Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 18/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

Rien de neuf d’ailleurs.

Adieu, porte-toi bien, ne t’épuise pas trop et rappelle-toi « qu’une once de… » etc.

Je t’embrasse, mon vieux, ton vieux.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi soir.

[13 mars 1854.]

Il m’est arrivé aujourd’hui ce qui ne m’est pas advenu depuis bien des années : c’est de faire toute une page, dans ma journée. – Je l’ai écrite depuis huit heures jusqu’à main-tenant minuit. Décidément je prends le parti de me coucher plus tôt. J’ai besoin de temps à autre de bosses de sommeil. – Et aujourd’hui, que j’avais dormi, la nuit dernière, douze

– 723 – heures d’aplomb, je me suis senti frais et gaillard, jeune en-fin. C’est tout dire. – Ça va marcher, j’espère, quitte à re-tomber après dans la morte-eau, comme disent les marins. Car je ne vais jamais d’un train égal en rien. Ma volonté seule suit une ligne droite, mais tout le reste de mon individu se perd en arabesques infinies. C’est un mal du diable pour redresser toutes ces courbes, amincir ce qui est trop gros, et grossir ce qui est trop grêle.

Dis-moi donc et au plus vite quand est-ce que l’on saura le résultat du concours. Tu sais combien cela m’intéresse, bonne Muse. – Envoie-moi aussi des détails sur la publica-tion de Perrotin, Les Vierges de Raphaël. En fouillant mes notes je trouverai moyen, peut-être, avec ce que je me rap-pellerai en sus, de te faire un article passable. Je m’y mettrai dans une quinzaine de jours (?). J’attends d’être à un point de repos de la B[ovary]. – J’ai vu dans le catalogue de la De-lahaye un bon titre d’ouvrage : De l’onanisme chez les per-sonnes du sexe. Cela ne coûte que 1 fr. 75. Je le demande comme récompense de mon travail. À propos de sexe, il pa-raît que notre ami s’y livre fort. Je l’ai toujours connu tel, du reste. Mais maintenant la diversité des plats ajoute à son appétit. Il s’excite à l’une sur l’autre, à l’autre [sur] l’une, etc. Car tout n’est qu’action et réaction, « branle perpétuel », comme dit le père Montaigne. Branle ! un calembour. –

Tu crois que les toilettes de la D[iva] sont le fruit d’un boursicot multiple. Cela se peut, cela est même probable. Et tu t’ébahis qu’on puisse boire avec plaisir où tant de lèvres se posent. C’est s’étonner que l’on se grise au restaurant. – Est-ce qu’on pense, en humant le sauternes, à toutes les sales gueules qui se sont mises là un quart d’heure avant, et qui vont s’y remettre un quart d’heure après ? Où y a-t-il

– 724 – d’ailleurs une virginité quelconque ? quelle est la femme, l’idée, le pays, l’océan que l’on puisse posséder à soi, pour soi, tout seul ? Il y a toujours quelqu’un qui a passé avant vous sur cette surface ou dans cette profondeur dont vous vous croyez le maître. Si ce n’a été le corps, ç’a été l’ombre, l’image. Mille adultères rêvés s’entrecroisent sous le baiser qui vous fait jouir. Je crois un peu aux pucelages physiques, mais aux moraux non. Et dans la vraie acception du mot tout le monde est cocu. – Et archi-cocu. Le grand mal après tout. Je suis certain que le sieur B[ouilhet], quoiqu’il ne m’en ait nullement fait la confidence, s’en soucie fort médiocre-ment, pourvu qu’il ait sa part. – Il préfère le co-partage avec du velours, de la batiste et de la dentelle, car tout cela aussi fait jouir, « le train, et la dépense et la brocatelle, y font », comme dit ce même Michel qui se connaissait en femmes et les aimait fort. –

Qu’importe que Gautier ne fasse rien pour B[ouilhet] ? Si B[ouilhet] le fréquentait pour cela, ce serait un sot et mal connaître son homme. Il faut prendre les gens tels qu’ils sont. Or G[autier] est un charmant homme – en conversa-tion. Il aime tout ce que nous aimons, déteste ce que nous détestons, a notre langage et notre genre. N’en voilà-t-il pas cent fois plus qu’il ne faut pour le rechercher, et je dirai plus, l’aimer ? Car on doit être reconnaissant envers les gens avec qui l’on peut causer. Moi, c’est me rendre un très grand ser-vice que de me donner la réplique (dans ma voix) pendant seulement une heure. Cela m’est rarement arrivé. Aussi je bénis ceux qui m’ont procuré, ou me procurent encore cette volupté sociale.

Je suis bien content, à ce propos, que tu aies déniché de Vigny. Puissent les accents de ce vieux rossignol te dis-

– 725 – traire ! – Tu ne me parles jamais de tes lectures. Tu as tort. Tu t’épuises. Il faut lire incessamment (de l’histoire, et des classiques). Tu m’objecteras que tu n’as pas le temps, non. Cela est plus utile que d’écrire, puisque c’est avec ce que les autres ont écrit que nous écrivons, hélas ! – Qu’est-ce que tu veux dire en disant que c’est « triste de ne pas s’étayer les uns sur les autres » ? Il faut s’étayer sur les Forts et sur l’Éternel, et non sur nos petites passions chatoyantes et changeantes. Depuis que je viens de relire tout Montaigne je me sens plus raide. Car j’en suis plein. – Et il ne faut pas non plus douter des amis et s’effaroucher et vous faire des som-mations de gendarmes : « Réponds-moi au plus vite, net… sécurité trompeuse, etc. » – Tout cela parce que B[ouilhet] étant forcé, à cause des vacances de sa mère, de venir à Pâques (et ne pouvant venir qu’à Pâques), je juge fort bête de m’en aller d’ici, juste à ce moment-là. – Voilà tout ; je re-tarderai mon voyage d’une quinzaine. En attendant je t’embrasse, vieille sauvage toujours en état d’ivresse.

À toi. Ton.

 

À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] dimanche. [19 mars 1854.]

Peki ! Taïeb ! antiqua ! mameluk ! tu es dans une très bonne voie. Continue et ne te désespère pas, vieux melon ! Je suis enchanté de la correction :

Sentent courir la sève, en friss[onnant d’]amour.

– 726 –

Voilà donc déjà une strophe irréprochable.

***

Bon :

Les troupeaux répandus dans les grands pâturages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fait tomber les fruits mûrs aux gazons du chemin.

 

Tu verras seulement si gazon n’est [pas] trop près plus haut, ce que je ne crois pas.

***

Les strophes L’escarboucle, etc., Le fleuve diaphane, ex-cellentes.

