Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 11/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

 

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À LOUIS BOUILHET

[Croisset,] mercredi, nuit, 1 h[eure].

[22 juin 1853.]

My dear,

Je me suis suremmerdé ces trois jours-ci d’une façon truculente. Il m’était impossible tout l’après-midi de secouer une torpeur de mastodonte qui m’accablait. J’avais 75 kilogr[ammes] de merde, au cœur.

J’ai fait ou à peu près mon trio d’imbéciles. – Il m’est impossible de l’écrire court. Il me ronge. N’oublie pas de m’apporter les renseignements suivants :

1° « Si c’est… nous en donnerons de ferrugineux ; si au contraire nous avons affaire à… on pourrait en essayer d’oléagineux. »

2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar ? Il me faut un bon nom grec, à toute force.

3° Ma phrase de la chaux : « car si la chaux par malheur eût été vive, il eût à cause de… perdu les deux pieds infailli-blement ».

***

Je viens de passer une heure à me chantonner Les Fos-siles, Le Printemps et Le Combat. Tu peux te polluer en sécu-

 

– 493 – rité. C’est bon ! Vous devez avoir… Si tu savais, moi, dans quelles bassesses je suis.

***

No news from the Muse, comme dirait Don Dick.

J’ai lu avant-hier L’Oiseau bleu. Comme c’est joli ! Quel dommage qu’on ne puisse pas empogner tout cela ! Ce serait plus amusant à écrire que des discours du pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m’assombrissent. À force de peindre les chemineaux j’en deviens un, moi-même.

J’âpre-difficultés de style. Mauvais temps. Tout ça, aus-si, que nous avons dit l’autre jour, m’embête.

Adieu, cher vieux bon.

À dimanche, 11 heures.

À toi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].

[25 juin 1853.]

Enfin, je viens de finir ma première partie (de la se-conde). J’en suis au point que je m’étais fixé pour notre der-nière entrevue à Mantes. Tu vois quels retards ! Je passerai

– 494 – la semaine encore à relire tout cela et à le recopier et, de demain en huit, je dégueulerai tout au sieur Bouilhet. Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j’en réponds, car le fonds était bien ténu. Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à sa-voir : le défaut de proportion matérielle. J’ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d’action, des expositions plus ou moins déguisées de carac-tère (il est vrai qu’elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l’action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N’est-ce pas une grande défectuosité ? Ce qui me ras-sure (médiocrement cependant), c’est que ce livre est une biographie plutôt qu’une péripétie développée. Le drame y a peu de part et, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s’apercevra-t-on pas de ce manque d’harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement. Et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça. Un coup dure une minute et a été sou-haité pendant des mois ! Nos passions sont comme les vol-cans : elles grondent toujours, mais l’éruption n’est qu’intermittente.

Malheureusement l’esprit françois a une telle rage d’amusement ! il lui faut si bien des choses voyantes ! Il se plaît si peu à ce qui est pour moi la poésie même, à savoir l’exposition, soit qu’on la fasse pittoresquement par le ta-bleau, ou moralement par l’analyse psychologique, qu’il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou que j’aie l’air d’y être. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je souffre d’écrire en ce langage et d’y penser ! Au fond, je suis Allemand ! C’est à

– 495 – force d’étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n’y eût qu’à écrire des phrases (si l’on peut dire cela), comme pour vivre il n’y a qu’à respirer de l’air. Ce qui m’embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d’effets, tous les calculs du dessous et qui sont de l’Art pourtant, car l’effet du style en dépend, et exclusivement. Et toi, bonne Muse, chère col-lègue en tout (collègue vient de colligere, lier ensemble), as-tu bien travaillé cette semaine ? Je suis curieux de voir ce second récit. Je n’ai qu’à te faire deux recommandations : 1° observe de suivre les métaphores, et 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand nous voudrons, et mieux que personne. Il faut montrer aux classiques qu’on est plus classique qu’eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs in-tentions. Je crois la chose faisable, car c’est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d’Hugo. La perfection a partout le même carac-tère, qui est la précision, la justesse.

Si le livre que j’écris avec tant de mal arrive à bien, j’aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux véri-tés, qui sont pour moi des axiomes, à savoir : d’abord que la poésie est purement subjective, qu’il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art, et qu’Yvetot donc vaut Constanti-nople ; et qu’en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L’artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il as-pire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas.

 

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Aurai-je une lettre de toi demain à mon réveil ? Ta cor-respondance n’a pas été nombreuse cette semaine, chère amie ? Mais je suppose que c’est le travail qui t’a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture à l’Odéon ! Je vois de là son facies, comme dirait mon pharmacien, écoutant les pièces qu’on lit.

Mais il faut aussi que d’Arpentigny en soit. Serait-il ai-mable pour les petites actrices ! Il a deux bonnes choses, ce bon Capitaine, l’énormité de ses cravates blanches et le ren-flement interne de ses bottes.

Tu me demandes mon impression sur toutes les his-toires d’Edma et d’Énault. Que veux-tu que je te dise ? Tout cela me paraît profondément ordinaire et bête. Mais la So-ciété n’est-elle pas l’infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L’humanité pullule ainsi sur le globe, comme une sale poi-gnée de morpions sur une vaste motte. Jolie comparaison. Je la dédie à Messieurs de l’Académie française. À commu-niquer à MM. Guizot, Cousin, Montalembert, Villemain, Sainte-Beuve, etc.

