Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
– 758 – non de la lymphe, et quand je dis du sang, c’est du cœur. Il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. Il faut faire s’aimer les arbres et tressaillir les granits. On peut mettre un immense amour dans l’histoire d’un brin d’herbe. La fable des deux pigeons m’a toujours plus ému que tout Lamartine. Et ce n’est que le sujet. Mais si La Fontaine avait eu dépensé d’abord sa faculté aimante dans l’exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l’amitié de deux oiseaux ? Prenons garde de dépenser en petites monnaies nos pièces d’or.
Ton reproche est d’autant plus singulier que je fais un livre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m’accuses de ne pas comprendre. – Et j’ai lu ta pièce de vers trois jours après avoir achevé un petit tableau où je représentais une mère caressant son enfant. Tout cela n’est pas pour défendre mes critiques, auxquelles je tiens fort peu. Mais je ne démords pas de l’idée qui me les a dictées.
***
Il me semble que le Prix s’annonce bien ; j’ai bon espoir.
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Je n’ai eu aucune nouvelle de B[ouilhet] depuis qu’il est parti. Je l’attends mardi ou mercredi.
Peux-tu m’envoyer cette pièce de Leconte : Les Chiens au clair de lune ? J’ai grande envie de la connaître.
– 759 –
Puisque tu es décidée à publier La Servante, de suite, je n’en dis plus rien (de la publication), mais j’attendrais. – Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire con-naître, de vous hâter, d’appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d’être bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte d’Horace « qu’il faut tenir pendant neuf ans son œuvre secrète avant de se décider à la montrer » ? On n’est en rien assez magistral, par le temps qui court.
Adieu, je t’embrasse, non magistralement. À toi, ton.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi soir. [29 avril 1854.]
Je me suis mis définitivement ce soir à ton article. Ce sera un chef-d’œuvre de mauvais goût et de chic ! La Librai-rie nouvelle en tressaillera jusque dans les entrailles de sa mauvaise littérature. Bouilhet revient demain. – Mais il re-tournera mercredi à Rouen. Je le continuerai, l’achèverai, et te le porterai moi-même vers la fin de la semaine, vendredi ou samedi, je ne sais encore le jour. Je voudrais faire aussi une ou deux corrections à la Bovary, dont la moindre phrase me semble plus malaisée que tous les articles Pompadour du monde. – Je te préviendrai de mon arrivée.
J’attends mercredi avec impatience pour avoir un mot de toi.
Adieu, à bientôt donc. Je t’embrasse et signe
– 760 –
EUGÈNE GUINOT,
car je rivalise avec lui de bêtise et de gentillesse. Il se peut même que je l’enfonce.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] dimanche soir.
[Mai-juin 1854.]
Mon cher Monsieur, j’arrive mercredi prochain par le convoi de midi 15 m. Nous déjeunerons, longuement, en-semble, et passerons la soirée. Apporte le Kachhieh ! (ortho-graphe arabe). Je compte le voir au chemin de fer. – Si tu n’as pas très faim nous pourrons même lire de suite, à mon hôtel, le premier acte, si tu veux. Quoiqu’il vaudrait mieux réserver cela pour le dessert. –
En conséquence, fais-moi le plaisir d’aller, dès au-jourd’hui, rue du Helder (succursale) et de demander à Jo-seph un appartement pour moi. Je ne veux pas qu’il me loge au-dessus du second. Ainsi il peut me donner le rez-de-chaussée, le premier ou le second. Si ces appartements sont pris, il me logera en face dans le grand hôtel ou chez Perri-chon (où nous avons été ensemble au mois de novembre). Adieu vieux, fais bien ma commission. J’aurais pu venir plus tard, mais cela m’aurait remis trop loin pour mon travail, et je ne serais pas venu du tout ? – Quand tu viendras ici au mois de septembre j’espère te lire une bonne tartine. Merci du pourtrait de la mère Jourdain. Quelle ignominie !
– 761 –
***
C’est la jeune Kaire qui va mettre ce mot à la poste, à qui (pas à la poste ni au mot, mais à elle) je viens de relâcher le lacet de sa bottine. Toujours lubrique ! Elle va se marier : événement !
Adieu, bon vieux. Nous allons en dégoiser, j’espère. Pas un mot de mon arrivée à personne, bien entendu, de peur des rapports et des relançades.
Je t’embrasse.
À toi.
À LOUIS BOUILHET
Croisset, mercredi soir. [5 juillet 1854.]
Je tombe sur les bottes ! Je crève d’envie de dormir. J’ai conduit aujourd’hui à Caumont mon nouveau cousin le sieur Laurent, qui est ici depuis samedi avec sa belle-mère et sa june épouse, et qui repart demain. Nous sommes revenus à pied. – Je suis un peu échigné ; joins à cela un fort dîner chez Achille. – Comme j’ai pensé à toi, tantôt, sacrée ca-naille, en traversant le bois de Canteleu ! Sais-tu de quoi l’on causait ? locomotives, et chemins de fer !!
Ta lettre m’a fait de la peine, pauvre vieux. Pourquoi donc es-tu si triste ? est-ce que tu vas faiblir, toi que j’admire
– 762 – et qui me réconfortes ? Je te prie sincèrement de cesser, par bas égoïsme. Que me restera-t-il, si tu cales ? – Heureuse-ment que je connais mon bonhomme et je te dirai qu’au fond je suis peu inquiet de ton découragement. Les désillusions ne sont faites que pour les gens sans imagination. Or je t’estime assez pour croire que tu n’en auras jamais de sé-rieuses et surtout de persistantes. – Note que voilà la pre-mière année de ta vie que tu te trouves seul et avec le loisir de t’emmerder pendant 24 heures, de suite. Il y a encore, à ton état présent, d’autres causes que je t’expliquerai docto-ralement,
Seul à seul chez Barbin,
c’est-à-dire piétés dans quelque taberne méritoire. Au reste, c’est bon. Il faut s’emmerder à Paris. C’est le seul moyen de n’y pas devenir bête. Tout océan doit pousser à la dégueu-lade.
Tu as tort de regretter Rouen. Il ne faut rien regretter, car n’est-ce pas reconnaître qu’il y a au monde quelque chose de bon ?
