, que tu aies réussi dans une affaire pécuniaire. Mais ton traité me paraît fait par un Normand ; prends-y garde. Ainsi article Ier : « … tous les ouvrages de sa composi-tion parus jusqu’à ce jour, ainsi que ceux inédits qui pour-raient paraître par la suite », qu’est-ce que veut dire ce « par la suite » ? C’est indéterminé, c’est fort vague. Le palliatif de l’art. 3 : « il est bien entendu que, pour les ouvrages inédits, M. B… ne pourra les faire imprimer dans son format qu’après
– 235 – le délai de deux années et à partir de la mise en vente de la première publication » : dans son format ne veut pas dire qu’il n’ait pas le droit de le faire paraître dans un autre for-mat que celui stipulé par l’article 1er ; de la première publica-tion : par qui ? par un autre éditeur, ou par le même ? Tout cela me semble lâche et matière à procès, par la suite. J’ai peur qu’il ne se soit arrangé pour que tu sois liée à lui, pieds et poings liés, sans pouvoir disposer d’une ligne jusqu’à ce qu’il lui plaise.
Puisqu’on te réédite, change quelques-uns de tes titres, chère Louise. Tu n’as pas la main heureuse en fait de titres, regarde : Ce qu’il y a dans le cœur des femmes – Deux mois d’émotion – Deux femmes célèbres – Les cœurs brisés. Ce sont des titres à la fois prétentieux et vagues, et qui, quant à moi, me repousseraient d’un livre. – Ils sentent la bas-bleu, et tu n’en es pas une, Dieu merci.
Voilà deux ou trois jours que ça va bien. Je suis à faire une conversation d’un jeune homme et d’une jeune dame sur la littérature, la mer, les montagnes, la musique, tous les sujets poétiques enfin. – On pourrait la prendre au sérieux, et elle est d’une grande intention de grotesque. Ce sera, je crois, la première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. L’ironie n’enlève rien au pathétique. Elle l’outre au contraire. – Dans ma 3e partie, qui sera pleine de choses farces, je veux qu’on pleure.
Ta lettre d’H[ugo], ton affaire de ce matin, tout cela m’a bien fait et rendu gai. Je t’embrasse de mes meilleures ten-dresses. Adieu, chère amie bien-aimée. À toi, mille baisers sur les lèvres. Ton G.
– 236 –
Dimanche matin.
B[ouilhet] n’a pas reçu « le petit mot pour le cher poète » annoncé par le billet de la Diva. – Où est-il ? Tu as oublié de nous l’envoyer.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi soir. [26 octobre 1852.]
Je m’attendais à avoir un mot de toi ce matin pour me dire que ta fièvre était passée. Comment vas-tu ? Sans pren-dre tout de suite, comme toi, des inquiétudes exagérées, je voudrais bien savoir si tu n’es pas malade.
Ce ne sera pas au commencement de la semaine pro-chaine que nous nous verrons, mais vers la fin ou le com-mencement de l’autre. Je suis si long à me remettre à la be-sogne, après chaque temps d’arrêt, que je veux m’être taillé un peu de besogne pour mon retour et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j’ai main-tenant. J’écris maintenant d’esquisse en esquisse ; c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. J’ai lu à B[ouilhet], dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois. Il n’en a point été mécontent
– 237 – et c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. Je n’y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la ma-tière était tellement ingrate pour les effets de style ! C’est peut-être s’en être bien tiré que de l’avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d’être en plein adultère. Alors on s’en donnera, et elle s’en donnera, ma petite femme !
J’ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu’un excellent itinéraire que j’avais prêtés à Chéruel (professeur à l’École normale). Je t’apporterai cela, ça pourra te servir pour L’Acropole. Il y a moyen, sur ce sujet, de faire de beaux vers.
