Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
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J’ai eu à dîner avant-hier ton ancien professeur Bourlet. Quelle grosseur ! quelles sueurs ! quelle rougeur ! C’est un hippopotame habillé en bourgeois. Il n’a pas faibli du reste, car il est toujours de l’opposition, quand même, furieux contre le gouvernement, ennemi des prêtres, et extra-grotesque.
Sais-tu que mon cher frère lit avec rage Régnier, qu’il en a trois éditions, qu’il m’en a récité des tartines par cœur ? Il a dit devant moi à Bourlet à propos de Melænis : « Si tu n’as pas lu ça, tu n’as rien lu. » Que je sois pendu si je porte ja-mais un jugement sur qui que ce soit !
La bêtise n’est pas d’un côté, et l’Esprit de l’autre. C’est comme le Vice et la Vertu. Malin qui les distingue.
Axiome : le synthétisme est la grande loi de l’ontologie.
Nouvelle : Narcisse Lormier est conseiller municipal de Darnétal. « Ici, nous renonçons à peindre » (Victor Hugo). Ses parents sont dans le ravissement (exact). – Il va régir Ma-rikalh !… Je t’assure que, quand je pense à cela, je me sens emporté dans un océan de rêveries, dans un grand torrent de merde……
Quand viens-tu, pauvre vieux ? Tu dois avoir fixé à peu près l’époque de tes vacances. As-tu vu Rouvière ? Laffitte ? Judith ? Tâche de te remuer un peu. As-tu reçu un mot de Durey ?
Adieu, je n’ai absolument rien à te dire, si ce n’est que je t’aime. À toi.
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Je te réserve un discours du président Tougard qui est chouette, comme dirait Homais.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi. [15 août 1855.]
Je te prie, mon bon vieux, d’aller trouver, dès [que] tu passeras tes bottes (expression hyperbolique, car tu ne portes que des souliers), le sieur Fovart et de lui remettre la petite note ci-jointe. J’attends après ces renseignements.
Tu lui diras, d’abord : que je suis fort bête, et ensuite que je lui aurais écrit moi-même (ce qui eût été plus conve-nable) si je m’étais rappelé son numéro. Je lui serais fort obligé s’il pouvait te faire cela, séance tenante, ou m’envoyer la réponse très prochainement. Tu sauras son lo-gement à la Revue.
***
Quant aux Folies-Nouvelles, oui j’y tiens, et beaucoup !
Qu’est-ce que ça te fait d’y aller ?
Vas-y. – Et intelligemment.
***
– 800 –
Si j’avais seulement 50 fr[ancs], j’irais moi-même, d’autant plus (tournure élégante) que j’ai reçu une lettre de cette pauvre Person, laquelle m’invite, d’après la promesse que je lui en avais faite, à venir la voir dans son nouveau rôle. La pièce est atroce, mais elle y a réussi. On l’a rappelée, triomphe. Tâbleau. Mais je n’ai pas un rouge-liard pour faire ce voyage. Ma mère est d’une humeur de dogue, par suite des embêtements-Hamard (ce n’est pas le moment de s’adresser à son escarcelle). Elle a été malade, ces jours-ci. Elle s’en va demain passer quelques jours à Fécamp chez Mme Lepoittevin. Je vais être seul un peu, ce qui me remettra les nerfs. Je suis embêté de couillonner ainsi devant ma pa-role, et j’aurais été bien aise de voir cette pauvre fille ap-plaudie. Enfin ! – Donc je me rejette sur la Bovary avec plus de frénésie. Aussi voilà-t-il trois jours que je travaille féro-cement, j’entends avec plaisir.
J’ai vu, l’autre semaine, Léonie qui me paraît guérie de ses névralgies (observe la gentillesse de ces ies). Penses-tu que Durey sera dimanche ou lundi prochain en Amérique ? quelle chose énorme qu’un atlas, comme ça fait rêver ! et que la terre est petite, cependant !
Tu m’as écrit une sacrée lettre qui ne dénote pas un homme gai, mon pauvre vieux. Que veux-tu que j’y réponde, sinon par deux aphorismes de l’Homme dont on célèbre au-jourd’hui la fête : 1° « Les grandes entreprises réussissent ra-rement du premier coup » ; 2° « Le succès appartient aux apathiques ». Pas si apathique, pourtant ! Il faut un peu se désembourber soi-même.
Quand viens-tu ? j’ai bien besoin de ta compagnie pour arrêter ma Fin, ou plutôt mon avant-Fin.
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Ie t’embrasse fort. À toi.
Et Rouvière ? Etc. ! Etc. !
À FRÉDÉRIC FOVARD
[Croisset, 15 août 1855.]
1° Peut-on, lorsqu’on est possesseur de plusieurs billets, et que les échéances diverses de ces billets sont passées, garder tous ces billets, puis les présenter en bloc d’un seul coup ?
2° Après combien de jours, lorsqu’on a refusé de payer, vous envoie-t-on un protêt ? Comment est-ce fait, un pro-têt ? Quels en sont les premiers mots ? Quelle en est la for-mule ? Par qui signée ?
3° « Quand il (l’homme à qui on a souscrit les billets) veut faire le croulage, il fait faire les poursuites par un autre, et intervient comme tireur du billet et par suite engagé soli-daire pour prendre toute l’affaire. »
A. Comment s’y prend-on pour faire faire des poursuites par un autre ?
B. Quelles formalités y a-t-il à remplir et quelles dé-marches à faire, pour qu’il puisse prendre toute l’affaire ?
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À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] nuit de vendredi.
[17 août 1855.]
Tu es un gentil bougre de m’avoir envoyé cette bonne nouvelle. Et d’abord, et avant tout : croiras-tu désormais au présage des bottes ? Te rappelles-tu que le jour où j’ai porté ta pièce chez Laffitte, je t’ai dit dans la rue Sainte-Anne : « Ça ira bien, je viens de voir des Bottes » ? Et elles étaient neuves ! et on les tenait par les tirants.
Oui, vieux, je suis moult satisfait. Ta lecture me paraît à peu près certaine maintenant. Fais que Blanche dise un petit mot à Laugier. Ça ne peut pas nuire. Quant à lui, je le trouve en somme un drôle d’être. Il n’a dans tout cela servi à rien, n’a fait que changer d’avis, dire tantôt blanc et tantôt noir. Je n’ai pas de sa caboche une opinion considérable.
Voici, sauf meilleur avis, ce qu’il faudrait faire, je crois :
1 °Connaître exactement tous les noms du Comité.
2° Informe-toi si Laugier ne serait pas par hasard parent du Laugier médecin (agréé à l’école). Par Cloquet ou tout autre, on pèserait dessus.
3° As-tu une lettre de Durey pour Judith ? Peux-tu te présenter chez elle ? Vas-y. Ne néglige rien. Trémousse-toi. Profite de la bonne veine.
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4° Je t’engage à aller chez Person qui demeure rue Mon-tyon, 17. (Tu auras soin de ne pas dire au portier ni à la femme de chambre que tu es mon ami, ce serait le moyen de te faire fermer la porte au nez. Évite même mon nom s’il y a un tiers avec vous.) Elle connaît Samson qui a été son pro-fesseur et qu’elle aime beaucoup. Elle pourra aisément te donner des renseignements sur Beauvallet qui est très in-fluent et qu’on gagne avec des petits verres. Par Ternaux on peut peser sur Beauvallet. Ne te gêne pas avec Person. C’est une excellente femme et tu la connais assez pour te présenter chez elle. – Elle fera certainement tout ce qu’elle pourra.