À propos de gens respectés, officiels, comme tu dis, il se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux as-sises un brave homme accusé d’avoir tué sa femme, de l’avoir ensuite cousue dans un sac et jetée à l’eau. Cette pauvre femme avait plusieurs amants, et l’on a découvert chez elle (c’était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d’un sieur Delaborde-Duthil, chevalier de la Légion d’honneur, légitimiste rallié, membre du conseil général, du conseil de fabrique, du conseil etc., de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint-Vincent

– 497 – de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blagues possibles, haut placé dans la considération de la belle société de l’endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : « Nous sommes heureux de posséder monsieur un tel. » Et voilà tout à coup qu’on découvre que ce gaillard en-tretenait des relations (c’est le mot !) avec une gaillarde de la plus vile espèce, oui, madame ! Ah ! mon Dieu ! Moi je me gaudys comme un gredin, quand je vois tous ces braves gens-là avoir des renfoncements. Les humiliations que re-çoivent ces bons messieurs qui cherchent partout des hon-neurs (et quels honneurs !) me semblent être le juste châti-ment de leur défaut d’orgueil. C’est s’avilir que de vouloir toujours ainsi briller ; c’est s’abaisser que de monter sur des bornes. Rentre dans la crotte, canaille ! Tu seras à ton ni-veau. Il n’y a pas, dans mon fait, d’envie démocratique. Ce-pendant j’aime tout ce qui n’est pas le commun, et même l’ignoble, quand il est sincère. Mais ce qui ment, ce qui pose, ce qui est à la fois [la] condamnation de la Passion et la gri-mace de la Vertu me révolte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c’est tout comme. J’ai fait, de-puis deux ans, de grands progrès. L’état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j’estime être tout ensemble un dinde et un vau-tour.

Adieu, chère colombe. Mille bécottements sur la bouche.

À toi. Ton G.

 

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À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi, 1 h[eure] de nuit.

[28 juin 1853.]

Je suis accablé. La cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier dix heures du soir jusqu’à maintenant, de recopier 77 pages de suite qui n’en font plus que 53. C’est abrutissant. J’ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquerait M. Énault, brisé d’avoir eu la tête penchée longtemps. Que de répétitions de mots je viens de sur-prendre ! Que de tout, de mais, de car, de cependant ! Voilà ce que la prose a de diabolique, c’est qu’elle n’est jamais fi-nie. – J’ai pourtant de bonnes pages et je crois que l’ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour di-manche à lire tout cela à B[ouilhet]. Ainsi, depuis la fin de février, j’ai écrit 53 pages ! Quel charmant métier, quelle crème fouettée à battre, qui vaut des marbres à rouler.

Je suis bien fatigué. J’ai pourtant bien des choses à te dire.

J’ai écrit quatre lignes tout à l’heure à Du Camp. – Non pour toi, c’eût été une raison qu’il y mît plus de malveillance, je connais l’homme. Voici pourquoi je lui ai écrit : j’ai reçu aujourd’hui la dernière livr[aison] de ses photographies, dont jamais je ne lui avais parlé. – Le billet que je lui envoie est pour l’en remercier. – C’est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi, dans l’article du phil[osophe], il y a ton nom, ac-compagné d’injures ou d’allusion, je ferai ce que tu voudras. Mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Je t’engage parfaitement à faire venir ton beau-frère, etc. Mais enfin, ne nous tourmentons pas,

– 499 – puisque la chose n’aura sans doute pas lieu. C’est l’avis de B[ouilhet]. – Mon billet d’aujourd’hui est en prévision de l’hypothèse contraire, afin d’être en de bons termes, quand la rupture viendrait, et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger ; bonsoir et jamais au re-voir. Comprends-tu ?

Quant à l’article Énault, il me semble, bonne Muse, que tu te l’es exagéré. C’est bête et folâtre, voilà tout. Les petites feminotteries comme « femme sensible », « plus jeune », etc., qui t’ont indignée, viennent de la Edma, laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports ; de cela j’en parie ma tête. C’est notre opinion à tous deux, B[ouilhet] et moi. Cela sue dans ses petits billets mensuels, sans qu’il y ait jamais rien d’articulé. B[ouilhet] en est profondément dégoûté et se pro-pose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu’il sera à Paris. Et puis, qu’est-ce que ça nous fout, l’opinion du sieur Énault, écrite ou dite ? C’est comme le mot de Du Camp à Ferrat. Veux-tu qu’au milieu du tourbillon où il vit, avec l’infatuation de sa personne, la croix d’officier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., il puisse garder assez de netteté pour sentir une chose neuve, originale, nouvelle ? – Et il y a d’ailleurs, en cela, calcul, peut-être c’est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres. Nous n’empêcherons ja-mais les médiocres d’être médiocres. Je t’assure bien que lorsqu’il m’a dit « que j’avais une maladie de la moelle épi-nière, un ramollissement du cerveau », cela m’a fait beau-coup rire.

Sais-tu ce que j’ai vu aujourd’hui dans ses photogra-phies ? La seule qui ne soit pas publiée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres et au mi-lieu duquel j’étais en costume de Nubien ! C’est une petite

– 500 – malice de sa part. Il voudrait que je n’existasse pas. Je lui pèse et toi aussi, tout le monde. L’ouvrage est dédié à Cor-menin, avec une dédicace-épigraphe latine. Et le texte a une épigraphe tirée d’Homère : toujours du grec ! « Encore le crocodile ! » Ce bon Maxime ne sait pas une déclinaison, n’importe. Il s’est fait traduire de l’allemand l’ouvrage de Lepsius et il le pille impudemment (dans ce texte que j’ai parcouru) sans le citer une fois. J’ai su cela par Fouard, que j’ai rencontré en chemin de fer, tu sais. – Je dis : il le pille, car il y a toute sorte d’inscriptions qu’il n’a nullement prises, qui ne sont pas non plus dans les livres dont nous nous sommes servis en voyage, et qu’il rapporte comme ayant été prises par lui. Il en est de même de tout le reste, etc. Quant à La Pay[sanne], l’éloge que B[ouilhet] lui en a écrit (en même temps que pour Delisle, lettre qui n’a pas eu de réponse) est la cause, sois sûre, du mot à Ferrat. – Au reste, tout cela est bien peu important. – Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l’après-midi. Ces histoires démoralisent un peu le sieur B[ouilhet], en quoi je le trouve faible, et moi aus-si qui en tiens. Mais franchement ça devient stupide que de permettre que des gaillards comme ça vous troublent.

En fait d’injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu’il ne faut se fâcher que lorsqu’on vous les dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez : mon cul vous contemple. –

Je t’aime tant quand je te vois calme, et que je te sais travaillant bien. Je t’aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante. Et puis, tu m’écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme, ménage-toi. Tâche de modé-rer « ta furie méridionale », comme tu dis en parlant de Fer-rat.

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Les conseils de Delisle relativement à L’Acr[opole] sont bons. – [1°] Rends à Vill[emain] le ms. comme tu l’as envoyé à J[ersey] (je n’en reçois pas de lettres, cela me semble drôle. Ma mère écrira un de ces jours à Mme Farmer, si je ne reçois rien). Tu peux même faire quelques corrections en-core si tu en trouves. Mais moi il me semble que c’est bon, sauf les Barbares que je persiste à trouver la partie la plus faible, et de beaucoup. – Puis 2° tâcher de faire paraître dans La Presse. 3° Nous trouverons un plan, sois-en sûre. B[ouilhet] sera là cet hiver, il t’aidera.

Son dernier Fossile, 3e pièce, Le Printemps, est superbe. Il y a à la fin une baisade d’oiseaux près de nids gigantesques, qui est gigantesque elle-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre B[ouilhet]. Sacré nom de Dieu ! il faut se raidir et emmerder l’humanité qui nous emmerde ! Oh ! je me ven-gerai ! je me vengerai ! Dans 15 ans d’ici, j’entreprendrai un grand roman moderne où j’en passerai en Revue ! Je crois que Gil Blas peut être refait. Balzac a été plus loin. Mais le défaut de style fera que son œuvre restera plutôt curieuse que belle et plutôt forte qu’éclatante. – Ce sont de ces pro-jets dont il ne faut pas parler, ceux-là. Tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie, 1° celui-là, et le conte oriental.

***

Vois-tu le voyage qu’Énault publiera à son retour d’Italie ?! C’est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là sur quelqu’un chez qui l’on a dîné, sans le lui avoir rendu. Quant à l’article, il est tout simple-ment bête. Celui qu’il avait fait sur B[ouilhet] n’était pas plus fort. Il souligne sein, guenille ! L’exclamation « huit enfants !

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ô Poésie ! » peint l’école. Probablement qu’il y a un certain nombre d’enfants qui est convenable en littérature ? Non, si l’on s’arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.

Mon père répétait toujours qu’il n’aurait jamais voulu être médecin d’un hôpital de fous, parce que si l’on travaille sérieusement la folie, on finit parfaitement bien par la ga-gner. – Il en est de même de tout cela. À force de nous in-quiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même.

Mon Dieu, que j’ai mal à la tête ! Il faut que je me couche ! J’ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu.

Le père Parain va toujours de même. Il radote, à ce que nous écrit sa fille. Mais voilà une dizaine de jours que nous n’en avons eu de nouvelles.

Je trouve l’observation de Musset sur Hamlet celle d’un profond bourgeois, et voici en quoi. Il reproche cette incon-séquence, Hamlet sceptique, lorsqu’il a vu par ses yeux l’âme de son père. Mais d’abord, ce n’est pas l’âme qu’il a vue. Il a vu un fantôme, une ombre, une chose, une chose matérielle vivante, et qui n’a aucun lien dans les idées popu-laires et poétiques, reportons-[nous] à l’époque, avec l’idée abstraite de l’âme. C’est nous, métaphysiciens et modernes, qui parlons ce langage. Et puis Hamlet ne doute pas du tout, au sens philosophique. Il rêve.

Je crois que cette observation de M[usset] n’est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son D[on] Juan. C’est superficiel, selon moi.

 

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Un paysan de nos jours peut encore parfaitement voir un fantôme et, revenu au grand jour, le lendemain, réfléchir à froid sur la Vie et la Mort, mais non sur la Chair et l’Âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d’école, mais sur des pensers humains. C’est, au contraire, ce perpétuel état de fluctuation d’Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. Mais les gens d’esprit veulent des ca-ractères tout d’une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres). Il n’y a pas au contraire un bout de l’âme humaine qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.

Si je n’étais si las, je t’exprimerais ma pensée plus au long. C’est si facile de bavarder sur le beau. Mais pour dire en style propre « fermez la porte » ou « il avait envie de dormir », il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.

La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme, presque toujours, et comme valeur morale, incontestablement. Elle passe après le bout rimé et l’acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d’invention quelconque.

Allons, adieu, mille bons baisers. À toi, cœur sur cœur.

Ton G.

 

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À LOUISE COLET

Croisset, samedi minuit. [2 juillet 1853.]

Enfin ! une lettre du Grand Crocodile ! Mais j’ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : 1° lui, le suprême alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères ; puis la Revue de Paris où il n’y a rien, Dieu merci ; cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan, ma Bovary, et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s’étendre ; passe-moi le ca-lembour.

Je commençais à être inquiet de cet envoi qui n’arrivait pas ; mais je l’ai reçu intact et avec le bon timbre. Y était in-clus à mon adresse un billet charmant et point poseur, ce qui m’a étonné, avec son portrait vu de profil. Je crois que le fils a une rage de portraits et que c’est là un moyen de les pla-cer. N’ayant pas de modèles, il fait son père à satiété (comme Edma va être heureuse !). N’importe, c’est bien gra-cieux pour moi et je le garde précieusement. Comme cela m’aurait rendu fou, jadis ! J’ai lu ta lettre ; je vois qu’il ne rêve qu’à ça. C’est un tort ; il devrait faire autre chose. Il va finir par s’ankyloser dans cette haine ! Les satires person-nelles passent, comme les personnes. Pour durer, il faut s’attaquer au durable. Tu feras bien de m’envoyer la réponse de suite. J’ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.

J’ai ouvert ce matin, je l’avoue, la Revue de Paris d’abord et j’ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu’il dit du Philosophe est même modéré en comparaison de la ma-nière dont il a traité les autres. Mais quel imbécile, quel mé-

– 505 – diocre et envieux coco ! Toujours les faibles préférés aux forts. À propos de Thiers, il lui reprochait d’aimer mieux Danton que Robespierre. À propos de Carrel, il grandit Gi-rardin et reproche au premier d’avoir fait travailler les ou-vriers du National à des heures indues. Aujourd’hui, c’est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La Philosophie positive, lequel est un ou-vrage profondément farce, et qu’il faut même lire pour cela, l’introduction seulement, qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu’un qui voudrait faire des charges au théâtre, dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des califor-nies de rire), pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené. De son analyse de Locke pas un mot, ni de ses travaux sur la philo-sophie ancienne, rien, etc. Tout est du même tonneau. Un coup de patte en passant à Jouffroy, parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet, lequel l’est mal du gouvernement. C’est charmant, cette sé-rie de ricochets ! Et enfin, comme couronnement de l’œuvre, Proudhon, un très grand écrivain et plus fort que Voltaire ! Oh ! que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde ! Comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aux angles, ce gros mot triste suivi de trois points d’exclamation ! Ce petit bout d’écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m’a charmé. Les mignardises d’Edma et son beau langage ne m’impressionnent pas autant.

L’introduction aux photographies a 25 à 26 pages in-folio, dont il n’y en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de Champollion-Figeac (volume de L’Univers pittoresque) et de Lepsius, mais cité entre guillemets ; réparation. Cela sent un peu trop la commande, le livre bâclé. C’est Gide sans

– 506 – doute qui aura exigé un texte ; il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce malheureux garçon se respecte. En re-vanche, il craint de se compromettre en entrant dans un café à minuit. Tu sais l’anecdote qui m’est arrivée à ce sujet avec lui et Turgan, autre grand homme. N’importe, je suis content que ton nom et même aucune allusion n’aient paru. Ce der-nier numéro est d’un faible complet. Il y a un poème du marquis du Belloy que je n’ai pu achever, et pourtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin au-tant que moi, et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire, et qu’on n’en est pas crevé, on a la constitution ro-buste à l’endroit des lectures embêtantes. Il signe marquis, ce monsieur ! Marquis, c’est possible ; mais ce sont des vers de perruquier !

Comme l’article de Pelletan est bête ! J’en ai été (ceci n’est pas une façon de parler) plus indigné que de celui d’Énault. Que nos ennemis disent du mal de nous, c’est leur métier ; mais que les amis en disent du bien sottement, c’est pis. Il avait à faire un article sur un poème et c’est de cela d’abord qu’il s’inquiète le moins. Il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour lui, copie deux passages, bavache un éloge et signe, Ô critiques ! éternelle médiocrité qui vit sur le génie pour le dénigrer ou pour l’exploiter ! race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l’Art ! Si l’Empereur demain supprimait l’imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j’irais lui baiser le cul en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie et de l’abus qu’on en fait. Échignez-vous donc à faire un pay-sage ; mettez « cette hirondelle qui vient battre de son vol le front de Jeanneton mourante, etc. » Tout cela, traduit et vanté par un ami, s’appellera « la Parque implacable » ; la Parque pour dire la mort ! Et c’est un gaillard du progrès qui

– 507 – s’exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l’antiquité ! Comme c’est peu senti, cet article ! Pas un mot de l’Art, de la forme en soi, des procédés d’effet. Quelle sacrée canaille ! J’écume ! Tous ces gens forts (voilà encore un mot : homme fort !), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lors-qu’ils se trouvent en face de quelque chose de sain, de ro-buste, de net, d’humain. Ils battent la campagne et ne trou-vent rien à dire. Ah ! ce sont bien là les hommes de la poésie de Lamartine en littérature et du gouvernement provisoire en politique : phraseurs, poseurs, avaleurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l’action par les cornes que le sen-timent par la plastique. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des analysateurs. Leur activité cérébrale, sans but ni direction fixe, se porte, avec un égal tempérament, sur l’économie politique, les belles-lettres, l’agriculture, la loi sur les boissons, l’industrie linière, la philosophie, la Chine, l’Algérie, etc., et tout cela au même niveau d’intérêt. « C’est de l’art aussi », disent-ils, et tout est art. Mais à force de voir tant d’art, je demande où sont les Beaux-Arts ? Et voilà les gaillards qui nous jugent ! Ce n’est rien d’être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.

Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t’inquiéter des Énault ni des Pelletan. Si cet article fait du bien à la vente, tant mieux. Mais n’y a-t-il donc pas un coin sur la terre où l’on aime le Vrai pour le Vrai, le Beau pour le Beau, où l’enthousiasme s’accepte sans honte et pour le seul plaisir d’en jouir, comme d’une volupté où l’idée vous convie ?

Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s’y trouvera. C’est matière à Saint-Simonisme. D’abord j’en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux.

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C’est passer à tes vers une robe de pédagogue. Cela sent l’école, la doctrine, le parti ; et ce qu’il y a précisément de fort dans La Paysanne, c’est que c’est l’histoire du « caporal et de sa payse », rappelle-toi cela. Je ne sais si j’aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus ambitieux selon moi que l’autre), mais c’était le vrai. Tu as condensé et réalisé, sous une forme aristocratique, une histoire commune et dont le fond est à tout le monde. Et c’est là, pour moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n’est ma-nié que par les imbéciles ou par les très grands. Les natures médiocres l’évitent ; elles recherchent l’ingénieux, l’accidenté. Sais-tu que si tes autres contes sont à la hauteur de celui-là, réunis en volume ça fera un bouquin ? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets ! Il me tarde bien de voir ta Servante ! Tu me dis que tu dois aller à la Salpê-trière pour cela. Prends garde que cette visite n’influe trop. Ce n’est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, pour écrire immédiatement après. On se préoccupe trop des détails, de la couleur, et pas assez de son esprit, car la couleur dans la nature a un esprit, une sorte de vapeur subtile qui se dégage d’elle, et c’est cela qui doit animer en dessous le style. Que de fois, préoccupé ainsi de ce que j’avais sous les yeux, ne me suis-je pas dépêché de l’intercaler de suite dans une œuvre et de m’apercevoir enfin qu’il fallait l’ôter ! La couleur, comme les aliments, doit être digérée et mêlée au sang des pensées.

Demain je lis à B[ouilhet] 114 p[ages] de la B[ovary], de-puis 139 jusqu’à 251. Voilà ce que j’ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J’ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n’y comprenais plus rien ; à force de s’appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble

– 509 – plus ; c’est une série de corrections et de recorrections des corrections à n’en plus finir. On en arrive à battre la bre-loque et c’est là le moment où il est sain de s’arrêter. Toute la semaine a été donc assez ennuyeuse et, aujourd’hui, j’éprouve un grand soulagement en songeant que voilà quelque chose de fini, ou approchant ; mais j’ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait entre les pierres, et il a fallu retasser les pierres pour que les joints ne parussent pas. La prose doit se tenir droite d’un bout à l’autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j’écrivais comme je sais qu’il faut écrire, que j’écrirais bien ! Il me semble pourtant que dans ces 114 pages il y en a beaucoup de roides et que l’ensemble, quoique non drama-tique, a l’allure vive.

J’ai aussi rêvassé à la suite. J’ai une baisade qui m’inquiète fort et qu’il ne faudra pas biaiser, quoique je veuille la faire chaste, c’est-à-dire littéraire, sans détails lestes, ni images licencieuses ; il faudra que le luxurieux soit dans l’émotion.

Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d’achever le Troïle et Cresside de Shakespeare, j’ai pris son article dans la Biographie universelle, quoique je susse parfaitement que je n’y trouverais rien de neuf, attente qui n’a pas été trompée. L’article est de Villemain. Il faut lire ça pour s’édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu’il admire Shakespeare ; mais c’est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle et les consacrés. Sais-tu comment il parle de Ronsard ? « La diction grotesque de Ronsard » ; al-lez donc ! « Ô triste ! », comme dit Babinet. « Triste ! excepté

 

– 510 – la belle poésie. » Oui, mais pourquoi ces gaillards-là s’en mê-lent-ils ? Que c’est beau Troïle et Cresside !

Sais-tu que tu m’as écrit jeudi une lettre brûlante et qui m’a porté sur les sens ? Ô cher volcan, que je t’aime et comme je pense à toi, va ! Si tu savais combien de fois je te regarde travaillant sur ta petite table, dans ton cabinet, et avec quelle impatience j’aspire à l’époque où nous serons réunis ! À cause de toi, Paris, comme à dix-huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, « je me meuble dans ma tête mon appartement ». Je n’y rêve pas, comme lui, une guitare accrochée au mur. Mais à sa manière, et d’une façon plus nette, j’y entrevois une fi-gure souriante qui se penche sur mon épaule. Patience, pauvre chérie ! Ce n’est plus maintenant qu’une question de mois et non d’années. C’est encore un hiver à passer, deux ou trois rendez-vous à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais être seul cette année, quand tu m’auras pris mon pauvre Bouilhet ! Tu peux penser comme j’aurai envie d’aller vous rejoindre !