Tu peux avoir raison en ceci : qu’il eût mieux valu arri-ver là-bas avec ton drame tout fait. C’est possible comme pompe ; mais autrement, non. Tu es arrivé à Paris avec une grande œuvre publiée et déjà connue des artistes. – On igno-rait ta mine que l’on savait tes vers. Je ne débuterai pas dans d’aussi bonnes conditions que toi. Je serai beaucoup plus vieux, et beaucoup plus banal (comme homme). Cette an-née-ci, tu peux ! et tu dois l’employer à te faire des connais-sances. Si j’étais de toi, je me lancerais dans le monde plus
– 763 – que tu ne fais. Traite-moi de bourgeois, tant que tu voudras, d’accord ; mais réfléchis profondément à l’objectif des choses et tu verras que j’ai raison. Tu m’objecteras que ça t’embête, je m’en fous. – Allons donc, sacré nom de Dieu ! ne sommes-nous pas deux vieux roquentins ? Tu m’écris qu’il n’y a pas de place à Paris pour un brave homme. – On ne trouve pas sa place, on se la fait, et à coups de bâtons en-core, comme un pacha, quand il se montre. Veux-tu donner raison aux imbéciles ? veux-tu qu’ils ricanent : « J’avais tou-jours dit que la littérature, etc. » ? Voyons ! nom d’un petit bonhomme, ferme la porte, et gueule tout seul quelques bonnes rimes, quelques bonnes phrases un peu corsées, pense à la Chine, à Vitellius, etc., et fous-toi du reste. – En-core un an, et nous serons piétés là-bas, ensemble, comme deux rhinocéros de bronze. – Nous ferons le Ballet astrono-mique, une féerie, des pantomimes, le Dictionnaire des idées reçues, des scénarios, des bouts rimés, etc. – Nous serons beaux, je te le promets. – Je suis maintenant monté, et j’espère pour longtemps. Pas de nouvelles de la Muse. – ? – Tu sais que Caudron t’a pris 200 fr[ancs], qu’il n’a pas ren-dus, à Léonie ?
Adieu, je t’embrasse fort.
Nouvelle convention postale ! mon cher monsieur. On af-franchit les lettres parce que ça coûte deux sous de moins ! Est-ce ignoble ! Quelles mœurs ! Enfin !
– 764 –
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi soir. [2 août 1854.]
Laxatifs, purgatifs, dérivatifs, sangsues, fièvre, saliva-tion, foirades, trois nuits passées sans sommeil, embêtement gigantesque du bourgeois, etc., etc., voilà ma semaine, mon cher monsieur. – Depuis samedi soir je n’ai rien mangé, et je ne fais que commencer à pouvoir parler.
Bref, j’ai été pris samedi, au soir, d’une telle inflamma-tion à la langue que j’ai cru qu’elle se transmutait en celle d’ung bœuf. – Elle me sortait hors la gueule, que j’étais obli-gé de tenir ouverte. J’ai durement souffert ! Enfin, depuis hier, ça va mieux, grâce à des sangsues et à de la glace. – Il est probable que je suis tellement saturé de mercure que je n’en peux plus porter ? – On va avoir recours à une autre confiture.
Au milieu de mes douleurs physiques et comme facétie pour m’en distraire, il m’est tombé une lettre éperdue de Pa-ris. La Pers[on] perdait la tête. Tout était découvert, sa posi-tion compromise, etc. Il fallait que j’écrivisse, il fallait que je… etc. (et tout cela à un pauvre bonhomme qui bavachait, qui suait, qui empestait, et qui, pour essayer de dormir un peu, se tenait debout, la nuit, la tête appuyée contre la croi-sée, à cause de la véhémente chaleur interne qui luy ardoit le sang !). Je te conterai l’histoire, quand tu viendras. – Elle est complexe comme psychologie. J’en ignore le dénoue-ment. –
Sais-tu que j’ai le gland couleur ardoise ? – quelle farce !
– 765 –
***
Au milieu de mes souffrances j’étais poursuivi par l’image de la jeune fille (dans Rozier) assise sur son fauteuil (positif). Ah ! que je ne me suis-je [sic] constamment livré au crime de la solitude !
***
J’ai lu cinq feuilletons du roman de Champfleury3. Fran-chement cela n’est pas effrayant. – Il y a parité d’intentions, plutôt que de sujet et de caractères. Ceux du mari, de sa femme et de l’amant me semblent être très différents des miens. La femme m’a l’air d’être un ange, et puis, quand il tombe dans la poésie, cela est fort restreint, sans dévelop-pement, et passablement rococo d’expression. La seule chose embêtante, c’est un caractère de vieille fille dévote, ennemie de l’héroïne (sa belle-sœur), comme, dans la Bova-ry, Mme B[ovary] mère ennemie de sa bru, et ce caractère dans Champfleury s’annonce très bien. – Là est pour moi jusqu’à présent la plus grande ressemblance, et ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme, personnage fort secondaire, du reste, dans mon livre.
Quant au style, pas fort, pas fort. N’importe, il est fâ-cheux que la B[ovary] ne puisse se publier maintenant ! en-fin ! qu’y faire ?
J’ai relu Eugénie Grandet. Cela est réellement beau. – Quelle différence avec le gars Champfleury ! – Je me livre
– 766 – aussi au W. Scott et je viens d’avaler le n[uméro] d’hier de la Revue.
Il m’est venu des comparaisons po-hé-tiques sur ma sa-livation dont tu me feras penser à te faire part.
Adieu, vieux cher bougre. Aime-moi bien.
À toi.
Il y a quinze jours, à cette heure-ci, j’étais plus gaillard. – Nous étions piétés à Madrid.
***
J’ai vu vendredi Léonie que j’ai trouvée dans son nou-veau logement, avec son môme et la tortue de son môme. – Elle était sans corset, et m’excita.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] lundi matin. [7 août 1854.]
Mon bon Vieux,
Tu aurais dû recevoir une lettre de moi, samedi matin. Il faut qu’elle ait été perdue. J’ai été malade assez vertement pendant huit jours. Salivation mercurielle des plus corsées, mon cher monsieur. Il m’était impossible de parler et de manger. Fièvre atroce, etc. Enfin, à force de purgations, de
– 767 – sangsues, de lavements (!!!) et grâce aussi à ma forte constitu-tion, m’en voilà quitte. Je ne serais même pas étonné quand mon tubercule foutrait le camp par suite de cette inflamma-tion, car il a déjà diminué de moitié. Au reste, merde, mon parti en est pris. Je suis las de passer tant de temps à soigner mon individu ou à y penser. – Nous partons vers le 20 septembre. D’ici là il faut que j’aie fini ma 2e partie. Je n’ai guère de temps. En conséquence je n’irai pas voir le grand homme Ricord avant six belles semaines d’ici. – Et je vais continuer à me bourrer d’iodure.
***
Tu penses bien qu’au milieu de tous ces maux, je n’ai rien fait. –
***
M. Cloquet est venu hier voir ma mère, il est fortement d’avis qu’elle passe l’hiver dans le Midi. – Nous ne savons encore où, au juste, ce sera probablement Perpignan. –
Puisque tu dois venir à Rouen, en propriétaire, et en gentleman, je vous engage à prendre la route d’en bas, c’est-à-dire à venir par Saint-Germain, Mantes, Rolleboise, Ver-non et le Pont-de-l’Arche. – La route d’en haut, plus courte, est stupide. – Une fois à Gaillon, vous ferez même bien de prendre par Les Andelys, à cause du Château-Gaillard, que tu ne connais pas, et qui est une chose superbe. – Quand vous serez à Saint-Germain, pour aller à Mantes, prenez par la Route de Quarante Sols. Cela vous abrégera. J’ai fait autre-
– 768 – fois ce voyage fort souvent et de cette manière, à petites journées.
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J’ai lu dans mes sueurs et salives Le Pirate de W. Scott. C’est fort joli, mais trop long. – Cela néanmoins m’a excité l’imagination, et je pensais énormément au conte oriental, tout en bavachant.