5° Il y a Got qui est un camarade de Maxime. Mais ?…
6° Édouard Delessert doit connaître assez intimement Provost. Ils sont du même cercle. Quant à Provost, c’est par les peintres qu’on l’aurait. Il en connaît beaucoup. Demande ces renseignements-là (merde pour ma plume) à Préault.
***
Je crois que M. Cloquet connaît Samson ?
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Important . Retourne immédiatement chez Sandeau. Ex-pose-lui la chose. Qu’il marche maintenant, puisque c’est en-rayé.
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– 804 –
Ne néglige rien, sacré nom de Dieu, fais plutôt quinze démarches qu’une seule.
Allons, remonte-toi, mon pauvre vieux. – Et n’en sois pas moins persuadé que tu n’es pas encore au bout, mais que tu y arriveras, que tu seras, un jour ou l’autre, joué et applaudi. – Nous aurons notre tour, n’aie pas peur. Quand ce ne serait qu’en vertu de notre Entêtement. Il le faut.
Passe toutes tes vacances à Paris (merde, tant pis), si tu vois que tu puisses t’y être le moindrement utile.
Delamarre connaît peut-être, ou peut connaître des gens qui connaissent des membres du Comité ??? Vas-y, il de-meure près de Laffitte, une ou deux maisons avant.
Tu ne me dis rien de Rouvière ?
J’attends prochainement les renseignements que Fovart a dû te donner.
***
N’oublie pas les Folies. Déploie une activité napoléo-nienne.
Je suis au milieu des affaires financières de la Bovary. C’est d’une difficulté atroce. Il est temps que ça finisse, je succombe sous le faix.
Adieu, je t’embrasse de toute la force de trente tirades. À toi, pauvre vieux.
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Tiens-moi au courant.
Écris-moi souvent.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] jeudi. [30 août 1855.]
J’attends toujours impatiemment des nouvelles de Lau-gier. Restes-tu à Paris jusqu’à ce que tu aies une réponse dé-finitive des Français ?
Je crois que tu as eu tort de ne pas aller voir Rouvière. Qui sait ? Informe-toi si Samson est du Comité. C’est un mauvais bougre. Mais c’est une bonne chose si tu as Régnier dans ta manche.
Va donc aux Folies-Nouvelles, sacré bougre de couillon, et sache ce qu’a voulu dire ce revirement. Je donnerais cent francs pour le savoir.
Embêté de ne pas avoir la réponse du sieur Fovard, fils de M. Fouard, j’ai été aujourd’hui à Rouen consulter un avo-cat, à savoir le jeune Nion qui m’a donné toutes les explica-tions désirables ; il viendra demain ici ; nous aurons encore une séance d’affaires.
Quand je serai quitte de ce passage financier et procé-durier, c’est-à-dire dans une quinzaine, j’arriverai vite à la Catastrophe. J’ai beaucoup travaillé ce mois-ci, mais je
– 806 – crains bien que ce ne soit trop long, que tout cela ne soit un rabâchage perpétuel. La venette ne me quitte pas. Ce n’est point comme cela qu’il faut composer !
J’ai été émerveillé dernièrement de trouver dans les « préceptes du style » du sieur Buffon nos pures et simples théories sur le susdit art. Comme on est loin de tout cela ! Dans quelle absence d’esthétique repose ce brave XIXe siècle !
Et la reine d’Angleterre ? et le prince Albert ?…
***
J’ai rencontré tantôt sur le port le second fils à Mme Baudry, et je suis revenu par le bateau avec Mme Écorcheville la jeune ! Creuse cette phrase, mon bon-homme. – Et tu y trouveras tout l’abîme de la turpitude hu-maine.
Nion m’a montré le maquereau de Stéphane. C’est un jeune cabotin gras, laid et imberbe. J’ai rugi de jalousie en pensant à toi.
À propos qui baises-tu ? car tu n’es pas un homme à te passer de femmes . Vas-tu au broc, ou cherches-tu à te faire « une petite maîtresse » ? – Que diable, un jeune homme ! – et un artiste !
Croisset devient un pays très immoral. Je n’entends par-ler que de horions que l’on s’administre à cause du cul. La
– 807 – maîtresse de M. Deschamps, Monsieur, mène une conduite véritablement scandaleuse, etc.
Catastrophe parmi les potentats de Rouen : M. Lainé, gendre du sieur Barbet, est sans le sol. – Ruiné, net, et ses deux fils obligés d’entrer comme commis dans une maison de commerce. Ce qui est sorti de la boutique y retourne. Ô Fortune, voilà de tes coups ! Quel renfoncement ! et comme je m’en archi-fous !
Nous avons reçu aujourd’hui des nouvelles d’Angleterre. Mlle Sophie pondra au commencement d’octobre. Elle est pleine. Sens-tu le grotesque de ce petit bedon où s’agite un petit Anglais ?… Miss Harriet Collier vient de se conjoindre à sir Thomas Campbell, baron de je ne sais quoi ! et son por-trait que j’ai là ne m’en avait rien dit ! Encore une sylphide de moins ! Mon empyrée féminin se vide tout à fait. Les anges de ma jeunesse deviennent des ménagères. Toutes mes anciennes étoiles se tournent en chandelles, et ces beaux seins où se berçait mon âme vont bientôt ressembler à des citrouilles.
Adieu, pauvre vieux bougre chéri. Je n’ose te dire que je t’attends ardemment, mais c’est bien vrai. À toi.
G[USTA]VE.
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À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] jeudi soir. [13 septembre 1855.]
Je suis revenu hier au soir de Trouville éreinté. J’étais parti d’ici dimanche matin avec ma mère. C’était pour sur-veiller un peu le sieur Allais, dont la conduite est pleine de raisonnement quant à ses intérêts personnels. Ce vénérable bourgeois frise le grinche, tout cela n’est pas fini. Je remer-cie la Providence de cette politesse à mon endroit.
Mon voyage en somme a été stupide. À peine si j’ai vu la mer. Mais je me suis vigoureusement empiffré de cre-vettes et de poisson. J’ai passé toute la nuit dernière et cet après-midi à dormir. J’ai la tête fort creuse. Il pleut. Je suis tout halluciné par mes anciens souvenirs de Trouville que la vue des lieux a réveillés.
J’ai été niaisement étonné dimanche matin, en lisant ta lettre, tout botté et prêt à partir.
Refuser un article dans un journal, c’est déclarer net que l’on regarde cet article comme inférieur au plus mauvais de tous ceux que l’on y a insérés. Or ces messieurs écrivant eux-mêmes dans la Revue, c’est d’une naïveté et d’un ridi-cule babyloniens. Mais si bêtes qu’ils soient, je ne puis croire à cette bêtise. – Il y a là-dessous quelque chose, une ven-geance, ou une revanche, sois-en sûr.
Ne te prive pas de conter cela partout et de dire qu’on te refuse à la Revue de Paris. Tu peux être sûr, quant à moi, que je leur ferai un compliment en face. Tâche de mettre Le
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Cœur à droite dans La Revue (de Crépet) et le plus vite pos-sible, quand même ce serait pour rien.
Il faut en finir avec eux, et n’avoir plus de relation litté-raire avec cette boutique.
J’ai l’intime conviction qu’il y a eu une saleté, à nous in-connue, dans l’histoire de Pierrot, que tu ne te tires pas [sic] à clair, je ne sais pourquoi, malgré mes prières réitérées. Tout cela se lie avec l’article Melænis de La Presse, dont j’aurai la solution dès mon arrivée à Paris, car j’irai la demander à Cormemin, et je te réponds qu’il s’expliquera. Je suis agacé de leurs façons. – Il faut qu’ils en prennent d’autres, se brouiller tout à fait, ou en arriver à se foutre des calottes. Voilà mon opinion.
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Tu me dis que le style t’emmerde. Pas plus que moi, je t’assure.
Je ne sais ce que je vais faire avec les embarras finan-ciers de la Bovary. J’ai un dialogue et des explications qui me paraissent insurmontables. Depuis quinze jours je n’ai pas avancé d’une ligne. Quand tu verras Fovart, tu le remer-cieras de ma part.
***
Que risques-tu encore une fois d’aller voir Rouvière ?
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Enfin dans six semaines je serai à Paris. Nous pourrons, au moins, écumer de compagnie. Il faut comme Thomas se roidir contre les difficultés. Le hasard finit par être pour vous. Je ne croyais jamais avoir l’occasion de malmener M. Allais ; elle est venue, et je t’assure que je lui ai été désa-gréable pendant un moment, et que désormais il surveillera ses paroles et actions.
Adieu, pauvre cher vieux.
Spera, Spira.
Je t’embrasse.
Et des nouvelles !
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] dimanche. [16 septembre 1855.]
Tâche de m’envoyer, mon bonhomme, pour dimanche prochain, ou plus tôt si tu peux, les renseignements médi-caux suivants.
On monte la côte, Homais contemple l’aveugle aux yeux sanglants (tu connais le masque) et il lui fait un discours ; il emploie des mots scientifiques, croit qu’il peut le guérir, et lui donne son adresse. Il faut qu’Homais, bien entendu, se trompe, car le pauvre bougre est incurable.
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Si tu n’as pas assez, dans ton sac médical, pour me fournir de quoi écrire cinq ou six lignes corsées, puise auprès de Follin et expédie-moi cela.
J’irais bien à Rouen, mais ça me ferait perdre une jour-née, et il faudrait entrer dans des explications trop longues.
J’ai été depuis trois jours extrêmement abruti par un co-ryza des plus soignés ; d’ailleurs mon voyage de Trouville m’a dérangé. Mais aujourd’hui pourtant, j’ai passablement travaillé. J’espère que dans un mois la Bovary aura son ar-senic dans le ventre. Te l’apporterai-je enterrée ? J’en doute.
***
Je crois décidément que tu passeras à la Lecture. Pre-mier point. (Ainsi, mon pauvre vieux, note bien que tu n’en es qu’au premier point, douce perspective.) C’est maintenant qu’il va falloir déployer des jambes et de la diplomatie. (Il est parfaitement inutile de dire aux amis que tu passes à la Lec-ture ?) Je crois qu’ici, Blanche doit se montrer. Il faut à toute force que tu aies un tour de faveur. Car on peut te faire dro-guer encore des années ! Je compte assez sur Mme Stroehlin avec laquelle j’irai chez le d[oc]teur Conneau, etc. Enfin, nous verrons, nous nous trémousserons.
À ta place, j’irais de suite, chez Janin. C’est un excellent homme, putain, complaisant : il a fait de toi de grands éloges. Je lui conterais tout. – Il te servirait, ou tout au moins, ce serait pour plus tard un jalon.
Puisque tu n’écris pas maintenant, marche.
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Tu as peut-être raison, il vaut mieux attendre. Je parle de notre conduite à tenir envers ces messieurs de là-bas. Quant à l’article Melænis, je prendrai plaisir à en demander compte à l’inoffensif Cormemin. – Et j’en apprendrai là, plus, peut-être que je n’en veux savoir.
Quel besoin d’invectives j’éprouve ! J’en suis gorgé ! Je tourne au Rousseau. Double effet de la solitude et de la mas-turbation. Nous finirons par croire à une conjuration d’Holbachique, tu verras.
Patience. Nous aurons notre jour. Nous ferons notre trou. Mais il n’est pas fait. Il faut entasser œuvres sur œuvres, travailler comme des machines et ne pas sortir de la ligne droite. Tout cède à l’entêtement.
J’éprouve le besoin, maintenant, d’aller vite.
Remarque : Voilà deux fois dans cette demi-page que j’écris : « j’éprouve le besoin ». Je suis en effet un homme qui éprouve beaucoup de besoins.
Nous avons eu, aujourd’hui, la visite de Mme Ange Félix-Ferry, née Hectorine Caire. Elle est un peu maigrie, cette pauvre cocotte, mais très heureuse, dit-elle, et m’a l’air de s’arranger parfaitement du Vi. – En sheik : « Il n’y a que ça pour les jeunes filles, mon-bon-ami. »
J’ai appris avec enthousiasme la prise de Sébastopol, et avec indignation le nouvel attentat dont un monstre s’est
– 813 – rendu coupable sur la personne de l’Empereur. Remercions Dieu qui nous l’a encore conservé, pour le bonheur de la France. Ce qu’il y a de déplorable c’est que ce misérable est de Rouen. C’est un déshonneur pour la ville. On n’osera plus dire qu’on est de Rouen.
***
Mercredi dernier, en revenant ici, par le bateau de [la] Bouille, j’ai joui de la conversation de deux chasseurs (blouse blanche, fusil, fortes guêtres et casquette à double visière) qui faisaient des plaisanteries sur les Russes. Ils di-saient : gros shacho, etc. J’en étais malade ! Et je revenais continuellement près d’eux, en vertu de cet instinct dépravé, qui nous fait parfois mettre le nez sous le drap pour sentir l’odeur d’un pet. –
Adieu, pauvre cher vieux, tu m’as l’air d’un homme. Tu te fais raboger et n’as point de maîtresse ! Taïeb ! Sacré nom de Dieu ! Il faut s’en tenir à la Prostitution, quoi qu’en disent les socialistes et autres cagots de même farine.
Sur ce ie t’embrasse. À toi.
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À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi.
[19 septembre 1855.]
1° Tu es un excellent bougre de m’avoir répondu vite. L’idée du bon régime à suivre est excellente, et je l’accepte avec enthousiasme (quant à une opération quelconque, im-possible. À cause du pied bot, et d’ailleurs comme c’est Ho-mais lui-même qui veut se mêler de la cure, toute chirurgie doit être écartée).
2° J’aurais besoin des mots scientifiques désignant les dif-férentes parties de l’œil (ou des paupières) endommagé. Tout est endommagé, et c’est une compote où l’on ne dis-tingue plus rien. N’importe, Homais emploie de beaux mots et discerne quelque chose pour éblouir la galerie.
3° Enfin il faudrait qu’il parlât d’une pommade (de son invention ?) bonne pour les affections scrofuleuses et dont il veut user sur le mendiant. Je le fais inviter le pauvre à venir le trouver à Yonville pour avoir mon pauvre à la mort d’Emma ? Voilà, vieux. Réfléchis un peu à tout cela, et en-voie-moi quelque chose pour dimanche.
Je travaille médiocrement et sans goût, ou plutôt avec dégoût. Je suis profondément las de ce travail. C’est un véri-table pensum pour moi, maintenant.
Nous aurons probablement bien à corriger : j’ai cinq dia-logues l’un à la suite de l’autre, et qui disent la même chose !!!
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***
Tu verras qu’on finira par nous voler Pierrot. Il faudrait ravoir le ms. ainsi que celui d’Agénor. C’est facile.
***
Je te recommande le dernier numéro de la Revue. Il y a une appréciation de l’école allemande – romantique – après laquelle il faut tirer l’échelle. On accuse Goethe d’égoïsme (nouveau !) et H[enri] Heine de nullité, ou de nihilisme, je ne sais plus. Je ne donne pas trois ans à notre ami Max, s’il continue ainsi, pour devenir complètement imbécile. Tu ver-ras !
Je n’ai absolument rien à te dire. Tiens-moi au courant. Il faut secouer Blanche. C’est le moment ?
Adieu, pauvre vieux chéri, je t’embrasse et voudrais bien être dans un mois, car je commence à m’embêter furieuse-ment de toi.
Va-t’en, de ma part, fumer une pipe, mélancoliquement, to the British tavern, Rivoli street, en pensant à L’Âne d’or.
P.-S. – Fovart m’a enfin envoyé les notes demandées. Si tu le vois, remercie-le pour moi.
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À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] dimanche, 3 h[eures].
[30 septembre 1855.]
Causons un peu, mon pauvre vieux. La pluie tombe à torrents, l’air est lourd, les arbres mouillés et déjà jaunes sentent le cadavre. Voilà deux jours que je ne fais que pen-ser à toi et ta désolation ne me sort pas de la tête. –
Je me permettrai d’abord de te dire (contrairement à ton opinion) que si jamais j’avais douté de toi, je n’en douterais plus aujourd’hui. Les obstacles que tu rencontres me confir-ment dans mes idées. Toutes les portes s’ouvriraient, si tu étais un homme médiocre. Au lieu d’un drame en cinq actes, à grands effets, et à style corsé, présente une petite comédie – Pompadour – agent de change, et tu verras quelles facili-tés, quels sourires ! quelles complaisances pour l’œuvre et pour l’auteur ! Ne sais-tu donc pas, que dans ce charmant pays de France, on exècre l’originalité ! Nous vivons dans un monde où l’on s’habille d’habits tout confectionnés. Donc tant pis pour vous si vous êtes trop grand ; il y a une certaine mesure commune ; vous resterez nu. Ouvre l’histoire et si la tienne (ton histoire) n’est pas celle de tous les gens de génie, je consens à être écartelé vif. On ne reconnaît le talent que quand il vous passe sur le ventre et il faut des milliers d’obus pour faire son trou dans la Fortune. J’en appelle à ton Or-gueil. Remets-toi en tête ce que tu as fait, ce que tu rêves, ce que tu peux faire, ce que tu feras, et relève-toi, nom de Dieu, considère-toi avec plus de respect ! – Et ne me manque pas d’égards (dans ton for intérieur) en doutant d’une Intelli-gence, qui n’est pas discutable.
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Tu me diras que voilà deux ans que tu es à Paris et que tu as fait tout ce que tu as pu, et que rien de bon ne t’est en-core arrivé. Premièrement, non. Tu n’as rien fait pour ton avancement matériel, et je me permettrai de te dire au con-traire. Melænis réussit, on en parle, on te fait des articles. Tu n’imprimes pas Melænis en volume, tu ne vas pas voir les gens qui ont écrit pour toi. On te donne tes entrées aux Français. Tu n’y fous pas les pieds et en deux ans, tu ne trouves pas le moyen de t’y faire, je ne dis pas un ami, mais une simple connaissance. Tu as refusé de fréquenter un tas de gens, Janin, Dumas, Guttinguer, etc., chez lesquels tu au-rais pu nouer des camaraderies. – Et quant à ceux que tu fréquentes, il vaudrait peut-être mieux ne les pas voir. Ex[emple] : Gautier. Crois-tu qu’il ne sente pas à tes façons que tu le chéris fort peu. – Et (ceci est une supposition, mais je n’en doute point), qu’il ne te garde pas rancune, par exemple, de n’avoir pas pris un billet au concert d’Ernesta ? Tu lui as fait pour cent sous une cochonnerie de 25 fr[ancs]. – Je me suis permis souvent de t’avertir de tout cela. Mais je ne peux pas être un éternel pédagogue, et t’embêter du ma-tin au soir par mes conseils. Tu me prendrais en haine et tu ferais bien. Le pédantisme dans les petites choses est intolé-rable. Mais toi, tu ne vois pas assez l’importance des petites choses dans le pays des petites gens.
À Paris, le char d’Apollon est un fiacre. La célébrité s’y obtient à force de courses.
En voilà assez sur ce chapitre. Le quart d’heure n’est pas très opportun pour te sermonner.
Maintenant quant à la question du vivre. Je te promets que Mme Str[oehlin] pourra très bien demander pour toi à
– 818 – l’empereur en personne la place que tu voudras. Guignes-en une, d’ici à trois semaines, cherche. Fais venir en tapinois les états de service de ton père. Nous verrons. On pourrait de-mander une pension, mais il te faudrait payer cela en mon-naie de ton métier, c’est-à-dire en cantate, épithalames, etc., non, non.
En tout cas, ne retourne jamais en province.
Je t’envie de regretter quelque chose dans ton passé. Quant à moi (c’est qu’apparemment je n’ai jamais été ni heureux ni malheureux), j’ignore ce sentiment-là. Et d’abord j’en serais honteux. C’est reconnaître qu’il y a quelque chose de bon dans la vie. – Et je ne rendrai jamais cet hommage à la condition humaine.
Tu vas lâcher là les Français. C’est convenu. Mais si tu avais vu Régnier avant, penses-tu qu’il n’eût pas pu influen-cer Laugier ? Je n’ai jamais vu d’homme plus ménager la semelle de ses souliers. – Ton incompréhensible timidité est ton plus grand ennemi, mon bon. Sois-en sûr.
Si tu quittes les Français, porte-le à l’Odéon de préfé-rence. Mais sacré nom de Dieu, informe-toi d’abord de qui ça dépend. Et fais ta mine, avant de donner l’assaut.
Est-ce sérieusement que Reyer t’a parlé d’un opéra-comique ? Fais-le. – C’est le moment de plus travailler que tu n’as jamais fait. Puis, quand tu m’auras écrit encore cinq ou six pièces et qu’aucune n’aura pu être jouée, je commencerai à être ébranlé, non sur ton mérite littéraire, mais dans mes espérances matérielles. – Il faut que tu me fasses cet hiver une Tragédie romantique en trois actes, avec une action très
– 819 – simple, deux ou trois coups de théâtre, et de grands bougres de vers comme il t’est facile.