Ô splendide univers qu’ont rêvé les vieux âges ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Ah ! à la bonne heure ! maintenant on a pu rêver cela ! Garde aussi ton oiseau. Pourquoi seulement ne laisses-tu pas comme c’était précédemment jette à l’écho des cieux ? en bat-tant de l’aile est un peu trop poussé de métaphore ?

Quant à :

 

– 727 –

Sur le monde enivré glisse une h[aleine] chaude ; La forêt qui s’agite au souffle matinal, Faisant vibrer dans l’air ses feuilles d’émer[aude,] Jette au soleil levant des notes de cristal.

 

Le dernier vers est peut-être (???) un peu trop cassant de précision. Si tu pouvais mettre : fait comme un bruit de cristal, comme un murmure cristallin, plutôt que de dire que ça fait positivement des notes de cristal. Il y a là une nuance très délicate. Je me trompe peut-être ? me comprends-tu ? Ceci est fort peu important.

Voilà tout. Tu vois donc que ce n’est rien, ne te désole pas, mon pauvre vieux.

Songe que ta pièce avait 33 strophes. Mes observations n’ont jamais porté sur plus de 6 ou 8 tout au plus. Tu as fait cela en six semaines ! et tu gueules comme un âne ! tu es un misérable ! et un enfant gâté du Pinde !

Remémore-toi mes infortunés Comices qui m’ont de-mandé trois mois : 25 pages ! et que de corrections ! que de changements !

Si tu es pressé par ta promesse, envoie faire foutre ladite promesse. Je trouve ton tourment à cet égard pas roide.

Enfin si tu t’emmerdes trop, donne congé à tes amours et au lieu de venir ici à Pasques, viens-y dès maintenant. Tu te piéteras comme tu l’entendras, coucheras dans ma chambre, et travailleras au coin du feu. Après quoi à Pasques

 

– 728 – tu irais voir les flancs qui t’ont porté, et t’en retournerais à Paris. Cela vaudrait mieux que de se désespérer.

Ma mère te remercie beaucoup de t’être dérangé pour aller au Conseil de famille. Cette affaire prend du reste une bonne tournure.

Je vais écrire à la Muse, ce soir.

Continue toujours dans la donnée de cette correct[ion] : Sentent courir la sève, c’est-à-dire : anime. Sois sûr que ce se-ra plus amusant. Quant à la fin, avec la meilleure bonne vo-lonté de blâmer je ne vois qu’à admirer.

Adieu vieux. Allons sacré nom de Dieu !

Je t’embrasse tendrement.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche, après-midi.

[19 mars 1854.]

Je voulais t’écrire hier au soir, bonne Muse, mais j’ai en-tendu sonner 1 heure et demie, quand je croyais qu’il n’était encore que minuit. Il était trop tard. – J’ai été ces jours-ci (et le suis encore un peu) tourmenté par un rhumatisme dans l’épaule gauche et dans le cou. Ce sont les anciennes pluies du Péloponnèse qui se font sentir. Je suis comme les vieux murs. L’humidité sort, au printemps. Le mal de cela, c’est

– 729 – que ça me fait beaucoup penser aux voyages, à des voyages, pensées fort sottes et stériles puisque je n’y peux rien… – N’importe, mon travail, quoique allant lentement et à force de corrections et de refontes, avance. Au mois de juillet j’apercevrai la fin, tout d’une enfilade, j’espère. – Mais c’est atroce ! L’ordre des idées, voilà le difficile. – Et puis, comme mon sujet est toujours le même, qu’il se passe dans le même milieu, et que j’en suis maintenant aux deux tiers, je ne sais plus comment m’y prendre pour éviter les répétitions. La phrase la plus simple comme « il ferma la porte », « il sor-tit », etc., exige des ruses d’art incroyables ! Il s’agit de va-rier la sauce continuellement et avec les mêmes ingrédients. – Je ne puis me sauver par la Fantaisie, puisqu’il n’y a pas dans ce livre un mouvement en mon nom, et que la person-nalité de l’auteur est complètement absente. – Je tremble que B[ouilhet] ne m’engueule à Pâques ! Il m’a l’air, lui, assez embêté des corrections de son Homme futur. Le mal n’est pas si grand qu’il croit, et ce qu’il m’a envoyé ce matin est très bon. – Enfin, tout cela finira dans quelques mois. Nous serons plus souvent réunis, et si notre travail n’en va pas mieux, nos personnes du moins en seront plus aises. – Le domestique que je dois prendre, à Paris, sort d’ici à l’instant. – Nous avons fait nos conventions. Je lui ai dit de se tenir prêt pour le mois d’octobre prochain.

***

Je m’ennuie cet après-midi horriblement. Il fait un temps gris stupide, et je ne suis pas en train de travailler !

***

 

– 730 –

Sais-tu que tu m’as écrit une bien charmante et gentille lettre, bonne chère Louise ? Je suis content que tu aies de l’espoir. J’en ai aussi. Je compte sur de Vigny qui m’a l’air d’un brave homme (quoiqu’il s’intitule esclave, ce qui m’a pa-ru d’un goût un peu empire) et, s’il est tel que le croit Préault, ma jalousie dort tranquille. – J’allais oublier le plus important de ma lettre, à savoir qu’il faut que je me lave de ce que tu m’attribues. Je ne t’ai nullement reniée chez Mme Cl[oquet], et voici le dialogue tel qu’il s’est passé :

« On m’a dit que vous veniez souvent à Paris.

— Non, pas du tout, pourquoi ?

— On m’a, même, assuré que vous aviez une passion.

— Moi ! madame, j’en suis bien incapable, et pour qui ?

— Pour Mme C[olet]. On m’a dit que vous étiez du der-nier mieux ensemble.

— Ah ! ah ! ah ! c’est vrai. Je l’aime beaucoup, je la vois très souvent. Mais je vous prie de croire que le reste est une calomnie. »

Et j’ai continué en blaguant sur moi et m’accusant d’être physiquement incapable d’aimer, ce qui excitait beaucoup l’hilarité de M. et de Madame. – Sois sûre que j’ai tenu le mi-lieu entre la reculade et l’impudence. Ils en auront cru ce qu’ils auront voulu, ce qui m’importe peu. Pourvu qu’on ne m’embête [pas] en face, voilà tout ce que je demande dans ces matières-là. Je crois même qu’ils sont plus certains de la

– 731 – chose maintenant. Mais ce sont des questions auxquelles on ne répond jamais « oui », à moins que d’être un goujat ou un fat. Car c’est (toujours dans les idées du monde) déshonorer la femme, ou s’en targuer. – Non, mille dieux, non, je ne t’ai pas reniée. Si tu connaissais le fond de l’orgueil d’un homme comme moi, tu n’aurais pas eu ce soupçon. Je ne fais au monde que des concessions de silence, mais aucune de dis-cours. Je baisse bien la tête devant ses sottises, mais je ne leur retire pas mon chapeau. –