Quel temps ! Quelle pluie ! Et quel vent ! Les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes. Entre moi et le paysage qui m’entoure, il y a concordance de tempérament. La sérénité, à tous deux, nous revient avec la nuit. Dès que le jour tombe, il me semble que je me réveille. Je suis loin d’être l’homme de la nature, qui se lève au soleil, s’endort comme les poules, boit l’eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieux en tout extraordinaires. Ce n’est point un vice d’esprit, mais toute une constitution de l’homme. Reste à savoir, après tout, si ce que l’on appelle le factice n’est pas une autre nature. L’anormalité est aussi lé-gitime que la règle.
Je viens de finir le Périclès de Shakespeare. C’est atro-cement difficile et prodigieusement gaillard. Il y a des scènes de bordel où ces dames et ces messieurs parlent un langage peu académique ; c’est agréablement bourré de plaisanteries
– 238 – obscènes. Mais quel homme c’était ! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits à côté et pa-raissent légers surtout. Lui, il avait les deux éléments, imagi-nation et observation, et toujours large ! toujours ! « Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. » C’est bien là le cas de le dire. Il me semble que, si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.
Je vais me mettre, quand je t’aurai vue, à Sophocle, que je veux savoir par cœur. La bibliothèque d’un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu’il faut relire tous les jours. Quant aux autres, il est bon de les connaître et puis c’est tout. Mais c’est qu’il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d’esprit que de bien lire !
Ah ! enfin, dans quelques jours nous nous verrons donc ; il me semble que je t’embrasserai de bien bon cœur et que cela nous sera bon, pauvre chère Louise.
Si ce temps continue, nous ne pourrons guère sortir de notre chambre. Tant mieux, nous aurons différentes et nom-breuses choses à y dire (et à y faire ?).
Adieu, mille baisers sur tes beaux yeux. À toi.
– 239 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi minuit. [2 novembre 1852.]
Chère bien-aimée, j’espère que dans huit jours à cette heure-ci, je toucherai à la Reine. (Malgré les vers de l’ami qui sont d’hier dans la Revue de Paris. Comment ça se fait-il ? Est-ce une galanterie indirecte du sieur Houssaye à ton en-droit, ou, tout bonnement, pour emplir quelques lignes et ne sachant que dire ?)
Je partirai mardi prochain à 1 h 30 et j’arriverai à M[antes] à 3 h 43. Quant aux convois qui partent de Paris, il y en a un à midi et un autre à 4 h 25 (par celui-là tu n’arriverais qu’à 6 h[eures]). – Prends donc le premier, qui arrive à 1 h 50. – Tu feras tout préparer, commanderas le dî-ner, etc. – Ce n’est point pour te contrarier que je ne viens que mardi au lieu de lundi. Mais je vais finir ma semaine, et j’emploierai lundi à te chercher quelques notes, bouquins et gravures pour ton Acropole. – Cela me tourmente beaucoup. Je me suis mis dans la tête qu’il faut que tu aies le prix. – Et il me semble que ce te sera aisé. – Enfin nous en causerons à loisir d’ici à peu.
Quel bête de numéro que celui de la Revue ! pauvre ! pauvre ! et canaille par-dessus le marché.
Je relis maintenant, le soir, en mon lit (j’ai un peu quitté Plutarque) tout Molière. – Quel style ! mais quel autre homme c’était que Shakespeare ! On a beau dire, il y a dans Molière du bourgeois. – Il est toujours pour les majorités, tandis que le grand William n’est pour personne.
– 240 –
Mon travail va bien lentement ; j’éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple.
Adieu, bonne Louise bien chérie, à bientôt. Réponds-moi si mes petits arrangements te vont. Mille baisers sur tes yeux.
À toi.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche, minuit.
[7 novembre 1852.]
Rien de changé à nos dispositions, chère Louise. – Après-demain mardi je prends le convoi de 1 h 30 m[n].
B[ouilhet] nous viendra voir jeudi. Tu peux te dispenser de lui apporter le drame de Peillon, que nous avons lu il y a quelques mois, lorsqu’il venait d’être refusé aux Français. – N’emplis pas ta malle (par un surcroît inutile de toilettes) ; je te donnerai beaucoup de choses à rapporter. N’apporte que ta personne (et ta Paysanne).
Adieu, mille baisers. À bientôt les vrais. À toi, à toi.
G.
– 241 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi, minuit.
[16 novembre 1852.]
Ta pauvre force de la nature n’a pas été gaie hier. Il a fal-lu s’y remettre ! (à la besogne) et regarder la semaine der-nière tomber dans l’abîme. Enfin !… J’ai fait vers le soir un effort de colère et je me suis retrouvé sur mes pieds. Mais la vie se passe ainsi à nouer et à dénouer des ficelles, en sépa-rations, en adieux, en suffocations et en désirs. – Oui, ç’a été bon, bien bon et bien doux. C’est l’âge qui fait cela. En vieil-lissant, on devient plus grave dans ses joies, ce qui les rend plus douces.
Quand je t’ai eu quittée, je suis entré dans ce cabaret près du chemin de fer, et le cafetier m’a demandé poliment des nouvelles « de Madame ». En revenant je me suis trouvé avec un monsieur qui avait fait un voyage en Orient, et un gamin de Rouen qui me connaissait de nom et de vue, et qui m’a beaucoup parlé de ses véroles. Il y a des gens confiants. – Le lendemain matin, en m’éveillant, j’ai trouvé dans L’Athenaeum un article sur ton volume, signé Julien Lemer. Voilà un gaillard qui a la patte fine. Mais, mon Dieu, qui est-ce qui exterminera donc les critiques, pour qu’il n’en reste plus un ! – 1re colonne : éloge de l’Académie française. 2e colonne : éloge exagéré et inepte du poème couronné, avec trois citations (bonnes du reste). C’est, selon ce mon-sieur, ce qu’il y a de meilleur dans le volume. 3e colonne : déchaînement contre les Tableaux vivants. On trouve cela anti-chrétien. – Parallèle de L. C[olet] avec Th. Gautier ; di-gression sur ce que c’est que l’art (2 colonnes). – Énuméra-tion analytique et rapide des pièces. Il trouve Le Deuil trop
– 242 – intime, etc. Conclusion en somme peu louangeuse. – Mais Énault ! Quel imbécile et pauvre garçon ! – Il se croit spiri-tuel, avec ses petites malices. Et savant peut-être, avec ses quatre citations, une en italien, deux en latin et une en alle-mand (celle-là est la plus raide). – Si j’étais de toi, puisque c’est un ami, je le bourrerais un peu dru, à sa première visite.
Je relis Rabelais avec acharnement et il me semble que c’est pour la première fois que je le lis. Voilà la grande fon-taine des lettres françaises. Les plus forts y ont puisé à pleine tasse. – Il faut en revenir à cette veine-là, aux ro-bustes outrances. La littérature, comme la société, a besoin d’une étrille pour faire tomber les gales qui la dévorent. Au milieu de toutes les faiblesses de la morale et de l’esprit, puisque tous chancellent comme des gens épuisés, puisqu’il y a dans l’atmosphère des cœurs un brouillard épais empê-chant de distinguer les lignes droites, aimons le Vrai avec l’enthousiasme qu’on a pour le fantastique, et à mesure que les autres baisseront, nous monterons.
Il n’y a plus maintenant pour les purs que deux manières de vivre ; ou s’entourer la tête de son manteau, comme Agamemnon devant le sacrifice de sa fille (procédé peu har-di en somme et plus spirituel que sublime) ; ou bien se haus-ser soi-même à un tel degré d’orgueil qu’aucune éclabous-sure du dehors ne vous puisse atteindre.