Je ne crois pas que les amis soient assez puissants pour rien empêcher de fait. Nous leur prêtons là une importance qu’ils n’ont pas. Mais nous sommes leurs ennemis d’idées, note-le bien. On t’a refusé Le Cœur à droite à la Revue, parce qu’on n’y a pas vu d’idée morale. Si tu suis un peu attenti-vement leur manœuvre, tu verras qu’ils naviguent vers le vieux Socialisme de 1833, National pur, haine de l’art pour l’art, déclamations contre la Forme. Maxime tonnait l’autre jour contre H. Heine, et surtout les Schlegel, ces pères du romantisme qu’il appelait des réactionnaires (sic). Je n’excuse pas, mais j’explique. – Il a déploré devant moi Les Fossiles. Si la fin eût été consolante, tu aurais été un grand homme. Mais comme elle était amèrement sceptique, tu n’as plus été qu’un fantaisiste. Or nous n’avons plus besoin de fantaisiste. À bas les rêveurs ! À l’œuvre ! Fabriquons la ré-génération sociale ! l’écrivain a charge d’âmes, etc.
Et il y a là-dedans un calcul habile. Quand on ne peut pas traîner la société à son cul, on se met à sa remorque, comme les chevaux de roulier lorsqu’il s’agit de descendre une côte ; alors la machine en mouvement vous entraîne, et c’est un moyen d’avancer. On est servi par les passions du jour, et par la sympathie des envieux. C’est là le secret des grands succès, et des petits aussi. Arsène Houssaye a profité de la manie-rococo, qui a succédé à la manie-moyen âge, comme Mme [Beecher-]Stowe a exploité la manie-égalitaire. Notre ami Maxime, lui, profite des chemins de fer, de la rage industrielle, etc.
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Mais nous qui ne profitons de rien, nous sommes seuls, seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, nous serrer dans nos manteaux, et donner tête baissée dans l’ouragan. – Et toujours, incessamment, jusqu’à notre dernière goutte d’eau, jusqu’à la dernière palpitation de notre cœur.
Quand nous crèverons, nous aurons cette consolation d’avoir fait du chemin, et d’avoir navigué dans le Grand.
Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. J’en veux faire une pâte dont je barbouille-rais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes ; et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut qu’un rayon de soleil ? l’inspiration d’un moment, la chance d’un sujet ?
Allons, Philippe, éveille-toi ! De par L’Odyssée, de par Shakespeare et Rabelais je te rappelle à l’ordre, c’est-à-dire à la conviction de ta valeur. Allons, mon pauvre vieux, mon roquentin, mon seul confident, mon seul ami, mon seul dé-versoir, reprends courage, aime-nous mieux que cela. Tâche de traiter les hommes et la vie avec la maestria (style pari-sien) que tu as en traitant les idées et les phrases.
Veux-tu que j’apporte tous nos anciens plans, nos scé-narios. Nous fouillerons cela. Il y a peut-être quelque chose à en tirer.
Adieu. Écris-moi tous les jours, si tu es triste. Je te ré-pondrai. Fous-toi bien vite pendant que tu y es une bosse de
– 821 – désespoir. Et puis finis-en. Sors-en. Remonte sur ton dada et mène-le à grands coups d’éperon. « Les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup » (Œuvres de Napo-léon III).
Je t’embrasse de toute mon amitié et de toute ma litté-rature ; à toi, à toi.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] vendredi, midi. [5 octobre 1855.]
Va pour l’Odéon (« Va pour le champagne », d’Arpentigny), mais ce n’est [pas] assez d’avoir les deux di-recteurs. Il y a un comité de lecture à l’Odéon. Il faut d’avance en connaître les membres. – Et qu’on les chauffe. Il faut saoûler Ricourt, etc. Quant au sieur Blanche, je le re-garde comme un farceur. La terre est pleine de ces bons en-fants, excellents en parole et qui ne dépensent pour vous ni un sou de leur poche ni une minute de leur temps. J’ai la conviction que, s’il avait voulu, tu aurais eu une lecture. Son père m’a fait une crasse pareille au milieu des démarches que je faisais pour la place d’Achille, il a mis tout à coup des bâtons dans les roues. Je lui ai passé par-dessus le corps à lui et à d’autres, mais il m’en a coûté. Revenons à toi.
Rappelle-toi d’abord qu’il faut toujours espérer quand on désespère, et douter quand on espère. Il se peut que tu réus-sisses à l’Odéon par cette seule raison que tu ne t’attends plus à rien. Mais fais comme si tu t’attendais à beaucoup. Et
– 822 – encore une fois trémousse-toi. Grand poète, mais mince di-plomate.
Je t’en prie et supplie, puisque tu es ami avec Sandeau, va le voir, ne le perds pas de vue, et demande-lui ce que tout cela veut dire. Ou autrement, d’où tenait-il cette certitude de ta réception ? Va également chez Laffitte (comme pour le remercier de l’intérêt qu’il a pris à toi) et tu sauras peut-être quelque chose. Laugier a-t-il fait un rapport ? l’as-tu lu ? as-tu vu enfin Houssaye ? Tu crois que tout cela est inutile puisque tu as renoncé aux Français. Non ! non ! au contraire.
Dès que je serai à Paris, dans une quinzaine, environ vers le 20, ou plutôt dès que Mme S[troehlin] y sera, c’est-à-dire vers le 1er novembre, nous nous occuperons de toi. D’ici là tiens-toi tranquille, mais vois un peu ce que tu veux, car on ne peut pas comme des imbéciles aller demander vague-ment une place, et quand on vous répliquera « laquelle », dire : « Ah ! je ne sais pas. » Informe-toi. Il me semble que c’est le moins que tu puisses faire pour ta personne. Il y au-rait encore autre chose, ce serait de demander une pension pour ta mère, qui te la donnerait ? Mais il y aurait à cela beaucoup d’inconvénients que je te dirai.
Quant à elle, ta mère, je lui en veux. Elle aurait pu s’épargner les conseils qu’elle t’a donnés et rester à Cany. C’était bien le moment de te décourager encore plus ! de te dire « renonce », quand tu ne reculais que déjà trop.
Malédiction sur la famille qui amollit le cœur des braves, qui pousse à toutes les lâchetés, à toutes les concessions, et qui vous détrempe dans un océan de laitage et de larmes !
– 823 –
Voyons, sacré nom de Dieu, doutes-tu que tu sois né pour faire des vers, et exclusivement pour cela ? Il faut donc s’y résigner. Doutes-tu, au fond même de ton décourage-ment, qu’un jour ou l’autre tu ne sois joué et aux Français, et que tu réussisses ? Il faut donc attendre. C’est une affaire de temps, une affaire de patience, de courage, et d’intrigue aus-si. Tu as un talent que je ne reconnais qu’à toi. Il te manque ce qu’ont tous les autres, à savoir : l’aplomb, le petit manège du monde, l’art de donner des poignées de main, et d’appeler « mon cher ami » des gens dont on ne voudrait pas pour domestiques. Cela ne me paraît pas monstrueux à ac-quérir, quand surtout, il le faut.
J’irai voir Léonie vers la fin de la semaine prochaine ou le commencement de l’autre. J’ai besoin d’aller à Rouen pour prendre des renseignements sur les empoisonnements par arsenic. De toute façon j’irais toujours pour lui dire adieu.