Je ne t’entretiens jamais des affaires domestiques, mais c’est bien bête en effet. C’est bon du reste sous le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un bois. Nous seuls n’avons pas de lé-gumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens. On vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par le vapeur. Vois-tu la balle du jardinier « faisant son beurre » chez le bourgeois et le bourgeois pas content ? 2° L’institutrice était d’un caractère si rogue, fantasque et brutal, elle malmenait tellement l’enfant qu’on la remercie ; elle s’en va. 3° Nous avons découvert, par hasard, que mon frère, cet hiver, avait donné une soirée à des têtes sans nous

– 511 – en parler, pour ne pas nous inviter (ils viennent ici tous les dimanches). Est-ce bon, ça ? Tu peux juger par là de l’empressement qui nous entoure, ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu braves gens), qui sont la banalité même, ne comprennent guère et n’aiment guère conséquemment les non-ordinaires. N’importe comment, jouis-je de peu de con-sidération dans mon pays et dans ma famille ! Ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle. Adieu, mille tendresses et caresses. Baisers partout.

Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de jeudi, 1 heure.

[7 juillet 1853.]

Hier 6 et aujourd’hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d’Azevedo ! Deux après-midi ! Deux dîners ! Quel cro-codile ! ou plutôt quel lézard ! Et ce qu’il y a de bon, c’est que ce cher garçon m’adore. Il m’a embrassé ce soir en par-tant ! Hier à onze heures il arrive, et je l’ai fait partir à sept heures par le bateau. Ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promenade dans le bois. Il faisait un temps splendide, la vue de la forêt me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé. Mais c’est quand on est en tête à tête et qu’on le regarde ! Aujourd’hui à 4 heures il est revenu avec Bouilhet qu’il ne quitte pas et qui en est malade. Quelle chose étrange ! Car au fond ce pauvre garçon n’est pas sot. Il a même quelquefois de l’esprit, à tra-

– 512 – vers ses grosses blagues, et il possède une qualité fort rare, à savoir l’enthousiasme (qualité qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole, qu’à son esprit en soi-même). Mais il est si commun, si répulsif, nerveusement parlant, que, vous eût-il rendu tous les services du monde, on ne peut l’aimer. En quoi gît donc l’agrément ? Qu’est-ce que c’est que cette buée mauvaise et subtile qui s’exhale d’un in-dividu et fait qu’il vous déplaît, alors même qu’il ne vous dé-plaît pas ? Quelle est la raison de ça ? Je me creuse à la chercher. Et puis quel costume ! quels habits ! un noir râpé partout, des souliers-bottes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe ! Oh ! c’est fort, le collier ! Le collier est tout un monde ; rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l’instant même ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! N’avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques ? Comme ça fait aimer la beauté, ces êtres-là ! Ah ! oui, c’est beau une belle figure, une belle étoffe, un beau marbre ; c’est beau l’éclat de l’or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un gros bœuf ruminant dans l’herbe, un oi-seau qui vole… Il n’y a que l’homme de laid. Comme tout cela est triste ! Ça m’en tourne sur la cervelle. Et dire que, si j’étais aveugle, je l’aimerais peut-être beaucoup ! Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence. C’est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre en garde, et je me tue à chercher en quoi Azevedo pourra me nuire.

À propos de gens désagréables, pourquoi t’acharnes-tu, chère Muse, à me cadotter des billets de Mme Didier ? Je t’assure qu’ils ne me divertissent pas du tout. Je sais tout ce-la par cœur (quelle médiocre individue !). C’est comme les feuilletons de l’ami Théo ; est-ce plat !

– 513 –

Aujourd’hui il a fait une journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l’atmosphère. Mais l’Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d’aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rassé[ré]né, cal-mé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t’a écrit. Il a dû te dire qu’il était content de ce que je lui avais lu ; et moi aussi, franche-ment. Comme difficulté vaincue, ça me paraît fort ; mais c’est tout. Le sujet par lui-même (jusqu’à présent du moins) exclut ces grands éclats de style qui me ravissent chez les autres, et auxquels je me crois propre. Le bon de la Bovary, c’est que ça aura été une rude gymnastique. J’aurai fait du réel écrit, ce qui est rare. Mais je prendrai ma revanche. Que je trouve un sujet dans ma voix, et j’irai loin. Qu’est-ce donc que les contes d’enfant dont tu parles ? Est-ce que tu vas écrire des contes de fées ? Voilà encore une de mes ambi-tions ! Écrire un conte de fées.

Je suis fâché que la Salpêtrière ne soit pas plus raide en couleur. Les philanthropes échignent tout. Quelles canailles ! Les bagnes, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bête maintenant comme un séminaire. La première fois que j’ai vu des fous, c’était ici, à l’hospice général, avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, assises et attachées par le mi-lieu du corps, nues jusqu’à la ceinture et tout échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles. J’avais peut-être à cette époque six à sept ans. Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune ; elles viri-lisent. Quels étranges souvenirs j’ai en ce genre ! L’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois, avec ma sœur, n’avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les ca-davres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s’abattre là,

– 514 – revenaient, bourdonnaient ! Comme j’ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.

Je n’approuve pas Delisle de n’avoir pas voulu entrer et ne m’en étonne [pas]. L’homme qui n’a jamais été au bordel doit avoir peur de l’hôpital. Ce sont poésies de même ordre. L’élément romantique lui manque, à ce bon Delisle. Il doit goûter médiocrement Shakespeare. Il ne voit pas la densité morale qu’il y a dans certaines laideurs. Aussi la vie lui dé-faille et même, quoiqu’il ait de la couleur, le relief. Le relief vient d’une vue profonde, d’une pénétration, de l’objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour la bien reproduire. Quand on a son mo-dèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles ex-positions de la misère humaine ? Elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l’esprit des appétits de cannibale. Il se précipite dessus pour les dévorer, se les assimiler. Avec quelles rêveries je suis resté souvent dans un lit de putain, regardant les éraillures de sa couche !

Comme j’ai bâti des drames féroces à la Morgue, où j’avais la rage d’aller autrefois, etc. ! Je crois du reste qu’à cet endroit j’ai une faculté de perception particulière ; en fait de malsain, je m’y connais. Tu sais quelle influence j’ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j’ai gardé ma puissance.

Ah ! tu ne deviendras pas folle ! Il avait raison ! Tu as la tête d’aplomb, toi, et je crois que lui, ce pauvre garçon, il a

– 515 – plus de dispositions que nous. La folie et la luxure sont deux choses que j’ai tellement sondées, où j’ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l’espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m’en a cuit, par exemple. Ma maladie de nerfs a été l’écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d’hémorragie de l’innervation. C’était des pertes séminales de la faculté pitto-resque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d’artifices. Il y avait un arrachement de l’âme d’avec le corps, atroce (j’ai la conviction d’être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l’être-raison, allait jusqu’au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j’aurais été purement passif et j’avais toujours conscience, même quand je ne pouvais plus parler. Alors l’âme était re-pliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.

Personne n’a étudié tout cela et les médecins sont des imbéciles d’une espèce, comme les philosophes le sont d’une autre. Les matérialistes et les spiritualistes empêchent éga-lement de connaître la matière et l’esprit, parce qu’ils scin-dent l’un de l’autre. Les uns font de l’homme un ange et les autres un porc. Mais avant d’en arriver à ces sciences-là (qui seront des sciences), avant d’étudier bien l’homme, n’y a-t-il pas à étudier ses produits, à connaître les effets pour remon-ter à la cause ? Qui est-ce qui a, jusqu’à présent, fait de l’histoire en naturaliste ? A-t-on classé les instincts de l’humanité et vu comment, sous telle latitude, ils se sont dé-veloppés et doivent se développer ? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour tel besoin de l’esprit, telle forme doit apparaître, et suivi cette forme partout, dans les divers règnes humains ? Qui est-ce qui a généralisé les reli-gions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre

– 516 – aplatie. Qui est-ce qui a prouvé, par exemple, que la religion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout, malgré ses différences exté-rieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? Si bien qu’un Cuvier de la Pensée n’aurait qu’à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour reconstituer toute une société et que, les lois en étant données, on pourrait prédire à jour fixe, à heure fixe, comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions. Et l’on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans telle architecture. Pourquoi les peuples qui n’ont pas de soleil ont-ils des litté-ratures mal faites ? Pourquoi y a-t-il, et y a-t-il toujours eu, des harems en Orient, etc. ?

On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver. La critique des œuvres de la Pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhé-teur, et la critique de l’histoire faite à un point de vue poli-tique, moral, religieux, tandis qu’il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines ; puis l’imagination s’en est mêlée, la phrase, l’amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l’orgueil de vouloir mesurer l’infini et d’en donner une solution. Si les sciences morales avaient, comme les ma-thématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposi-tion, elles pourraient marcher de l’avant. Mais elles tâton-nent dans les ténèbres, se heurtent à des contingents et veu-lent les ériger en principes. Ce mot, l’âme, a fait dire presque autant de bêtises qu’il y a d’âmes ! Quelle découverte ce se-rait par exemple qu’un axiome comme celui-ci : tel peuple

– 517 –

étant donné, la vertu y est à la force comme trois est à quatre ; donc tant que vous en serez là vous n’irez pas là. Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il con-naître d’imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.

Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôt paraître ; il est temps d’aller se coucher. L’institutrice part la semaine prochaine. J’attends un paquet. Si tu veux, nous vous verrons, je pense, de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse ! D’ici là, mille tendres baisers partout. À toi et tout à toi.

Ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi, 1 h[eure].

[12 juillet 1853.]

Toujours sauvage ! toujours féroce ! toujours indomp-table et passionnée ! Quelle étrange Muse tu fais, et comme tu es injuste dans tes mouvements ! Je mets cela sur le compte du lyrisme, mais je t’assure que ça a un côté bien étroit et même heurtant quelquefois, chère bonne Louise. Parce que cet imbécile d’Azevedo m’a embêté deux jours, tu m’envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout. Mais je t’assure que je suis bien innocent de tout cela. – Et d’abord je ne l’ai pas du tout invité. C’est lui, de son chef, qui est revenu le second jour. À moins de le prendre par les épaules, il n’était pas possible de le mettre à

– 518 – la porte. Il est revenu avec B[ouilhet], et celui-ci n’a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement. Quant à lui, B[ouilhet], après ce qu’A[zevedo] avait fait (ou disait avoir fait) pour la publication de Melænis, il ne pouvait non plus l’envoyer promener brutalement. – Enfin, le soir même, j’exhale mon embêtement en dix lignes, pour n’en plus parler, n’y plus penser. Puis je te parlais d’autres choses, d’un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne me dis pas même un mot). Et toi, tu m’envoies, pour ré-ponse, une espèce de fulmination, en quatre pages, comme si j’adorais ce monsieur, que je le choyasse, etc., et t’abandonnasse pour lui ! – Tu conviendras que c’est drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle ! Que tu es enfant !

Je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c’est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l’avenir de n’en par-ler ni l’un ni l’autre. – Je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille. Je suis peu disposé à poursuivre cette connais-sance. Je la laisserai tomber dans l’eau. Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, unique-ment parce qu’il est laid, et qu’il manque de bonnes façons, non. Ce serait d’une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire des retraites honorables et c’est ce que je ferai.

Cela dit, concluons la paix par un baiser, et songeons plutôt que dans 15 jours nous serons ensemble.

***

J’attends demain matin une lettre de toi. J’ai hésité à remettre la mienne à demain soir, pour y répondre, car, re-marques-tu, chère Muse, que nous ne nous répondons

– 519 – guère ? Mais j’ai pensé qu’il y avait longtemps que je ne t’avais écrit et que tu ne serais pas fâchée d’avoir la mienne un jour plus tôt. Je te juge d’après moi. Cela me fait de bons réveils quand je reçois tes lettres.

Tu auras appris par les journaux (sans doute) la soignée grêle qui est tombée sur Rouen et alentours, samedi dernier. – Désastre général, récoltes manquées, tous les carreaux des bourgeois cassés. Il y en a ici pour une centaine de francs au moins, et les vitriers de Rouen ont de suite profité de l’occasion (on se les arrache, les vitriers) pour hausser leur marchandise de 30 pour cent. Ô humanité ! C’était très drôle comme ça tombait ! et ce qu’il y a eu de lamentations et de gueulades était fort aussi. Ç’a été une symphonie de jéré-miades pendant deux jours à rendre sec comme un caillou le cœur le plus sensible. On a cru à Rouen à la fin du monde (textuel). Il y a eu des scènes d’un grotesque démesuré, et l’autorité mêlée là-dedans ! M. le préfet, etc.

Je suis peu sensible à ces infortunes collectives. Per-sonne ne plaint mes misères. Que celles des autres s’arrangent ! Je rends à l’humanité ce qu’elle me donne : in-différence . Va te faire foutre, troupeau, je ne suis pas de la bergerie ! Que chacun d’ailleurs se contente d’être honnête, j’entends de faire son devoir et de ne pas empiéter sur le prochain, et alors toutes les utopies vertueuses se trouveront vite dépassées. L’idéal d’une société serait celle en effet où tout individu fonctionnerait dans sa mesure. Or je fonctionne dans la mienne ; je suis quitte. Quant à toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation, fraternité et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine ne peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées, comme le sieur Pelletan.

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Ce n’est pas sans un certain plaisir que j’ai contemplé mes espaliers détruits, toutes les fleurs hachées en mor-ceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l’homme que cinq mi-nutes de la Nature ont suffi pour bousculer, j’admirais le Vrai Ordre se rétablissant dans le faux ordre. – Ces choses tour-mentées par nous, arbres taillés, fleurs qui poussent où elles ne veulent, légumes d’autres pays, ont eu dans cette rebif-fade atmosphérique une sorte de revanche. – Il y a là un ca-ractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus bête que des cloches à melon ? Aussi ces pauvres cloches à melon en ont vu de belles ! Ah ! ah ! cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu’on exploite si impitoyablement, qu’on enlaidit avec tant d’aplomb, que l’on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elle s’abandonne quand la tentation lui en prend ! Cela est bon, on croit un peu trop généralement que le soleil n’a d’autre but ici-bas que de faire pousser les choux. Il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal. Aussi se charge-t-il de nous le rappeler, en nous envoyant par-ci par-là quelques pestes, choléra, bouleversement inattendu, et autres manifestations de la Règle. – À savoir le Mal-contingent qui n’est peut-être pas le Bien-nécessaire, mais qui est l’Être, enfin, chose que les hommes voués au néant comprennent peu.

***

Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux depuis jours [sic]. Je me suis tordu dans un ennui et un dé-goût de moi corsé. Cela m’arrive régulièrement quand j’ai fi-ni quelque chose et qu’il faut continuer. La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées et la difficulté de bien

– 521 –

écrire tant de choses si communes encore en perspective m’épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement. Cela est fort difficile. Et ce qu’il y a de désolant, c’est de penser que, même réussi dans la perfection, cela ne peut être que pas-sable et ne sera jamais beau, à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown. Mais qu’est-ce qu’un tour de force prouve, après tout ? N’importe : « Aide-toi, le ciel t’aidera. » Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désem-bourber.

Adieu, chère bonne Muse, mille tendres baisers partout. – À bientôt les vrais.

Ton.

 

À VICTOR HUGO

Croisset, 15 juillet [1853].

Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre ma-gnifique présent ? Et qu’ai-je à dire ? si ce n’est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie : « C’est le plus grand honneur qu’ait reçu ma mai-son ! » Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.

Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

 

– 522 –

Chatouillé de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse

 

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre, autres et pires cent fois que son dragon-taureau !

L’exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons ! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l’on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L’atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l’air ! de l’air ! Aussi j’ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J’écoute passer les grands coups d’ailes de votre Muse et j’aspire, comme le parfum des bois, ce qui s’exhale des profondeurs de votre style.

Et d’ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour ; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer, sur des plages douces, en plein soleil d’été. Je vous ai em-porté en Palestine, et c’est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d’ennui dans le Quartier Latin. Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l’importance d’une aventure.

Je m’arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c’est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant sans craindre la correspondance.

 

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Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l’Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec or-gueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit, cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellec-tuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l’Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l’Art et de la Liberté !

Continuer : partie 12 sur 30