Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
– 1008 – pensées vers l’autre ; souvent au milieu de la nuit à la clarté de ma bougie, je veille en proie à une immense tristesse, il me semble que je suis délaissée de Dieu, ce dernier refuge des malheureux, et je me dis : je suis donc sans religion, sans Dieu. Il n’est rien au ciel et sur la terre qui m’aime et me pro-tège, rien, pas un amour, un sentiment, une idée à laquelle je puisse me dévouer et dont je puisse vivre, pour laquelle je puisse mourir et donner avec joie ma vie ! alors, j’éprouve un sentiment d’isolement si horrible que rien n’en peut don-ner l’idée, mon âme seule, tremblante ne trouve de refuge ni sur la terre, ni au ciel ! alors, pourquoi travailler, pourquoi vivre si je suis sans but, et si je lutte inutilement contre l’impossible. Je sens bien que je ne vis pas de la vie des autres êtres, la réalité m’est insupportable, je voudrais une existence purement spirituelle, une innocence parfaite de-puis la naissance jusqu’à la mort ; je souffre de la vie maté-rielle, elle m’est antipathique en moi et chez les autres. Je voudrais vivre d’air, de parfums et d’harmonie. Si j’ai parlé des ennuis de la vie de province dans Cécile, c’est que j’en ai souffert toute la vie et que j’en souffre tous les jours ; que de relations insupportables et d’occupations monotones qui tuent la pensée ! Je vous écrirai en détail mon genre de vie et ma position matérielle dans une prochaine lettre. Je ter-mine en vous disant que tout le monde lit et relit Madame Bovary et répète que c’est un chef-d’œuvre. Je vous enverrai mon compte rendu. Je me sens mieux depuis que je vous ai dit toutes mes souffrances.
Adieu, Monsieur et ami, votre pensée est inséparable de la mienne. Croyez toujours à l’inaltérable et profonde amitié avec laquelle je suis votre toute dévouée
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
– 1009 –
À MICHEL LÉVY
[Croisset, 24 ou 31 mai 1857.]
Mon cher Michel,
Vous recevrez en même temps que ce petit mot un exemplaire de la Bovary corrigé…
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, vers le 25 mai 1857.]
Aimable Nabouchoudouroussour,
On vous attend lundi 8 juin, train de 7 h 1/2, à la gare de la Rue Verte. J’ai écrit à S[aint]-Victor pour l’inviter et j’écrirai à Théo un de ces jours. Mais j’espère bien que c’est une affaire convenue depuis longtemps.
Je bûche comme un nègre. J’entasse bouquins sur bou-quins, notes sur notes. Mais c’est bien difficile, mon pauvre vieux !
Envoyez donc promener tous les conseils que l’on vous donne ! Les incertitudes que l’on a ne viennent jamais que d’autrui !
J’espère bien, immonde neveu, que tu ne vas pas me faire mener une vie de galérien, ni me forcer, moi et mes
– 1010 – hôtes, à me lever à des heures indues. On laissera les portes ouvertes et tu pourras dès l’aurore vagabonder dans la cam-pagne.
Je vous lirai une
TRAGÉDIE !!!!
de moi, oui Monsieur, une tragédie que je croyais perdue et que j’ai retrouvée.
[Voir la suite de la lettre au Supplément, p. 1519.]
À JULES DUPLAN
[Croisset, après le 28 mai 1857.]
Mon cher vieux,
Veuillez dire à l’énergumène Crépet de m’envoyer in-continent les renseignements sur Carthage. Je les attends avec curiosité et impatience. Donnez-moi en même temps des nouvelles de ce mortel. Les soirées ont-elles toujours lieu ? et le docteur allemand ? etc. Vos lettres sont courtes, mon vieux. Mais je vous vitupère surtout de laisser là Sirau-din. Allons, caleux ! un peu de couilles au cul ! Fa ! – outre !!! (prononciation énergique du mot Foutre).
– 1011 –
Quant à moi, j’ai une indigestion de bouquins. Je rote l’in-folio. Voilà 53 ouvrages différents sur lesquels j’ai pris des notes depuis le mois de mars ; j’étudie maintenant l’art militaire, je me livre aux délices de la contrescarpe et du ca-valier, je pioche les balistes et les catapultes. Je crois enfin pouvoir tirer des effets neufs du tourlourou antique. Quant au paysage, c’est encore bien vague. Je ne sens pas encore le côté religieux. La psychologie se cuit tout doucement. Mais c’est une lourde machine à monter, mon cher vieux. Je me suis jeté là dans une besogne bougrement difficile. Je ne sais quand j’aurai fini, ni même quand je commencerai.
Ai-je bien fait d’envoyer ma carte au père Dumas ? il me semble que oui ; car son article, à tout prendre, était favo-rable, bien qu’il ait lu mon livre légèrement.
Lévy m’a envoyé le Rabelais ; ainsi s’il vous tombe sous la main, ne me l’envoyez pas.
Je sais pertinemment qu’il y aura un article sur moi dans L’Univers. Je vous le recommande.
Quand viendrez-vous me voir ? n’attendez pas que les « Beaux jours » soient passés.
Adieu, mon vieux. Mille remerciements pour tous vos envois.
Je vous embrasse.
– 1012 –
J’ai reçu le Cuvillier. C’est d’une insigne mauvaise foi. Remarquez-vous qu’on affecte de me confondre avec le jeune Alex. ? Ma Bovary est une Dame aux camélias, mainte-nant ! Boûnn !
Quant au Balzac, j’en ai décidément les oreilles cornées. Je vais tâcher de leur triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leur observation de mœurs ! Je me fous bien de ça !
À THÉOPHILE GAUTIER
[Croisset,] samedi. [30 mai 1857.]
Cher vieux Maître,
Je t’attends dans huit jours avec Feydeau et Saint-Victor. Tu laisseras ces deux jeunes boursiers s’en retourner à leurs ignobles occupations et tu resteras avec moi, seul. Voilà ce que j’espère.
Arrive. Je t’attends. Je m’arrangerai pour procurer à mes hôtes un De Sade complet ! Il y en aura des volumes sur les tables de nuit !
Adieu, ne manque pas à ta parole ! Sacré nom de Dieu !
À toi.
– 1013 –
Mille amitiés à Ernesta.
À MICHEL LÉVY
[Croisset,] mercredi, 8 h[eures] du soir.
[Mai ou juin 1857.]
Mon cher Michel,
Il paraît que le nom de M. Sénart s’écrit avec D et non avec un T. Dans les ex[emplaires] qui restent à tirer y a-t-il moyen de corriger cette erreur ?
Je vous enverrai les exemplaires dont je ne sais pas les adresses. Aurez-vous l’obligeance de les mettre – et de faire distribuer les susdits volumes.
Auriez-vous, à vous, encore une douzaine d’exemplaires de l’édition en un vol[ume] ? Je suis à court, comme une bête.
Tout à vous.
– 1014 –
À ÉMILE CAILTEAUX
[Croisset, près Rouen, 4 juin 1857.]