***
Si tu n’as pas rendu à Gautier les Poésies de Piorry, ap-porte-les-moi. Mets-les de côté, de suite, pour y penser.
Le drame de la rue Montyon paraît se calmer.
Enfin dans 15 jours, tu seras là. Cela me console de tout.
Adieu, pauvre vieux chéri, je t’embrasse. À toi.
Lilinne vient de prendre deux hérissons !
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] Jeudy matin. [10 août 1854.]
Tu dois, cher bonhomme, être assailli de ma correspon-dance, mais ma lettre de lundi était en sus, puisque tu me di-
– 769 – sais n’avoir pas reçu celle de la semaine dernière. Au reste tu n’en recevras plus qu’une après celle-ci. Car dans quinze jours je compte envisager ton incomparable balle. – Quel voyage d’artistes vous allez faire, vous deux Guérard ! Com-bien peu vous étudierez les monuments ! quelles minces notes vous prendrez ! comme Chéruel serait indigné ! et même Du Camp. Ce sera un voyage œnophile : tout à fait Chapelle et Bachaumont, on ne peut plus XVIIe siècle, et dans les traditions. – Un financier voyageant dans la compa-gnie d’un poète, et tous deux se saoulant conjointement, à la gauloise, dans les cabarets de la route.
Je te recommande à Poissy, chez le sieur Fient auber-giste, une cuisine où il y a, peint sur la porte, un gastronome s’empiffrant. Cela réjouit le voyageur.
Il est maintenant 3 heures 3/4 du matin. J’ai passé la nuit à la Bovary et je m’en vais réveiller ma mère qui part à 5 heures, par le paquebot, pour Trouville, où elle doit rester cinq à six jours. – Je serai seul tout ce temps-là, et j’essaierai d’en profiter pour accélérer l’ouvrage. – Il faut que j’avance, quand même, car je suis las de ma lenteur. – Voilà cependant deux jours que je recommence un peu à travailler.
Je n’irai pas à Paris voir Ricord parce que 1° je n’ai pas d’argent et 2° que je juge la chose peu utile. – Cela me pren-drait trop de temps. – Farce, mon cher monsieur : mon po-lisson de tubercule qui avait enflé prodigieusement pendant toute la semaine que j’ai pris des remèdes, depuis que je ne fais rien du tout (sauf ne pas fumer) diminue d’heure en heure, et je ne serais pas étonné si, dans trois ou quatre jours d’ici, il avait complètement disparu ?
– 770 –
J’ai lu onze chapitres du roman de Champfleury. Cela me rassure de plus en plus ; la conception et le ton sont fort différents. Personne autre que toi ou moi ne fera, je crois, le rapprochement. La seule chose pareille dans les deux livres, c’est le milieu, et encore !
Je t’annonce, afin que tu te mettes en mesure, la visite du jeune Baudry. Il est venu me voir hier, et m’a déclaré son intention d’aller passer les fêtes chez toi, ce qui ne sera point fête pour toi. À ta place, je lui répondrais tout net que je ne peux le recevoir. – L’expression de grigou, que tu lui as ap-pliquée, est superbe de justesse, surtout quand on connaît son costume d’été. Il s’est acheté une sorte de paletot en coutil, moyennant la somme de vingt-cinq fr[ancs], qui res-semble à du papier à sucre. Cela est monstrueux d’ignoble, et bien que l’étoffe soit légère, je t’assure qu’elle pèse à l’œil plus qu’un paletot de bronze ! Ô esprit français ! ô goût ! ô économie !
Rouen résonne de discours. C’est l’époque des distribu-tions de prix et des solennités académiques. Aussi nos feuilles quotidiennes sont-elles bourrées de littérature. Pou-chet s’est signalé par un discours religieux où il célèbre les magnificences de la nature, et prouve l’existence de Dieu par le tableau varié de la création. – Ce bon zoologue tourne au mysticisme, à moins qu’il n’aspire à la croix d’officier de l’ordre impérial de la légion d’honneur.
Hier, séance publique de l’Académie : réception de M. Jolibois, avocat général, lequel a pris pour texte : « De la loi sur le travail des enfants dans les manufactures ». – Puis M. Deschamps a lu un dialogue en vers, où il fait l’éloge de la propriété et de la Gabrielle du gars Augier, etc. ! etc. ! etc. !
– 771 – et partout éloge de l’Empereur ! – Ah ! saint Polycarpe ! Tu vois que s’il y a des cochonneries à Paris, la province n’en chôme pas.
Triste nouvelle : j’ai vu que la pension Deshayes était enfoncée par la pension Guernet ! Le collège a brillé. Quelle intrigue !
Adieu, pauvre vieux. – Apporte-moi le plus de second acte possible. Ne laisse pas Rozier aux mains de Durey. C’est une arme dangereuse pour elle. – Et au bout de six semaines de solitude tu ne la retrouveras plus. – M. Cloquet m’a fait un bon portrait de l’homme à la chope.
Je t’embrasse, à toi.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] jeudi soir. [17 août 1854.]
J’attends, dimanche matin, l’annonce de ton arrivée, c’est-à-dire, ô vieux, que tu vas m’écrire le jour et l’heure de ton apparition en ces lieux.
***
N’as-tu pas, par hasard, mon sac de nuit ? (je ne le trouve pas ici dans mes armoires). Je te serais, en ce cas, fort obligé de me le rapporter.
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N’oublie pas, avant de t’en aller de Paris, la préface-Sainte-Beuve, quoi qu’en dise Jacottet (s’il en dit quelque chose). Tu n’es pas en position, encore, de faire le magna-nime ; et pourquoi ne pas embêter les gens qui nous embê-tent ? Il faut que son petit jugement inepte le poursuive dans la postérité, mosieur ! Et remettre la chose à une seconde édition, ce serait avoir l’air d’avoir attendu le succès, d’avoir douté de soi (pardon de tous ces avoirs).
Je viens de passer une bonne semaine, seul comme un ermite et tranquille comme un dieu. Je me suis livré à une littérature phrénétique. Je me levais à midi, je me couchais à 4 heures du matin. Je dînais avec Dakno. Je fumais quinze pipes par jour. Je me suis pollué trois fois. J’ai écrit huit pages.
Ai-je gueulé ! J’ai relu tout haut Melænis presque entiè-rement, à propos de la scène du jardin dans laquelle je ne suis pas bien sûr encore de n’être point tombé. – Il va sans dire que ce régime a fait le plus grand bien à ma langue, ce qui achève de me donner pour la médecine une mince con-sidération, car je me suis guarry en dépit des règles et re-commandations.
Lis-tu nos feuilles publiques (départementales) ? Le na-vire qui portait ma famille il y a aujourd’hui huit jours a manqué faire naufrage à Quillebeuf. – Ma mère (qui revient demain de Trouville) a encore de fortes contusions à la fi-gure. Les sabords étaient défoncés, le bateau sombrait, les lames entraient partout. C’est toute une histoire. Je vais être pendant six mois assassiné de narrations maritimes.
– 773 –
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Avant-hier, à Rouen (non, c’était lundi), j’ai rencontré Gompertz ! Quel œil !
Je n’ai pas pu dormir la nuit dernière à cause d’un ar-ticle que j’avais lu le soir dans la Revue de Paris. J’en étais malade de dégoût, de tristesse et de désespoir, humanitaire. C’était un extrait d’un roman américain intitulé Hot-Corn, qui se tire à des centaines de mille d’exemplaires, qui en-fonce l’Oncle Tom, qui… qui… etc. Sais-tu quelle est l’idée du livre ? l’établissement sur une plus grande échelle des so-ciétés de tempérance, l’extirpation de l’ivrognerie, le bannis-sement du gin, le tout en style lyrique à la Jules Janin dans ses grands moments, et avec des anecdotes !!!
L’humanité tourne à tout cela, nous aurons beau dire. – Il faut se boucher les yeux, et continuer son œuvre. – Oui, triste ! triste ! On ne devrait jamais rien lire de tout ce qui se publie. À quoi bon ?
N’oublie pas de m’apporter le cahier de pièces déta-chées.
Je te régalerai des statuts d’une société religieuse dont on m’a proposé de faire partie. C’est joli. On doit dénoncer l’immoralité de ses collègues, et on est forcé d’assister à leur enterrement sous peine d’une amende de 50 centimes. – Tu me feras penser aussi à te montrer deux bonnes lettres de femme, comme psychologie. –
– 774 –
Adieu, pauvre cher vieux. Ne t’intoxique pas trop avec les alcools en route et arrive vite à ton.
À ÉLISA SCHLÉSINGER
[Croisset, mardi 26 septembre 1854.]
Voici, chère Madame, deux petites boîtes pour Mlle Maria…
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] lundi. [16 octobre 1854.]
Pauvre vieux, tu es donc malade ! ma mère a des re-mords de t’avoir fait lever hier, et elle te remercie beaucoup.
Elle arrivera à Paris de demain en huit, et moi, une hui-taine de jours après. J’ai retenu mon logement rue de Londres pour le 1er novembre.
Mais si tu es réellement mal, que tu t’embêtes par trop, ou que tu n’aies personne pour te soigner, écris-moi, pauvre bougre, et j’accours.
Tu es ung veau. Je savais l’histoire des non-lectures au Théâtre-Français. Loin d’être une mauvaise affaire pour toi, c’en est une bonne. Gautier, qui m’a conté l’histoire le der-
– 775 – nier jour que je l’ai vu, se passera de toute espèce de comité. – Tu feras de même. J’ai plusieurs plans de conduite. L’un d’eux réussira. – Et enfin, quand tu serais rejeté à l’année prochaine (pire hypothèse de toutes), cela vaudrait encore mieux que d’aller à l’Odéon ou à la Porte-Saint-Martin, où l’on écorcherait ta pièce.
Finis-la donc (je me charge des démarches), après quoi, Melænis étant publié, occupe-toi de ton volume de poésies. Si Jacottet voulait même le publier de suite, cela n’en vau-drait que mieux comme balle.
Allons, Caraphon, relevez-vous, mon bon ami. Qui que c’est que cet homme-là, c’est pas un homme.
Je suis dans le feu des déménagements. Je travaille mal-gré cela, et j’ai fait quatre pages depuis jeudi. C’est je crois un fier pathos, mais je vais de l’avant, quitte à enlever après.
Tâche, pour notre gouverne ultérieure, de savoir un peu comment Préault et Ferrat se sont conduits dans les affaires de la Muse, ou plutôt ce qu’ils ont dit. Quant à elle, la Muse, c’est fini. – Nous pouvons dormir là-dessus.
Tu m’as l’air en train de couver ou d’avoir une jaunisse. Si tu ne souffrais actuellement, je te foutrais à ce propos un fier sermon. Car ce sont les passions qui t’ont amené là ! Je m’expliquerai plus au long quand nous nous verrons, et tu avoueras tes turpitudes, homme curvus.
Adieu, vieux. – Écris-moi de suite pour me dire com-ment tu vas.
– 776 –
Je t’embrasse.
À toi.
J’ai remporté deux lettres de Durey que je te rapporte-rai.
À ALFRED BAUDRY
[Paris,] samedi soir, 17.
[Février ou mars 1855.]
Vous êtes le plus charmant homme et meilleur zig du monde. J’ai dévoré votre lettre qui me sert énormément de-puis dix jours. Je ne fais que l’arranger, et vous retrouverez même plusieurs de vos phrases. Cela est superbe ! Vous m’avez envoyé des détails excellents. Je vous aurais remer-cié de suite si je n’avais attendu la fin de mon esquisse pour voir la tournure que ça prendrait et vous adresser derechef d’autres questions :
1° Ce qui indique sur le pavé la circonférence de la cloche d’Amboise, est-ce un disque ou un cercle ? J’ai écrit disque.
2° De quel pays était Clodion (le peintre) ? J’aurais be-soin de savoir s’il était champenois, normand, provençal, etc., avec la date de sa naissance et celle de sa mort.
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3° Faites-moi une petite description de la chapelle où est la statue de Richard Cœur de Lion.
4° Idem de la tombe de l’archevêque Maurice. Où est-elle placée au juste ? et comment est-elle ?
5° (grave) Des deux tombeaux de Brézé, l’un, n’est-ce pas, est à cheval (en dessus), et l’autre couché au-dessous, cadavre tout nu et superbe ?
1. Lequel est le père ? lequel est le fils ? 2. Il y a des armoiries sur la housse du cheval,
quelles sont-elles ?
3. Les noms et les titres avec dates de la naissance
et de la mort de ces deux messieurs.
4. Idem pour la mère qui pleure. 5. La nourrice ne doit pas avoir de nom ???
6° Les d’Amboise.
Pouvez-vous me donner des dates précises de leur nais-sance et de leur mort avec les noms, titres, prénoms, etc., et quelques détails sur les sculptures ? Il y a autour des per-sonnages allégoriques, ne sont-ce pas des vertus théolo-gales ?
7° Dans la cour des libraires, sur le portail (à droite quand on entre par la rue Saint-Romain), n’y a-t-il pas un co-chon jouant de la cornemuse ou quelque drôlerie pareille ?
8° À propos des vitraux des corporations de métiers : vous me dites « trois vitraux bleus », l’un donné par les dra-piers, l’autre par les marchands de poisson – où est le troi-sième ?
– 778 –
« Regardez dans le bas : voici leurs emblèmes de corpo-ration »…
Quels sont ces emblèmes ?
Voilà, je crois, à peu près tout ce que j’ai à vous deman-der, cher vieux. Je vous remercie mille fois de votre obli-geance et si bien que j’en abuse comme vous voyez. Si vous pouviez me répondre promptement, vous mettriez le comble à vos bienfaits (phrase de Prud’homme).
J’ai vu votre frère dimanche dernier, il a déjeuné chez moi d’un excellent appétit et d’une facétieuse humeur.
Le drame de l’ami Bouilhet va passer d’ici peu aux Français, mais c’est dur à décrocher ! que de canailleries et de canailles !
Quant au Pierrot, vous ne savez donc pas qu’il a été reçu à condition, mais ce [ne] sera que pour cet été si nous vou-lons y faire des changements, ce dont je ne me soucie guère.
Vous me reverrez dans un mois. Ma mère part demain pour Croisset.
Adieu, mon bon. Tout à vous.
P.-S. – Pouvez-vous me donner des nouvelles de Sébas-topol ?
– 779 –
LOUISE COLET À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] samedi matin. [3 mars 1855 ?]
Je pars demain pour un voyage à l’étranger. J’ai pris mon passeport et mes paquets sont prêts. Je ferai peut-être une longue absence. Il faut absolument que nous nous re-voyons et que nous causions avant mon départ.
Il serait puéril de consulter quelqu’un, et grossier de me refuser.
J’attendrai donc avec confiance ce soir chez moi de huit heures à minuit.
LOUISE C.
À LOUISE COLET
[Paris, 6 mars 1855.]
Madame,
J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi.
Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part, pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais.
– 780 –
J’ai l’honneur de vous saluer.
G. F.
Mardi matin.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi. [9 mai 1855.]
Monstre !
Pourquoi ne m’as-tu pas écrit ? pourquoi n’ai-je pas re-çu, dimanche, à mon réveil une sacro-sainte lettre ? Dans quels délices ou emmerdements es-tu plongé pour oublier ton pauvre Caraphon ? – As-tu vu Sandeau, etc. ?
Je me suis emmerdé (pardon de la répétition) assez crâ-nement pendant les deux ou trois jours qui ont suivi ton dé-part. Puis j’ai rempoigné la Bovary avec rage. Bref, depuis que tu es parti j’ai fait six pages, dans lesquelles je me suis livré alternativement à l’élégie et à la narration. Je persécute les métaphores, et bannis à outrance les analyses morales. Es-tu content ? Suis-je beau ?
J’ai bien peur, en ce moment, de friser le genre crapu-leux. Il se pourrait aussi que mon jeune homme ne tarde pas à devenir odieux au lecteur, à force de lâcheté ? La limite à observer, dans ce caractère couillon, n’est point facile, je t’assure. Enfin dans une huitaine j’en serai aux grandes fou-
– 781 – teries de Rouen. C’est là qu’il faudra se déployer !!! Il me reste encore, peut-être cent vingt ou cent quarante pages. N’aurait-il pas mieux valu que ça en ait quatre cents, et que tout ce qui précède eût été plus court ? J’ai peur que la fin (qui, dans la réalité, a été la plus remplie) ne soit, dans mon livre, étriquée, comme dimension matérielle, du moins – ce qui est beaucoup.
Et toi, vieux bougre, as-tu fini ton acte ?
Et le voyage d’Italie ? quid ? ne lâche pas ça, nom de Dieu ! Et fais tout ce qu’il te sera possible pour que ça réus-sisse.
J’ai vu ce matin le jeune Bauldry qui m’a affirmé « que tu n’étais pas venu chez lui, et que Bouilhet était un blagueur ». Toujours le même petit bonhomme ! Aucune nouvelle rouennaise, d’ailleurs.
Tantôt, après dîner, en regardant une bannette de tu-lipes, j’ai songé à ta pièce sur les tulipes de ton grand-père, et j’ai vu, nettement, un bonhomme en culotte courte et poudré, arrangeant des tulipes pareilles dans un jardin vague, au soleil, le matin. – Il y avait à côté un môme de quatre à cinq ans (dont la petite culotte était boutonnée à la veste), joufflu, tranquille, et les yeux écarquillés devant les fleurs, c’était toi. Tu étais habillé d’une espèce de couleur chocolat. Dans les plis de la petite culotte se cachait une broquette déjà très bien formée, qui devait un jour effrayer sa mère, et promettait de devenir ung V…
Depuis que je t’ai vu excité par (et pour) l’institutrice je le suis (excité). À table, mes yeux suivent volontiers la pente
– 782 – douce de sa gorge. Je crois qu’elle s’en aperçoit, car elle pique des coups de soleil, cinq ou six fois par repas.
Quelle jolie comparaison on ferait avec cette pente de gorge comparée aux glacis d’une forteresse. Les amours dé-gringolent là-dessus en montant à l’assaut. – « (En sheik) : je sais bien, moi, quelle pièce d’artillerie j’y traînerais. »
Je lis maintenant les observations de l’Académie fran-çoise sur Le Cid. Je viens de lire celles du sieur Scudéry. C’est énorme ! Ça console, du reste. – As-tu quelques nou-velles de Pierrot ?
Adieu, vieux bougre. Je t’embrasse. Tiens-toi en joie, si c’est possible.
À toi, ton.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi soir. [23 mai 1855.]
Ô homme,
Je chante les lieux qui furent le « théâtre aimé des jeux de ton enfance », c’est-à-dire : les cahfuehs, estaminets, bouchons et bordels qui émaillent le bas de la rue des Char-rettes (je suis en plein Rouen). Et je viens même de quitter, pour t’écrire, les lupanars à grilles, les arbustes verts, l’odeur de l’absinthe, du cigare et des huîtres, etc. Le mot est lâché :
– 783 –
Babylone y est. Tant pis ! Tout cela, je crois, frise bougre-ment le ridicule. C’est trop fort. Enfin tu verras. Rassure-toi, d’ailleurs, je me prive de métaphores, je jeûne de comparai-sons, et dégueule fort peu de psychologie. Il m’est venu ce soir un remords. Il faut à toute force que les cheminots trou-vent leur place dans la Bovary. Mon livre serait incomplet sans lesdits turbans alimentaires, puisque j’ai la prétention de peindre Rouen (c’est bien le cas de dire :
D’un pinceau délicat l’artifice agréable
Du plus hideux objet, etc.)
Je m’arrangerai pour qu’Homais raffole de cheminots. Ce se-ra un des motifs secrets de son voyage à Rouen, et d’ailleurs sa seule faiblesse humaine ; il s’en foutra une bosse, chez un ami de la rue Saint-Gervais. N’aie pas peur ! ils seront de la rue Massacre et on les fera cuire dans un poêle, dont on ou-vrira la porte avec une règle.
Je vais lentement, très lentement même. Mais cette se-maine je me suis amusé à cause du fond. Il faut qu’au mois de juillet j’en sois à peu près au commencement de la fin, c’est-à-dire aux dégoûts de ma jeune femme pour son petit monsieur.
Avances-tu dans ton second acte ? Je suis curieux de voir ta grande scène complexe. Parle-moi des changements de plan (entrées et sorties) que tu as faits depuis que tu es à Paris, si, toutefois, je peux les comprendre par lettres.
Je suis fâché de n’être pas de ton avis relativement à la Bucolique . Mais tu as pris la chose pour pire que je ne la
– 784 – donne. Je te répète : que je peux parfaitement me tromper. C’est comme pour Les Raisins au clair de lune. À force de vouloir détailler et raffiner, il arrive souvent que je ne com-prends plus goutte aux choses. L’excès de critique engendre l’inintelligence.
Si mes observations sur ta pièce sont bêtes, voilà une phrase qui ne l’est pas.
À propos du voyage d’Italie, crois-moi, reviens dessus, souvent, si tu veux qu’il ne rate, tâche d’avoir sa parole, fais qu’il s’engage, et prenez une date fixe pour partir. C’est une occâse (style Breda street) que tu ne retrouveras jamais, mon bon. Il sera trop tard, plus tard. Rien de ce que tu peux laisser à Paris ne vaut une heure passée au Vatican, fous-toi ça dans la boule. – Et d’ailleurs tu ne te doutes pas des pièces détachées que tu rapporteras. Ce qui a fait faire les élégies romaines n’est pas épuisé, sois-en sûr. Il n’y a que les lieux communs et les pays connus qui soient d’une intarissable beauté.
Je lis maintenant l’Émile du nommé Rousseau. Quel ba-roque bouquin, comme idées, mais c’est écrit, il faut en con-venir et ça n’était pas facile !
Combien je regrette de n’avoir pas vu nos deux Anges jouant ensemble. Sérieusement, j’en ai été attendri. Pauvres petites cocottes ! Vois-tu quelles balles de financiers nous aurions eu côte à côte, chacun dans notre stalle ! Nous se-rions-nous rengorgés ? Il n’y avait peut-être pas lieu de se rengorger. Au reste, je suis, je crois, un peu oublié pour le quart d’heure. L’exposition (univeurseul exhibicheun) me nuit peut-être ? J’ai reçu, il y a trois semaines, une lettre écrite
– 785 – par elles deux et qui était ornée de dessins. J’en ai répondu une non moins bonne, et puis c’est tout. Ah ! l’amour ne m’obstrue pas l’estomac s’il empâte mon papier.
Adieu, cher vieux. Il est tard. Je vais me coucher. À toi.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi soir. [30 mai 1855.]
Je suis trop l’homme des faiblesses et des décourage-ments, pauvre cher vieux, pour ne pas comprendre les tiens (et les tiennes). Tu as donc tort de me faire des excuses à ce sujet. Dis-moi tout ce que tu voudras de tes peines, je me flatte d’avance d’y compatir. Oui ! c’est un foutu siècle, en somme. Et nous sommes dans une fière merde ! Ce qui m’indigne c’est [le] bourgeoisme de nos confrères ! Quels marchands ! quels plats crétins ! Tous les jours, je lis du G. Sand et je m’indigne régulièrement pendant un bon quart d’heure. Aujourd’hui, pour changer, j’ai eu (toujours dans La Presse) du Paulin Limayrac. Autre guitare, ou plutôt autre guimbarde. C’était l’éloge de ladite mère St Sand. Mardi dernier j’ai admiré du même vidangeur (les expressions me manquent) un panégyrique de Péranger ! nom de Dieu !
Console-toi du reste ; ou plutôt afflige-toi. Sais-tu ce que j’ai appris, pas plus tard que dimanche ? On a fermé la rue Coupe-gorge. « Ici nous renonçons à peindre. »
***
– 786 –
J’ai, vieux, quelque chose sur le cœur qu’il faut, une dernière fois, que je te dise, et bien, si je peux. Tu me pren-dras pour un donneur de sermons, un pédant, « un homme qui en parle à son aise », tant pis ! J’aurai fait ce qui me semble être (ma foi, je lâche le mot) mon devoir. –
Je ne veux seulement que paraphraser cette ligne : « Rien ne me réussit, tout me rate au nez, merde. »
Question : quel mal t’es-tu donné pour que la moindre chose te réussisse ?
Proposition : si tu continues de ce train-là, et que tu ré-ussisses, n’en remercie que le ciel.
J’entre dans les développements et je tourne la page.
Tu es arrivé à Paris, dans des conditions favorables, ex-ceptionnelles et comme pas un homme de lettres n’y arrive. Tu avais déjà, et avant seulement d’avoir montré ta boule, une œuvre considérable publiée dans une revue. C’était un passeport, tu n’étais pas un inconnu, tu pouvais enfin te pré-senter, comme on dit. Grâce à cela tu as eu, de suite, et sans démarches, tes entrées aux Français.
Je te demande : si depuis tu as fait une visite, une dé-marche, un geste, pour t’acquérir je ne dis pas des protec-teurs, mais seulement des connaissances. Tu voulais travail-ler pour les Français et tu n’y as pas mis les pieds ! Le bon sens le plus bourgeois exigeait : qu’avant la présentation de ton ms., tu fusses lié déjà avec tous ces messieurs, et ayant
– 787 – couché avec ces dames. Te l’ai-je assez dit, sacré nom de Dieu. – Et cette bonne Durey, aussi.
Je sais parfaitement que tu as été voir les gens quand tu en as eu un besoin immédiat. Crois-tu que c’était là la bonne façon ?
Tu sais d’ailleurs, tout aussi bien que moi, ce que je t’entends [dire]. Mais tu te payes des grands mots « C’est plus fort que moi, ça m’embête, je ne peux pas », et ensuite tu te plains de gens, à qui tu es complètement étranger.
As-tu été par exemple chez ce bon Saint-Victor, qui, sans te connaître, t’avait fait un article, chez ce brave Ulric qui avait embouché une trompette respectable en ton hon-neur ? Brosse (je t’en citerais bien d’autres). Crois-tu qu’ils soient disposés à te rendre service (si l’occasion se repré-sente), et qu’ils ne te gardent pas rancune de ta grossièreté ?
Enfin, je dis que tu as une paresse musculaire dont il faut te débarrasser à tout prix, voilà. Si tu avais des rentes, à la bonne heure. – Tu as fait quelque chose qui me semble bien plus difficile que tout cela, mon pauvre vieux, oui, plus ma-lin, et plus lourd. C’était de gagner de l’argent à Rouen, de te faire bien voir des parents, des insti[tu]teurs, des sheiks de toute façon et de toute farine, et de travailler, en même temps, comme tu as fait. Tu ressembles à un homme qui a apprivoisé des ours blancs et qui tremble devant des ca-niches. – Dépense seulement la moitié des talents diploma-tiques que tu employais ici, et avant un an, tu seras le pre-mier homme de lettres de la capitale. – Il faut d’abord con-naître le terrain, fais donc ce qu’il faut pour le connaître. –
– 788 –
Tâche de comprendre ce qui t’indigne et d’imiter ce qui te répugne (physiquement, tout cela, bien entendu).
Tu as le sort commun. Tous ont passé par là. Songe au père Hugo, qui a débuté au théâtre, ayant pour collaborateur M. Ancelot ! et qui fut sifflé.
Quant à ta pièce, si on la refuse encore, fais-en une autre, une seconde, une troisième ; il faut embêter le monde, ne lâche pas, ne démords pas. Obéis à la Vocation. Tu vas me dire que tu n’es pas né pour le théâtre : ceci est un mot, rien de plus. D’ailleurs qu’en sais-tu ? Molière n’en était pas à son début quand il a fait sa première bonne pièce. – Objec-tion : « Mais vivre en attendant ? » En effet, c’est une petite nécessité. Tu sais parfaitement ma réponse, et je sais aussi ta réplique que je n’admets pas. Réserves-tu ton argent pour te faire construire un mausolée ? Ta mère « n’en mourrait pas de chagrin », comme tu le prétends. On ne meurt pas de chagrin, sois-en sûr. Avoue plutôt que tu n’oses pas. Tu te payes à toi-même, d’une bonne raison, ton couillonisme. – Et d’ailleurs, quand même tu aurais raison, il vaut mieux qu’elle meure que toi. L’assassinat est un moindre crime que le suicide. Tu es assez moral pour me concéder cet axiome.