Merci de tes offres pour M. de Saint-Marc. Ses services nous seraient inutiles. L’affaire est en bon train et a 99 chances sur cent de réussir. – On a découvert un tas de choses farces et ignobles, entre autres celle-ci : son oncle, un brave homme, établi, piété, considéré, portant breloques et favoris, chauve comme il convient à un penseur et ventru comme il sied à un sage, une tête, enfin ! eh bien, cet excel-lent monsieur vole son neveu de la manière la plus canaille. Il a fait souscrire à ce malheureux pour 75 mille fr[ancs] de billets. – Et l’avoué est arrivé juste à temps pour empêcher la fabrication d’un acte qui allait le ruiner net. – Il l’est déjà aux trois quarts, et après avoir eu douze mille livres de rentes à lui (sans compter la fortune de sa femme), il ne lui restera peut-être pas, d’ici à six mois, mille écus de rente. Voilà où mène l’amour de l’alcool exagéré. – Planche ne reparaît plus chez lui, car il n’y a plus rien à manger et peu à boire.

***

Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles à Pichat et à Max ne m’a nullement surpris. (B[ouilhet] ne m’en a pas par-lé ; il ne m’écrit que de simples billets.) Ils sont, tous ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant qu’il leur

– 732 – est impossible de se recueillir pour écouter, d’abord. Puis, quand même ils eussent écouté, c’est là une de ces œuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L’observation de D[u Camp] : « Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées ! » prouve qu’il a perdu toute notion de style. La « supériorité de l’idée sur la description » est de même architecture. – On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfait et étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n’a pris l’air. Elle a fermé sa fenêtre à la Nature. Aussi le vent des grands horizons oppresse-t-il d’étouffements les gens d’esprit (!). Il m’a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Po-lonais, à propos de la Russie : « Son esprit nous envahit dé-jà. » Il entendait par là l’absolutisme, l’espionnage, l’hypocrisie religieuse, enfin l’anti-libéralisme sous toutes ses formes. – Or nous en sommes là, en littérature aussi. Rien que du Vernis, et puis le barbare, en dessous : barbarie en gants blancs ! pattes de Cosaques aux ongles décrassés ! pommade à la rose, qui sent la chandelle ! Ah ! nous sommes bas ! – Et il est triste de faire de la littérature au XIXe siècle ! On n’a ni base, ni écho. – On se trouve plus seul qu’un Bé-douin dans le désert. Car le Bédouin, au moins, connaît les sources cachées sous le sable. Il a l’immensité tout autour de lui et les aigles volant au-dessus. Mais nous ! nous sommes comme un homme qui tomberait dans le charnier de Mont-faucon, sans bottes fortes ! on est dévoré par les rats. C’est pour cela qu’il faut avoir des bottes fortes ! et à talon haut, à clous pointus et à semelle de fer, pour pouvoir, rien qu’en marchant, écraser.

Adieu, mille bons baisers, je t’embrasse encore. À toi tout.

– 733 –

Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi, 2 h[eures].

[23 mars 1854.]

Je n’ai que le temps de t’envoyer une partie de l’envoi du Crocodile. – Car je viens d’égarer sur ma table 2 pièces de vers détachées de son volume. Je me hâte à cause de la lettre à Villemain. Je pense qu’il te sera agréable de l’avoir demain vendredi, jour de l’Académie.

J’ai une lettre pour Mme d’Aunet, énorme. On voit des imprimés à travers. Il faut que je fasse une enveloppe. Car le grand homme a un système des plus incommodes pour une correspondance de cette nature. Aucune enveloppe ordi-naire ne peut recouvrir ses lettres. – Il me cadotte de deux discours politiques fort piètres de fond et de forme. Décidé-ment, il tourne au ganachisme avec ses rabâchages perpé-tuels. Je te les enverrai. –

Il y avait aussi un discours de Ribeyrolles que je n’ai pas lu. – Mon lit était semé de papiers (j’avais en outre une longue [lettre] de B[ouilhet]). Je crois que ce discours a été balayé aux ordures. Je le fais rechercher. Je viens de déni-cher les vers. – Il se fout de moi, le grand homme : il m’appelle « cher et honorable concitoyen ».

 

– 734 –

Je voulais t’écrire ce soir ou demain. – Envoie-moi un mot de réponse à ceci. Je t’écrirai un de ces jours, dimanche ou lundi ; mais souvent je me trouve pris le soir.

Adieu, rien de neuf, mille tendresses.

À toi. Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].

[25 mars 1854.]

La tête me tourne, et la gorge me brûle, d’avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé de cent mille fa-çons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. – Elle est bonne. J’en réponds ; mais ce n’a pas été sans mal ! –

Mais avant de parler de moi, parlons de toi, pauvre chère Louise. Je t’assure que personne ne compatit plus à ton rhume. Ce sont là de vraies maladies. Car qu’est-ce qu’une maladie qui ne fait pas souffrir ? un mot dans un livre, puisqu’on guérit des plus dangereuses et qu’on meurt des plus bénignes. La douleur, voilà le vrai mal ! – Et c’est bien plutôt d’elle que de la mort que je suis un homme « à me mettre sous la peau d’ung veau pour l’éviter », comme disait le vieux. – C’est atroce un rhume ! Cela vous démora-lise ! L’humidité du nez semble tremper les pensées dans je ne sais quel mucus mélancolique. Ô science humaine, à quoi sers-tu ? C’est pourquoi les gens prétendus utiles me sem-blent être d’un grotesque qui dépasse les autres : – Dans

– 735 – quel bel état j’étais il y a cinq semaines, à Paris ! Quel har-gneux et maussade individu je faisais ! C’est qu’en vérité j’y souffrais cruellement. J’étais prodigieusement irrité et triste. Et puis je suis comme l’Égypte. – Il me faut pour vivre la ré-gulière inondation du style. Quand elle manque, je me trouve anéanti comme si toutes les sources fécondantes étaient rentrées en terre, je ne sais où, et je sens, par-dessus moi, passer d’innombrables aridités qui me soufflent, au vi-sage, le désespoir. –

Pourquoi donc voulais-tu avoir fini ta Servante pour le 1er avril ? Voilà de ces choses que tu me permettras de blâ-mer ? Il ne faut se rien fixer en ces matières, car on se dé-pêche alors, avec la meilleure bonne foi du monde et sans s’en douter. – On doit toujours s’embarquer dans une œuvre, comme un corsaire dans son navire ; avec l’intention d’y faire fortune, des provisions pour vingt campagnes et un courage intrépide. On part, mais on ne sait pas quand on re-viendra ! On peut faire le tour du monde ? –

Tu travailles encore trop vite. Rappelle-toi le vieux pré-cepte du père Boileau : « écrire difficilement des vers fa-ciles ». – Songe donc ce que c’est qu’une œuvre de deux mille vers à corriger ! – Il faut retourner tous les mots, sous tous leurs côtés, et faire comme les pères Spartiates, jeter impitoyablement au néant ceux qui ont les pieds boiteux ou la poitrine étroite.