Monsieur,
La lettre flatteuse que vous m’avez écrite me fait un de-voir de répondre franchement à votre question.
Non, Monsieur, aucun modèle n’a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les person-nages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l’Abbaye lui-même est un pays qui n’existe pas, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n’empêche pas qu’ici, en Normandie, on n’ait voulu découvrir dans mon roman une foule d’allusions. Si j’en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j’aurais eu en vue des personnalités et que j’ai voulu, au contraire, reproduire des types.
C’est une des plus douces joies de la littérature, Mon-sieur, que d’éveiller ainsi des sympathies inconnues. Rece-vez donc toute l’expression de la mienne.
Avec mes salutations.
– 1015 –
À HAMILTON AÏDÉ
Croisset, 4 juin [1857].
Je viens de lire votre volume, impatiemment attendu ; car on a été plusieurs jours à me l’envoyer de Paris. Il m’a charmé, mon cher ami, vous êtes un vrai poète, dans la plus haute et la plus spiritualiste acception du mot.
Dans le poème d’Éléonore, la description du vieux châ-teau et l’enfance de votre héroïne m’ont ravi.
J’ai retrouvé dans vos pièces italiennes les propres im-pressions que j’ai eues moi-même sur les lieux.
Je trouve, parmi vos pièces détachées, celle des deux maîtresses (p. 222) d’une originalité transcendante, et la chanson I sat with my, etc., m’a semblé un pur chef-d’œuvre.
Tout ce volume est plein d’un souffle doux, qui vous ca-resse et sent bon comme une brise d’été. Continuez, mon cher ami, aimons toujours les lettres ! cet amour-là console de tous les autres et les remplace. Les misères de la vie sont peu de chose quand on se tient sur un sommet. Tout est pe-tit du haut des Alpes.
Je vous remercie donc bien cordialement du plaisir que vous m’avez fait, et je ne demande qu’une chose, c’est à vous revoir l’hiver prochain, à Paris.
Je n’ai pas reçu de lettres de Gertrude, cela me ferait grand plaisir d’en recevoir. Dites-le-lui.
– 1016 –
Je voudrais bien aller à Manchester, mais un travail fort compliqué me retient ici. Il faut que je soigne ma seconde publication, pour laquelle on sera difficile, car votre amitié apprendra avec plaisir que mon roman a réussi au-delà de toutes mes espérances. La presse s’en est vraiment occupée, j’ai été très critiqué et très loué. J’avais un autre livre tout prêt, un ouvrage plein de théologie et d’histoire, sur lequel je comptais beaucoup comme contraste ; mais j’ai peur d’un nouveau procès, et j’en ajourne la publication. Aussi me faut-il faire du nouveau. Il est même probable que je resterai seul à la campagne une partie de l’hiver.
J’espère bien que notre correspondance n’en restera pas là. Au revoir donc !
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
[Croisset,] 6 juin [1857].
Cette lettre sera courte, mais il y a longtemps que je ne vous ai écrit, ce me semble ? et comme je vais être dérangé tous ces jours-ci (j’attends trois amis de Paris qui viennent passer quelque temps chez moi) je ne veux pas remettre à plus longtemps, le plaisir de causer avec vous.
Non, détrompez-vous ! je ne raille nullement (et pas même dans le plus profond de ma conscience) vos senti-ments religieux. Toute piété m’attire. Et la catholique par-dessus toutes les autres. Mais je ne comprends pas la nature de vos doutes. Ont-ils rapport au dogme ou à vous-même ? Si je comprends ce que vous m’écrivez, il me semble que
– 1017 – vous vous sentez indigne ? Alors rassurez-vous. Car vous pé-chez par excès d’humilité, ce qui est une grande vertu. In-digne ! pourquoi ? pourquoi, pauvre chère âme endolorie que vous êtes ? Rassurez-vous. Votre Dieu est bon et vous avez assez souffert pour qu’il vous aime. Mais si vous avez des doutes sur le fond même de la religion (ce que je crois, quoi que vous en disiez), pourquoi vous affliger de manquer à des devoirs, qui dès lors ne sont plus des devoirs ? Qu’un catholique sincère se fasse musulman (pour un motif ou pour un autre), cela est un crime aux yeux de la religion comme à ceux de la philosophie. Mais si ce catholique n’est pas un croyant, son changement de religion n’a pas plus d’importance qu’un changement d’habit. Tout dépend de la valeur que nous donnons aux choses. C’est nous qui faisons la moralité et la vertu. Le cannibale qui mange son sem-blable est aussi innocent que l’enfant qui suce son sucre d’orge. Pourquoi donc vous désespérer de ne pouvoir ni vous confesser, ni communier, puisque vous ne le pouvez pas ? Du moment que ce devoir vous est impraticable, ce n’est plus un devoir. – Mais non ! L’admiration que vous me témoignez pour Jean Reynaud me prouve que vous êtes en plein dans le courant de la critique contemporaine et cepen-dant vous tenez par l’éducation, par l’habitude et par votre nature personnelle aux croyances du passé. Si vous voulez sortir de là, je vous le répète, il faut prendre un parti, vous enfoncer résolument dans l’un ou dans l’autre. Soyez avec sainte Thérèse ou avec Voltaire. Il n’y a pas de milieu, quoi qu’on dise.
L’humanité maintenant est exactement comme vous. Le sang du moyen âge palpite encore dans ses veines et elle as-pire le grand vent des siècles futurs, qui ne lui apporte que des tempêtes.
– 1018 –
Et tout cela, parce qu’on veut une solution. Oh ! orgueil humain. Une solution ! le but, la cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions la cause. – Et à mesure que nous irons, elle se reculera indéfiniment, parce que notre horizon s’élargira. Plus les télescopes seront parfaits et plus les étoiles seront nombreuses. Nous sommes condamnés à rou-ler dans les ténèbres et dans les larmes.
Quand je regarde une des petites étoiles de la voie lac-tée, je me dis que la terre n’est pas plus grande que l’une de ces étincelles. – Et moi qui gravite une minute sur cette étin-celle, que suis-je donc, que sommes-nous ? Ce sentiment de mon infimité, de mon néant, me rassure. Il me semble être devenu un grain de poussière perdu dans l’espace, et pour-tant je fais partie de cette grandeur illimitée qui m’enveloppe. Je n’ai jamais compris que cela fût désespé-rant. Car il se pourrait bien qu’il n’y eût rien du tout, derrière le rideau noir. L’infini, d’ailleurs, submerge toutes nos con-ceptions. Et du moment qu’il est, pourquoi y aurait-il un but à une chose aussi relative que nous ?
Imaginez un homme qui, avec des balances de mille coudées voudrait peser le sable de la mer. Quand il aurait empli ses deux plateaux, ils déborderaient et son travail ne serait pas plus avancé qu’au commencement. Toutes les phi-losophies en sont là. Elles ont beau se dire : « Il y a un poids cependant, il y a un certain chiffre qu’il faut savoir. Es-sayons » ; on élargit les balances, la corde casse, et toujours ainsi, toujours ! Soyez donc plus chrétienne. Et résignez-vous à l’ignorance. Vous me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, lisez-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n’écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas, comme les enfants
– 1019 – lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non. Lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par l’émanation de tous les grands esprits. Étudiez, à fond, Sha-kespeare et Goethe. Lisez des traductions des auteurs grecs et romains, Homère, Pétrone, Plaute, Apulée, etc., et quand quelque chose vous ennuiera, acharnez-vous dessus. Vous le comprendrez bientôt, ce sera une satisfaction pour vous. Il s’agit de travailler, me comprenez-vous ? Je n’aime pas à voir une aussi belle nature que la vôtre s’abîmer dans le cha-grin et le désœuvrement. Élargissez votre horizon et vous respirerez plus à l’aise. Si vous étiez un homme et que vous eussiez vingt ans, je vous dirais de vous embarquer pour faire le tour du monde. Eh bien ! faites le tour du monde dans votre chambre. Étudiez ce dont vous ne vous doutez pas : la Terre. Mais je vous recommande d’abord Montaigne. Lisez-le d’un bout à l’autre et quand vous aurez fini, recom-mencez. Les conseils (de médecins, sans doute) que l’on vous donne me paraissent peu intelligents. Il faut, au con-traire, fatiguer votre pensée. Ne croyez pas qu’elle soit usée. Ce n’est point une courbature qu’elle a, mais des convul-sions. Ces gens-là, d’ailleurs, n’entendent rien à l’âme. Je les connais, allez !
Je ne vous parle pas aujourd’hui d’Angélique, parce que je n’ai ni le temps ni la place. Je vous en ferai une critique détaillée dans ma prochaine lettre.
Adieu, et comptez toujours sur mon affection. Je pense très souvent à vous, et j’ai grande envie de vous voir. Cela viendra, espérons-le […].
– 1020 –
À OLYMPE BONENFANT
[Croisset,] 14 juin [1857.]
Ma chère Olympe,
Je n’ai pas, je crois, répondu à ta dernière lettre qui m’est arrivée il y a déjà plus d’un mois, dans le coup de feu de ma publication. Elle marche sur des roulettes et si je n’avais été un sot j’aurais maintenant la bourse ronde, puisque mon éditeur a déjà vendu 15 mille exemplaires, ce qui, à deux francs le vol[ume], fait 30 mille francs. – Et la vente ne fait qu’augmenter. C’est en somme une somme de quarante à cinquante mille francs que j’aurais pu gagner cette année, et qui me passe sous le nez. Voilà ! Je suis, il est vrai, comblé d’honneurs. On m’éreinte et l’on me vante, on me dénigre et on m’exalte. Mais je n’aurais pas été fâché d’avoir quelques monacos. – Quelle joie c’eût été pour ton pauvre père s’il avait vécu, que de voir son neveu ainsi de-venu un homme célèbre ! Dans le cours de tous mes tracas, j’y ai pensé sans cesse. Les articles de journaux l’auraient fait se pâmer d’aise ou d’indignation.
Qu’est-ce donc que cette toux dont Caroline ne se dé-barrasse pas ? Elle a passé l’âge où cela peut donner des in-quiétudes, soit dit sans galanterie. Je t’assure pourtant que ce n’est pas notre faute et que nous l’avons, tout le long de l’hiver, blâmée quand elle apparaissait trop légèrement vê-tue. Gardez-la « au sein de la famille », et venez tous aux va-cances à Croisset. Ma mère ne t’en parle pas, pour ne point rabâcher continuellement la même chose. Mais elle compte sur vous tous, elle vous espère, comme on dit ici, et serait très désappointée si vous ne veniez point.
– 1021 –
Elle ne te parle pas non plus, autant qu’elle le voudrait, de Dupont, sachant le mal que s’y donne Bonenfant, et pour ne pas vous ennuyer. Mais je t’assure sans la moindre exa-gération que ces incertitudes d’argent continuelles lui ren-dent la vie désagréable. Elle ne sait jamais sur quoi compter et la moindre dette la tourmente. Afin de pouvoir payer comptant, elle s’impose de grandes privations. Je souligne le mot et je le répète. Ainsi elle va vendre sa voiture. Mlle Juliette s’en va au mois de septembre et elle ne repren-dra pas d’institutrice. Je sais bien qu’il y a un peu d’excès dans ses inquiétudes, mais où veux-tu qu’elle trouve de l’argent quand ses fermiers ne lui en donnent pas. (Compare d’ailleurs sa position présente à celle d’autrefois !) Elle pas-serait encore par-dessus les retards, si, au moins, elle savait à quoi s’en tenir, si elle avait la certitude d’être payée à une époque fixe. Dupont, m’a-t-elle dit, lui doit environ 6 mille francs. Les termes s’accumulent les uns par-dessus les autres. Cela n’en finit pas. Il faudrait qu’il s’acquitte une bonne fois pour toutes afin de se mettre au pair. Autrement il n’en sortira pas. Je crois que Bonenfant ferait bien d’aviser à le remplacer. C’est là le parti le plus sage. Enfin je t’assure, ma chère Olympe, que par contrecoup je suis très malheu-reux de tout cela. Je commence toujours par trouver que ma mère n’a pas le sens commun, qu’elle exagère et se tour-mente sans motif, puis quand elle m’a exposé les faits, je trouve qu’elle a parfaitement raison. – Et je ne sais pas (avec les charges qu’elle a) comment elle fait pour parvenir à nouer les deux bouts. Tâchez, toi et Bonenfant, de nous sor-tir de là. Moi, je suis excédé d’entendre continuellement geindre après l’argent, et d’autant plus excédé que ces gé-missements sont justes. Cela fait un point noir dans notre vie. – Et nous donne quotidiennement un tas de petits désa-gréments que l’on pourrait éviter. Il faut, en un mot, que
– 1022 –
Dupont en finisse. Je t’avouerai d’ailleurs que la manière agréable dont j’ai été exploité par mon éditeur m’a rendu peu tendre. […]
[Voir la suite de la lettre au Supplément, p. 1520.]
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, 15 ou 18 juin 1857.]
Amant de la nature et des arts,
Aucune plume, pas même la tienne ne pourrait exprimer l’état d’emmerdement profond où je me suis trouvé après votre départ. Je regrettais le gamianiste Saint-Victor, le Dolmancé Théo, et le chevalier Feydeau. Nom de Dieu ! me suis-je embêté ! me suis-je embêté ! Vous pouvez vous van-ter de cela, mes bichons.
Et maintenant, je ne m’amuse pas non plus. Je bûche et sur-bûche, mais !… mais !… Mon plan est fait et arrêté. Ne sais-je, néanmoins, quand je me mettrai aux phrases. Il me manque encore bien des choses sur lesquelles je veux avoir des idées nettes. Et puis je deviens si timide ! Tout me fait peur maintenant.
Ce qui s’est passé à la Revue des Deux Mondes relative-ment à moi m’est fort indifférent. Ce qui avait piqué ma cu-riosité était de savoir pourquoi on était revenu à deux fois sur mon dos. Voilà tout. Ah ! ce ne sont pas les critiques des
– 1023 – autres qui m’embêtent, mais les miennes ! Je défie à qui que ce soit de me dire la centième partie des choses désa-gréables que je m’adresse quotidiennement. J’en ai quelque-fois envie de pleurer.
Quand les populations jouiront-elles de la suite des Cé-rémonies funèbres ? J’en aurais besoin. Et L’Été ? est-ce pour lundi ?
Mille amitiés à Aubryet qui recherche toutes les occa-sions de m’être agréable.
J’ai découvert dans le livre deux ou trois passages bien gentils, que je vous réserve pour votre prochaine visite.
Si tu veux, ô lubrique amant de la nature et des arts, voir derechef l’institutrice, il faudra venir avant le 1er septembre, car à cette époque, la jeune fille regagne Albion.
Adieu, mon vieux, amuse-toi bien aux Pyrénées. Par-cours les vallons ! Monte sur les pics et sur les garces. Grimpe toutes les beautés, plonge-toi dans tous les préci-pices et pense parfois à ton.
À FRÉDÉRIC BAUDRY
[Croisset,] mercredi. [24 juin 1857.]
Mon cher Vieux,
– 1024 –
Votre frère (M. Baudry junior) m’a dit hier que vous ar-riviez à Rouen mardi prochain, en conséquence : je vous at-tends mercredi par le bateau de 10 heures. Nous avons à causer de mille choses et entre autres de Carthage qui me tracasse énormément. Vous ne trouverez pas en moi un homme gai ! Je crois que je me suis embarqué dans une sale besogne ! Quelquefois cela me paraît superbe. Mais il est des jours où il me semble que je navigue en pleine merde – si l’on peut s’exprimer ainsi.
Comme je suis déjà éreinté, mon ami ! comme je suis las ! comme il y a longtemps que je trime dans cette galère de l’art ! En un mot voici où j’en suis – de Carthage.
Mon plan est fait – et je crois bien fait. J’en sais suffi-samment quant à l’Histoire, à l’art militaire, à la politique, etc., le côté religieux se fera. Mais j’ai bien peur de patauger dans le côté topographique et local. J’ai d’ailleurs en ces choses un besoin naturel de précision qui me ronge.
En attendant que nous devisions de tout cela, faites-moi le plaisir de demander à notre ami Maury :
1° Quand paraît son autre et ses autres volumes que j’attends ardemment ? J’ai dévoré le premier. Est-il heureux cet homme-là de faire de pareils livres et d’être si savant !
2° Le colonel Pellissier, ancien colonel de Sous[se], a publié un tas de choses sur la régence de Tunis. J’ai lu de lui deux ou trois dissertations dans la Revue archéologique qui ne m’ont servi à rien. Mais il a, je crois, réuni tous ses tra-vaux en un ouvrage et il a publié une carte de Tunis ; peut-on l’avoir à part ? (Tout ce que j’ai là-dessus ne me satisfait
– 1025 – pas.) Dans ce cas-là, mon bon, vous l’achèteriez et me l’apporteriez.
3° M. Maury croit-il qu’il y aurait absurdité à dire que : la légende de Pasiphaé est phénicienne ? Cette idée m’a été fournie par la page 507-508 de son volume ou du moins semble en ressortir.
4° Où se procurer la dissertation de Rossignol sur l’orichalque (Paris, 1850) ?
Enfin s’il connaissait quelque bonne description du sus-dit pays, cela me conviendrait fort.
J’ai lu quantité de choses – et beaucoup d’inutiles ! Je suis enfin trop avancé dans ce travail pour le lâcher. Car j’entrevois la possibilité d’arriver à des effets extrêmement originaux comme détails et à des mouvements de style foli-chons. Mais !… mais !…
Et tout cela, pourquoi ? pour qui ? pour le Bourgeois ! pour amuser cet infâme Bourgeois !
« Ah ! qué folie », comme dit Grassot !
Adieu, vieux – à mercredi. À vous.
– 1026 –
À JULES DUPLAN
[Croisset,] dimanche. [28 juin 1857.]
Mon Bon,
Pouvez-vous ou Crépet peut-il m’envoyer ce vol[ume] de l’Encyclopédie catholique ?
L’adresser à Rouen chez M. Achille Flaubert à l’Hôtel-Dieu. Cela m’obligerait fort.
J’avance dans les notes, mais chaque jour il s’en pré-sente de nouvelles. C’est un travail sans fin, et dont je com-mence à être las.
J’attends Bouilhet dans une huitaine, il a commencé un grand drame moderne en cinq actes et en vers.
Je voudrais bien, moi, commencer au mois d’août.
Adieu, cher vieux, écrivez-moi. Quand vous viendrez ici je vous montrerai à Rouen, chez M. Clogenson, des Antiqui-tés voltairiennes qui vous amuseront.
À vous.
– 1027 –
À JEAN CLOGENSON
[Croisset, 28 juin 1857.]
Monsieur et cher ami,
Voici une petite liste de questions sur Carthage.
Pouvez-vous les envoyer à vos amis de Tunis ? Croyez-vous que je puisse avoir des réponses précises ?
J’attends notre ami Bouilhet dans une dizaine de jours. Aussitôt qu’il sera survenu, je vous prierai de venir partager avec lui un maigre déjeuner, afin que nous puissions philo-sopher tranquillement.
En attendant ce plaisir, je vous serre les mains bien af-fectueusement.
Tout à vous.
Dimanche.
– 1028 –
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 30 juin 1857.
Quoique j’aie bien tardé à vous remercier de l’aimable attention que vous avez eue de m’écrire, je n’ai pas passé un jour sans penser à vous, avec gratitude. Je me suis trouvée en songe chez vous, je ne sais à quel propos, je ne vous voyais pas, mais j’entendais des chants joyeux, et je me di-sais que c’étaient sans doute les amis que vous attendiez de Paris, qui se réjouissaient avec vous. Ce songe, tout absurde qu’il est, vous prouve que je ne vous oubliais pas. Je vous di-rai que j’ai reçu plusieurs réponses de l’abbé Bessières, qui s’étonne qu’on puisse être aussi malheureux que je le suis au service de Dieu. Il me dit ensuite que je m’exagère la plupart de mes fautes et que les autres n’ont jamais existé que dans mon imagination. Il dit encore que la confiance a des bornes, là où elle est impossible, ce qui signifie sans doute que je puis m’abstenir de dire bien des choses explicatives. Voilà le mal, je le connais, je le sens, mieux que personne, mais où donc est le remède ? Mettez-vous à ma place, supposer qu’on est coupable de mille fautes imaginaires toutes plus pénibles à s’avouer à soi-même les unes que les autres, de ces choses sans nom, inconnues et détestables à soi-même, et pourtant dans le doute, se croire obligé à les dire lors-qu’on se refuse même à les penser, ne savoir comment ex-primer tout cela, n’est-ce pas un martyre ? Si j’avais commis de ces fautes bien prononcées que tout le monde peut ap-précier, je ne serais pas si en peine, mais mon ignorance des choses de ce monde est pour moi un mortel embarras. Vous me demandez si c’est le doute à l’égard des dogmes qui m’inquiète, non vraiment, on me les a enseignés, je les ac-
– 1029 – cepte sans examen. Celui des peines éternelles seul révolte mon cœur et ma conscience et je suis bien convaincue que Dieu ne veut perdre aucun de ses enfants. Je crains donc toujours que mes confessions et mes communions ne soient pas bonnes, et c’est le sujet de toutes mes terreurs. Il en ré-sulte que je n’ose plus communier, et que la confession me devient impossible. Comme vous le dites, à l’impossible nul n’est tenu, mais enfin ma volonté lutte contre cette impossi-bilité que je crois obligatoire, et cet état est affreux. Comme vous le voyez, je n’en suis guère plus avancée, cependant je crois que si je m’entretenais avec l’abbé Bessières, je serais mieux. Il me semble intelligent et sa raison calme aurait peut-être le pouvoir de calmer et de raffermir la mienne. En effet, j’admire Jean Reynaud et ses croyances sont les miennes relativement à la vie future, je n’ai jamais lu un livre si consolant. Sa doctrine ne me semble pas incompatible avec le catholicisme et si je suis hérétique à mon insu, j’en suis fâchée, mais je ne puis penser autrement. Je ne serai jamais ni avec s[ain]te Thérèse, ni avec Voltaire, tous deux en religion me sont également antipathiques. L’une me ferait haïr la religion, l’autre l’impiété. Ils n’étaient à coup sûr ni l’un, ni l’autre dans le vrai. Mon cher Monsieur et ami, n’ayez jamais la pensée désespérante du néant, vous me dites que peut-être il n’y a rien derrière le rideau, non, cela me fait de la peine, je vous aime trop pour vous laisser un pareil doute ! Croyez-moi, croyez en votre conscience et votre cœur, la vie est immortelle, nous existerons toujours, et j’espère bien vous retrouver un jour dans un monde meil-leur. J’ai été élevée dans le catholicisme, je ne puis vivre sans religion, si celle-là me manquait, j’en voudrais une autre. Je crois que l’avenir amènera des transformations, des réformes successives en politique, en religion, parce qu’il y a des abus, des impossibilités, des injustices, qui ne peuvent
– 1030 – subsister. J’ignore quel sera l’avenir politique et religieux de l’humanité, mais je l’entrevois, je l’espère, et surtout j’y crois. Quoi qu’il en soit, il faudra toujours une manifestation, une forme à la pensée religieuse. Je cherche souvent dans ma tête à quelle formule on pourra s’arrêter, je n’ai pas encore trouvé. Il me faut l’abri d’une religion, celle de ma mère a été la mienne. Je crois devoir la suivre dans cette voie et j’espère la retrouver au but, voilà tout. Je vais lire Montaigne que vous me prescrivez. Je souffre moins en ce moment parce que je suis anéantie. Je ne pense pas, mais je m’aperçois que je suis devenue insensible pour les per-sonnes et les choses que j’ai le plus aimées. Je ne me trouve pas un désir, pas une espérance, rien qu’une résignation inerte qui accepte tout, même mon malheur éternel si il le faut. Je n’ai pas la volonté de me défendre de rien, je végète. Je me suis toute ma vie tellement annihilée au profit des autres que j’ai fini par perdre le sentiment de ma personnali-té. Je me sens morte, quoique encore restée sur la terre ; le seul bien que je demande à Dieu, c’est une heure de lucidité et de calme avant ma mort. J’ai relu ces jours quelques-uns des romans de G. Sand. Lélia surtout est un second moi-même. Enfin, je sors de lire André, puis La Marquise, quel chef-d’œuvre, on dirait que l’auteur a lu dans le cœur et l’âme comme dans un livre. Si j’ai conservé un amour en ce monde, c’est celui de l’art ; je n’ai entendu l’opéra qu’à Nantes, eh bien ! j’étais si heureuse que je n’aurais pas désiré un autre paradis que celui-là ; en ce moment je crains de perdre aussi cet amour de l’art qui me faisait vivre au moins quelques heures. Je voulais aujourd’hui vous parler avec dé-tail de ma position matérielle et sociale, de ma vie habi-tuelle, ce sera pour la prochaine fois. Vous avez reçu mon compte rendu, 4 journaux.
– 1031 –
Adieu, Monsieur et ami, toute à vous, votre dévouée
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, fin juin ou début juillet 1857.]
Non, mon cher monsieur, je n’ai commis aucune lâcheté, même de geste, relative à votre endroit ; et avant de traiter un homme de couillon, il faut avoir des preuves qu’il l’est. Je trouve cette supposition gratuite et du plus détestable goût, mon bonhomme ! Je ne laisse jamais personne échigner, de-vant moi, mes amis (c’est un privilège que je me réserve). Ils m’appartiennent, je ne permets pas qu’on y touche. Rassure-toi du reste ; ton ami Aubryet ne m’a dit aucun mal de ta Seigneurie. Je l’ai vu, seul, pendant 20 minutes à peu près. Sitôt le dîner fini, il s’est embarqué. – Voilà ; et tu es un inso-lent !
Ta mauvaise opinion sur moi vient de ce qu’un jour je ne me suis pas mis de ton bord dans une discussion. – Le vrai est que je vous trouvais tous les deux également ab-surdes. – Et la lâcheté eût été de soutenir des théories qui n’étaient point miennes.
Tu me payeras toutes ces injures dans la critique que je te ferai de ton Été, grand enragé ! En l’attendant, tu peux te vanter d’avoir fait certain § XVII qui est un Morceau.
– 1032 –
Si tu crois que tu m’amèneras au culte du simple et du carré de choux, détrompe-toi, mon vieux ! détrompe-toi ! Je sors d’Yonville, j’en ai assez ! Je demande d’autres guitares maintenant ! Chaussons le cothurne. – Et entamons les grandes gueulades ! Ça fait du bien à la santé.
As-tu lu mon éreintement dans L’Univers ? J’attire la Haine du Parti-prêtre, c’est trop juste. Les mânes d’Homais se vengent.
Je déclare, du reste, que tous ces braves gens-là (de L’Univers, de la Revue des Deux Mondes, des Débats, etc.) sont des imbéciles qui ne savent pas leur métier. Il y avait à dire, contre mon livre, bien mieux, et plus. – Un jour que nous serons seuls chez moi, et les portes barricadées, je te coulerai dans le tuyau de l’oreille mes opinions secrètes sur la Bovary. – J’en connais mieux que personne les défauts et les vraies fautes. Ainsi il y avait tout au commencement une monstruosité grammaticale dont aucun, bien entendu, ne s’est aperçu.
Mais tout cela importe fort peu.
J’entamerai probablement Carthage dans un mois. Je laboure La Bible de Cahen, Les Origines d’Isidore, Selden et Braunius. Voilà ! J’ai bientôt lu tout ce qui se rapporte à mon sujet de près ou de loin. – Et bien que tu m’accuses d’ignorance crasse en botanique, je te foutrai une flore tuni-sienne et méditerranéenne très exacte, mon vieux. – Mais il faut, auparavant, l’apprendre.
Sache, d’ailleurs, que j’ai eu un prix en botanique. Le su-jet de la composition était l’histoire des champignons.
– 1033 –
J’avais conchié, sur ce mets des dieux, vingt-cinq pages ti-rées de Bomare qui excitèrent l’enthousiasme de mes pro-fesseurs, et j’obtins la « juste récompense de mes labeurs as-sidus ».
Ce qui m’embête à trouver dans mon roman, c’est l’élément psychologique, à savoir la façon de sentir. Quant à la couleur, personne ne me prouvera qu’elle est fausse.
Ci-inclus une petite note pour Théo. S’il peut dire du bien du susdit peintre, il me ferait plaisir. Je lui ai déjà re-commandé quelqu’un, j’ai peur de l’embêter avec toutes mes recommandations. Tâche néanmoins qu’il s’exécute, lui ou Saint-Victor.
Que vas-tu faire à Luchon, grand lubrique ? Ranimer dans une atmosphère pure ta santé épuisée par les dé-bauches de la Capitale ! Tu vas porter, au sein des popula-tions rustiques, les vices et l’or de la civilisation ! Tu vas sé-duire les servantes ! briller dans les tables d’hôtes par ton es-prit ! semer des maximes incendiaires, chausser de grandes guêtres et recueillir des métaphores ! rien que des méta-phores et des paysages ! matérialiste que tu es !
Adieu. Tâche de bien te conduire et que ta famille ne soit pas obligée d’aller recueillir les morceaux épars de ton cadavre, déchiré en pièces dans quelque lupanar. Ne moleste personne, il y a maintenant des gendarmes ; prends garde ! Et surtout, sacré nom de Dieu ! abandonne l’habitude des pi-lules aphrodisiaques ; ça ne vaut rien ! Tu te ruines le tempé-rament ! on te le répète, mais tu ne veux croire personne. Le libertinage t’emporte ! Tâche aussi qu’on ne saisisse pas
– 1034 – dans tes malles tes instruments de débauche. Cela nous com-promettrait tous et ferait le plus grand tort à L’Artiste !
Adieu, mon vieux, bon voyage ! on t’embrasse sur le marchepied. À toi.
À JULES DUPLAN
[Croisset, début juillet 1857.]
Je viens d’écrire à E[dmond] About et à Feydeau pour votre ami Maisiat. À Feydeau, afin qu’il se charge de la commission, c’est-à-dire qu’il surveille Théo. Je lui ai re-commandé de repasser la note à Saint-Victor. – Ce qui ne peut pas nuire. Si j’avais écrit à Gautier, je n’aurais pas eu de réponse, parce qu’il est fort peu épistolaire. Mais de cette fa-çon je saurai ce qui en adviendra. Je lui ai (à Théo), il y a quelques jours, écrit pour lui recommander Foulongne. Si vous voyez ce dernier chez Gleyre, vous pourrez le lui dire. Je souhaite que tout cela serve à quelque chose.
J’ai reçu Le Figaro, et L’Univers. Est-ce beau ! Je suis en exécration dans le parti-prêtre. Cela doit attendrir Gleyre à l’endroit de la Bovary.
Vous me faites l’effet, mon cher ami, vous qui m’engueulez sur mes couillonnades, d’un fier caleux ! Et Si-raudin ? sacré nom de Dieu ! Il ne s’agit pas de rester assis sur vos couilles, comme ung veau pleurard ! Allons, à l’ouvrage ! nom d’un petit bonhomme ! Le meilleur de la vie
– 1035 – se passe à dire : « Il est trop tôt », puis : « Il est trop tard. » – Moi, dès le commencement d’août, je me mets à Carthage ; j’ai bientôt tout lu. On ne pourra pas, je crois, me prouver que j’ai dit, en fait d’archéologie, des sottises. – C’est déjà beaucoup.
Je n’ai pas reçu le livre de Crépet ; qu’il l’adresse chez mon frère, à l’Hôtel-Dieu, à Rouen. Si Crépet était un brave, il passerait à l’Institut ou rue de Seine, 2, et ferait de ma part une révérence et mille remerciements à M. Alfred Maury, bibliothécaire de l’Institut, lequel tient à ma disposition un Mémoire sur l’Orichalque, de Rossignol. Il ne sait comment me faire parvenir la chose. Crépet mettrait cette brochure dans le paquet du susdit livre.
Lisez l’anecdote suivante. Vous m’avez entendu parler d’un certain Anthime, ancien domestique de ma mère et ma-ri de la cuisinière que nous avons. Ce respectable serviteur, haut de cinq pieds huit pouces, porteur de boucles d’oreilles, de bagues et de chaînes d’or, tournure de chantre, air idiot, ami des prêtres et coopérant, l’été, à l’édification des repo-soirs, avait voulu, ici, à Croisset, sodomiser le jardinier sous un hêtre, et de plus, une autre fois, un douanier dans le corps de garde.
Puis il a trouvé, en sortant de notre service, un ancien distillateur enrichi que l’on appelle familièrement le père Poussin. Ledit père Poussin était plutôt l’ami que le maître d’Anthime. – Ils sortaient bras dessus bras dessous et fai-saient le soir la petite partie de cartes. – Eh bien ! tout à coup, le père Poussin s’est fâché et a foutu Anthime à la porte, car Anthime avait voulu le déshonorer ! et Anthime en est « tombé malade ». Sa femme a reçu de lui, ce soir, une
– 1036 – lettre où il la prie de venir lui fermer les yeux. Il se crève d’une envie rentrée. Le père Poussin a dit à la femme de ce misérable un bien beau mot : « C’est un homme, Madame, qui aime son semblable ! »
N.B. – Le père Poussin est âgé de 72 ans ! et hideux ! Il a un tremblement continuel et bavachotte agréablement ! –
Voilà, Monsieur, où nous ont conduits les Révolutions. Les couches inférieures n’ont plus aucune considération pour les supérieures. Les domestiques, à présent, ne respec-tent plus leurs maîtres. Cependant on ne peut nier qu’ils les aiment.
Est-ce joli ? Je termine comme Lucrèce Borgia :
« Hein ? qu’en pensez-vous ?… pour la campagne ! »
Adieu, cher vieux, tout à vous.
J’attends demain Bouilhet.
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Croisset, 3 juillet 1857.
Merci mille fois de l’article et mille fois encore ! J’ai reçu tout le paquet.
– 1037 –
L’approbation, la sympathie d’un esprit comme le vôtre m’est plus agréable mille fois que les injures de L’Univers ne me sont odieuses. Car vous saurez, chère lectrice, que j’ai été fortement injurié par ce journal et par beaucoup d’autres, – ce qui m’est complètement égal, je vous assure.
Tous ces gens-là sont des sots. Aucun n’a dit contre mon livre ce qu’il y avait à en dire. J’en sais plus long qu’eux tous là-dessus. Ainsi, on m’a reproché (dans la Revue des Deux Mondes, entre autres) des fautes de français qui n’en sont point, tandis qu’il y en avait une, une grossière, palpable, évidente, une vraie faute de grammaire, et qui se trouvait au début, dans la dédicace. Pas un ne l’a vue. On ne la verra plus, du reste, car je l’ai fait enlever au second tirage qui a eu lieu il y a un mois. Tout cela, du reste, est fort peu impor-tant et très misérable. Il faut, quand on veut faire de l’Art, se mettre au-dessus de tous les éloges et de toutes les critiques. Quand on a un idéal net, on tâche d’y monter en droite ligne, sans regarder à ce qui se trouve en route.
J’ai une très longue lettre à vous écrire, j’attends la vôtre pour cela ; j’ai voulu seulement ce soir vous dire merci.
Un mot sur vous cependant. Puisque la musique vous fait tant de bien, pourquoi ne venez-vous pas l’hiver, à Paris, en entendre ? C’est une mauvaise chose que de vivre tou-jours aux mêmes endroits ; les vieux murs laissent retomber sur notre cœur, comme la poussière de notre passé, l’écho de nos soupirs oubliés et le souvenir des vieilles tristesses, ce qui fait une tristesse de plus.
Vous étouffez, il vous faut de l’air.
– 1038 –
Mille tendres bonnes choses. Tout à vous.
À CHARLES BAUDELAIRE
Croisset, 13 juillet [1857].
Mon cher Ami,
J’ai d’abord dévoré votre volume d’un bout à l’autre, comme une cuisinière fait d’un feuilleton, et maintenant, de-puis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, fran-chement, cela me plaît et m’enchante.
Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités). L’originalité du style découle de la con-ception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer.
J’aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.
Voici les pièces qui m’ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c’est pour moi une œuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L’Idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
– 1039 –
Une charogne, Le Chat (p. 79), Le Beau Navire, À une dame créole, Spleen (p. 140), qui m’a navré, tant c’est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l’embêtement de l’existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m’arrête dans mon énumération, car j’aurais l’air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune :
[…] Qui d’une main distraite et légère caresse Avant de s’endormir, le contour de ses seins […]
et j’admire profondément le Voyage à Cythère, etc., etc.
Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même dans un quart d’heure. J’ai, en un mot, peur de dire des inepties dont j’aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai, cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubita-tive et modeste, quelques questions.
En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c’est que l’art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l’aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympa-thique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d’Angleterre.
Encore une fois, mille remerciements du cadeau. Je vous serre la main très fort.
À vous.
– 1040 –
À CHARLES D’OSMOY [?]
[Croisset,] mercredi 22 juillet [1857].
Mon cher Monsieur,
J’accorde, je vous accorde, je t’accorde, je leur accorde toutes les permissions d’arranger la Bovary à n’importe quelle sauce. Mais la permission vient trop tard puisque vous y avez renoncé, et franchement, mon bon, je crois que vous avez bien fait. La chose me semble, à moi, impossible. Mais je n’entends goutte au théâtre, bien que j’y rêvasse de temps à autre. C’est une méchanique qui me fait grand-peur, – et pourtant, c’est beau, nom d’un petit bonhomme ! C’est beau ! Quel maître art !
Le citoyen Bouilhet est venu dernièrement ici passer une dizaine de jours. Il avait été à Paris et s’était transporté quatre fois à l’Odéon pour te parler de son drame qu’il pense avoir fini à la fin de décembre. Nous avons employé tout notre temps à nous désoler conjointement, lui de son drame et moi du roman que je vais faire. Notre occupation princi-pale a été de trembler comme des foirards. Nous étions tristes comme des tombeaux et plus bêtes que des cruches. Tel fut l’état de tes deux amis.
Je vais, dans une quinzaine, me mettre à du neuf. C’est une histoire qui se passe 240 ans avant Jésus-Christ. J’en ai une angoisse terrible et vague, comme lorsqu’on s’embarque pour un long voyage. En reviendra-t-on ? Qu’arrivera-t-il ? On a peur de s’en aller, et pourtant on brûle de partir. La lit-térature, d’ailleurs, n’est plus pour moi qu’un supplice […]. Cette métaphore, peut-être indécente, est uniquement pour
– 1041 – te faire comprendre que je suis em…, voilà ! Écrire me semble de plus en plus impossible. « Bienheureux Scudéry, etc. »
Et toi ? Humes-tu bien l’air « pur et vivifiant » des mon-tagnes ? Fais-tu des rencontres ? T’arrive-t-il des histoires de jeune homme ?
J’espère toujours avoir l’honneur de ta visite dans ma maison des champs cet été ou cet automne.
Adieu, cher vieux, mille poignées de mains.
Sais-tu que j’ai été éreinté, pulvérisé par L’Univers ? Cinq colonnes ! Le « parti-prêtre », ce vieux parti-prêtre qui n’est nullement mort, m’en veut beaucoup. Je suis désigné au poignard des Jésuites. Ces messieurs, dans leur article, déplorent mon acquittement !
À JULES DUPLAN
[Croisset, 26 juillet 1857.]
Mon cher Duplan,
J’ai reçu 1° le bouquin de Crépet ; 2° le mémoire sur l’orichalque.
Après-demain je mettrai au chemin de fer ledit bouquin. Quant au mémoire, Baudry le rapportera à son propriétaire,
– 1042 – au mois de septembre. Il n’y a rien du tout dans cette Ency-clopédie catholique. Je sais tout cela par peur [sic]. C’est in-dignement pillé dans Heeren. – Érudition de troisième main, mosieu !
Savez-vous combien, maintenant, je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? environ 100 ! et je viens, en quinze jours, d’avaler les 18 tomes de La Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes.
J’ai encore pour une quinzaine de jours à faire des re-cherches ; et puis, après une belle semaine de forte rêverie, vogue la galère ! (ou plutôt la trirème !). Je m’y mets. Ce n’est pas que je sois inspiré le moins du monde, mais j’ai en-vie de voir ça. C’est une sorte de curiosité et comme qui di-rait un désir lubrique sans érection.
À propos de lubricité, ce pauvre Anthime est à l’Hospice général avec « l’anus endommagé ». Je n’en sais pas plus long.
Bouilhet est venu, il y a trois semaines, passer quelques jours ici. – Nous avons employé notre temps à trembler comme deux foirards. Il a peur pour son drame et moi j’ai peur pour mon roman. – Nous étions tristes comme des tombeaux et bêtes comme des pots.
Quand vous verra-t-on, vous ? quand faut-il que j’aille au chemin de fer vous chercher ?
Saint-Victor a-t-il parlé de votre ami Maisiat ? Je n’ai de Paris aucune nouvelle. – Un article de Baudelaire sur la Bo-vary, fait depuis longtemps et qui devait paraître dans
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L’Artiste, n’apparaît pas. Il en est de même de celui de Saint-Victor à La Presse. Mais de cela, je m’en moque profondé-ment. Ah ! Carthage ! si j’étais sûr de te tenir !
Il me paraît impossible que j’aie fini cet hiver, bien que la chose doive être écrite d’un style large et enlevé, qui sera peut-être plus facile qu’un roman psychologique. Mais… mais… Oh ! bienheureux Scudéry !
Adieu, cher vieux. – Vous êtes l’homme le plus gentil de la terre ; aussi, quand vous viendrez à Rouen, je vous ferai voir, chez le père Clogenson, un portrait de votre ami Vol-taire qui vous amusera.
Re-adieu, ou plutôt à bientôt, je vous embrasse.
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset, 26 juillet ? 1857.]
Mon Bon,
Je crois qu’il est toujours convenable de laver son linge sale. Or je lave le mien tout de suite. « Je t’en ai voulu » et t’en veux encore un peu d’avoir supposé que j’avais, avec Aubryet, dit du mal de ta personne ou de tes œuvres. Je parle ici très sérieusement. Cela m’a choqué, blessé. C’est ainsi que je suis fait. Sache que cette lâcheté-là m’est com-plètement antipathique. Je ne permets à personne de dire devant moi plus de mal de mes amis que je ne leur en dis en
– 1044 – face. Et quand un inconnu ouvre la bouche pour médire d’eux, je la lui clos immédiatement. Le procédé contraire est très admis, je le sais, mais il n’est nullement à mon usage. Qu’il n’en soit plus question ! et tant pis pour toi si tu ne me comprends pas. Causons de choses moins sérieuses et fais-moi l’honneur, à l’avenir, de ne pas me juger comme le pre-mier venu.
Sache d’ailleurs, ô Feydeau, que « jamais je ne blague ». Il n’y a pas d’animal au monde plus sérieux que moi ! Je ris quelquefois, mais plaisante fort peu, et moins maintenant que jamais. Je suis malade par suite de peur, toutes sortes d’angoisses m’emplissent : je vais me mettre à écrire.
Non ! mon bon ! Pas si bête ! Je ne te montrerai rien de Carthage avant que la dernière ligne n’en soit écrite, parce que j’ai bien assez de mes doutes sans avoir par-dessus ceux que tu me donnerais. Tes observations me feraient perdre la boule. Quant à l’archéologie, elle sera « probable ». Voilà tout. Pourvu que l’on ne puisse pas me prouver que j’ai dit des absurdités, c’est tout ce que je demande. Pour ce qui est de la botanique, je m’en moque complètement. J’ai vu de mes propres yeux toutes les plantes et tous les arbres dont j’ai besoin.
Et puis, cela importe fort peu, c’est le côté secondaire. Un livre peut être plein d’énormités et de bévues, et n’en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise, serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l’on a le pédantisme de l’ignorance. Mais je vois dans la ten-dance contraire (qui est la mienne, hélas !) un grand danger. L’étude de l’habit nous fait oublier l’âme. Je donnerais la demi-rame de notes que j’ai écrites depuis cinq mois et les
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98 volumes que j’ai lus, pour être, pendant trois secondes seulement, réellement émotionné par la passion de mes hé-ros. Prenons garde de tomber dans le brimborion, on revien-drait ainsi tout doucement à la Cafetière de l’abbé Delille. Il y a toute une école de peinture maintenant qui, à force d’aimer Pompéi, en est arrivée à faire plus rococo que Giro-det. Je crois donc qu’il ne faut « rien aimer », c’est-à-dire qu’il faut planer impartialement au-dessus de tous les objec-tifs.
Pourquoi tiens-tu à m’agacer les nerfs en me soutenant qu’un carré de choux est plus beau que le désert ? Tu me permettras d’abord de te prier d’« aller voir » le désert avant d’en parler ! Au moins, s’il y avait aussi beau, passe encore. Mais, dans cette préférence donnée au légume bourgeois, je ne puis voir que le désir de me faire enrager. Ce à quoi tu ré-ussis. Tu n’auras de ma Seigneurie aucune critique écrite sur L’Été parce que : 1° Ça me demanderait trop de temps ; 2° Il se pourrait que je dise des inepties, ce que faire ne veux. Oui ! j’ai peur de me compromettre, car je ne suis sûr de rien (et ce qui me déplaît est peut-être ce qu’il y a de meilleur). J’attends, pour avoir une opinion inébranlable et brutale, que L’Automne soit paru. Le Printemps m’a plu, m’a enchan-té, sans aucune restriction. Quant à L’Été, j’en fais (des res-trictions).
Maintenant,… mais je me tais, parce que mes observa-tions porteraient sur un « parti pris » qui est peut-être bon, je n’en sais rien. Et comme il n’y a rien au monde de plus dé-sobligeant et plus stupide qu’une critique injuste, je me prive de la mienne, qui pourrait bien l’être. Voilà, mon cher vieux. Tu vas dans ta conscience me traiter encore de lâche. Cette
– 1046 – fois, tu auras raison, mais cette lâcheté n’est que de la pru-dence.
T’amuses-tu ? Emploies-tu tes préservatifs, homme im-monde ! Quel gaillard que mon ami Feydeau et comme je l’envie ! Moi je m’embête démesurément. Je me sens vieux, éreinté, flétri. Je suis sombre comme un tombeau et rébarba-tif comme un hérisson.
Je viens de lire d’un bout à l’autre le livre de Cahen. Je sais bien que c’est très fidèle, très bon, très savant : n’importe ! Je préfère cette vieille Vulgate, à cause du latin ! Comme ça ronfle, à côté de ce pauvre petit français malingre et pulmonique ! Je te montrerai même deux ou trois contre-sens (ou enjolivements) de ladite Vulgate qui sont beaucoup plus beaux que le sens vrai.
Allons, divertis-toi, et prie Apollon qu’il m’inspire, car je suis prodigieusement aplati. À toi.
À EUGÈNE CRÉPET
[Croisset, 28 juillet ? 1857.]
Mon cher Ami,
Vous recevrez, à peu près en même temps que ma lettre, votre volume de l’Encyclopédie catholique, dans lequel je n’ai rien trouvé. Je ne vous en remercie pas moins très fort. Cela est pris partout et trop élémentaire ; j’en sais, Dieu
– 1047 – merci, plus long, ce qui n’est pas dire que j’en sache beau-coup.
Si vous découvriez autre chose comme gravures, des-sins, etc., envoyez-les-moi. Je payerais je ne sais quoi pour avoir la reproduction d’une simple mosaïque réellement pu-nique ! Je crois néanmoins être arrivé à des probabilités. On ne pourra pas me prouver que j’aie dit des absurdités. Si vous connaissiez aussi quelque bouquin spécial sur les merce-naires, faites-m’en part.
J’ai de temps à autre de vos nouvelles par Duplan. Res-terez-vous à Paris tout l’été ? Je ne sais, quant à moi, l’époque où l’on m’y reverra. Dans quinze jours je vais me mettre à écrire. Priez pour moi toutes les garces du Pinde !