Tu es maintenant sur une bonne voie. – Que rien ne te dérange ! Il y a dans la vie un quart d’heure utile pour tout le reste et dont il faut profiter. – Tu y es maintenant. – En dé-viant, qui sait s’il reviendrait ? Ta Paysanne sera une chose solide, chère amie. Sois-en sûre. Les bonnes œuvres sont celles où il y a pâture pour tous. Ton conte est ainsi. – Il
– 243 – plaira aux artistes qui y verront le style et aux bourgeois qui y verront le sentiment.
Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science et non comme ex-pansion. Dans G[eorge] Sand, on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l’idée coule entre les mots, comme entre des cuisses sans muscles. C’est avec la tête qu’on écrit. Si le cœur la chauffe, tant mieux, mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible. – Et nous évitons par là d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf. – Et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une œuvre [sic].
Ah ! il y a huit jours à cette heure-ci ?… Que veux-tu que je dise ? J’y pense. Ce seront des bons souvenirs pour notre vieillesse. – B[ouilhet] et moi, nous avons passé toute notre soirée de dimanche à nous faire des tableaux anticipés de notre décrépitude. Nous nous voyions vieux, misérables, à l’hospice des incurables, balayant les rues et, dans nos ha-bits tachés, parlant du temps d’aujourd’hui et de notre pro-menade à La Roche-Guyon. Nous nous sommes d’abord fait rire, puis presque pleurer. Cela a duré quatre heures de suite. – Il n’y a que des hommes aussi placidement funèbres que nous le sommes, pour s’amuser à de telles horreurs.
Adieu, adieu, bonne, belle et chère Louise, je t’embrasse partout.
Ton G.
– 244 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi soir. [22 novembre 1852.]
De suite, pendant que j’y pense (car depuis trois jours j’ai peur de l’oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d’un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s’emparer, se rendre maître. Dans l’exemple que tu me cites « le renard s’en saisit », ça veut dire le renard s’en empare, en fait son profit ; il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d’accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d’utilité ultérieure). Mais saisir s’emploie tout seul pour dire prendre. Ex[emple] : « Saisissez-vous de cette anguille-là ; je ne peux la saisir, elle me glisse des mains. » Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse ; mais il y a, il me semble, quelque chose comme cette tournure : « se saisissait des brins de paille… », ce qui est lent d’ailleurs et impropre, comme tu vois.
J’attends La Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon. Tous les perruquiers sont d’accord à dire que plus les chevelures sont peignées, plus elles sont luisantes. Il en est de même du style, la correction fait son éclat. J’ai relu hier, à cause de toi, La Pente de la rêverie. Eh bien, je ne suis pas de ton avis. Ça a une grande allure, mais c’est mou, un peu, et peut-être le sujet même échappait-il aux vers ? Tout ne se peut pas dire ; l’Art est borné, si l’idée ne l’est pas. En fait de méta-physique surtout, la plume ne va pas loin, car la force plas-tique défaille toujours à rendre ce qui n’est pas très net dans l’esprit. Je vais lire l’Oncle Tom en anglais. J’ai, je l’avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul
– 245 – ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint l’art de s’adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Faublas et L’Amour con-jugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis c’est tout. Le bourgeois (c’est-à-dire l’humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la re-ligion : il sait qu’ils sont, serait fâché qu’ils ne fussent pas, comprend qu’ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n’en use nullement et ça l’embête beaucoup, voilà.
J’ai fait prendre au cabinet de lecture La Chartreuse de Parme et je la lirai avec soin. Je connais [Le] Rouge et [le] Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c’est encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît. C’est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d’admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommanda-tion d’être obscurs. Quant à Beyle, je n’ai rien compris à l’enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu [Le] Rouge et [le] Noir. En fait de lectures, je ne dé-lis pas Rabelais et Don Quichotte, le dimanche, avec Bouilhet. Quels écrasants livres ! Ils grandissent à mesure qu’on les contemple, comme les Pyramides, et on finit presque par avoir peur. Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique.