Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
Oui, c’est beau Candide ! fort beau ! Quelle justesse ! Y a-t-il moyen d’être plus large, tout en restant aussi net ? Peut-être non. Le merveilleux effet de ce livre tient sans doute à la
– 589 – nature des idées qu’il exprime. C’est aussi bien cela [sic] que cela qu’il faut écrire, mais pas comme cela.
Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n’y a rien à prendre à de pareilles œuvres. Il faut s’en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet. Ce qu’il y a de fort dans Manon Lescaut, c’est le souffle sentimen-tal, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu’ils soient des fripons. C’est un grand cri du cœur, ce livre ; la composition en est fort habile. Quel ton d’excellente compagnie ! Mais moi, j’aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance. Ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet. Manon Lescaut est peut-être le premier des livres secondaires. Je crois, contrairement à ton avis de ce matin, que l’on peut intéresser avec tous les su-jets. Quant à faire du Beau avec eux, je le pense aussi, théo-riquement du moins, mais j’en suis moins sûr. La mort de Virginie est fort belle, mais que d’autres morts aussi émou-vantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle) ! Ce qu’il y a d’admirable, c’est sa lettre à Paul, écrite de Paris. Elle m’a toujours arraché le cœur quand je l’ai lue. Que l’on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu’à celle de Vir-ginie, j’en suis sûr d’avance. Mais l’on pleurera plus sur le mari de l’une que sur l’amant de l’autre, et ce dont je ne doute pas, c’est du cadavre. Il faudra qu’il vous poursuive. La première qualité de l’Art et son but est l’illusion. L’émotion, laquelle s’obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d’un ordre inférieur. J’ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas
– 590 – quatre sous et Goethe ne m’a jamais mouillé l’œil, si ce n’est d’admiration.
Tu me parais là-bas, à ta campagne, en bon train. Je ne comprends pas que tu puisses travailler aussi bien à Paris, car enfin tu as tout ton temps à toi. J’ai envoyé les canetons à Babinet et n’en ai point reçu de réponse. Dans le numéro d’aujourd’hui, les vers de Bouilhet y sont, et seuls ! Ces gars-là sont comme les ânes : ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j’ai envie de dormir. Fasse Morphée que je te rêve ! Mille baisers partout.
À toi. Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, 1 h[eure] du matin.
[21 septembre 1853.]
Non ! « tout mon bonheur n’est pas dans mon travail et je plane peu sur les ailes de l’inspiration ». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là, jusqu’au sang. Cette volonté qui m’emplit n’empêche pas les découragements, ni les lassitudes. – Ah ! tu crois que je vis en brahmane, dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. – Que ne le puis-je ! – Plus que toi j’ai envie de sortir de là, de cette œuvre, j’entends. Voilà deux ans que j’y suis ! C’est long. Deux ans ! toujours avec les mêmes per-sonnages et à patauger dans un milieu aussi fétide ! – Ce qui m’assomme, ce n’est ni le mot, ni la composition, mais mon
– 591 – objectif ! je n’y ai rien qui soit excitant. Quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité. – Je ne fais autre chose que de doser de la merde. – À la fin de la semaine prochaine, j’espère être au milieu de mes comices. – Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L’envergure surtout m’en plaît. Mais ce n’est point facile à décrocher. Voilà trois fois que B[ouilhet] me fait refaire un paragraphe (lequel n’est point encore venu. Il s’agit de décrire l’effet d’un homme qui allume des lampions. – Il faut que ça fasse rire et jusqu’à présent c’est très froid). Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère. – Et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c’est que nous te traitons comme nous-mêmes.
Il a dû partir, hier, pour Cany, B[ouilhet]. Je ne sais si je le verrai dimanche. Dans une quinzaine, il part à Paris pour s’aller chercher un logement. Puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m’attriste grandement. Voilà huit ans que j’ai l’habitude de l’avoir tous les dimanches. – Ce commerce si intime va se trouver rompu. La seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là. – Encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour. –
Quand donc ferai-je comme lui ? Quand me décroche-rai-je de mon rocher ? Mais j’entends mes plumes qui me di-sent, comme les oiseaux voyageurs à René : « Homme, la saison de ta migration n’est point encore venue… »
***
Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais. Cela m’amollit, m’attriste, me retarde.
– 592 –
Puisque j’ai commencé ici, et dans un système lent, il faut finir de même. – Pour une installation à Paris, et le temps que ça me demanderait avant d’y être habitué, il fau-drait des mois, et en quatre ou cinq mois on fait de la be-sogne.
***
Tu m’as envoyé un bien bon aperçu de ton auberge, avec les rouliers courant après les filles dans les corridors : tu m’y parais être assez mal. Quand retournes-tu rue de Sèvres ? et les dents ? les maux de cœur ? pauvre chère amie, qu’as-tu donc, tu me sembles bien sombre ? Ah ! la vie n’est pas gaie, sacré nom de Dieu !
***
Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnête-té à l’Athenaeum ? J’y suis tout disposé. Je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m’envoyer leur journal. – Qu’il tienne bon contre le gars Planche ! Il faut être Cannibale !
Dans le dernier n° de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m’a fait rire pour plus de 50 francs, comme dit Rabelays. Lis-moi ça un peu ! Du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lecture de ce conte m’a fait enlever dans la B[ovary] une expression com-mune, dont je n’avais pas eu conscience, et que j’ai remar-quée là.
***
– 593 –
Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu ? Il me semble qu’il était dans le caractère de l’homme, de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j’enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard ? Qu’en dis-tu ?
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Je viens de relire tout Boileau. – En somme c’est raide. Ah ! quand je serai à Paris près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons ! –
Les affaires d’Orient m’inquiètent. Quelle belle charge, s’il y allait avoir la guerre, et que tout l’Orient fanatisé se ré-voltât ! Qui sait ? Il ne faut qu’un homme comme Abd el-Kader lâché à point et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d’Asie ? Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d’un coup de lance comme un ballon gonflé. – Ô Europe, quel émétique je te souhaite !
Je n’en peux plus de fatigue. – Adieu. Un de ces jours je me mettrai à t’écrire de meilleure heure et causerai plus lon-guement. Mille baisers sur tes yeux si souvent pleins de larmes.
À toi. Ton G.
– 594 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, minuit 1/2.
[Jeudi 22 septembre 1853.]
Voici enfin un envoi du Grand Crocodile ! (Je garde une lettre à Mme d’Aunet que je t’enverrai, la première fois ; le paquet serait trop gros.) Tu verras un discours dont j’ai le double et qui me paraît peu raide. J’ai peur que le grand homme ne finisse par s’abêtir là-bas, dans sa haine. – L’attention qu’il a eue de t’envoyer ce journal de J[ersey] me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit qu’il exige la correspondance, et il qualifie mes lettres des « plus spiri-tuelles et des plus nobles du monde ». J’ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense. Le blesserai-je ? Mais je ne peux pourtant lui laisser croire que je suis républicain, que j’admire le peuple, etc. – Il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise que je trouve difficile. Qu’en dis-tu ?
Par un hasard singulier, on m’a apporté avant-hier un pamphlet en vers, contre lui, stupide, calomniant, baveux. Il est d’un citoyen d’ici, ancien directeur de théâtre, drôle qui a épousé pour sa fortune une femme sortant des Madelon-nettes, et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre. – Cela est payé bien sûr, mais n’aura guère de succès, car c’est illisible. Ce Soubiranne a ja-dis calé en duel devant un de mes amis, le frère d’Ernest De-lamarre (qui m’a donné cette petite statue dorée que tu as vue rue du Helder). Il lui a fait écrire sur le terrain des rétrac-tations. – Et ce gredin-là, dans son pamphlet, accuse H[ugo] de lâcheté, d’avoir poussé à l’assassinat, etc. Et il le menace de sa vengeance ! – Ah ! quelles canailleries s’étalent sur le
– 595 – monde ! Quand donc cela finira-t-il ? Quelque chose à tous, tant que nous sommes, nous pèse sur le cœur. Quand donc viendra l’ouragan pour nous soulager de ce fardeau ?
Ce bon Leconte rêve les Indes ! aller là-bas et y mourir. – Oui, c’est un beau rêve. Mais c’est un rêve ! car on est si pitoyablement organisé qu’on en voudrait revenir. – On crè-verait de langueur, on regretterait la patrie, la mine des mai-sons et les indifférents même.
Il faut se renfermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. Si rien ne change, d’ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales un compagnonnage plus étroit que celui de toutes les sociétés clandestines. À l’écart de la foule, un mysticisme nouveau grandira. Les hautes idées poussent à l’ombre, et au bord des précipices, comme les sapins.
Mais une vérité me semble être sortie de tout cela. C’est qu’on n’a nul besoin du vulgaire, de l’élément nombreux, des majorités, de l’approbation, de la consécration. 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n’y a plus rien, qu’une tourbe canaille et imbécile. – Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L’égalité sociale a passé dans l’Esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l’art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des che-mins de fer et des chauffoirs publics. L’humanité a la rage de l’abaissement moral. – Et je lui en veux, de ce que je fais par-tie d’elle.
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– 596 –
J’ai bien travaillé aujourd’hui. Dans une huitaine, je se-rai au milieu de mes Comices que je commence maintenant à comprendre. J’ai un fouillis de bêtes et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon, je crois.
***
Et cette Servante, quand donc la caresse-t-on ?
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Sais-tu que ce pauvre père Parain, en mourant, ne pen-sait qu’à moi, qu’à Bouilhet, qu’à la littérature enfin ? Il croyait qu’on lisait des vers de lui ! (B[ouilhet]). Comme je le regretterai, cet excellent cœur qui me chérissait si aveuglé-ment, si jamais j’ai un succès ! Quel plaisir j’aurais eu à voir sa mine au drame de B[ouilhet] ou au tien ! Quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet hor-rible ?
Voilà l’hiver qui vient. Les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà. J’ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés, comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d’automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps ? Je n’en suis plus, cependant, aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m’enchante. Tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre. Je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château sous de larges cheminées. On entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir…
– 597 –
Quand reviens-tu à Paris ? Adieu, bonne chère Louise, mille baisers. À toi.
Ton G.
Prends garde de perdre, ou d’égarer même, le discours. – Où tu es, ça pourrait avoir des inconvénients. Faut-il t’envoyer la lettre de Mme d’A[unet] ici, ou attendre que tu sois à P[aris] ?
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi soir, minuit.
[26 septembre 1853.]
Ci-inclus une lettre du Crocodile pour sa Dulcinée.
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Pourquoi donc n’as-tu pas été franche avec moi, bonne chère Louise ? C’est mal ! Si Babinet ou Leconte étaient en position de t’aider, n’aurais-tu pas recours à eux ? Pourquoi cette exception à l’encontre d’un plus-ami ? Je n’avais pas d’argent. J’en eusse eu. Pour toi je vendrais jusqu’à ma chemise, tu le sais bien, ou plutôt, nous nous mettrions sous la même.
En ces matières, du reste, j’ai toujours l’air d’un plat bourgeois et d’une canaille. Je suis tranquillement à me chauffer les pieds à un grand feu, dans une robe de soie et en
– 598 – ce que l’on peut appeler (à la rigueur) un château, tandis que tant de braves gens qui me valent et plus, sont à tirer le diable par la queue, avec leurs pauvres mains d’anges ! J’ai enfin de quoi ne pas m’inquiéter de mon dîner, chose im-mense et que j’appréciais peu jadis, alors que plein de fan-taisies luxueuses j’en voulais jouir, dans la vie. – Mais je leur ai à toutes donné congé. Je fuis ces idées-là, comme mal-saines. Elles sont au fond petites et partent du plus bas de l’imagination. – Il faut se faire des harems dans la tête, des palais avec du style, et draper son âme dans la pourpre des grandes périodes. – Ah ! si j’étais riche ! quelles rentes je fe-rais à toi, à Bouilhet, à Leconte, et à ce bon père Babinet ! Ce serait beau, une vie piétée et fort aérée, dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes dans des bassins, une serre chaude et un suprême cuisinier. – À cinq ou six, là, ou trois ou quatre, même, quelle bénédiction !
Elle est charmante la lettre du père Babinet, j’en raffole. J’adore ce bonhomme : c’est fouillu, touffu, nourri. Il y a là plus de naïveté, d’esprit et de lecture que dans vingt jour-naux en dix ans. Et je ne parle pas du cœur qui y palpite à chaque ligne. Viendra-t-il me voir ? J’en suis anxieux. J’aurais grand plaisir à le recevoir.
Quant à Leconte, je n’ai rien à lui dire, si ce n’est que je l’aime beaucoup. – Il le sait ; tout ce que [je] pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce misé-rable Planche. Je garde à ce drôle une vieille rancune qui date de 1837, à propos d’un article contre Hugo. – Il y a des choses qui vous blessent si profondément aux plus purs en-droits de l’âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche crever sous mes yeux avec une
– 599 – certaine satisfaction. – Qu’il ne le ménage pas ! C’est un homme qui passera par tout et qu’il faut faire passer par tout. La générosité à l’encontre des gredins est presque une indélicatesse à l’encontre du bien.
Dans le refus de son article à l’Athenaeum, et dans la malveillance de la R[evue] à son endroit, il y a du Du Camp. Quant à Saulcy, le mot était peut-être donné depuis long-temps pour refuser net tout ce qui se présenterait là tou-chant Mme C[olet] ? Car ils doivent être maintenant mal en-semble (Saulcy ne fait point son éloge). – Mais il faut ajouter encore deux autres éléments : 1° influence bigote, système de moralité impérialiste et amie de l’ordre ; 2° haine de la poésie.
Récapitulons pour voir comme les amis sont bien servis par les amis :
1° Article de moi pour B[ouilhet] arrêté à La Presse ; 2° promesse de Jourdan vaine ; 3° refus à l’Athenaeum ; 4° refus des réclamations de Leconte à la R[evue] de Paris, et ici contre une autre Revue ! contre leur rival, contre leur en-nemi ! Mais cela ne fait que quatre ! Attendons la douzaine.
Quelle bêtise pourtant ! Quels pauvres gens ! Quelle mi-sère ! Comme si tout cela empêchait rien ! (quand tu auras fini ton Poème de la femme, tu verras si, réuni en vol[ume], ça se vend !) Est-ce que les Poésies de Leconte, par exemple, n’ont pas été plus remarquées que Le Livre posthume, dont l’auteur pourtant avait à sa disposition une belle réclame ! – Mais ces gamins-là n’entendent pas même la réclame. Ils ont la bonne volonté d’être des charlatans, quant à la capacité, non. Car il faut des poumons pour crier sur la place publique
– 600 – pendant deux heures de suite, et pour faire assembler le monde avec des blagues connues.
Les héros pervers de Balzac ont, je crois, tourné la tête à bien des gens. La grêle génération qui s’agite maintenant à Paris, autour du pouvoir et de la renommée, a puisé dans ces lectures l’admiration bête d’une certaine immoralité bour-geoise, à quoi elle s’efforce d’atteindre. J’ai eu des confi-dences à ce sujet. Ce n’est plus Werther ou Saint-Preux que l’on veut être, mais Rastignac, ou Lucien de Rubempré.
D’ailleurs tous ces fameux gaillards, pratiques, actifs, qui connaissent les hommes, admirent peu l’admiration, vi-sent au solide, font du bruit, se démènent comme des galé-riens, etc., tous ces malins, dis-je, me font pitié, et au point de vue même de leur malice. Car je les vois sans cesse tendre la gueule après l’ombre et lâcher la viande. Ils s’enferrent dans leurs mensonges, ils se dupent eux-mêmes avec aplomb (c’est l’histoire de Badinguet se payant à lui-même des enthousiasmes). Quand j’en aurai vu un seul, un seul de ceux-là, avoir gagné par tous les moyens qu’ils em-ploient seulement un million, alors je mettrai chapeau bas. D’ici là qu’il me soit permis de les considérer comme des épiciers fourvoyés.
Le plus grand de la bande, n’était-ce pas Girardin ? Or le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes, et une considération nulle. En fait d’habileté, je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.
(J’en ai connu un ; ce n’était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là ! Il avait trouvé moyen, dans l’espace de vingt ans, d’acquérir deux cent mille livres
– 601 – de rentes [en terre] en mouillant ses indigos, lesquels il des-cendait dans sa cave, nuitamment ! et lui-même ! Mais quelle canaille ! quelle modestie ! quel bon père de famille ! quelle mise de caissier ! La probité se hérissait jusque sur les poils de sa redingote. Il ne cherchait pas à briller, celui-là. – À éblouir les sots ! mais à les flouer, ce qui est bien plus magis-tral.)
***
Oh Jésus ! Jésus ! redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! Et que les lanières dont tu les cingleras soient faites de boyaux de tigre ! Qu’on les ait trempées dans le vitriol, dans de l’arsenic ! Qu’elles les brûlent comme des fers rouges ! Qu’elles les hachent comme des sabres, et qu’elles les écrasent comme ferait le poids de toutes tes ca-thédrales, accumulées sur ces infâmes !
***
Enchanté du fiasco du citoyen Méry ! – Encore un ha-bile, celui-là, un malin, un homme d’esprit, un gaillard qui ne se fiche pas mal de ça ! Quand on fait de sa plume un alambic à ordures pour gagner de l’argent, et qu’on ne gagne pas même d’argent, on n’est en définitive qu’un idiot, doublé d’un misérable.
Je ne pardonne point aux hommes d’action de ne pas réussir, puisque le succès est la seule mesure de leur mérite. Napoléon a été trompé à Waterloo : sophisme, mon vieux ! Je ne suis pas du métier. Je n’y connais goutte. Il fallait vaincre, or j’admire le vainqueur, quel qu’il soit.
– 602 –
***
Le père Hugo avait perdu l’adresse de L[ondres], c’est pour cela qu’il a été longtemps à me répondre, dit-il. Sa lettre était impudemment de J[ersey]. – Par bonheur il n’est arrivé aucun mal. – Je suis curieux du vol[ume], mais com-ment l’aurais-je ? J’essaierai de lui répondre une bonne lettre. Tant pis si le fond le choque, la forme sera conve-nable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable. – Et je ne lui cacherai pas que je me souhaite ses illusions, mais ne les partage point. Je dis illusions et non convictions. Non, sacré nom de Dieu ! non ! je ne peux admirer le peuple et j’ai pour lui, en masse, fort peu d’entrailles, parce qu’il en est, lui, totalement dépourvu. Il y a un cœur dans l’humanité, mais il n’y en a point dans le peuple, car le peuple, comme la patrie, est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le cœur synthétique de toutes les forces nobles de l’être hu-main ? à Constantinople ! dans la poitrine d’un derviche chevelu qui hurle contre les Moscoves. – C’est là que s’est réfugiée à cette heure la seule Protestation morale qui soit encore. –
Pauvre flamme de la liberté et de l’enthousiasme, tu brûles là-bas, entre des œufs d’autruche et sous des cou-poles de porcelaine, dans une lampe musulmane, au fond d’une mosquée !
Ah ! ces bons Turcs ! ces vieux Bakaloum ! comme je les aime ! Quels souhaits je fais pour eux ! J’y pense sans cesse. Que ne puis-je reprendre mon tarbouch, quitter mon pré-puce, et courir par tout Stamboul en criant : « Allah ! Allah ! Emsik el Daroud ! (au nom de Dieu ! au nom de Dieu ! pre-nez vos armes !) » Je sens à ces pensées comme une brise du
– 603 – désert qui m’arriverait sur la figure. S’il se soulevait, tout l’Orient ! si les Bédouins du Hauran allaient venir ! et toute la Perse ! et l’Arabie, l’inconnu ? Il ne faut qu’un homme, non, un prophète, un homme-idée, Abd el-Kader qu’on lâ-cherait ; mais il a fait son temps.
***
Il paraît que l’on redoute pour cet hiver une misère soi-gnée. Est-il possible ! Des gens si forts ! Après avoir tant soi-gné les intérêts matériels ! et après avoir tant donné d’ouvrage ! tant fait travaillé le peuple, il se trouve que le peuple n’a pas un sou ! Charmant ! – As-tu vu dans La Presse la joie de Blanqui à propos de l’entrée de la Viande étran-gère ! Il était malade, mais il n’a pas pu retenir son émotion à cette nouvelle, il s’est tellement senti déborder d’enthousiasme qu’il a pris la plume pour communiquer au public son bonheur, et au risque même de compromettre sa santé ! Sainte Thérèse n’était pas plus contente d’avoir vu le Christ dans sa chambre que ce gars-là n’est content de voir venir les bœufs d’Amérique en France ! Ô Aristophane et Molière, quels galopins vous fûtes !
C’est parce que je suis au bout de mon papier et qu’il est une heure et demie passée que je te quitte, car je suis fort en train de causer.
Adieu donc, toutes sortes de tendresses.
À toi, Ton G.
– 604 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] vendredi, minuit.
[30 septembre 1853.]
As-tu encore ta dent ? Fais-toi donc enlever cela, tout de suite, malgré les avis de Toirac.. C’est une manie moderne de ces drôles. Il y a dix ans même chose m’est arrivée. Je pré-parais mon deuxième examen (autre dent), quand je fus pris d’une rage telle que je montai dans un fiacre en recomman-dant au cocher de m’arrêter à la première enseigne venue. Puis, une fois ma dent arrachée, Toirac, à qui je contai la chose, m’approuva. Et depuis quinze jours il me lanternait ainsi et m’embêtait avec un tas de drogues ! Rien n’est pis au monde que la douleur physique, et c’est bien plus d’elle que de la mort, que je suis homme, comme dit Montaigne, « à me mettre sous la peau d’ung veau pour l’éviter ». Elle a cela de mauvais, la douleur, qu’elle nous fait trop sentir la vie. Elle nous donne à nous-même comme la preuve d’une ma-lédiction qui pèse sur nous. Elle humilie, et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l’orgueil.
Certaines natures ne souffrent pas, les gens sans nerfs. Heureux sont-ils ! Mais de combien de choses aussi ne sont-ils pas privés ! Chose étrange, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, la faculté nerveuse augmente, c’est-à-dire la faculté de souffrir. Souffrir et penser seraient-ils donc même chose ? Le génie, après tout, n’est peut-être qu’un raf-finement de la douleur, c’est-à-dire une plus complète et in-tense pénétration de l’objectif à travers notre âme. La tris-tesse de Molière, sans doute, venait de toute la bêtise de l’Humanité qu’il sentait comprise en lui. Il souffrait des Diafoirus et des Tartuffes qui lui entraient par les yeux dans
– 605 – la cervelle. Est-ce que l’âme d’un Véronèse, je suppose, ne s’imbibait pas de couleurs continuellement, comme un mor-ceau d’étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d’un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l’œil hors de la tête. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il frémissait, lui, à l’approche des marbres. Les montagnes, pour cet homme, avaient donc une âme. Elles étaient de nature correspondante ; c’était comme la sympathie de deux éléments analogues. Mais cela devait établir, de l’une à l’autre, je ne sais où ni comment, des es-pèces de traînées volcaniques d’un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.
Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j’ai fait quinze pages ce mois, mais non finies). Est-ce bon ou mau-vais ? Je n’en sais rien. Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu’il n’en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est mons-trueux et je ne sache personne qui l’ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l’épopée.
Ce soir, j’ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j’ai déjà écrite quatre fois. Il y a de quoi se casser la tête contre le mur ! Il s’agit (en une page) de peindre les gradations d’enthousiasme d’une multitude à propos d’un bonhomme qui, sur la façade d’une mairie, place successivement plusieurs lampions. Il faut qu’on voie la foule gueuler d’étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexions de l’auteur. Tu t’étonnes quel-quefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu’elles sont
– 606 – bien écrites. Belle malice ! Là, j’écris ce que je pense. Mais penser pour d’autres comme ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! Dans ce moment-ci, par exemple, je viens de montrer, dans un dialogue qui roule sur la pluie et le beau temps, un particulier qui doit être à la fois bon en-fant, commun, un peu canaille et prétentieux ! Et à travers tout cela, il faut qu’on voie qu’il pousse sa pointe. Au reste, toutes les difficultés que l’on éprouve en écrivant viennent du manque d’ordre. C’est une conviction que j’ai maintenant. Si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n’arrive pas, c’est que vous n’avez pas l’idée. L’image, ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le pa-pier. L’un coule de l’autre. « Ce que l’on conçoit bien, etc. » Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l’ai relu en entier (je suis à présent à ses œuvres en prose). C’était un maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu’un poète. Mais comme on l’a rendu bête ! Quels piètres explicateurs et prôneurs il a eus ! La race des profes-seurs de collège, pédants d’encre pâle, a vécu sur lui et l’a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre. Il n’était déjà pas si touffu ! N’importe, il était solide de racine et bien piété, droit, campé.
La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire (et j’y converge, ce qui m’effraie). Ceux qui s’en sont mêlés jusqu’ici n’étaient pas du métier. Ils pouvaient peut-être connaître l’anatomie d’une phrase, mais certes ils n’entendaient goutte à la physiologie du style. Ah ! la littéra-ture ! Quelle démangeaison permanente ! C’est comme un vésicatoire que j’ai au cœur. Il me fait mal sans cesse, et je me le gratte avec délices.
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Et La Servante ? Pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long ? C’est une bêtise, cela tient sans doute à ce que le temps de la composition me trompe sur la dimension de l’œuvre. Au reste, il vaut mieux être trop long que trop court. Mais le défaut général des poètes est la longueur, comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que les premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants : Lamartine, Eugène Sue. Combien de pièces dans le père Hu-go sont trop longues de moitié ! Et déjà le vers, par lui-même, est si commode à déguiser l’absence d’idées ! Ana-lyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art plus immatériel (qui s’adresse moins aux sens, à qui tout manque de ce qui fait plaisir), a besoin d’être bourrée de choses et sans qu’on les aperçoive . Mais en vers les moindres paraissent. Ainsi la comparaison la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet. Il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose. Doit-il y en avoir en poésie ?
J’ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! Et quel langage que le latin ! Je commence aussi à entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Quant à Juvénal, ça va assez rondement, sauf un contresens par-ci par-là et dont je m’aperçois vite. Je voudrais bien savoir, et avec moult détails, pourquoi Saulcy a refusé l’article de Le-conte, quels sont les motifs qu’on lui a allégués ? Cela peut nous être curieux à connaître. Tâche d’avoir le fin mot de l’histoire.
Tâche de te mieux porter et de travailler à Paris comme tu travaillais à la campagne. Tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comme Bouilhet l’a fait pendant quatorze ans,
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à huit et dix heures par jour (et il avait, de plus que Leconte, les maîtres de pensions sur le dos), je crois qu’il fallait être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. Il aura bien mérité la gloire aussi, celui-là ! Mais on ne va au ciel que par le martyre. On y monte avec une couronne d’épines, le cœur percé, les mains en sang et la figure radieuse.
Adieu, mille baisers sur la tienne. À toi, ton vieux G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] vendredi, minuit.
[7 octobre 1853.]
Je ne t’en écrirai pas long, ce soir, bonne chère Louise, tant je suis mal à mon aise. J’ai plus besoin de me coucher que d’écrire encore. J’ai eu toute la soirée des maux d’estomac et de ventre, à m’évanouir si j’en étais capable. Je crois que c’est une indigestion. J’ai aussi fort mal à la tête. Je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard ! De-puis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis ra-rement mis au lit avant 3 h[eures]. C’est une bêtise, on s’épuise. Mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout ! Ça n’est jamais fini.
Cette semaine pourtant, et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j’ai fait un grand pas. J’ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c’est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage). Mais
– 609 – quand les aurai-je faits ? Comme cela m’ennuie ! Que je voudrais en être débarrassé pour t’aller voir ! J’en ai tant be-soin et je te désire beaucoup.
B[ouilhet], je pense, te verra la semaine prochaine. – N’allez pas vous voir et me faire des traits, hé, dites donc ! Il était dimanche dernier dans l’intention de partir mardi pro-chain. Je ne pense pas qu’il ait changé d’avis. Au reste il a dû t’écrire.
Je ne t’avais pas dit ces vacances, chère Louise (cela n’aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris. Je te réitère la promesse de mon engagement : je fe-rai tout mon possible pour que vous vous voyiez, pour que vous vous connaissiez. – Après cela, vous vous arrangerez comme vous l’entendrez. Je me casse la tête à comprendre l’importance que tu y mets. Mais enfin c’est convenu, n’en parlons plus.
Comme Leconte a eu raison de montrer les dents à Planche ! Ces canailles-là ! c’est toujours la même chose,
Oignez vilain, il vous poindra :
Poignez vilain, il vous oindra.
Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte ?
Vous allez être là-bas, cet hiver, un trio superbe. – Moi, ma solitude commence, et ma vie va se dessiner comme je la passerai peut-être pendant 30 ou quarante ans encore ? (J’aurai beau avoir un logement à Paris, je n’y resterai ja-
– 610 – mais que quelques mois de l’année, mon plus grand temps se passera ici !…) Enfin ! Dieu est grand !
Oui, je vieillis, et cela me vieillit beaucoup, ce départ de B[ouilhet], quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.
Comme mes cheveux tombent ! Un perruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le Capi-taine de la laideur de Villemain.
Ce qui m’attriste, c’est que je deviens triste, et bête-ment, d’une façon sombre et rentrée. Oh ! la Bovary, quelle meule usante c’est pour moi !
L’ami Max a commencé à publier son voyage en Égypte : Le Nil pour faire pendant à Le Rhin ! C’est curieux de nullité. Je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans Le Livre posthume. Mais comme fond, comme faits, il n’y a rien ! Les détails qu’il a le mieux vus, et les plus caractéristiques dans la nature, il les oublie. Toi qui as lu mes notes, tu seras frappée de cela. Quelle dé-gringolade rapide ! Je te recommande surtout son passage des Pyramides, où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.
***
As-tu répondu au Crocodile ? Vas-tu lui répondre ? Faut-il que je lui écrive ?
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Adieu, je fume une pipe et vais me coucher. Mille bai-sers sur le cœur. À toi, ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, minuit.
[12 octobre 1853.]
J’ai la tête en feu, comme il me souvient de l’avoir eue après de longs jours passés à cheval. C’est que j’ai au-jourd’hui rudement chevauché ma plume. J’écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dîner). Mes comices m’embêtaient tellement que j’ai lâché là, pour jusqu’à ce qu’ils soient finis, grec et latin. Et je ne fais plus que ça à partir d’aujourd’hui. Ça dure trop ! Il y a de quoi crever, et puis je veux t’aller voir.
Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. Ce dont je suis sûr, c’est qu’elle sera neuve et que l’intention en est bonne. Si jamais les effets d’une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Il faut que ça hurle par l’ensemble, qu’on entende à la fois des beuglements de tau-reaux, des soupirs d’amour et des phrases d’administrateurs. Il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus diffi-ciles de Saint Antoine étaient jeux d’enfant en comparaison. J’arrive au dramatique rien que par l’entrelacement du dia-logue et les oppositions de caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j’aurai passé le nœud d’où tout dé-pend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d’un
– 612 – seul coup d’œil cette situation complexe. J’écris dix pages à la fois, sautant d’une phrase à l’autre. Il faut pourtant qu’un de ces jours j’écrive au Crocodile. Il a perdu l’adresse de Mme Farmer et ne pourrait nous adresser de lettres que de Jersey directement, ce qui est à éviter autant que possible.
Je suis presque sûr que Gautier ne t’a pas vue dans la rue lorsqu’il ne t’a pas saluée. Il est fort myope, comme moi, à qui pareilles choses sont coutumières. C’eût été une inso-lence gratuite, qui n’est pas du reste dans ses allures ; c’est un gros bonhomme fort pacifique et très putain. Quant à épouser les animosités de l’ami, j’en doute fort, à la manière dont il m’en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opi-nion, ne prouve rien du tout : pose et repose. Le pauvre gar-çon se raccroche à tout, accole son nom à tout. Quelle des-cente que ce Nil ! Si quelque chose pouvait me raffermir dans mes théories littéraires, ce serait bien lui. Plus le temps s’éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Tagahor au Nil une décadence effrayante et, en passant par Le Livre posthume qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas, et de la force du jeune Deles-sert ; ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacottet m’a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi, aller faire des politesses à un galopin pareil ! Ah ! non, non, ah ! non.
Quelle étrange créature tu fais, chère Louise, pour m’envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharma-cien ! Tu me demandes une chose, je te dis oui, je te la re-promets, et tu grondes encore ! Eh bien, puisque tu ne me caches rien (ce dont je t’approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi. Tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens, et encore moins l’utilité. Je ne comprends pas
– 613 – du tout comment les politesses que tu me fais à Paris enga-gent ma mère en rien. Ainsi j’ai été pendant trois ans chez Schlésinger où elle n’a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, dîner et déjeuner tous les dimanches ici, sans que nous ayons eu une fois révé-lation de sa mère, qui vient à Rouen à peu près tous les mois. Et je t’assure bien que la mienne n’en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je te jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n’y peux rien. Peut-être vous convien-drez-vous beaucoup, peut-être vous déplairez-vous énor-mément. La bonne femme est peu liante et elle a cessé de voir non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies même. Je ne lui en connais plus qu’une, et celle-là n’habite pas le pays.
Je viens de finir la Correspondance de Boileau. Il était moins étroit dans l’intimité qu’en Apollon. J’ai vu là bien des confidences qui corrigent ses jugements. Télémaque est as-sez durement jugé, etc., et il avoue que Malherbe n’était pas né poète. N’as-tu pas remarqué combien ça a peu de volée, les correspondances des bonshommes de cette époque-là ? On était terre à terre, en somme. Le lyrisme, en France, est une faculté toute nouvelle. Je crois que l’éducation des jé-suites a fait un mal inconcevable aux lettres. Ils ont enlevé de l’Art la nature. Depuis la fin du XVIe siècle jusqu’à Hugo, tous les livres, quelque beaux qu’ils soient, sentent la pous-sière du collège. Je m’en vais relire ainsi tout mon français et préparer de longue main mon Histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l’histoire naturelle, avec absence d’idée morale. Il ne s’agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d’exposer en
– 614 – quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l’esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres). Quand on aura, pendant quelque temps, traité l’âme humaine avec l’impartialité que l’on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense. C’est le seul moyen à l’humanité de se mettre un peu au-dessus d’elle-même. Elle se considérera alors fran-chement, purement, dans le miroir de ses œuvres. Elle sera comme Dieu, elle se jugera d’en haut. Eh bien, je crois cela faisable. C’est peut-être, comme pour les mathématiques, rien qu’une méthode à trouver. Elle sera applicable avant tout à l’Art et à la Religion, ces deux grandes manifestations de l’idée. Que l’on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible), le pre-mier sentiment poétique naissant (le plus mince qu’il soit), trouver d’abord sa manifestation, et on la trouvera aisément chez l’enfant, le sauvage, etc. Voilà donc un premier point. Là, vous établissez déjà des rapports. Puis, que l’on conti-nue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. Donc, de degré en degré, on peut s’élever ainsi jusqu’à l’Art de l’avenir, et à l’hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal enfin où tout notre effort doit tendre. Mais ce n’est pas moi qui me char-gerai de la besogne, j’ai d’autres plumes à tailler.
Adieu. Je t’embrasse sur les yeux.
À toi. Ton G.
– 615 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi, 11 h[eures] du soir.
[15 octobre 1853.]
Qu’as-tu donc, pauvre chère Louise ? B[ouilhet] m’a montré une lettre de toi qui me navre. Que veux-tu dire avec mon silence ? C’est du tien, au contraire, que je me plains. Écris-moi, écris-moi ! Es-tu triste ? Dis-moi de t’écrire tous les jours et quand je ne t’enverrais que les premières lignes venues, quand je n’y saurais que te dire, je t’y enverrai tant de baisers qu’elles te feront du bien, car je te juge comme moi : pourvu que je reçoive de ton écriture, je suis content. Allons, sèche tes larmes. Comment peux-tu croire que j’oublie ? D’où vient cette idée saugrenue que tu te fourres dans la cervelle ? Je fais tout mon possible pour hâter mes maudits comices, afin de t’aller voir plus vite. Mais je suis désespéré. Tout mon travail de cette semaine est à refaire. Nous venons, nous deux B[ouilhet], d’avoir une discussion de trois heures à propos de cinq pages. J’ai fini par me rendre à ses raisons ! Mais quelle galère ! J’en perds la tête. – Il y a de quoi se pendre.
Allons, adieu, mille bons baisers. J’attends demain ma-tin une lettre de toi. Je t’écrirai dans les premiers jours de la semaine prochaine.
À toi, à toi. Ton G.
Tu verras B[ouilhet] jeudi, à 1 h[eure]. –
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À LOUISE COLET
[Croisset,] 1 heure, nuit de lundi.
[17 octobre 1853.]
J’ai fait ce matin mes adieux à Bouilhet. Le voilà parti pour moi. Il reviendra samedi ; je le reverrai peut-être en-core deux autres fois. Mais c’est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul, maintenant, seul, seul. Je suis navré d’ennui et humilié d’impuissance. Le fond de mes co-mices est à refaire, c’est-à-dire tout mon dialogue d’amour dont je ne suis qu’à la moitié. Les idées me manquent. J’ai beau me creuser la tête, le cœur et les sens, il n’en jaillit rien. J’ai passé aujourd’hui toute la journée, et jusqu’à mainte-nant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, vide complet.
Ce livre, au point où j’en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l’emploierais) que j’en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j’ai souvent des souleurs à défaillir. D’autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu’aujourd’hui je me serais pendu avec dé-lices, si l’orgueil ne m’en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d’abord. Quelle sacrée maudite idée j’ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l’Art !
Je me donne encore quinze jours pour en finir. Au bout de ce temps-là, si rien de bon n’est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu’à ce que je ressente le besoin d’écrire. Je t’irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité,
– 617 – irritant, maussade, que ce serait un triste cadeau à te faire que ma visite. Sacré nom de Dieu, comme je rage !
Je veux toujours écrire au Crocodile ; mais, franche-ment, je n’en ai toujours ni l’énergie, ni l’esprit.
Tu vas avoir un beau jeudi, toi. Je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fossiles !
J’ai grand-hâte que Bouilhet soit revenu, pour qu’il me parle de cette fameuse Servante. Un tel sujet en vers, quand j’y réfléchis, me paraît une grande chose comme difficulté vaincue. Je sais ce que c’est que de mettre en style des su-jets communs. Cette scène que je recommence était froide comme glace. Je vais faire du P[aul] de Kock. On va toujours du guindé au canaille. Pour éviter le commun on tombe dans l’emphase et, d’autre part, la simplicité est si voisine de la platitude !
J’ai relu avant-hier soir Han d’Islande. C’est bien farce ! Mais il y a un grand souffle là-dedans et c’est curieux comme esquisse (d’intention de Notre-Dame).
Adieu ; je ne sais que te dire, sinon que je t’embrasse. Tâche de m’envoyer de l’inspiration. C’est une denrée dont j’ai grand besoin pour le quart d’heure. Pensez à moi jeudi. Ma pensée sera avec vous toute la soirée. Quelle pluie !
Le temps n’est pas plus pur que le fond de mon cœur .
Encore adieu ; mille baisers tendres ; à toi, à toi.
– 618 –
Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche, 5 h[eures].
[23 octobre 1853.]
B[ouilhet] m’est revenu fort assombri. Il paraît que vous n’avez pas été gais, là-bas. Ce qu’il m’a dit de toi me navre, pauvre chère Louise. Qu’as-tu donc ? Allons, sacré nom de Dieu ! relève-toi. Tu as fait une fort belle chose, à ce qu’il pa-raît. De l’orgueil ! de l’orgueil ! et toujours ! Il n’y a que ça de bon. – Tu me verras avec B[ouilhet] quand il va aller te re-joindre. Que ne puis-je y rester ! Mais je sens, je suis sûr que ce serait une insigne folie. Et quand même cette conviction ne serait qu’une idée, comme on dit, ne suffit-il pas que j’aie cette idée pour qu’elle m’empêche, et me trouble ? Si l’on pouvait se donner des fois [sic] et en vingt-quatre heures, au milieu d’une œuvre, changer des habitudes de quinze ans, sans que cette œuvre s’en ressente, tu me verrais dès la fin de la semaine installé à Paris, quoi qu’il en coûte.
B[ouilhet] est pénétré de ta Servante. Il en trouve le plan très émouvant, la conduite bonne, et le vers continuellement ferme. Il ne te reproche qu’une chose, c’est d’avoir fait une allusion trop claire à Musset. Sans me prononcer encore, je penche à être de son avis. Mais il faut voir ; d’ici là, je m’abstiens. Il m’a dit de très belles choses de cette œuvre ; la représentation au spectacle, la servante servant les ac-trices, etc., il paraît que tout cela est raide, et a une haute
– 619 – tournure. – En somme, B[ouilhet] a une grande opinion de ta Servante. Qu’il me tarde de la voir !
Le plaisir que cette nouvelle m’a causé est contrarié par l’idée que tu souffres. Qu’a donc ta santé depuis quelque temps ? Tu te ronges, tu t’agites. Ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. – Ce conseil bourgeois est plus facile à donner qu’à suivre. – Une chose cependant doit nous faire l’accepter : remarque que plus tu as bridé en toi l’élément sensible, plus l’intellectuel a grandi. À mesure que la passion a tenu moins de place dans ta vie, l’art s’est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais, il y a quelques années, au milieu des orages, et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras, peut-être, le hasard, de toutes ces larmes versées qui te paraissaient si stériles.
Dans 50 ou 60 pages, j’aurai fait un pas, et l’époque de mon séjour à Paris se rapprochera. – Un peu de patience, pauvre Muse, encore quelques mois. Croyez-vous donc qu’il ne m’en coûte rien, et que je vais m’amuser tout seul ? Ovide chez les Scythes n’était pas plus abandonné que je vais l’être.
Comment se fait-il que j’aie fait de bonne besogne cette semaine ? B[ouilhet] a été très content de mes comices (je n’ai plus qu’un point qui m’embarrasse). Il trouve mainte-nant que c’est ardent, que ça marche. – Franchement, je me suis roidi, et fouetté jusqu’au sang. Pour que mon héroïne soupire d’amour, j’ai presque pleuré de rage. – Enfin, encore un défilé de passé, ou à peu près !
Allons, à bientôt maintenant. Tâche d’avoir fini La Ser-vante. Prends courage, et si la vie est mauvaise, si le soleil
– 620 – est pâle, est-ce que l’idéal n’est pas bon, et l’Art resplendis-sant ? C’est là, c’est là qu’il faut aller, comme dit la Mignon de Goethe.
Mille baisers ; tout à toi.
Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi soir, minuit.
[25 octobre 1853.]
Bouilhet ne m’a parlé que de toi toute la journée de di-manche, ou du moins presque toute la journée. Il n’était pas gai, ce pauvre garçon ! Eh bien, il oubliait ses chagrins pour ne penser qu’aux tiens. Dans quel diable d’état vous êtes-vous donc mis ? Voilà de jolies dispositions à vous voir sou-vent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilhet, car il t’aime d’une fa-çon touchante et qui m’a touché, navré ; ou plutôt c’est ce qu’il m’a dit de toi qui m’a navré. J’ai passé un dimanche rude, et hier aussi. Il faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du cœur) de tout ce qu’il m’a prêché. Cela m’a au contraire émerveillé. Il m’a ouvert en lui des horizons de sentiment qu’à coup sûr je ne lui connaissais pas et qu’il n’avait pas il y a un an. Est-ce lui qui change, ou moi ? Je crois que c’est lui. Son concu-binage avec Léonie l’a attendrifié. Moi, je me suis recuit dans ma solitude. Ma mère prétend que je deviens sec, har-gneux et malveillant. Ça se peut ! Il me semble pourtant que
– 621 – j’ai encore du jus au cœur. L’analyse que je fais continuelle-ment sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.
Et puis, on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m’a ravagé la sensibilité pour le reste de mes jours. Elle s’émousse à tout bout de champ, s’use sur les moindres niai-series et, pour ne pas crever, je la roule ainsi sur elle-même et me contracte en boule, comme le hérisson qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère Louise. Mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne souffre pas de savoir que je te fais souffrir ? Ce ne sont pas des larmes qui me viennent à cette idée, mais des cris de rage plutôt, de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que cela soit. Destinée, c’est un grand mot ; non, contre l’arrangement des choses. Et si je les dérange maintenant, je sens que tout croule. Si je savais que le chagrin te submergeât (et tu en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton con-traint de tes lettres ; l’encre porte une odeur pour qui a du nez. Il y a tant de pensée entre une ligne et l’autre ! et ce que l’on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier), si j’apprenais enfin, ou que tu me disses que tu n’y tiens plus de tristesse, je quitterais tout et j’irais m’installer à Paris, comme si la Bovary était finie, et sans plus penser à la Bova-ry que si elle n’existait pas. Je la reprendrais plus tard. Car de déménager ma pensée avec ma personne, c’est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n’est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition, que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu’elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d’une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J’ai peu la faculté de Napoléon Ier. Je ne travaillerais pas au bruit du canon. Celui de mon bois qui pète suffit à me donner quelquefois des soubresauts
– 622 – d’effroi. Je sais bien que tout cela est d’un enfant gâté et d’un piètre homme, en somme. Mais enfin, quand les poires sont gâtées on ne les rend pas vertes, Ô jeunesse ! jeunesse ! que je te regrette ! Mais t’ai-je jamais connue ? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, par le sys-tème de l’équitation à l’écurie et de la pile en place. Cela m’a peut-être cassé les reins de bonne heure. Ce n’est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres.