Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
Tout le couplet de la mort de J[eanneton] me paraît maintenant irréprochable, si ce n’est le fameux vers du sou-rire. Voici la version que j’aime le mieux :
À ces doux bruits dont son cœur fut bercé, Sur son visage erre un calme sourire
Qui dans la mort y demeure fixé.
Ce vers est mauvais, mais il est clair. Il faut en garder presque tout. Si tu pouvais le faire ainsi :
… un calme sourire
Qui… y flotte… et demeure fixé.
En mettant ton y plus haut, tu retranches de la dureté à y demeure qui est bien lourd, mais propre. Et ne t’embarrasse pas de la mort, on le [sic] devine très bien. – C’est de même
– 326 – que pour le Rhône, ton plus n’est pas utile. Et j’aime bien mieux la tournure :
Et l’on n’entend que le Rhône qui fuit, etc.
7. C’est peu important. – Mets les 2 variantes en marge du ms. au net. On ne peut pas toujours juger bien l’effet d’un vers isolé.
8. Sois sûre que : quel est cet indigent, est farce. C’est le mot (en soi) que je blâme, et non pas la tournure, l’intention. Je le blâme comme vilain.
***
Pour tes morts, il faut garder à la fin la tournure du pré-sent, parce que :
… et telle est la frayeur
Qu’en vain on cherche un autre fossoyeur
est excellent.
C’était en présence de que j’avais repris, comme peu élé-gant en soi. Au reste mets-nous ces deux variantes en marge du ms., sur la page blanche. – Quant à présence, c’est une bien légère tache.
Tu vois donc qu’il ne te reste presque plus rien à faire. Mets-toi à L’Acropole. Il est temps. Grandement temps.
– 327 –
J’ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J’ai encore 6 à 8 pages pour être arrivé à un point, après quoi je t’irai voir. Je pense que ce se-ra dans une quinzaine. B[ouilhet], je crois, viendra avec moi. S’il ne t’écrit pas plus souvent, c’est qu’il n’a rien à te dire ou qu’il n’a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu’il est oc-cupé 8 h[eures] par jour à ses leçons. Il a reçu l’autre jour d’Edma une lettre charmante. Je crois que la conjonction aura lieu à la première rencontre. –
J’ai été cinq jours à faire une page ! la semaine dernière, et j’avais tout laissé pour cela, grec, anglais. Je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais, mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant 50 pages d’affilée, où il n’y a pas un événement. C’est le tableau continu d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif ; amour d’autant plus difficile à peindre, qu’il est à la fois timide, et profond, mais hélas ! sans éche-vellements internes, parce que mon monsieur est d’une na-ture tempérée. – J’ai déjà eu dans la première partie quelque chose d’analogue. Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités, dans le même milieu, et qu’il faut différencier pourtant. Si c’est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c’est peindre cou-leur sur couleur et sans tons tranchés (ce qui est plus aisé). – Mais j’ai peur que toutes ces subtilités n’ennuient, et que le lecteur n’aime autant voir plus de mouvement. – Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là-dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système, et gâterais tout. – Il faut chanter dans sa voix, or la mienne ne sera jamais dra-
– 328 – matique ni attachante. – Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d’aspect.
Nouvelle ! Le jeune Du Camp est officier de la Légion d’honneur ! Comme ça doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi, et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière, et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras, à quelque jour, attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête, femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau, et pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolisme ! comme dirait le père Michelet) que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y a qu’un seul de comman-deur, c’est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque !
Adieu, ma pauvre chère vieille féroce,
Tout à toi,
Ton GUSTAVE.
Je ne te renvoie pas la page que tu m’as envoyée avant-hier. Le contenu s’en trouve dans les pages ci-incluses.
– 329 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche, 2 h[eures].
[23 janvier 1853.]
Pourquoi, chère Muse, m’as-tu de suite renvoyé La Pay-sanne sans y avoir fait les dernières corrections ? Je ne me plains pas de tout le temps que j’y ai passé, mais tu m’as fait te répéter plusieurs fois les mêmes choses, auxquelles il eût été plus simple de remédier dès l’abord.
Quoi qu’il en soit, ton œuvre est bonne. Je l’ai lue à ma mère qui en a été tout attendrie. À l’avenir seulement ne choisis plus ce mètre. C’est peut-être un goût particulier, mais je le trouve peu musical, de soi-même. Tout ce que j’en pense de bien je te l’ai déjà dit et te le redirai : c’est parfai-tement composé, simple et poétique à la fois, deux qualités presque contradictoires. Il y a là-dedans un grand fond, quantité de vers naïfs et une inspiration soutenue d’un bout à l’autre. Où est la force, c’est d’avoir tiré d’un sujet com-mun une histoire touchante, et pas canaille. Seulement, pour l’amour de Dieu, ou plutôt pour l’amour de l’art, fais encore attention, et change-moi quelqu’un de ces passages ; les seuls auxquels je trouve à redire (voir mes avis précédents) :
1° Plombait, qui j’en suis sûr est mauvais.
2° La douleur est d’airain.
– 330 –
3° Les fers qui s’attachent à des ailes, au milieu des ruines de l’âme. – Le passage peut du reste se passer de ces quatre vers, et s’arrêter à : « Perdue en toi commence à se « tarir. »
4° Enfin, et SURTOUT, le Christ qu’il faut retrancher. Cela donne un caractère couillon néo-catholique à ton œuvre, et abîme tes parfums. Pas de Christ, pas de religion, pas de pa-trie, soyons humains. – Et puis c’est peut-être le seul endroit de ton œuvre qui choquera. Je sais bien qu’il y a âme du pauvre, mais le lecteur n’y verra pas moins que le Christ doit recueillir surtout les âmes des filles qui font des enfants. Le reste passera.
5° De tes grands feux de branches d’olivier.
Quant à vouloir publier ce conte comme étant d’un homme, c’est impossible, puisque, à deux places, parlant des femmes, tu dis nous. Passages très bons, très à leur place et auxquels il ne faut rien changer. Publie donc cela franche-ment et avec ton nom, puisque c’est de beaucoup ta meil-leure œuvre. Quant à la R[evue] des D[eux] Mondes, à part l’avantage immédiat d’être lu, je n’en vois pas d’autre, n’ayant pas, en réserve, d’autres publications qui puissent suivre celle-là, de suite. Au reste, peu importe ; publie-le sé-parément, après qu’il sera paru dans un journal, et je serais fort étonné si ce conte n’avait un grand succès. On en fera des illustrations. Ça deviendra populaire, tu verras. C’est bon, et ça restera. C’est pourquoi, je t’en supplie encore une fois, enlève les quelques taches qui subsistent, afin qu’on n’ait rien à y reprendre.
– 331 –
À la fin de la semaine prochaine je serai avec toi. Ma prochaine lettre, chère amie, te dira le jour précis de mon ar-rivée. B[ouilhet], je pense, viendra avec moi. – Je ne l’ai pas vu aujourd’hui, et je l’attends en ce moment. Je ne clorai ma lettre qu’après que nous aurons relu ensemble ton ms. et te dirai ses dernières observations, si elles sont différentes des miennes.
***
Au commencement, au lieu de pointaient, perçaient, et à squelette tu peux mettre saillit.
***
Machinal et machinalement, près l’un de l’autre.
Le vieux château baigné dans le soleil Illuminant ses deux tours dans la nue
***
Voilà. Ma prochaine lettre sera plus longue. Adieu, pauvre chère Muse aimée, je t’embrasse partout. À toi.
Ton G.
P.-S. – Bouilhet est au contraire d’avis que tu dois faire tout ton possible pour rentrer à la R[evue] des D[eux] M[ondes]. Quant à signer d’un nom d’homme, c’est impos-sible à cause du motif ci-dessus. Mais tu peux en trouver un de femme, ou hermaphrodite, comme Laurence, ce qui vau-
– 332 – drait mieux. Nous allons chercher l’épigraphe. – Nous n’avons trouvé aucune épigraphe. B[ouilhet] t’en cherchera et te l’enverra, s’il en trouve.
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi, 1 h[eure] de nuit.
[24 janvier 1853.]
B[ouilhet] venait d’emporter ce matin ta Paysanne pour la mettre au chemin de fer, quand ton mot est venu. Il part tous les lundis à 9 h 1/2, et la poste n’arrive jamais avant 10. Ainsi toutes les fois que tu veux me charger d’une commis-sion pour le lundi, c’est le dimanche qu’il faut que je reçoive ta lettre.
***
Enfin ! tu t’es décidée pour tablier ! Ce qui me semble drôle, c’est que tu aies eu besoin de preuves. Je te défie de prononcer ce mot en deux syllabes. Sois sûre, pauvre chérie, que nos autres remarques sont aussi fondées et que tu re-viendras tôt ou tard sur les deux ou trois contre lesquelles tu restes achoppée, « si l’on peut s’exprimer ainsi ».
1. Bon.
2. J’efface « et lui comptant » et je rétablis comme pré-cédemment, qui est infiniment mieux.
– 333 –
Troussé n’est que le mot à peu près ; c’est retroussé le vrai. Mais la quantité de le qu’il y a dans ces trois vers est in-soutenable :
Le but riant c’était le gai château,
Le cuisinier ;
en voilà déjà bien assez ! Tâche donc de mettre… bras nus sur ses hanches et tablier (troussé ?) sous son couteau, sans ar-ticle autant que possible. Mais, tel que c’est, cela fait une quantité de petits sujets qui empiètent sur ton principal. Le tablier, les bras nus, le cuisinier, tout cela a autant de place l’un que l’autre.
Il y a aussi un vers bien dur :
On laisse à peine à la veuve un grabat
que je voudrais voir changer.
Nous avons lu ensemble tout. Consume-toi, c’est bon. Encore un dernier effort.
J’arriverai à la fin de la semaine prochaine, le samedi 5. Comme B[ouilhet] a des congés, il en profitera. Son intention est de passer dimanche, lundi et mardi gras à Paris. Il faut qu’il soit de retour le mercredi des Cendres. Ainsi, pauvre amie, dans 12 jours. – Travaille bien ton Acropole. – Con-naissant tes allures, je ne serais pas surpris quand il y en au-rait beaucoup de fait. Mais ne te dépêche pas. Tu vas tou-jours trop vite, et puis, quel besoin de re-travailler mainte-
– 334 – nant à ta comédie, quand les dernières corrections de La Paysanne ne sont pas finies, et quand il ne faut pas perdre une minute à cause du prix ! C’est comme B[ouilhet] qui, au lieu de faire son drame, fait tout autre chose ! Oh les poètes !
Adieu, bonne chère muse, je t’embrasse bien fort. À bientôt.
Ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] samedi, minuit.
[29 janvier 1853.]
Oui, chère Muse, je devais t’écrire une longue lettre mais j’ai été si triste et embêté que je n’en ai pas eu le cœur. Est-ce l’air ambiant qui me pénètre ? mais de plus en plus je me sens funèbre. Mon sacré nom de Dieu de roman me donne des sueurs froides. En cinq mois, depuis la fin d’août, sais-tu combien j’en ai écrit ? Soixante-cinq pages ! dont trente-six depuis Mantes ! J’ai relu tout cela avant-hier, et j’ai été effrayé du peu que ça est et du temps que ça m’a coûté (je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j’en suis sûr, parfaites. Mais préci-sément à cause de cela, ça ne marche pas. C’est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m’épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi. Mon sujet peut-être ne comporte
– 335 – pas ce style. Oh ! heureux temps de Saint Antoine, où êtes-vous ? J’écrivais là avec mon moi tout entier ! C’est sans doute la faute de la place ; le fond était si ténu ! Et puis, le milieu des œuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j’en suis maintenant à la page 204). Quand je serai revenu de Paris, je m’en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu’à la baisade, qui sera le terme de la première partie de la deuxième. Je n’en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l’époque de notre entrevue à Mantes. Vois quel amusement ! Enfin, à la grâce de Dieu ! Dans huit jours nous serons ensemble ; cette idée me dilate la poitrine.
Je ne t’engage pas à inviter Villemain et, avec ma vieille psychologie de romancier, voici mes motifs : 1° tu as besoin de lui pour ton prix ; 2° nous sommes jeunes ; 3° il est vieux. Qui te dit qu’il ne sera pas embêté du petit prônage de Bouilhet ? Ces gens sur le déclin sont jaloux ; ici pas d’objection, c’est une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c’est un homme fin, il s’apercevra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir) que la place désirée est prise, et par moi, second motif pour l’indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés et, sans faire la coquette, laisse toujours du vague. Il ne faut pas s’endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier. Je crois donc que ce serait maladroit que de l’inviter à ta soirée. Tu penses bien que, pour moi personnellement, sa connaissance me serait plutôt agréable. Mais comme, en cette circonstance, elle n’est utile à aucun de nous trois, et qu’il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s’abstenir.