Ce brave B[ouilhet] vient de passer quinze tristes jours à re-corriger son Homme futur. Mais enfin c’est fini, et bien fi-ni. J’ai été enchanté de ce qu’il m’a envoyé avant-hier. Il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée. Quoique l’impression pour moi ne change rien, ordinairement. Ainsi

– 736 – la lecture de Melænis dans la R[evue] ne m’a pas fait changer d’opinion sur une seule virgule. C’est une œuvre, Les Fos-siles ! mais combien y a-t-il de gens en France capables de la comprendre ? Triste, triste ! Eh non, pourtant, car c’est là ce qui nous console, au fond ! – Et puis, qui sait ? Chaque voix trouve son écho ! – Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc., qui s’émeuvent ou s’émouvront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l’humanité. Tous ceux qui vivront de votre pensée, ce sont comme des enfants at-tablés à votre foyer. – Aussi quelle reconnaissance j’ai, moi, pour ces pauvres vieux braves, dont on se bourre à si large gueule, qu’il semble que l’on a connus, et auxquels on rêve, comme à des amis morts !

***

Il m’est impossible de retrouver cette bande de journal où il y avait, je crois, un discours de Ribeyrolles. – Elle est perdue, probablement ? Mon domestique (un nouveau, qui est plus bête que ses bottes) dit qu’il ne sait pas s’il ne l’a pas jetée, par hasard, dans le seau aux eaux sales, et de là aux lieux, Ô démocratie, où serais-tu allée ? Ce papier était, pro-bablement, tombé de mon lit sur le tapis, et il l’aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme ! mais ça m’embête. – L’autre au moins, qui nous volait comme dans une forêt de Bondy, ne m’a jamais fait de ces bêtises, tant il est vrai qu’on n’est bien servi que par des canailles ! Ce brave garçon s’est déjà fait chasser de chez trois bourgeois, un peu plus regar-dants (c’est le mot) que nous, à ce qu’il paraît. Et l’un d’eux a même trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de ba-tiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants neufs dérobés furtivement, et avec

– 737 – quoi j’eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure. Mais mon serviteur avait une maîtresse !

J’ai su depuis qui payait sa toilette

 

Ô les femmes ! Exemple de moralité à citer aux enfants.

***

Pourquoi la découverte d’un méfait quelconque excite-t-elle toujours ma gaieté ?

***

J’ai envoyé immédiatement la lettre à Mme d’Aunet.

***

Je lis maintenant un livre latin du temps de Louis XIV, qui est d’une gaillardise profonde. Il y a des femmes qui s’instruisent, et des séances où les sexes sont entremêlés. C’est charmant ! Je ris tout seul, comme une compagnie de vagins altérés devant un régiment de phallus. À propos de phallus, ce bon Babinet et Lageolais m’intéressent infini-ment. – Elle a un grand air de corruption, cette fille. Ce doit être une femme à passions. Tu te feras expliquer ce mot par B[ouilhet].

En résumé, je me trouve maintenant dans un assez bon état. La B[ovary] marche, quitte à retomber bientôt, car je vais toujours par bonds et par sauts, d’un train inégal, et

– 738 – avec une continuité disloquée, à la manière, un peu, des lièvres, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive.

Adieu. Je t’embrasse, malgré ton rhume, ou plus fort à cause de cela ? –

À toi, ton.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi soir.

[4 avril 1854.]

Celle-ci ne compte pas. C’est pour savoir seulement comment tu vas. B[ouilhet], au reste, m’a donné de tes nou-velles. Il m’a dit que tu étais très souffrante, mais que tu n’avais rien de sérieux. Je ne sais si c’est une sympathie de nos organes, mais il me pousse, au même endroit que toi, un clou qui, s’il ne rentre pas, sera monstre ! Chou colossal ! Orgueil de la Chine ! Arbor sancta ! J’ai été depuis vendredi dans un état affreux d’ennui, et d’affaissement, résultat d’un passage dont je ne pouvais venir à bout. – Il est, Dieu merci, passé depuis ce soir. Ce livre m’éreinte, j’y use le reste de ma jeunesse. Tant pis ! il faut qu’il se fasse. La Vocation, grotesque ou sublime, doit se suivre. Tu parles de ma quié-tude. On n’a jamais parlé de rien de plus fantastique. Moi, de la quiétude ! Hélas non ! Personne n’est plus troublé, tour-menté, agité, ravagé. Je ne passe pas deux jours ni deux heures de suite dans le même état. Je me ronge de projets, de désirs, de chimères, sans compter la grande et incessante

– 739 – chimère de l’Art ! qui bombe son dos et montre ses dents d’une façon de plus en plus formidable, et impossible. D’ailleurs, ces premiers beaux jours me navrent. Je suis ma-lade de la maladie de l’Espagne. Il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m’en aller, botté et éperonné, par des bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil, et de sen-teurs marines. Quand est-ce que j’entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc, comme autrefois ? Quand reverrai-je de grandes étoiles ? Quand est-ce que je monterai sur des éléphants, après avoir monté sur des cha-meaux ?…

L’inaction musculaire où je vis me pousse à des besoins d’action furibonde. – Il en est toujours ainsi. La privation ra-dicale d’une chose en crée l’excès. – Et il n’y a de salut pour les gens comme nous que dans l’excès. Ce ne sont pas les Na-politains qui entendent la couleur, mais les Hollandais et les Vénitiens. Comme ils étaient toujours dans le brouillard, ils ont aimé le soleil.

As-tu un Plutarque ? Lis la vie d’Aristomène. C’est ce que je lis maintenant. C’est bien beau.

Adieu, écris-moi pour me donner des nouvelles de ta santé et du concours. Je t’embrasse. Je t’écrirai samedi. À toi, ton.

 

– 740 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi soir, minuit.

[7 avril 1854.]