Adieu, pauvre cher vieux. Je t’embrasse tendrement, et tâche de te remettre à travailler. À toi.
Je demande des lettres fréquentes et longues. Si tu ne travailles pas, dégueule-moi sur le papier tout ce qui t’étouffe.
– 824 –
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] mercredi. [10 octobre 1855.]
Qu’as-tu ? pourquoi n’ai-je pas reçu la sacro-sainte lettre du dimanche ? es-tu malade ? que signifie cet enflement que tu avais à la jambe ?
Il est probable que d’aujourd’hui en quinze j’arriverai à Paris. Mais j’ai encore bien des choses à faire d’ici là.
J’aurais voulu t’apporter la Bovary empoisonnée, et je n’aurai pas fait la scène qui doit déterminer son empoison-nement ! Tu vois que je n’ai guère été vite. – Mon malheu-reux roman ne sera pas fini avant le mois de février. Cela devient ridicule. Je n’ose plus en parler.
J’irai voir Léonie dans une huitaine de jours. As-tu des nouvelles de Durey ?
Je ne vois absolument rien à te narrer. Si ce n’est que je lis et que j’ai bientôt fini (Dieu merci !) La Nouvelle Héloïse. C’est une rude lecture !
Si tu n’es pas malade, tu es un gredin de ne pas m’écrire.
Les feuilles tombent. Les allées sont, quand on y marche, pleines de bruits lamartiniens que j’aime extrême-ment. Dackno reste toute la journée au coin de mon feu, et j’entends de temps à autre les remorqueurs. Voilà les nou-velles.
– 825 –
Je serai parti avant la foire Saint-Romain. Il est probable que je ne verrai pas les baraques. Pauvre foire Saint-Romain !
Ah ! sacré nom d’un nom ! j’oubliais. Devine quel est l’homme qui habite à Dieppedalle ? cherche dans tes souve-nirs une des plus grotesques balles que tu aies connues et des plus splendides :
Dainez !
Oui, il est là, retiré, ce pauvre vieux ! Il vit à la campagne en bon bourgeois, loin des mathématiques et de l’université, et ne pensant plus à l’école… quique… .
Énorme ! Juge de ma joie quand j’appris cette nouvelle. Quelle visite nous lui ferions si tu venais ! – Et quel petit verre, ou plutôt quel cidre doux… ! car je suis sûr qu’il brasse lui-même pour s’occuper.
Écoute le plus beau. Il s’est trouvé en chemin de fer avec l’institutrice, et a été très aimable. Jusqu’à lui porter ses paquets, et courir lui chercher un fiacre. Ils étaient vis-à-vis et il lui faisait le genou (sic). Ils ont eu (à propos de moi) une conversation littéraire. – Opinion de Dainez : « Tout le monde écrit bien maintenant. Les journaux sont pleins de ta-lent ! »
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
***
– 826 –
N. la première fois que ma mère a vu Dainez (prononcez Dail-gnez) c’était à côté d’un poêle (dans le parloir du col-lège) et il était recouvert d’un carrick à triple collet, vert.
Si tu étais un gaillard, nous porterions cet hiver, tous les deux, un carrick ?
Adieu, je t’embrasse bien fort. À toi.
À JULES DUPLAN
[Paris,] jeudi, 4 h[eures]. [1er novembre 1855 ?]
Comme il y a longtemps, mon cher vieux, que je ne vous ai vu !
Venez donc passer la soirée avec nous. Voilà deux di-manches que Bouilhet vous attend.
À tantôt.
Tout à vous.
Comme je suis emmerdé par mon déménagement !!!
– 827 –
À LOUIS BOUILHET
[Paris, 12 novembre 1855.]
Mon Bon,
Tu as dû recevoir une lettre de La Rounat ?
Reyer t’appelle à grands cris. Tu devais, m’a-t-il dit, aller chez lui.
Nous avons oublié dimanche de parler de Mme Stroehlin. Veux-tu que j’y aille de suite ? Viens me trouver, le plus tôt que tu pourras. – Et j’irais mercredi. Je serai demain chez moi jusqu’à 4 h[eures], et puis le soir.
À toi.
Lundi, 4 h[eures].
À JULES DUPLAN
[Paris, 4 janvier 1856 ?]
Mon Bon,
Au lieu de venir dimanche à 1 h[eure], serez-vous assez gentil pour arriver à 11 ?
– 828 –
Vous déjeunerez avec le philosophe Baudry qui s’en ira, je pense, vers 2 ou 3 heures. Bouilhet arrive à 2 heures et demie, – et nous lirons Le Coq-Héron.
À vous.
Vendredi soir.
P.-S. – Qui ne dit mot, consent (tournure Homais).
À LOUIS BOUILHET
[Paris, 8 janvier 1856.]
Je ne sais si tu es revenu, nous t’avons attendu di-manche.
Ne viens pas jeudi, mais vendredi à 6 h[eures] très juste. Tu dîneras avec un diplomate.
Adieu. À toi.
– 829 –
Mardi soir.
À JULES DUPLAN
[Paris, fin janvier 1856 ?]
Ne venez pas dimanche. Je suis obligé de sortir avec ma mère. Mais je vous attends, l’autre dimanche, cher ami.
Tout à vous.
Je sais maintenant Le Coq-Héron par cœur.
Samedi matin.
À AGLAÉ SABATIER
[Paris, 1er mars 1856.]
Chère et belle Présidente,
Le Bouilhet loge provisoirement à l’hôtel – ne sais le-quel.
Je verrai ledit demain, dans l’après-midi, mais nous ne pourrons venir dîner chez vous. Nous dînons chez ma mère.
– 830 –
J’ai un mal de gorge affreux et aujourd’hui je suis com-plètement muet.
À demain au soir cependant, si je ne suis mort.
J’ai tout au plus la force de me précipiter sur vos bot-tines pour les couvrir de baisers.
Votre esclave indigne.
RÊVE : VIEILLE, CHAPEAU, PRÉSIDENTE
[3 mars 1856.]
J’étais couché dans un grand lit Louis XIV à balustres d’or et garni aux quatre coins de plumes d’autruche. Quoiqu’il n’y eût pas de vent, les plumes se balançaient.
Les ornements se sont en allés et je suis resté à plat sur un simple matelas. Près de moi s’est trouvée, je ne sais comment, une vieille femme hideuse, les paupières rouges, sans cils ni sourcils. Un voile de larmes couvrait ses pupilles flamboyantes passant et repassant devant comme une gaze qui eût été montée sur des ressorts. Par un acte de sa volon-té, elle me tenait comme cloué dans le lit.
À mes pieds, en dehors du lit et couchée en travers comme les chiens qui sont sur les tombeaux, était (ou plutôt je le sentais) ma mère dont la présence me protégeait. Je ne la voyais pas, mais je la pressentais.
– 831 –
Et la vieille me regardait. Je me retenais de dormir, j’étais accablé et je sentais que si le sommeil me prenait, c’était ma fin ; la vieille se précipiterait sur moi. Pour éviter son contact (quoique le lit fût très large), je me ratatinais couché sur le flanc et les genoux au menton. Néanmoins je sentais l’extrémité de son ongle, l’ongle pointu de son gros orteil, avec la callosité de son autre talon. C’était affreux ! Et toujours devant moi les yeux rouges, terribles, archi-lubriques.
Elle marmottait ces mots de Saint-Amant que Gautier avait répétés la veille (dans la pièce au fromage) :
« Cadenas, Cambouis, Coufignon. »
Je me sentais vaguement entraîné, comme lorsqu’on sommeille en chemin de fer ou en chaise de poste ; ça allait très vite d’un mouvement égal, doux, et je n’apercevais au-cun locomoteur, ni rien au monde que la vieille et les draps dans lesquels j’étais couché et qui étaient indéterminés, qui ne finissaient point.
Je me suis endormi, puis réveillé, et la vieille (poitrine nue !) m’a dit : « J’ai vu pendant que tu dormais ton sein gauche, ton téton gauche, ton petit téton », et elle a piqué vers moi et sur moi son doigt pointu comme une aiguille, en répétant : « Cadenas, Cambouis, Coufignon. »
Je crevais ! et je n’ai jamais eu si grand-peur de ma vie. Puis elle m’a tiré une langue démesurée (pour en faire une), la langue se recourbait comme un serpent : elle était verte et couverte d’écailles.
– 832 –
La présence de la vieille à mes côtés me faisait la sensa-tion que vous fait le soupirail d’une cave humide. Il s’émanait de toute sa personne un grand air glacial et je gre-lottais autant de froid que d’épouvante.
***
Que s’en est-il suivi ?
Nous étions dans le salon de la Présidente, aux places respectives que nous avions la veille au soir, hier 2 mars. On ne parlait pas, on était triste, on étouffait. « Ouvrez les fe-nêtres », a dit quelqu’un.
Et les lumières du salon se sont transportées dans l’air, en dehors, sans qu’aucun bras n’y touchât et cependant nous continuions d’être éclairés quoiqu’on n’en eût pas apporté d’autres. Ces lumières des candélabres disparus se tenaient dans la nuit comme de petites étoiles sur les sommets de la verdure. Car il y avait en bas sous les fenêtres ouvertes un très grand jardin et fort ombreux.
Mais la chaleur est devenue accablante, celle d’un bain turc. On haletait. On sentait le seringa et l’oranger, puis d’autres odeurs successivement que je ne connais pas, qui arrivaient sur nous par grosses rafales molles. Et la tristesse de chacun redoublait, surtout celle de la Présidente.
Elle avait la même robe violette qu’hier soir et elle bais-sait la tête d’un air accablé en regardant la cheminée sans feu.
– 833 –
« Qu’a-t-elle donc, cette pauvre Présidente ? »
Ici, quelque chose de confus et qui, je crois, l’était même dans le rêve. C’était entre « Elle va se marier » et « Elle va faire un très long voyage, nous ne la reverrons plus » et puis, peu à peu, insensiblement, sa robe violette est devenue noire (une robe de deuil) ; cela nous a semblé drôle, car elle n’avait pas bougé de place. Alors, nous nous sommes regar-dés, nous avions tous des habits de croque-morts qui nous étaient poussés – poussés est exact – car le velours des pa-rements végétait sur nos manches.
L’odeur des orangers a redoublé si fort que nous avons manqué en mourir tous. De grosses gouttes de sueur cou-laient sur les murs ; la dorure des candélabres tombait par terre comme des flocons de neige.
La Présidente nous regardait d’un singulier air, senti-mental, immense. Du Camp s’est mis à rire. Elle lui en a de-mandé l’explication, mais il a poussé un cri parce qu’un clou du parquet lui est entré dans le pied, à travers sa botte.
J’ai voulu m’en aller et j’ai été pour prendre mon cha-peau, posé sur la deuxième tablette de la console, qui est entre les deux portes ; mais je ne l’ai pas trouvé, j’en ai pris un autre.
J’allais le mettre, quand je me suis aperçu qu’il n’avait plus de coiffe et qu’il était rogné par-derrière en dedans et comme mangé par les rats.
***
– 834 –
Alors, grand bouleversement de chapeaux, cris, contes-tations. Chacun a trouvé son chapeau ainsi déchiqueté. Nous étions à ce moment plus de monde qu’au commencement de la soirée. Enfin j’ai retrouvé mon chapeau qui était à la place où je l’avais mis (en vérité, la veille au soir), mais il y avait dessus un petit chapeau de paille – en paille noire – qui nous a servi à jouer des charades. Je les ai tirés tous les deux de la tablette pour avoir le mien plus commodément.
Mais il m’a été impossible de déplacer, de décoller le chapeau de paille du mien. Je n’avais pas la force, il pesait cinq cent mille livres.
Alors, chacun a essayé, a fait des efforts. Impossible. Et quand tous eurent essayé, on a été consterné et épouvanté, très épouvanté. Alors nous sommes restés en silence.
La porte de la salle à manger du salon s’est ouverte à deux battants et La Rounat en deuil, un crêpe au bras, est entré en disant : « Je vous amène quelqu’un. » C’était son père. Je ne me le rappelle pas. Et ensuite sont entrés succes-sivement et par ordre chronologique toutes les personnes (parents morts) de chacun qui essayaient et qui renonçaient. Quand le salon était trop plein les ombres se tassaient et en-traient les unes dans les autres comme les cartes que l’on bat.
À suivi quelque chose dont je n’ai pas souvenir, mais je me suis réveillé dans des dispositions mortuaires et avec un grand mal de cœur.
Il y a huit ans à cette époque-ci, 3 avril au lieu de 3 mars, je faisais un rêve pareil (si non, pourquoi le souvenir
– 835 – m’en vient-il ?) à Croisset, couché sur ma peau d’ours, quand on est venu m’annoncer la mort d’Alfred, ou en revenant de son enterrement, plutôt.
Je ne suis pas sans m’inquiéter sur la journée.
Lundi matin, 3 mars, 8 h 30,1856.
P.-S. – Mardi.
C’était l’anniversaire du mariage de ma sœur. Ce soir, Hamard.
GUSTAVE FLAUBERT.
À AGLAÉ SABATIER
[Paris,] lundi matin. [3 mars 1856.]
Chère Présidente,
Excusez-moi.
Mais je suis bouleversé par un rêve atroce que j’ai fait cette nuit et où vous figuriez.
Si vous avez aujourd’hui quelque démarche importante à faire, ne la faites pas. Remettez-la.
– 836 –
Je suis dans des transes vagues que ce maudit rêve m’a données.
Si je n’étais complètement enroué, j’irais vous le conter. Mais j’ai une extinction de voix qui menace de prendre des proportions gigantesques.
Je vous supplie de me pardonner mon enfantillage. Je cède en vous écrivant à un mouvement invincible.
Prenez garde à vous aujourd’hui.
Je vous baise les mains.
À vous.
À LOUIS BOUILHET
[Paris,] lundi matin. [3 mars 1856.]
Ne va pas chez Du Camp avant que je ne t’aie vu. J’ai beaucoup de choses à te dire. À jeudi. –
Je suis complètement sans voix. Un mal de gorge atroce. – Néanmoins gaillard !
À toi.
– 837 –
J’ai fait cette nuit un singulier rêve que je viens d’écrire.
Décidément la Sylphide m’a lancé du fluide.
Tu sais qu’on dit (?) que La Bourse va aux Français.
À LOUIS BOUILHET
[Paris,] mardi. [11 mars 1856.]
Mon Bon,
N’oublie pas de venir jeudi de bonne heure. Si tu veux venir déjeuner, je t’attendrai jusqu’à midi ? Nous aurons une longue besogne.
Rien de neuf. À toi.
En cas de non-réponse, je t’attends à midi.
***
J’ai deux ou trois corrections dont je ne sais venir (Ed-mond) About.
***
Arrange-toi pour que nous puissions passer toute la journée de samedi ensemble ; re-séance !
– 838 –
À SON COUSIN LOUIS BONENFANT
[Paris,] mercredi. [9 avril 1856.]
Je te remercie bien, mon cher ami, de l’empressement que tu as mis à m’envoyer les 700 francs, que Laurent m’a apportés dimanche dernier. Je roulerai peut-être équipage plus tard, mais pour le quart d’heure j’ai du mal à payer mon bottier. – Cependant je t’apprendrai que je deviens bottier moi-même, que je m’établis, que je trafique, que je fais des affaires, enfin !
Et je m’en suis bien tiré, nom d’un petit bonhomme ! Car sache, ô cousin que hier j’ai vendu un livre (terme ambi-tieux) moyennant la somme de deux mille francs. – Et je vais continuer ! J’en ai d’autres qui suivront. L’année 1857 pliera sous le poids de trois volumes composés par ton serviteur – qu’il a « pris plaisir à composer lui-même », comme le lave-ment de Diafoirus.
Le marché est fini. Je paraîtrai dans la Revue de Paris pendant six numéros de suite, à partir de juillet. – Après quoi je revendrai mon affaire à un éditeur qui la mettra en vo-lume. Ainsi, avant le jour de l’an, j’aurai l’honneur de t’offrir un produit de ma Muse.
Je suis tellement assommé maintenant par ledit produit, à force de le relire, gratter et regratter, que je n’ai pas deux idées debout dans la cervelle. Mon copiste me fait des fautes superbes : il m’écrit « garçon de glace » pour « garçon de classe » et « légumes de l’Adriatique » pour « lagunes ». Bref, je deviens idiot – première condition pour avoir de la chance. Ça me rassure. Il ne me manque plus qu’« une paire
– 839 – de sabots et un écu de six francs » pour que je fasse fortune. […]
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 25 avril 1856.]
Je ne me suis pas trop bien conduit avec toi, mon pauvre bibi, en ne répondant pas à la gentille lettre que tu m’as écrite, il y a déjà longtemps. – Reçois mes excuses. J’ai été fort occupé.
Mais ce n’était pas une raison pour cesser la correspon-dance. Tu aurais bien pu m’écrire tout de même. Tu m’aurais dit si tu t’amusais bien et tu m’aurais donné des nouvelles de ta bonne maman qui a été souffrante.
L’as-tu bien soignée ? as-tu été bien gentille pour elle ? – Il faut que tu remplaces ta pauvre mère qui était si bonne, si intelligente et si belle. Fais tous tes efforts pour contenter ta bonne maman et lui faire oublier ses chagrins. L’année pro-chaine, tu feras ta première communion. C’est la fin de l’enfance. Tu vas devenir une jeune personne. Songes-y ! C’est le moment d’avoir toutes les vertus.
Le curé de Canteleu a-t-il trouvé que tu étais forte en ca-thécisme ?
Comment se porte ton lapin ?
– 840 –
Ton chapeau de paille a-t-il eu du succès ?
Écris-moi une lettre la semaine prochaine. Mon inten-tion est toujours de revenir samedi. Et dès le lundi suivant, nous reprendrons nos leçons. J’espère que ta petite caboche est bien reposée, et que nous ferons de grands progrès. Il faut d’ailleurs que nous finissions l’histoire romaine cet été.
Adieu, mon pauvre chat, embrasse bien ta bonne ma-man pour moi. Et continue à aimer
ton vieux.
Vendredi 25 avril.
À LOUIS BOUILHET
[Paris,] lundi matin. [28 avril 1856.]
J’ai passé hier chez toi pour avoir l’honneur de te pré-senter mes respects. Mais j’ai trouvé visage de bois (jolie lo-cution). Quelle sacrée nom de Dieu d’existence vagabonde mènes-tu ?
J’ai lu hier dans L’Entracte et aujourd’hui dans Le Figaro que la pièce de Ponsard allait passer d’ici à peu de jours.
Réponds-moi si tu peux venir encore une fois dîner chez moi (ce sera la dernière, hélas !) mercredi prochain après-demain. Tous mes autres soirs sont pris, tant je suis un
– 841 – homme occupé ! connu ! fêté par la population et recherché par le grand monde.
J’ai (et j’aurai) du neuf à te dire. – Ma soirée d’hier a été folichonne.
Décidément les deux volumes du père Hugo m’embêtent : « c’est plus que du délire. »
Arrive de bonne heure. Vers 4 heures ?
À toi, monstre.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset,] dimanche après-midi.
[1er juin 1856.]
J’ai enfin expédié hier à Du Camp le ms. de la Bovary, allégé de trente pages environ, sans compter, par-ci par-là, beaucoup de lignes d’enlevées. J’ai supprimé trois grandes tartines d’Homais, un paysage en entier, les conversations des bourgeois dans le bal, un article d’Homais, etc., etc. Tu vois, vieux, si j’ai été héroïque. Le livre y a-t-il gagné ? – Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’ensemble a maintenant plus de mouvement.
Si tu retournes chez Du Camp, je serais curieux de sa-voir ce qu’il en pense. Pourvu (inter nos) que ces gaillards-là ne me reculent pas ! Car je ne te cache point, cher vieux, que
– 842 – j’ai maintenant grande envie de me voir imprimé et le plus promptement possible.
Autre envie : ton drame ! J’en casse-pète de curiosité !! Fais-moi le plaisir d’abord de me dire le titre. Viendras-tu, à Rouen, immédiatement après l’avoir fini ? Quant à moi je n’irai à Paris que vers le commencement d’août, après que j’aurai été publié, après mon premier numéro.
Tu me demandes ce que je fais, voici : je prépare ma lé-gende et je corrige Saint Antoine.
J’ai dans Saint Antoine élagué tout ce qui me semble in-tempestif. – Travail qui n’était pas mince puisque la pre-mière partie, qui avait 160 pages, n’en a plus maintenant (recopiée) que 74. – J’espère être quitte de cette première partie dans une huitaine de jours. – Il y a plus à faire dans la 2e, où j’ai fini par découvrir un lien, piètre, peut-être, mais enfin un lien, un enchaînement possible. Le personnage de saint Antoine va être renflé de deux ou trois monologues qui amèneront fatalement les tentations. – Quant à la 3e, le mi-lieu est à refaire en entier. En somme une vingtaine de pages, ou trentaine de pages peut-être, à écrire. – Je biffe les mouvements (extra)-lyriques. J’efface beaucoup d’inversions et je persécute les tournures, lesquelles vous déroutent de l’idée principale. – Enfin j’espère rendre cela lisible et pas trop embêtant.
Nous en causerons très sérieusement ces vacances, car c’est une chose qui me pèse sur la conscience. – Et je n’aurai un peu de tranquillité que quand je serai débarrassé de cette obsession.