– 336 –
C’est comme pour Jourdan : nous n’avons besoin d’aucune relation (indirecte) avec Du Camp. Il irait clabau-der chez lui ce qui s’est fait et dit chez toi. Je peux l’y revoir le lendemain ; ce seraient des questions. Non, non. Enfin, mon troisième refus est relatif à Béranger. Bouilhet ne de-mande pas mieux que d’y aller avec toi ; mais moi, qui n’ai aucun titre, je ne puis vous accompagner. Quant à tout le reste, j’adhère à tes plans. Pour en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à B[ouilhet] : ne fais pas lire de ses vers devant un public nombreux. Il t’en supplie et moi aussi. Tu comprends que ce garçon finirait par avoir l’air de sortir de dessous ton cotillon. Dans le commence-ment c’était bon ; mais maintenant qu’il a déjà publié plu-sieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure !
Quel imbécile que ce Buloz ! Quelle brute ! quelle brute ! Tout cela vous donne des envies de crever. Je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l’on avait au Moyen Âge, lors des époques sombres. Où se tourner pour trouver quelque chose de propre ? De quelque côté qu’on pose les pieds on marche sur la merde. Nous al-lons encore descendre longtemps dans cette latrine. On de-viendra si bête d’ici à quelques années que, dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sem-bleront élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l’art et les manières de cette époque, car ils réhabiliteront l’immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait ! Mais non, rien du dehors ne vous rassérène. Au contraire, au contraire !
– 337 –
Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s’en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! Mais les malheu-reux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d’eux-mêmes, il leur faut des vo-lumes, et le cadre, l’occasion. S’ils ont du goût, ils s’en abs-tiennent même, car c’est là ce qu’il y a de moins fort au monde, parler de soi.
Pourtant j’ai peur qu’à force d’avoir de ce fameux goût, je n’en arrive à ne plus pouvoir écrire. Tous les mots main-tenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres. J’ai relu, il y a quelques jours, l’entrée d’Eudore à Rome (des Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un. Eh bien, c’est fort pé-dant à dire, mais j’ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas. Où est donc le style ? En quoi consiste-t-il ? Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire. Mais si, mais si pourtant ! Je me le sens dans le ventre.
Nous allons encore bien causer dans huit jours, bien nous embrasser, bien nous chérir. L’idée de ton contente-ment, si mon œuvre est réussie plus tard, n’est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté. Cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche. Toi, tu as fait une bonne chose ; ta Pay-sanne va réussir si Le Pays en veut (mais ces messieurs aussi doivent être pudiques). Tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n’en aurais eu à la Revue.
– 338 –
Bouilhet a un clou au cou. Il est en dispositions éner-giques pour Edma et se fait des résolutions. Moi, je crois qu’il va m’en venir au nez. Enfin, nous t’arriverons toujours samedi vers six ou sept heures du soir. La Seine est débor-dée. Je ne sais comment j’irai à Rouen. Il me faudra prendre le bateau, et les heures ne coïncideront peut-être pas avec le chemin de fer. En tout cas nous irons dîner avec toi, et si d’ici à samedi tu ne recevais aucune lettre, c’est qu’il n’y au-rait rien de changé dans nos plans. Peut-être mercredi ou jeudi t’enverrai-je un simple mot pour te dire : j’arrive. Adieu donc, à bientôt, dans huit jours à cette heure-ci. À toi, à toi.
Ton GUSTAVE.
Tiens-tu absolument à mes Notes de voyage ? Moi je crois que maintenant il vaudrait mieux que tu ne les lises pas. Tout ce qui est étranger au travail en distrait.
À LOUISE COLET
[Croisset,] jeudi, minuit.
[17 février 1853.]
Je n’ai rien fait depuis que je t’ai quittée, chère et bonne Muse, si ce n’est penser à toi et m’ennuyer. Mon rhume con-tinue. Je me chauffe à outrance et je regarde la neige tom-ber, mon feu brûler. Aujourd’hui pourtant je me suis remis à la Bovary ; je rêvasse à l’esquisse, j’arrange l’ordre, car tout dépend [de] là : la méthode. Mais ça vient bien lentement, ou plutôt ça ne vient pas. Il faut que je fasse immédiatement quelque chose de fort difficile en soi : à savoir cette haine qui
– 339 – vous prend tout à coup à regarder certaines gens que l’on ne déteste pas encore. Pour écrire passablement ces choses-là, il faut surtout les sentir et j’ai du mal à me faire sentir. Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! Et puis je suis une si lourde machine à remuer ! Il me faut tant de préparations et de temps pour me remettre en train !
Comme nous avons été heureux à ce voyage ! Comme nous nous sommes aimés ! Mais la prochaine entrevue sera meilleure encore. Ce sera à Mantes, au printemps. Là, nous sommes plus à nous, et rien qu’à nous. J’aurai une bonne tartine encore de faite ; toi, ton Acropole terminée, le prix décidé ? espérons-le, le plan de ton drame écrit. Après cette fois-là, encore deux ou trois autres, et puis mon installation à Paris et l’inauguration de mon logement par cinq ou six bonnes séances passées à lire la Bovary. Allons, du courage, pauvre amie. Pioche L’Acropole, fais-nous de grands vers cornéliens, cela est dans ta corde. Tu as naturellement le vers tendu et pompeux (quand il n’est pas flasque, banal). Veille surtout à la correction, pour ces messieurs. Tu sais quels pédants, et ils ont raison de l’être. Si on leur ôtait cela, que leur resterait-il ?
J’ai envoyé ta lettre à Bouilhet et j’ai reçu de lui ce ma-tin, par la poste, un mot où il me dit qu’il travaille ferme. Pas un mot de la Diva. Mais je crois qu’il en a reçu une lettre, car il me dit : « Je t’apporterai un morceau de prose que j’ai re-çu. » Je serais étonné, au ton de son billet, si [il] lui avait écrit. Nous viderons cette affaire-là définitivement di-manche.
– 340 –
Tantôt j’ai fait un peu de grec et de latin, mais pas raide. Je vais reprendre, pour mes lectures du soir, les Morales de Plutarque. C’est une mine d’érudition et de pensées intaris-sable. Comme l’on serait savant, si l’on connaissait bien seu-lement cinq à six livres !
J’avais depuis quelque temps, sur ma table de nuit, Gil Blas ; je le quitte. C’est léger en somme (comme psychologie et poésie, j’entends). Après Rabelais d’ailleurs, tout semble maigre. Et puis c’est un coin de la vérité, rien qu’un coin. Mais comme c’est fait ! N’importe, j’aime les viandes plus ju-teuses, les eaux plus profondes, les styles où l’on en a plein la bouche, les pensées où l’on s’égare.
Adieu, je n’ai rien à te dire ; je n’ai pas l’énergie de t’écrire. Avant de reprendre mon travail, j’éprouve toujours ainsi des hébétements de tristesse. Ton souvenir vient par-dessus et m’achève. Je sais que cela passera, c’est ce qui me console. Il faut donner quelque peu à la faiblesse humaine et lâcher la bride à la mélancolie ; c’est le moyen qu’elle soit plus calme.
Adieu encore, mille baisers partout. Ma prochaine sera plus longue ; et toi, écris-moi de longues lettres.
À toi, à toi. Ton G.
– 341 –
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, minuit.
[23 février 1853.]
Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! J’ai griffonné dix pages, d’où il en est résulté deux et demie. J’en ai préparé quelques autres. Ça va aller, j’espère, et toi, pauvre bonne Muse, où en es-tu ? Je te vois piochant ton Acropole avec rage et j’en attends le premier jet d’ici à peu de jours. Soigne bien les vers. Au point où tu en es mainte-nant tu ne dois pas te permettre un seul vers faible. Je ne sais ce qu’il en sera de ma Bovary, mais il me semble qu’il n’y au-ra pas une phrase molle. C’est déjà beaucoup. Le génie, c’est Dieu qui le donne. Mais le talent nous regarde. Avec un es-prit droit, l’amour de la chose, et une patience soutenue, on arrive à en avoir. La correction (je l’entends dans le plus haut sens du mot) fait à la pensée ce que l’eau du Styx faisait au corps d’Achille. Elle la rend invulnérable, et indestruc-tible.
Plus je pense à cette Acropole, et plus il me semble qu’il y aurait à la fin une engueulade aux Barbares, superbe. Cela rentrerait dans l’esprit de ta pièce, et m’en paraît même le complément. Je vais tâcher d’être clair. Après tes Panathé-nées, ton tableau de la Grèce, vivant, animé, et avoir bien marqué que cela n’existe plus, je dirais… « et puis les Bar-bares sont venus (pas de description de l’invasion, mais plu-tôt l’effet en résultant). Ils ont cassé, profité, fait des meules de moulin avec les piédestaux de tes statues… ils ont chauf-fé leurs pieds nus à ton olivier qui brûlait, ô Minerve, et dans des langues barbares accusé tes dieux, ô Homère… ». Il fau-drait faire la confusion soutenue des deux espèces de Bar-
– 342 – bares , et cela très large, à la fois lyrique et satirique. Ça ne sortirait pas du lieu même de l’Acropole, les diverses ruines et constructions modernes te serviraient de comparaisons, et de points de rappel. – Et ce mouvement t’amènerait naturel-lement à ton trait final : nous, cherchons maintenant parmi ces débris les vestiges du beau. Réfléchis à cela, il me semble qu’il y a là beaucoup. Cette idée plairait au côté clas-sique de l’Académie et pourrait d’ailleurs être en elle-même une fort belle chose.
***
La Sylphide, comme dit Babinet, a écrit deux lettres, châmantes. B[ouilhet] a répondu quelques lignes à la der-nière, pour lui dire qu’elle le laisse tranquille et qu’il ne veut plus entendre parler d’elle. – Il m’a l’air très calme, et déci-dé. Mais un vieux psychologue, comme moi, pense que ce n’est pas là une fin. Ils se reverront d’une façon ou d’une autre et se baiseront, ou je serais fort étonné. Elle a dû être vexée de son dernier billet. Y répondra-t-elle ? Elle garderait le silence, si elle avait un peu d’orgueil. Mais c’est une in-fâme coquette, et elle voudra l’astiquer encore. Alors, la cor-respondance se rengagerait sur un pied purement littéraire ? Mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glis-ser, sans qu’on s’en doute, des hauteurs du ciel aux profon-deurs du cul. Problème ! pensée ! comme dirait le grand Hu-go !
Nous avons ici, depuis lundi, une vieille dame, amie de ma mère (femme d’un ancien consul en Orient), avec sa fille. Leur fils, qui est un de mes camarades de collège, est dans ce moment à Sainte-Pélagie pour un an (et de plus 500 fr[ancs] d’amende) pour avoir distribué des exemplaires
– 343 – de N[apoléon] le Petit. – Avis ! et personne n’en sait rien. – J’ai demain, à déjeuner, un jeune homme que B[ouilhet] m’a amené dimanche. Je l’avais connu enfant, lorsqu’il avait 7 à 10 ans. Son père, magistrat, inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études, mais malgré tous ses soins, il n’est point devenu un crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la littérature. Il est hugotique, rouge, etc. De là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois. Il désirait depuis longtemps faire ma connaissance ; je l’ai reçu carrément, et dans tout le désha-billé franc de ma pensée. C’est ce qu’il faut faire aux gens qui viennent nous flairer par curiosité. – S’ils sont choqués, ils ne reviennent plus, et s’ils vous aiment, c’est qu’ils vous connaissent.
Quant à lui, il m’a paru être un assez intelligent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène à un but et fait faire des œuvres. – Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j’y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues, plans gigantesques et charabias un peu vides. – Mais en somme on peut causer avec lui pendant quelques heures, or la graine est rare de ceux-là. Il habite Paris, a une vingtaine de mille francs de rente, et va s’en aller en Amérique et de là aux Indes, pour son plaisir. – Il veut aussi écrire une histoire grecque, voir la Grèce. Voilà bien des volontés, qui mar-quent peut-être absence de volonté. Dans quelle époque de diffusion nous sommes ! L’Esprit, autrefois, était un soleil so-litaire ; tout autour de lui il y avait le ciel, vide. Son disque maintenant, comme par un soir d’hiver, semble avoir pâli, et il illumine toute la brume humaine de sa clarté confuse.
– 344 –
Je m’en vais relire Montaigne, en entier. C’est une bonne causerie le soir avant de s’endormir.
Comment vas-tu ? Il me semble qu’il y a six mois que je t’ai quittée. – Comme nous serons à nous à Mantes, mais ne pensons pas à cela. – Travaillons. – Moi je ne veux plus re-garder en avant, la longueur de ma B[ovary] m’épouvante à me décourager. « Qu’est-ce que ton devoir ? dit Goethe : l’exigence de chaque jour. » Ne sortons pas de là.
Adieu, mille baisers sur tes lèvres de Muse.
À toi, ton G.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de dimanche, 1 h[eure] et demie.
[27 février 1853.]
Il est bien tard et je devrais me coucher. Mais c’est de-main dimanche, je me reposerai. Je veux te dire tout de suite, chère Muse (combien je t’aime d’abord), et comme tes deux dernières courtes lettres m’ont fait plaisir. Elles ont un souffle qui m’a gonflé, je crois, car je suis dans le même état lyrique que toi. J’y ai vu que tu étais emportée dans l’art, et que tu roulais dans la houle intellectuelle, ballottée à tous les grands vents apolloniques. C’est bien, c’est bien, c’est bon. Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous. – C’est là ce qui fait même les médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la Foi, l’Amour. « Si vous
– 345 – aviez la foi, vous remueriez les montagnes. » Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu’il n’a pas douté.
Garde-moi toujours cette rage-là. Tout cède et tout pète à la fin devant les obstinations suivies. J’en reviens toujours à mon vieil exemple de Boileau. Ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française. Et c’était pour-tant un des moins poètes des poètes ; qu’a-t-il fait ? Il a suivi sa ligne jusqu’au bout, et donné à son sentiment si restreint du Beau, toute la perfection plastique qu’il comportait.
Ta Paysanne a du mal à paraître. C’est justice. Voilà une preuve que c’est beau. Pour les œuvres et pour les hommes médiocres, le hasard est bon enfant. Mais ce qui a de la va-leur est comme le porc-épic, on s’en écarte. – Une des preuves qui m’auraient convaincu de la vocation de Bouil-het, si j’en eusse douté, c’est qu’à Rouen, dans son pays, et où il est connu, pas un journaliste n’a même cité son nom. – On objectera qu’ils ne peuvent le comprendre, et j’accepte l’objection qui me donne raison. Ou bien c’est qu’ils l’envient, et qu’ils font bien alors ! De même l’ami Gautier fait des réclames pour E. Delessert, qu’il connaît à peine, et ne souffle mot de l’ami B[ouilhet]. Est-ce clair ? Envoie de-main à n’importe quel journal ta Paysanne éreintée, fais-y une fin sentimentale, une nature factice, des paysans ver-tueux, quelques lieux communs sur la moralité, avec un peu de clair de lune parmi les ruines à l’usage des âmes sen-sibles, le tout entremêlé d’expressions banales, de comparai-sons usées, d’idées bêtes, – et que je sois pendu si on ne l’accepte. Mais patience ! la Vérité a son tour. Elle possède en soi-même une force divine et quoiqu’on l’exècre, on la proclame. On a de tout temps crié contre l’originalité. Elle finit, pourtant, par entrer dans le domaine commun, et bien
– 346 – que l’on déclame contre les supériorités, contre les aristo-crates, contre les riches, on vit néanmoins de leurs pensées, de leur pain. Le génie, comme un fort cheval, traîne à son cul l’humanité sur les routes de l’idée. Elle a beau tirer les rênes, et par sa bêtise, lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu’elle peut, le mors dans sa bouche, l’autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop, par les précipices et les vertiges. –
J’attends lundi matin L’Acropole, et comme il faut se dépêcher, je la lirai, je la porterai de suite à Rouen à B[ouilhet], nous la lirons et, chez lui, je t’écrirai en te ren-voyant le tout.
Pour un autre travail, ce procédé de composition ne se-rait pas bon. Il faut écrire plus froidement. Méfions-nous de cette espèce d’échauffement, qu’on appelle l’inspiration, et où il entre souvent plus d’émotion nerveuse que de force musculaire. – Dans ce moment-ci, par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m’arrivent, voilà deux heures que je voulais t’écrire et que de moment en moment le travail me reprend. Au lieu d’une idée j’en ai six, et où il faudrait l’exposition la plus simple, il me surgit une comparaison. J’irais, je suis sûr, jusqu’à demain midi, sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l’imagination, d’où l’on revient avec la mort au cœur, épuisé, ennuyé, n’ayant vu que des faux, et débité que des sottises.
Tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc de Berry, il a pris une carafe d’orgeat, et n’a pas manqué son coup. C’était une comparaison de ce pauvre Pradier et qui m’a toujours frappé. – Elle est d’un haut enseignement pour qui sait la comprendre.
– 347 –
Ayant du reste peu de temps à toi, il eût été impossible de faire autrement, et ce n’est pas encore donné à tout le monde de posséder en soi-même une boîte à cantharides, d’où l’on tire le moyen de se faire bander à volonté.
J’ai revu jeudi mon jeune homme, et qui m’a plus inté-ressé que la première fois. Il m’a conté beaucoup de choses de son cœur intéressantes. Il cherche (mais naïvement et sans pose, conséquemment, c’est respectable) un idéal, une femme à aimer toute sa vie, avec qui passer une existence in-telligente, entourée d’enfants et dénuée de soucis, etc. J’ai été grand ! Je me suis montré pontifical et olympien ! Je l’ai prêché avec une envergure chevelue. « Jeune homme », lui ai-je dit, etc.
Ma préface du Dictionnaire des idées reçues me tour-mente. J’en ai fait le plan, par écrit. J’ai passé l’autre jour deux heures de suite à rêver (à propos de Juvénal que je li-sais) un grand roman romain. Mon livre XVIIIe siècle m’est revenu hier. La Bovary marche son petit train, et se dessine dans l’avenir. Il n’est pas jusqu’à ce malheureux grec qui ne me semble se débrouiller. Je crois que le ramollissement de cervelle diagnostiqué par Du Camp n’arrive pas encore. Ah ! ah ! mais je les casserais sur elle, tous ces petits braves compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent, sur leur front, les assiettes d’auberge, par facétie.
Si je cherche un peu d’où vient mon bon état (présent), c’est peut-être à deux causes : 1° d’avoir vu l’autre jour ce brave garçon, qui enfin parle notre langue ; on a plaisir à trouver des compatriotes dans la vie ; 2° à la société de Mme Vasse (tu sais, cette dame qui est ici). Elle a longtemps habité l’Orient ; nous en causons à table. Cela me ranime et
– 348 – me fait passer dans la tête de grands coups de vent qui m’emportent. Si fort que l’on ait l’orgueil de se croire, l’élément extérieur est bon quelquefois. Mais c’est si rare de trouver un lit pour ses fatigues !
Adieu, toi qui es l’édredon où mon cœur se pose, et le pupitre commode, où mon esprit s’entrouvre.
Adieu encore, et mille toutes sortes de tendresses. À toi, ton
À LOUISE COLET
Rouen, jeudi. [3 mars 1853.]
Voici ce que nous venons de décider.
Bouilhet va, ce soir, demain et après-demain, travailler à ton Acropole, il me l’apportera dimanche, et lundi soir tu re-cevras le paquet.
Le défaut général est la longueur. Cela résulte des répéti-tions d’idées. Il faut supprimer plusieurs vers et faire quelques-uns. Voilà ce que c’est que d’attendre toujours au dernier moment ! Enfin !
Ton commencement te sera renvoyé superbe. Il y a fort peu de choses à y retoucher, ainsi que dans les Panathénées. Mais l’idée de Minerve est développée à satiété et avec des redites. C’est à toi de refaire toute cette partie, depuis :
– 349 –
Dans le temple du Dieu qu’elle s’était choisi
jusqu’au mouvement :
Pour Min[erve], ta mère, ainsi tu fis, Athènes !
Mais enlève la longue comparaison de la mère qui précède. C’est trop long ! trop long ! – Ainsi tu n’as à [t’]occuper que de Minerve. Mets-moi les mêmes pensées, mais plus vives, en moins de vers et d’un tour moins monotone ; tel que ça est, c’est d’une lenteur fatigante. Songe qu’il y a près de 50 vers. Une vingtaine tout au plus suffiront.
Bouilhet va t’arranger le reste, te recoller les attaches, changer les vers faibles. Il aime beaucoup le commencement du n° IV. Sois tranquille. Il y a du bon. Mais on voit seule-ment que les notes n’ont pas été assez digérées. – Mais il me semble qu’il faut peu de chose pour que ta pièce marche. J’ai bon espoir. Allons du courage.
Mille baisers.
À toi, ton
4 h[eures] du soir.
Pour ta distraction, tu peux lire le dernier numéro de la R[evue] de P[aris]. – Tu y verras, dans la fin du Livre pos-thume , une phrase à mon adresse, verte, et des réengueu-
– 350 – lades de l’ami à Béranger, avec allusions à Cousin, Mérimée, Rémusat. Cela devient fort réjouissant.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de samedi, 1 h[eure].
[5 mars 1853.]
Nous causerons demain de L’Acropole. Parlons donc, ce soir, de nous et des autres. Et d’abord : quitte pour toujours ce système de travail hâtif, qui use la santé et la pensée. On gâche ainsi toutes ses forces nerveuses et intellectuelles. – Habitue-toi à t’y prendre d’avance, à travailler plus lente-ment. Quand je me suis trouvé avec toi, lorsque tu faisais des corrections, tu ne saurais croire, bonne Muse, combien souvent tu m’irritais, nerveusement, par ta précipitation à passer d’une idée à l’autre, à adopter un synonyme, à le reje-ter, etc. – Il faut se cramponner à une chose et y rester jusqu’à ce qu’on l’ait décrochée complètement. Tu admires la facture de Bouilhet. – Il a passé dernièrement dix jours pour changer deux vers. – Il est vrai que c’est la plus belle méthode pour crever de faim ! et pour avoir envie, dans des moments, de se casser la gueule (si l’on peut s’exprimer ain-si), comme il m’est advenu hier toute la soirée. – Quelle dé-sespérante chose qu’un long travail, quand on y met de la conscience ! J’ai fait, depuis que nous nous sommes quittés, 8 pages ; et quand je pense que j’en ai encore 250 ! que dans un an je n’aurai pas fini ! – et puis les doutes sur l’ensemble qui vous empoignent au milieu de tout ça ! Quel foutu mé-tier ! quelle sacrée manie ! Bénissons-le pourtant ce cher
– 351 – tourment. Sans lui, il faudrait mourir. La vie n’est tolérable qu’à la condition de n’y jamais être.
Tu donnes en plein dans les embûches de la Sylphide, ô muse naïve ! La lettre envoyée à Énault lui faisait entendre que la protection pouvait bien être demandée pour B[ouilhet]. – Et sa réponse, à lui Én[ault], a été écrite pour être montrée (premier but atteint). La ficelle « vous voyez bien qu’elle n’est pas tendre » est donc une corde à puits. – Le mot « les hommes sont bêtes et drôles », dit pour être rapporté ! (second but atteint). Puis un peu de poésie, les arbres, la neige. – Et enfin ce bon Capitaine, qui arrive à la fin, à propos de rien du tout, mais pour pallier l’allusion, et sucer la blessure après l’avoir faite. – J’oubliais la blanche main (voir L’Hallali). – Ah ! si j’avais affaire seulement pen-dant un mois à une créature semblable, je la ferais écumer de rage ! Comme c’est bête les finesses ! et que les malins sont faibles !
Je ne t’adresserai pas mon jeune homme (Crépet), d’abord parce qu’il est à Paris maintenant. Il viendra me dire adieu dans un mois, où il doit partir pour l’Angleterre, et de là voyager pendant trois ou quatre ans. Tu l’as embelli (comme tu fais de toutes choses et de toutes gens). Il est de notre monde, mais pas de notre sang. Il rêve et n’écrit point. Les idées sociales le préoccupent. Il a fait sortir du bordel une fille qu’il voulait régénérer, etc. Cela creuse un abîme entre moi et lui. Un seul fait, comme un seul mot, vous ouvre des horizons. Mes enthousiasmes à moi ont eu une autre pente, et toutes mes extravagances n’ont jamais été que des arabesques qui s’enlaçaient sur la ligne droite d’une seule idée. L’âpreté lui manque. Sa mère est morte de la poi-trine et son frère aussi. C’est peut-être là la cause. – Physi-
– 352 – quement, c’est un grand diable assez laid ; mais je le crois une nature fort tendre, féminine et, en somme, un pauvre cœur assez souffrant, un esprit sans direction, une vie sans but. –
En fait de nouvelles, Mme Vasse et sa fille sont parties aujourd’hui. En voilà encore deux qui ne bénissent pas la Providence ! (et elles ont raison). Partout où l’on regarde, on ne voit que pleurs, malheurs, misère, ou bien bêtise, infâ-mie ! lâchetés ! canailleries et autres menus suffraiges comme dirait Rabelays.
Et les vers de Poncy ? Qu’en dirons-nous ? Est-ce suffi-samment lourd ! Quelle invention que celle des poètes ou-vriers ! Et quels cocos sans muscles que tous ces bons gar-çons-là, avec leurs mains sales !
Quant au Livre p[osthume], la fin répond au commence-ment. J’ai admiré comme toi la croix, Porcia, le couvre-pieds, etc. – Il a fourré là jusqu’à un rêve qu’il a fait en voyage et que je l’ai vu écrire ; il n’en a pas changé trois phrases. – Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant inca-pable à son endroit d’un sentiment quelconque. La partie de mon cœur où il était est tombée sous une gangrène lente ; et il n’en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m’est égal. Et il n’y a pas, là, de dédain. Ce n’est point une affaire d’orgueil. Mais j’éprouve une im-possibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. – Il est parti, comme un mort, et sans même me laisser un regret. Dieu l’a voulu ! Dieu soit béni ! La douceur que j’ai éprouvée dans cette af-fection (et que je me rappelle avec charme) atténue, sans doute, l’humiliation où je pourrais être de l’avoir eue. – Une
– 353 – chose m’a fait sourire dans sa phrase de « la large épaule ». Il aurait pu choisir une comparaison plus heureuse. C’est sur cette épaule, pourtant, qu’à la mort de sa grand-mère je l’ai porté comme un enfant, lorsque, l’arrachant de son cadavre où il pleurait, criait, appelait les anges, parlait de là-haut, etc., je l’ai pris d’un bras, et l’ai enlevé tout d’un bond jusque sur sa terrasse. – Je me rappelle aussi que je lui ai arrangé un duel, à cet homme si brave, etc., etc. Ah ! les hommes d’action ! les actifs ! comme ils se fatiguent et nous fatiguent pour ne rien faire. Et quelle bête de vanité que celle que l’on tire d’une turbulence stérile !
L’action m’a toujours dégoûté au suprême degré. Elle me semble appartenir au côté animal de l’existence (qui n’a senti la fatigue de son corps ! combien la chair lui pèse !). Mais quand il l’a fallu, ou quand il m’a plu, je l’ai menée, l’action, et raide, et vite, et bien. Pour sa croix d’honneur, à D[u Camp], j’ai fait, en une seule matinée, ce qu’à cinq ou six gens d’action qu’ils étaient là, ils n’avaient pu accomplir en six semaines. – Il en a été de même pour mon frère, quand je lui ai fait avoir sa place. – De Paris, où j’étais, j’ai enfoncé toute l’École de médecine de Rouen, et fait écrire par le Roi au préfet, pour lui forcer la main. – Les amis qui me considéraient étaient épouvantés de mon toupet et de mes ressources. Le père Degasc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu’il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j’avais de grandes dispositions pour l’intrigue. Ah ! quand on sait rou-ler une métaphore on peut bien peloter des imbéciles ! L’incapacité des gens de pensée, aux affaires, n’est qu’un excès de capacité. – Dans les grands vases, une goutte d’eau n’est rien. Et elle emplit les petites bouteilles.
– 354 –
Mais la durée est là qui nous console. Que reste-t-il de tous les Actifs, Alexandre, Louis XIV, etc., et Napoléon même, si voisin de nous ? La pensée est comme l’âme, éter-nelle, et l’action comme le corps, mortelle. – J’étais en train de philosopher ce soir. Mais je n’ai plus une seule feuille de papier à lettres et il est temps d’aller se coucher. Adieu donc, mille baisers sur tes beaux yeux.
Ton G.
Le Constitutionnel ne voudra pas de ta Paysanne, comme immorale, tu verras. Pourquoi par Azevedo ne la ferais-tu pas présenter à Jourdan ? Quand tu reverras Babinet, n’oublie [pas], je te prie, de lui demander par écrit la pièce de Lebrun. J’éprouve le besoin de me la regueuler avec les intonations lyriques qu’il y mettait.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, 11 h[eures] du matin.
[9 mars 1853.]
Je ne prétends pas, chère Muse, vouloir défendre nos corrections quand même, il doit y avoir dans le grand nombre bien des taches, mais l’esprit général en est bon. Corrige ces corrections quant aux répétitions, mais dans leur sens autant que possible, comme nous avons fait nous-mêmes relativement à tes vers. – En fait de répétitions je me rappelle, en effet, à deux places voisines :
– 355 –
On dirait qu’ils sont nus
et
On eût dit…
(à propos des vêtements).
Nous n’avons pas omis de choses nécessaires.
Ne décris pas les Propylées. Songe donc qu’on en a déjà par-dessus les oreilles, de l’architecture. Personne ne te sau-ra gré d’une fidélité aussi scrupuleuse. L’art est avant l’archéologie, et tu as déjà tant de colonnes ! etc. ! Passe, passe hardiment. Il faut à toute force que tes petits vers arri-vent après ces deux magnifiques :
[…] pour tailler de sa main
Les blocs du Pentélique aussi durs que l’airain.
Arrête-toi là, au nom de Dieu ! Tu me dis : « Ils [sic] ne restent indiqués que dans les Ruines et on ne les voit pas debout, neuves et formant vestibule. » Mais qu’est-ce que ça fait ! C’est déjà bien assez. Je suis de cela sûr.
Ton Poème ne pèche pas par la sécheresse, n’aie pas peur. C’est l’abondance au contraire qui peut causer de la fa-tigue. – Tous ces détails « formant des ailes, servant de ves-tibule », etc., sont fastidieux. C’est trop didactique, et enfin j’en reviens toujours là, il faut s’arrêter infailliblement aux
– 356 – vers cités que je trouve sublimes de raide et de net. Voilà une facture au moins !
***
Adopte donc nos coupures ; seulement si nous avons laissé des répétitions, corrige-les. Il y en avait dans le pre-mier morceau (les hexamètres du commencement) que nous n’avons pas eu le temps de changer ; ainsi :
Diadème éthéré
et plus bas :
Corinthe couronnée
[…] sa tête illuminée.
C’est à peu près la même idée, mais n’importe.
Causons maintenant des Barbares : c’est grave.
Pour faire complètement bien ce morceau, il eût fallu ne pas ménager deux classes de citoyens auxquels il nous est interdit de toucher : 1° les prêtres, 2° les académiciens eux-mêmes. Ce sont ces deux genres d’animaux féroces qui, quant à l’idée du Beau (l’idée antique), ont fait plus de mal que les Attila, et les Alaric. – Nous ne pouvons donc rendre notre Pensée qu’avec des adoucissements sans nombre et une atténuation originelle, qui l’affaiblit de soi-même ; et il faut aller auprès du but et non au but.
– 357 –
Ton morceau n’était pas bon. Il était même mal écrit, mou, trop long d’ailleurs, et ne disait rien des autres Bar-bares (ou trop peu). Celui de B[ouilhet], et dont toute la se-conde partie a été faite par nous deux, me semble plus ap-prochant. Si tu crois que l’on y verra une main différente et que cela pourra compromettre le succès, je ne dis plus rien. Mais tu n’y as pas compris des choses pourtant fort compré-hensibles. Ainsi :
Opposiez des seins nus aux boucliers d’airain
C’est vous qui opposiez des seins nus, vos seins nus aux boucliers d’airain (des Grecs). Les B[arbares], en effet, étaient sans armes défensives. Tu me dis « que ça laisse à peine deviner le viol des Grecques ». Mais à quoi bon parler du viol des Grecques ? Ce n’est pas là ce qu’on a voulu dire. C’est seulement un détail pittoresque pour peindre les Bar-bares.
L’observation sur les répétitions de flancs nus est plus fondée. Tâche d’y obvier.
Fleuve où le grand Homère emplit son urne d’or
Il y a en effet déjà l’Ilissus et bien des flots.
La première version était :
Ils ont dit : que la source était empoisonnée
D’où jaillit l’Iliade ainsi qu’un flot sacré.
– 358 – mais les deux premiers de la stance n’ont pu être trouvés. Vois, cherche.
Si tu as peur que l’on ne croie que ce fleuve est l’Ilissus, change plus haut (je cite de mémoire) :
Des sommets de l’Hymette aux bords de l’Ilissus ?
Mais le dernier de cette stance-là est bon, bon :
Ont écrasé la gloire en passant par-dessus.
Ce morceau des Barbares me paraît d’ensemble très pompeux, lyrique et gueulard. C’est pour cela qu’il me plaît.
***
Des pôles du Nord, du fond de l’Asie
est lourd comme tout, et commun de forme ; fais donc plus d’attention à la pâte générale du style.
***
Si nos Barbares ne te vont pas (moi je tâcherais seule-ment d’en enlever les taches (= répétitions) dont nous con-venons ensemble), refais-les dans ce mouvement, et dans ce rythme (par stances de 4) qui est très ferme, et en suivant le plan (puisque nous y avons les entournures gênées). Eh bien ! tu n’y as pas relevé ce qui est incontestablement le
– 359 – plus mauvais et même la seule vraie faute, à savoir : le passé glorieux.
Tu ne me dis pas si tu approuves l’allusion finale ?
Sois sûre que toutes nos corrections ont été mûrement délibérées. – Nous y avions d’abord passé tout l’après-midi du jeudi. B[ouilhet] y a travaillé vendredi et samedi, et di-manche nous avons encore revu le tout, et nous sommes mis au travail le soir. Pour moi, il me semble que j’y vois clair. Si nous avions pu de suite avoir le poème recopié, je te jure bien qu’on te l’aurait renvoyé propre tout à fait.
Pour notre plaisir personnel, aie l’obligeance, dans la co-pie que je recevrai vendredi, de me mettre en marge nos cor-rections parmi celles que tu n’adoptes pas, afin que nous voyions clairement lequel est a [sic] raison. Tu comprends ?
***
Vandales et Germains ; tâche de trouver quelque chose de synthétique, si tu veux.
***
J’attends donc vendredi une copie comme je te l’indique. Nous te la renverrons immédiatement. J’irai à Rouen exprès, et nous y passerons ensemble tout l’après-midi.
***
– 360 –
Adieu, bonne chance, mille caresses.
À toi. Ton G.
***
Pour te désagacer, sache que la Sylph[ide] et B[ouilhet] ne s’écrivent plus. Tout me semble tombé à l’eau. Il l’a déci-dément envoyée faire foutre… par d’autres.
***
Je ne vois pas pourquoi il faut qu’Athènes soit nommée avant d’en venir au mouvement de Vénus. Tu as peut-être raison ; je n’en sais rien. Mais « ce n’était pas Vénus » suit parfaitement comme nous l’avions fait. Voilà ce dont je me rappelle. – On sait bien que c’est d’Ath[ènes] que tu parles, et tout à l’heure tu as :
… oui, Athènes, Minerve fut ta mère…
À LOUISE COLET
[Croisset, 11 mars 1853.]
Mon premier mouvement a été de te renvoyer ton ms. sans t’en dire un mot, puisque nos observations ne te ser-vent à rien, et que tu ne veux (ou ne peux) y voir clair. – À quoi bon nous demander notre avis, et nous échiner le tem-
– 361 – pérament, si tout cela ne doit aboutir qu’à du temps perdu et des récriminations de part et d’autre ? Je t’avoue que, si je ne me retenais, je t’en dirais bien plus. – Et qu’il me vient à ce propos une tristesse grande : quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres œuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c’était encore pour soutenir des excentricités ! des traits originaux ! passe encore, mais non ! ce sont toujours des ba-nalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t’acharnes à des misères. Quand je te dis que sardoine est le mot fran-çais de sardonix, qui est latin, tu me réponds que ça res-semble à sardine ! et pour cela tu fais deux vers durs :
Un Sardonix… Un autre…
ornés d’un mot pédantesque. Ah ! si tu avais fait Melænis nous aurions eu de la science ! Dans ta rage de corriger nos corrections, tu ajoutes des fautes : le soyeux parasol. Les Grecs ne connaissaient pas la soie, ou elle était tellement rare que c’était tout comme.