Je viens de recopier au net tout ce que j’ai fait depuis le jour de l’an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février, puisqu’à mon retour de Paris j’ai tout brûlé. Cela fait treize pages, ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. Enfin, elles sont faites, je crois, et aussi parfaites qu’il m’est pos-sible. Je n’ai plus que deux ou trois répétitions du même mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini. C’était un dur passage : il fallait ame-ner insensiblement le lecteur de la psychologie à l’action, sans qu’il s’en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée. Encore deux ou trois grands mouvements et j’apercevrai la fin. Au mois de juillet ou d’août, j’espère entamer le dénouement. Que de mal j’aurai eu, mon Dieu ! Que de mal ! Que d’échignements et de découragements ! J’ai hier passé toute ma soirée à me li-vrer à une chirurgie furieuse. J’étudie la théorie des pieds bots. J’ai dévoré en trois heures tout un volume de cette in-téressante littérature et pris des notes. Il y avait là de bien belles phrases : « Le sein de la mère est un sanctuaire impé-nétrable et mystérieux où », etc. Belle étude du reste ! Que ne suis-je jeune ! Comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire. Tous tant que nous sommes, écrivas-siers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! Les livres d’où ont dé-coulé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. Ils savaient tout, ces bonnes gens-là ; et nous, nous ne savons rien. Il y a dans la

– 741 – poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s’instruire dans les arts et métiers, forgerons, or-fèvres, serruriers, etc., pour y puiser des métaphores. C’est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée. Il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance.

Mais causons de toi et, à propos de médecine, je ne comprends rien à tes maux. Qu’as-tu, en définitive ? Qui est-ce qui te soigne, et te soignes-tu ? Si c’est un des deux êtres que j’ai vus chez toi, Vallerand ou Appert, je te plains. Ces messieurs m’ont l’air de franches buses. Tu as beau être athée en médecine, je t’assure qu’elle peut faire beaucoup de mal. On vous tue parfaitement, si on ne vous guérit pas. Je t’avais toujours conseillé d’aller consulter pour tes palpita-tions quelqu’un. Tu persistes à n’en rien faire et à souffrir. C’est très beau au point de vue du sec, mais moins beau au point de vue du raisonnable.

J’ai reçu la lettre où tu me disais que de Vigny t’avait lue (et assez mal) à l’Académie. Ainsi rassure-toi, elle n’a pas été perdue. Ça m’a l’air d’un excellent homme, ce bon de Vigny. C’est du reste une des rares honnêtes plumes de l’époque : grand éloge ! Je lui suis reconnaissant de l’enthousiasme que j’ai eu autrefois en lisant Chatterton. (Le sujet y était pour beaucoup. N’importe.) Dans Stello et dans Cinq-Mars il y a aussi de jolies pages. Enfin c’est un talent plaisant et distin-gué, et puis il était de la bonne époque, il avait la Foi ! Il tra-duisait du Shakespeare, engueulait le bourgeois, faisait de l’historique . On a eu beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra. Et tous finissent par être académiciens, ô ironie ! Le dédain pour la Poésie que l’on a en ce lieu, et dont il te parlait, m’a

– 742 – remis en tête aujourd’hui que voilà de ces choses qu’il faut expliquer, et ce sera moi qui les expliquerai. Le besoin se fait sentir de deux livres moraux, un sur la littérature et un autre sur la sociabilité. J’ai des prurits de m’y mettre. (Malheureu-sement je ne pourrai pas commencer avant trois ans au plus tôt.) Et je te réponds bien que si quelque chose peut casser les vitres, ce sera cela. Les honnêtes gens respireront. Je veux donner un peu d’air à la conscience humaine qui en manque. Je sens que c’est le moment. Un tas d’idées cri-tiques m’encombrent. Il faut que je m’en débarrasse quelque part, et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre.

Non, je n’ai pas été trop loin à l’encontre de Delisle, car après tout je n’ai pas dit de mal de lui ; mais j’ai dit et je maintiens que son action au piano m’a indigné. J’ai reconnu là un poseur taciturne. Ce garçon ne fait point de l’art exclu-sivement pour lui, sois-en sûre. Il voudrait que toutes ses pièces de vers pussent être mises en musique et chantées, et gueulées, et roucoulées dans les salons (puis il se donnera pour excuse à lui-même que les poésies d’Homère étaient chantées, etc.). Cela m’exaspère ; je ne lui ai pas pardonné cette prostitution. Tu n’as vu dans ma férocité qu’une lubie excentrique. Je t’assure qu’il m’a blessé en la poésie, en la musique et en lui que j’aimais, car, quoique tu me déclares : « n’avoir jamais eu un élan de cœur de ma vie », je suis au contraire un gobe-mouches qui n’admire jamais par parties. Quand je trouve la main belle, j’adore le bras. Si un homme a fait un bon sonnet, le voilà mon ami et puis, après, je lutte contre moi-même et je ne veux pas me croire encore lorsque j’ai découvert la vérité. Leconte peut être un excellent gar-

– 743 –

çon, je n’en sais rien ; mais je lui ai vu faire une chose (insi-gnifiante en soi, d’accord) qui m’a semblé, dans l’ordre artis-tique, être ce que la sueur des pieds est au physique. Cela puait et les trilles, gammes et octaves qui dominaient sa voix faisaient comme les mailles de cette sale chaussette harmo-nique, par où s’écoulait béatement ce flux de vanité nauséa-bonde. Et la pauvre poésie au milieu de tout cela ! Mais il y avait des dames ! Ne fallait-il pas être aimable ? L’esprit de société, saperlotte !!!

Tu me dis de bien belles choses sur la Sylphide et son activité. Le remuement que certaines gens se donnent vous occasionne le vertige, n’est-ce pas ? Voilà à quoi se passe la vie, à un tas d’actions imbéciles qui font hausser les épaules au voisin. Rien n’est sérieux en ce bas monde, que le rire !

Penses-tu à la tribouillée qu’il va falloir que Bouilhet ad-ministre à cette pauvre Léonie ? Elle l’attend comme la manne. Pourvu qu’elle ne lui dise pas – comme Cymodocée à Eudore : « Ah ! les femmes de Rome t’ont trop aimé ! Ah ! les garces de Paris t’ont trop sucé, etc. »

Adieu, pauvre chère Muse ; rétablis-toi donc ! je t’embrasse.

TON MONSTRE.

 

Je relis de l’histoire grecque pour le cours que je fais à ma nièce. Hier le combat des Thermopyles, dans Hérodote, m’a transporté comme à douze ans, ce qui prouve la can-deur de mon âme, quoi qu’on en dise.

– 744 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi soir, minuit.

[12 avril 1854.]

J’attends B[ouilhet] demain ou après-demain (peut-être même, est-il en ce moment à Rouen dans les bras de sa dul-cinée n° 3 ?). Aussi, je t’écris de suite de peur de n’y pas penser demain, et que ma lettre ne soit en retard. – Comme tu es triste, pauvre Muse ! Quelles funèbres lettres tu m’envoies depuis quelque temps ! Tu t’exaspères contre la vie. Mais elle est plus forte que nous, il faut la suivre. D’ailleurs ta conduite à l’encontre de ta santé n’a pas de sens. C’est la dernière fois que je te le dis. Quand tu te seras procuré, grâce à ton entêtement, quelque bonne maladie or-ganique, où il n’y aura rien à faire qu’à souffrir indéfiniment, tu trouveras peut-être que j’avais raison ? Mais il ne sera plus temps ! Crois-en donc un homme, qui a été élevé dans la haine de la médecine, et qui la toise à sa hauteur. Il n’y a pas d’art, mais il y a des innéités, de même qu’en critique, il n’y a point de poétique, mais le goût, c’est-à-dire certains hommes-à-instinct qui devinent, hommes nés pour cela et qui ont travaillé cela.