Enfin le problème est celui-ci : vivre à Paris. Car quant à le quitter (pardon de Car quant – carcan, un calembour), cela me paraît tout bonnement absurde. (Quand il n’y aurait que Grassot, nom de Dieu !) Or tu as le moyen matériel de vivre à Paris, plusieurs années. Lorsque tu en seras à ta dernière pièce de cent sous, et qu’ayant fait (socialement parlant) tout ce qu’il fallait faire pour réussir, tu n’auras pas réussi, alors gueule, avise, et retourne chez Leudet, si tu veux. D’ici là, tu te manques à toi-même.
– 789 –
Voilà ce que j’avais à te dire. Médite-le. Tâche de t’abstraire, pose-toi devant les yeux le sieur Bouilhet, et avoue que j’ai raison. Enfin, pauvre vieux, si tu te trouves blessé en quoi que ce soit, pardonne-le-moi, je l’ai fait avec une bonne intention, excuse de tous les sots.
Une comparaison te sera venue, c’est celle de moi à Du Camp. Il me reprochait il y a quatre ans à peu près les mêmes choses que je te reproche. (Ses sermons ont été plus longs, et d’un autre ton, hélas !) Mais les points de vue sont différents. Il me prenait alors pour ce que je ne voulais pas être. Je n’entrais nullement dans la vie pratique et il me cor-nait aux oreilles que je m’égarais dans une route, où je n’avais seulement pas, les pieds.
Fermons ce chapitre. J’y ajoute pourtant cette simple phrase : je te suspecte : de devoir manquer encore ton voyage d’Italie, par veulerie. – Tu t’en mordras les pouces, si tu le rates, mon vieux, quoi qu’il arrive plus tard, sois-en sûr.
***
La Bovary va pianissimo. Tu devrais bien me dire quelle espèce de monstre il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? que ce soit un idiot ou un bancal ? Je suis très perplexe. Cochon de père Hugo avec ses culs-de-jatte qui ressemblent à des limaces dans la pluie ! C’est embêtant !
Adieu, mon pauvre vieux bougre. – Aime-moi toujours. « Y a pus que nous », va ; mais sois plus crâne, nom d’un nom, plus pompadour et françoys.
– 790 –
Ie t’embrasse moult. À toi ton.
P.-S. – Ma lettre est des plus piètrement écrite qu’il soit possible de voir. Si je te jugeais désespéré, je la recommence-rais et je ferais un morceau. Il y avait matière.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi (nuit de).
[6 juin 1855.]
Ah ! J’âpre-casse atmosphère, quoique dans la nuit, lé-gèrement vêtu et fenêtres ouvertes-sue ! Il fait depuis deux jours un polisson de temps agréable. Tu as raison, pauvre cher vieux, de m’envier les arbres, le bord de l’eau et le jar-din, c’est splendide ! J’avais, hier, les poumons fatigués à force de humer les lilas et ce soir, sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtreries incroyables, et comme des bourgeois invités à prendre un thé à la préfecture.
Je suis moult aise de te savoir un peu remonté sur ton drame. Voici je crois ce qu’il faut faire : 1° aller d’abord chez Blanche ; 2° lui dire : vous voyez que je ne suis pas un entê-té ; j’ai corrigé dans vos données, suivi vos avis, vous m’aviez dit telle et telle chose (inventes-en si tu ne te les rappelles pas) que j’ai tenue en considération, etc. ; 3° il faut avoir pour examinateur Laugier, et en même temps faire marcher Sandeau. Au reste, si Blanche est bon enfant (et il le sera),
– 791 – fais ce qu’il te conseille. Tâche d’avoir une lecture quand même. Je persiste dans cette opinion. – Tu ne dois te présen-ter à l’Odéon que si tout est raté définitivement aux Fran-çais. Mais il est bon d’aller vite en besogne, pour que l’insuccès, s’il y en a un (de rechef), ne s’ébruite pas, et ne te nuise pas, auprès du comité de l’Odéon ? Aie plusieurs ma-nuscrits s’il le faut. Merde ! trémousse-toi ! copie-les plutôt, toi-même !
La Porte-Saint-Martin vaudrait peut-être mieux (à cause de Ligier) que l’Odéon ? mais nous n’en sommes pas là. Oc-cupe-toi des Français, comme si c’était la seule porte pos-sible.
***
Je vais bien lentement. Je me fous un mal de chien. Il m’arrive de supprimer, au bout de cinq ou six pages, des phrases qui m’ont demandé des journées entières. Il m’est impossible de voir l’effet d’aucune avant qu’elle ne soit finie, parachevée, limée. C’est une manière de travailler inepte, mais comment faire ? J’ai la conviction que les meilleures choses en soi sont celles que je biffe. On n’arrive à faire de l’effet, que par la négation de l’exubérance. – Et c’est là ce qui me charme, l’exubérance.
Si tu veux lire quelque chose de violent et d’opaque comme galimatias, prends une description du Vésuve par le sieur Marc Monnier dans le dernier numéro de la Revue de Paris. – Il y a un Jéhovah qui finit un paysage, d’une manière un peu remarquable. Cette phrase mérite un encadrement en or. C’est un type, comme on dit.
– 792 –
Le nommé About dont tu me parles est violemment ac-cusé dans ce même numéro (et avec des preuves qui m’ont paru assez concluantes) d’avoir tout bonnement traduit un livre italien, supprimé depuis l’impression et qu’il a donné comme étant une œuvre de lui.
Je voudrais bien lire le Planche sur Du Camp. – Hier, grand éloge des Chants modernes par môsieu Paulin Limay-rac, mais éloge qui sentait l’ami, peu enthousiasmé au fond. On vantait surtout les intentions et la Préface. – Enfin !
***
J’ai été ces jours derniers assez inquiet de mon pauvre Narcisse qui a cuydé avoir une attaque d’apoplexie. On l’a saigné et il va bien maintenant. J’ai été le voir, une fois, dans sa chambre et je l’ai trouvé lisant Les Rayons et les ombres ; il ne devait pas y comprendre grand-chose. N’importe, ça m’a attendri.
***
Ce soir sont arrivés ici M. et Mme Allais et leur héritière, dans les bras de la bonne. Tâbleau. Est-ce beau ou bête de prendre la vie au sérieux ? je n’en sais rien. C’est robuste, en tout cas, et je ne m’en sens pas la force. J’en ai à peine assez pour tenir une plume.
Adieu, pauvre vieux bougre chéri. Je t’embrasse.
***
– 793 –
Je serais bien aise que Durey entrât à l’Odéon. A-t-elle des chances un peu sérieuses ?
AU DOCTEUR JULES CLOQUET
[Croisset,] dimanche soir. [17 ou 24 juin 1855.]
Cher Monsieur Cloquet,
J’ai appris aujourd’hui, seulement et par mon frère, votre nomination à l’Institut. Que les boules blanches soient bénies !!!
Vous voilà donc débarrassé de cette inquiétude ! plus de visites à faire ! et moins d’exhibitions de cravate blanche ! genre d’ornementation faciale qui ne vous est pas moins dé-sagréable qu’à votre serviteur.
Bien que vous eussiez supporté l’échec, stoïquement, c’est toujours une chose plaisante que de réussir dans ses entreprises, aussi puis-je vous assurer que nous avons eu, tantôt, ma mère et moi, une véritable joie. L’Institut a eu bien raison de vous prendre. Les corps savants ne sauraient trop se fournir de médecins. S’ils pouvaient les guérir de la lenteur qu’ils mettent à recevoir les gens de talent, ce serait une belle cure !
Dites à Mme Cloquet, je vous prie, que je suis très furieux contre elle. Pas le moindre petit mot pour m’annoncer cette bonne nouvelle […] et je dormais comme Montaigne sur
– 794 – l’oreiller du doute, La Presse, seul journal que je feuillette, n’ayant pas annoncé votre nomination.
Au reste, je compte d’ici à trois semaines lui porter mes félicitations […]
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi. [27 juin 1855.]
Tu ne m’as pas l’air gai, mon pauvre bonhomme. Tes lettres sont de plus en plus mélancholiques et tu me parais devenir de plus en plus méchanique. C’est un tort, nom de Dieu, c’est un tort ! Il faut se roidir contre les difficultés, comme Thomas. Il n’y a peut-être que les Thomas qui se roidissent bien ?
Je commence à le croire, puisque je vois un homme tel que toi, déroidissant… Tu ne prends pas les choses en quan-tité raisonnable. Tu as trop les pieds dans Paris, pour n’en être pas dégoûté, et d’autre part tu n’y entres pas assez, pour qu’il te plaise. Tu avais ici l’estomac assez solide pour digé-rer tous les Pichat de la terre. D’où vient ta faiblesse mainte-nant ? Serait-ce parce que tu connais l’homme ? Qu’importe !
Ne peux-tu, par ta pensée, établir cette superbe ligne de défense intérieure qui vous sépare plus du voisin, qu’un océan ?
– 795 –
Et puis, sacré nom de Dieu ! que me chantes-tu avec des phrases pareilles : « Je m’effacerai ainsi du monde graduel-lement » ? Merde, j’ai envie de te foutre des coups de pied au cul. Que veux-tu que je devienne, misérable, si tu bronches, si tu m’ôtes ma croyance ? Tu es le seul mortel en qui j’aie foi et tu fais tout ce que tu peux, pour me desceller du cœur cette pauvre niche de marbre, placée haut, et où tu rayonnes !
Fais-moi le plaisir pour toi, et dans l’intérêt même de cet avenir dont l’idée permanente te préoccupe maintenant, ex-clusivement, de tâcher de t’abstraire un peu et de travailler. Tant que tu seras à te branler la cervelle sur ta personnalité, sois sûr que ta personnalité souffrira. Et d’ailleurs à quoi bon ? Si ça servait pratiquement à quelque chose, très bien. Mais au contraire, et cela est démontrable par A + B.
Au reste nous causerons de tout cela, dans quinze jours, si tu veux. Nous pourrons vider le fond du sac.
***
J’ai été hier à Rouen, dîner chez Achille et ayant une heure devant moi, je me dirigeais vers le logis de ta Dulci-née, lorsque le môme d’Abbayr a couru après moi, pour me dire que Mme Philippe était à Caen. En descendant la rue, j’ai contemplé Abbayr sur sa porte : « Elle est à Caen pour des affaires de famille. » Le savais-tu ?
Sacré nom de Dieu, quel aspect que celui de Rouen. Est-ce mastoc ! et emmerdant ! Hier, au soleil couchant, l’ennui suintait des murs d’une façon subtile et fantastique à vous asphyxier sur place. J’ai revu toutes les rues que je prenais
– 796 – pour aller au collège… eh bien, non ! rien de tout cela ne m’attendrit plus. Le temps en est passé ! je conchie sur mes souvenirs. « J’ai ça de bon », comme ce conducteur de dili-gence qui puait des pieds.
Sais-tu que ma mère, il y a six semaines environ, m’a dit un mot sublime (un mot à faire que la Muse se pendrait de jalousie pour ne l’avoir point inventé). Le voici, ce mot : « La rage des phrases t’a desséché le cœur. – » Au fond, tu es de son avis. – Et tu trouves qu’à propos de Rouen, par exemple, je manque tout à fait de sensibilité ; car toi, bien que « curvus et complex », tu es sensible. C’est par là que tu te rap-proches de Rousseau, quoi que tu en dises. Tu aimes les champs, tu as des goûts simples. Il te faut, pour être heu-reux, une compagne (un de ces jours tu vas étudier la bota-nique) et tu regrettes de « ne pas savoir un état ». Veux-tu que je t’indique un maître menuisier ? Allons, mon bon-homme, rabote, scie, allonge-toi sur la varlope « comme un nageur ». – Sophie t’ira voir, avec sa mère, et moi, ton pré-cepteur, je sourirai dans un coin. – Une chose me rassure pourtant, c’est que tu ne seras jamais qu’un pitoyable me-nuisier (parce que tu sais te passer de chevilles, plaisanterie galante, euh !). Comme on te foutrait à la porte de l’atelier, mon pauvre vieux ! –
Un trait manque encore au parallèle (entre toi et Émile), à savoir les voyages. Car il voyage pour connaître la poli-tique des nations, et toi, tu m’as l’air de rester. Je te ferai ca-deau, au jour de l’an, du Voyage autour de ma chambre par M. de Maistre, suivi de Symboles et paradoxes de Houssaye. Ah ! nom de Dieu, il doit pourtant faire beau ce soir, sur la terrasse de la Villa Médicis ! Le Tibre est d’argent, et le Jani-cule tout noir comme une tunique d’esclave.
– 797 –
À propos d’argent, je suis empêtré dans des explications de billets, d’escompte, etc., que je ne comprends pas trop. J’arrange tout cela en dialogue rythmé, miséricorde ! – Aussi je te demanderai la permission de ne t’apporter rien de la Bovary. J’éprouve le besoin de n’y plus penser pendant quinze jours. – Je me livrerai à la peinture, aux Beaux-arts, cela pose un homme. Adieu, je t’embrasse, monstre. À toi.
Blanche ? moult détails.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi soir. [1er août 1855.]
Me revoilà dans la sempiternelle Bovary ! « Encore une fois sur les mers », disait Byron. « Encore une fois dans l’encre », puis-je dire.
Je suis en train de faire exposer à Homais des théories gaillardes sur les Femmes. J’ai peur que ça ne paraisse un peu trop voulu. Au reste il n’y a que d’aujourd’hui seulement que j’ai travaillé avec un peu de suite.
Je viens de lire La Grèce contemporaine du sieur About. C’est un gentil petit livre, très exact, plein de vérités, et fort spirituel. Quant aux calomnies et canailleries dont on m’avait parlé, je n’en discerne aucune. Son talent n’est pas assez grand pour expliquer l’acharnement dont on le pour-suit ? Il y a quelque chose là-dessous qui nous échappe et dont je me fous.