Mais parlons du moral, puisque, selon toi, c’est là la cause de ton mal. Tu me dis que les idées de volupté ne te tourmentent guère. J’ai la même confidence à te faire. Car je t’avoue que je n’ai plus de sexe, Dieu merci ! Je le retrouve-rai au besoin et c’est ce qu’il faut. – À ce propos où as-tu vu que je t’aie fait des anti-déclarations ? Quand t’ai-je dit que je n’avais « pas d’amour pour toi » ? Non, non, pas plus que je n’ai jamais dit le contraire. Laissons les mots auxquels on tient, et dont on se paye en se croyant quitte du reste.

– 745 –

Qu’importe de s’inquiéter perpétuellement de l’étiquette et de la phrase ? Mets un peu la tête dans tes mains, ne pense pas à toi, mais à moi, tel que je suis, ayant 33 ans bientôt. – Usé par quinze à dix-huit ans de travail acharné, plus plein d’expérience que toutes les académies morales du monde, quant à tout ce qui touche les passions, etc., goudronné, en-fin, à l’encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navi-gué, et demande-toi s’il est possible qu’un tel être ait ce qui s’appelle de l’Hâmour. – Et puis, qu’est-ce que ça veut dire ? Je m’y perds. Si je ne t’aimais pas, pourquoi t’écrirais-je d’abord, et pourquoi te verrais-je ? et pourquoi te – ? Qui donc m’y force ? Quel est l’attrait qui me pousse et me ra-mène vers toi, ou plutôt qui m’y laisse ? Ce n’est pas l’habitude. Car nous ne nous voyons pas assez souvent pour que le plaisir de la veille excite à celui du lendemain. Pour-quoi, quand je suis à Paris, est-ce que je passe tout mon temps chez toi (quoi que tu en dises) si bien que j’ai cessé à cause de cela de voir bien du monde ? Je pourrais trouver d’autres maisons qui me recevraient, et d’autres femmes. D’où vient que je te préfère à elles ?

Ne sens-tu pas qu’il y a dans la vie quelque chose de plus élevé que le bonheur ? que l’amour et que la Religion, parce qu’il prend sa source dans un ordre plus impersonnel ? – Quelque chose qui chante à travers tout, soit qu’on se bouche les oreilles ou qu’on se délecte à l’entendre, à qui les contingents ne font rien, et qui est de la nature des Anges, lesquels ne mangent pas ? Je veux dire l’idée ? C’est par là qu’on s’aime, quand on vit par là. J’ai toujours essayé (mais il me semble que j’échoue) de faire de toi un hermaphrodite sublime. Je te veux homme jusqu’à la hauteur du ventre (en descendant). Tu m’encombres et me troubles et t’abîmes avec l’élément femelle. – Il y a en toi (et souvent visibles

– 746 – dans la même action) deux principes plus nets l’un de l’autre et plus opposés que le sont Ormuzd et Ahriman dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures inté-rieures et les événements externes. Relis même tes œuvres, et tu t’apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment, et de la plus parfaite conception, t’a rendue ou fait paraître le contraire juste de ce qu’il fallait.

Le Bon Dieu t’avait destinée à égaler, si ce n’est à sur-passer, ce qu’il y a de plus fort, maintenant. Personne n’est né comme toi, et il t’arrive avec la meilleure bonne foi du monde de pondre quelquefois des vers détestables ! Même histoire dans l’ordre sentimental. Tu ne vois pas. – Et tu as des injustices sur lesquelles on se tait, mais qui font mal.

Ce ne sont pas des reproches tout cela, pauvre chère Muse. Non, et si tu pleures, que mes lèvres essuient tes larmes ! Je voudrais qu’elles te balayent le cœur pour en chasser toutes les vieilles poussières.

J’ai voulu t’aimer, et je t’aime d’une façon qui n’est pas celle des amants. Nous eussions mis tout sexe, toute dé-cence, toute jalousie, toute politesse (tout ce qui est comme ce serait avec un autre), à nos pieds, bien en bas, pour nous faire un socle, et, montés sur cette base, nous eussions, en-semble, plané au-dessus de nous-mêmes. Les grandes pas-sions, je ne dis pas les turbulentes, mais les hautes, les larges, sont celles à qui rien ne peut nuire, et dans lesquelles plusieurs autres peuvent se mouvoir. – Aucun accident ne peut déranger une Harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers. Dans un tel amour, d’autres amours même auraient pu venir ? Il eût été tout le cœur !

– 747 –

Voilà ce qui rend dans la jeunesse les attachements d’hommes si féconds, ce qui fait qu’ils sont si poétiques, en même temps, et que les anciens avaient rangé l’amitié presque à la hauteur d’une Vertu.

Avec le culte de la Vierge, l’adoration des larmes est ar-rivée dans le monde. Voilà dix-huit siècles que l’humanité poursuit un idéal rococo. Mais l’homme s’insurge encore une fois, et il quitte les genoux amoureux qui l’ont bercé dans sa tristesse. Une réaction terrible se fait dans la conscience moderne contre ce qu’on appelle l’amour. Cela a commencé par des rugissements d’ironie (Byron, etc.), et le siècle tout entier regarde à la loupe et dissèque sur sa table la petite fleur du Sentiment, qui sentait si bon ! jadis !

Il faut avoir, je ne dis pas les idées de son temps, mais les comprendre. – Eh bien, je maintiens qu’on ne peut vivre passablement qu’en se refusant le plus possible à l’élément qui se trouve être le plus faible. – La civilisation où nous sommes est un triomphe opéré (guerre incessante et tou-jours victorieuse) sur tous les instincts dits primordiaux. – Si vous voulez vous livrer à la colère, à la vengeance, à la cruauté, au plaisir effréné ou à l’amour lunatique, le désert est là-bas, et les plumes de sauvage un peu plus loin, allez-y ! – Voilà pourquoi, par exemple, je regarde un homme qui n’a pas cent mille livres de rente et qui se marie, comme un misérable, comme un gredin à bâtonner. Le fils du Hottentot n’a rien à demander à son père que son père ne lui puisse donner. Mais ici, chaque fils de portier peut vouloir un pa-lais, et il a raison ! C’est le mariage qui a tort, et la misère ! ou plutôt la Vie elle-même, donc il ne fallait pas vivre, et c’est là ce qu’il fallait démontrer, comme on dit en géomé-trie.

– 748 –

Adieu, je t’enlace. À toi, ton.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi, minuit.

[18 avril 1854.]

Si je ne t’ai pas reparlé de l’affaire du Philosophe, c’est que je croyais que c’était entièrement fini, quant à présent du moins, et fini par un refus formel de sa part ? Malgré l’avis contraire de Béranger, je persiste à penser que le mien était bon, si toutefois tu continues à le tenir ferme. Je t’ai donné ce conseil d’après les données de son caractère, que tu m’as dit être faible. – Et, cela admis, j’avais raison ! Donc, attends. – Et tiens bon, et ne crois plus, chère Muse, que je ne m’intéresse pas à tes affaires. Rien de ce qui te touche, au contraire, ne m’est indifférent. Je voudrais te voir avant tout, heureuse, heureuse de toute façon, de toute manière, heu-reuse d’argent, de position, de gloire, de santé, etc., et si je savais quelqu’un qui pût te donner tout cela, je l’irais cher-cher pieds nus. Le bonheur, ou ce qui en approche, est un composé de petits bien-être, de même que le non-malheur ne s’obtient que par la plénitude d’un sentiment unique, qui nous bouche les ouvertures de l’âme à tous les accidents de la Vie.

N’est-ce pas vendredi prochain que l’on décide le prix ? J’attends dimanche matin avec anxiété.

Tu me verras dans trois semaines au plus tard. Je n’ai plus, d’ici à mon départ, que cinq ou six pages à faire et, de

– 749 – plus, sept ou huit à moitié ou aux deux tiers faites. Je pa-tauge en plein dans la chirurgie. J’ai été aujourd’hui à Rouen, exprès, chez mon frère, avec qui j’ai longuement causé anatomie du pied et pathologie des pieds bots. Je me suis aperçu que je me foutais dans la blouse (si l’on peut s’exprimer ainsi). Ma science acquise de fraîche date n’était pas solide de base. J’avais fait une chose très comique (le plus joli mouvement de style qu’il fût possible de voir, et que j’ai pleuré pendant deux heures), mais c’était de la fantaisie pure, et j’inventais des choses inouïes. – Il en faut donc ra-battre, changer, refondre ! Cela n’est pas facile, que de rendre littéraires et gais des détails techniques, tout en les gardant précis. Ah ! les aurai-je connus les affres du style ! Au reste, tout, maintenant, m’est montagne ! – Bouilhet n’a pas été mécontent de ce que je lui ai lu. – J’ai fait, je crois, un grand pas, à savoir la transition insensible de la partie psychologique à la dramatique. Maintenant, je vais entrer dans l’action et mes passions vont être effectives. Je n’aurai plus autant de demi-teintes à ménager. Cela sera plus amu-sant, pour le lecteur du moins. Il faut qu’au mois de juillet, quand je reviendrai à Paris, j’aie commencé la fin. Puis j’y reviendrai au mois d’octobre, pour prendre un logement. – Quand arrivera-t-il donc ce bienheureux jour où j’écrirai le mot : fin ? Il y aura, en septembre prochain, trois ans que je suis sur ce livre. Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l’empereur de la Chine), à vivre toujours avec les mêmes personnages, dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pour la même illusion.

J’ai lu, relu (et je les ai là sous les yeux) tes deux der-nières pièces de vers, sur lesquelles il y a beaucoup à dire. –

– 750 –

Les bons vers abondent. Mais, encore une fois, je ne t’en sais aucun gré. Les bons vers ne font pas les bonnes pièces. – Ce qui fait l’excellence d’une œuvre, c’est sa conception, son in-tensité. – Et, en vers surtout, qui est l’instrument précis par excellence, il faut que la pensée soit tassée sur elle-même. Or je trouve la pièce À ma fille, lâche de sentiment. C’est là ce que toutes les mères eussent dit, et à peu près de la même manière, poésie à part, bien entendu. Commençons :

La 1re strophe, sauf le 1er vers, me semble très bonne, surtout le dernier vers qui est excellent. Mais remarque : que de répétitions dans les cinq strophes qui suivent. C’est tou-jours sur ou sous. La pensée est divisée en petites phrases pareilles. Et c’est sans cesse la même tournure de style.

La 2e strophe, du reste, me plaît assez, quoique moins bonne que l’autre.

Tes cheveux dorés caressent ton front

 

caressent, expression consacrée.

Sur ta joue il luit

 

désagréable à l’oreille.

Les deux vers qui suivent, charmants, mais il eût fallu les mieux amener par quelque chose de plus large, à propos des cils, et qui aurait fait un pendant plus exact à « un pli de la nuit » :

 

– 751 –

Sur ta bouche rose…

 

Voilà trois strophes qui commencent de même :

Sur ton oreiller…

Sur tes longs cils…

Sur ta bouche…

 

Ils sont du reste très bons ces deux vers :

Sur ta bouche…

Ton souffle…

 

Mais, dans les deux qui suivent, l’inversion est trop forte. Sois sûre que la pensée ne gagne rien à ces tournures poé-tiques.

Quant à la strophe « De ton joli… », je la trouve ATROCE ! de toute façon.

De ton joli corps sous ta couverture

 

est obscène, et hors du sentiment de la pièce. « Couverture » est ignoble de réalité, outre que le mot est laid en soi. Le sentiment était :

Ton visage rit sur la toile blanche,

 

mais cela est tout bonnement cochon, surtout avec la suite :

 

– 752 –

Plus souple apparaît le contour charmant ;

 

Et puis, qu’est-ce que vient faire là le Parthénon, l’antiquité et la« frise pure » si près de la « couverture » ? – Et d’abord un enfant n’a pas les formes si saillantes qu’on les voie ainsi sous une couverture, et comme les filles du Par-thénon dont les seins font bosse. – Cela est complètement faux de sentiment et d’expression. Il y a ici une chair qui n’est pas du tout à sa place.

 

Et, pour les rouvrir tu baises mes yeux, Superbe !

Nous mêlons nos soins, tendre, tu m’habilles,

 

que signifie « mêler des soins » ? et cette tournure archi-prétentieuse « tendre, tu m’habilles » ? et quelle vulgarité dans ce « tu m’habilles » ! Notez que nous avons plus bas « ta tête d’ange ».

Et des frais tissus chers aux jeunes filles,

 

école de Delille. Au reste, il y a beaucoup de rococo dans cette pièce :

Tu t’assieds parfois rêveuse au piano… Je pose une fleur sur ta tête d’ange.

 

Nous allons au bal, un ange qui va au bal et qui a un port virginal (port comporte par lui-même une idée de maturité). Je trouve toute cette seconde page fort plate :

– 753 –

Auprès du foyer tu brodes, je couds…

Tu danses, tu ris,

 

est-ce de la poésie cela ? À quoi bon faire des vers pour de pareilles trivialités ? Les morts qui reviennent sont fort em-bêtants. Cela n’est pas ému, parce que ça tient trop peu de place dans l’économie de la pièce. Il ne faut pas ménager la sensibilité du lecteur quand on la touche. – Et puis voilà en-core des détails de beauté qui reviennent :

Avec ton front poli comme un marbre…

Une jeune fille est comme un arbre…

 

c’est trop. Si elle a le front comme un marbre, elle ne peut être, elle, comme un arbre.

À tous ses rameaux des fruits sont promis,

 

fort ingénieux ; mais, encore une fois, cela [est] trop dans un ordre d’idées étrangères à celle de maternité, de virginité.

Et les blanches fleurs…

Et les nids joyeux…

 

quel dommage que deux si bons vers soient perdus !

L’orage, pour dire le malheur, a été dit par tout le monde, et puis, le pire de tout cela et ce qui m’irrite, ce qui fait que je ne suis peut-être pas impartial, c’est le sujet. Je hais les pièces de vers à ma fille, à mon père, à ma mère, à

– 754 – ma sœur. Ce sont des prostitutions qui me scandalisent (voir Le Livre posthume). Laissez donc votre cœur et votre famille de côté et ne les détaillez pas au public ! – Qu’est-ce que cela dit tout cela ? qu’est-ce que ça a de beau, de bon, d’utile et, je dirai même, de vrai ? Il faut couper court avec la queue lamartinienne, et faire de l’art impersonnel. Ou bien, quand on fait du lyrisme individuel, il faut qu’il soit étrange, désor-donné, tellement intense enfin que cela devienne une créa-tion. Mais quant à dire faiblement ce que tout le monde sent faiblement, non.

Pourquoi donc reviens-tu toujours à toi ? Tu te portes malheur. Tu as fait dans ta vie une œuvre de génie (une œuvre qui fait pleurer, note-le) parce que tu t’es oubliée, que tu t’es souciée des passions des autres et non des tiennes.

Il faut s’inspirer de l’âme de l’humanité et non de la sienne. C’est comme le sonnet À la gloire. Cela n’est pas li-sible et le lecteur s’indignera toujours de la supériorité que l’auteur se reconnaît.

La première strophe est superbe. Mais ensuite cela dé-gringole : la Poésie, personnifiée et parlant, mauvais goût ; « l’étendard de la poésie », idem.

Une route étoilée et sereine,

 

que l’on poursuit un étendard à la main et que l’idéal… tra-çait,

De la cime où je plane,

 

– 755 – tout cela est forcé, cherché, encombré.

La gloire sur ma tombe a sonné son réveil,

 

de qui le réveil ? De la gloire ou de la royauté ? Nous avons déjà reine et, plus bas, encore reine.

La fleur de l’aloès éclate épanouie,

 

non, la fleur éclate en s’épanouissant, mais elle n’éclate pas épanouie. Quand elle éclate, elle n’a pas pour qualité, pour attribut d’être épanouie. Elle est, au contraire, s’épanouissant.

***

Si tu as ton prix, travaille ta Servante tranquillement. – Et mets-toi de suite, sans t’inquiéter de rien, à tes autres contes et publie tout en masse. Il faut toujours employer les grosses artilleries. – Il ne faut pas donner ainsi son sang goutte à goutte. Songe à ce que serait la publication de six bons contes en vers, bien différents de forme et de fond, et reliés par une pensée et un titre commun. Cela serait impo-sant d’aspect, à part la valeur du contenu.

***

B[ouilhet] m’a dit que Philipon t’avait défendu (formel-lement) de rien recevoir. Dois-je faire néanmoins l’article pour la Librairie nouvelle ? En cas qu’oui, dis-le-moi, je te l’apporterai.

– 756 –

À toi, je t’embrasse.

Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].

[22 avril 1854.]

Je viens de rêvasser pendant une heure à ton article de la Librairie nouvelle, ou plutôt sur la Librairie nouvelle. Je crois qu’il y a moyen d’en faire un, tel quel. Je te bâclerai ça, ces jours-ci, pendant que B[ouilhet] sera là ; il te l’apportera, ou je te l’apporterai peu de jours après. Le principal, et la seule chose difficile, c’est d’avoir un plan quelconque, et que ces bêtes de lignes ne se bornent pas à être une sèche no-menclature.

Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m’a manqué cette semaine deux rendez-vous, et s’il ne vient pas demain, je serai encore forcé d’aller à Rouen. N’importe, cela avance. J’ai eu beaucoup de mal ces jours-ci relativement à un discours religieux. Ce que j’ai écrit, est (dans ma conscience) d’une impiété rare. – Ce que c’est que la différence d’époques ! Si j’eusse vécu cent ans plus tôt, quelle déclamation j’aurais mise là ! – Au lieu que je n’ai écrit qu’une exposition pure, et presque littérale de ce qui a dû être. – Nous sommes avant tout dans un siècle historique. Aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter jusque dans l’âme. – On ne dira jamais de moi ce qu’on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie nouvelle : « Tous

– 757 – ses travaux concourent à ce but élevé » (l’aspiration d’un meilleur avenir). Non, il ne faut chanter que pour chanter. Pourquoi l’Océan remue-t-il ? Quel est le but de la nature ? Eh bien ! je crois le but de l’humanité exactement le même. Cela est parce que cela est, et vous n’y ferez rien, braves gens. Nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher ! – N’était-on pas plus libre et plus intelligent du temps de Périclès que du temps de Na-poléon III ?

Où as-tu vu que je perds « le sens de certains sentiments que je n’éprouve pas » ? Et d’abord je te ferai observer que je les éprouve. J’ai le cœur humain, et si je ne veux pas d’enfant à moi, c’est que je sens que je l’aurais trop paternel. J’aime ma petite nièce comme si elle était ma fille, et je m’en occupe assez (activement) pour prouver que ce ne sont point des phrases. Mais que je sois écorché vif, plutôt que d’exploiter cela en style ! Je ne veux pas considérer l’art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu’une simple causerie, qu’une confi-dence. Non ! non ! la Poésie ne doit pas être l’écume du cœur. Cela n’est ni sérieux, ni bien. Ton enfant mérite mieux que d’être montrée en vers sous sa couverture, que d’être ap-pelée ange, etc. Tout cela est de la littérature de romance plus ou moins bien écrite, mais qui pêche par la même base, faible. Quand on a fait La Paysanne et quelques pièces de ton recueil : « Ce qui est [dans le cœur des femmes] », on ne [peut] plus se permettre ces fantaisies-là, même pour rire. La per-sonnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise, une bonne partie de la littérature contemporaine. Que de sentiment, que de sentiment, que de tendresse, que de larmes ! Il n’y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir, avant tout, du sang dans les phrases, et

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