Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
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Quant à moi, cher ami, vous apprendrez avec plaisir que mon affaire marche très bien. J’ai de toutes façons lieu d’être extrêmement satisfait – jusqu’ici du moins. Les deux pre-miers numéros de mon roman ont déjà fait quelque sensa-tion parmi la gent de lettres – et un éditeur m’est venu faire des propositions… qui ne sont pas indécentes.
Je vais donc gagner de l’argent ; grande chose ! chose fantastique ! – et qui ne me sera pas désagréable par le temps de misère (et de misères) qui court.
Est-ce que Mme X*** (car je ne sais pas le nom de dame de Maria) ne viendra pas faire un petit voyage à Paris avec son époux ? les accompagnerez-vous ?
J’aurais bien du plaisir à vous recevoir dans mon petit appartement du boulevard du Temple, et à deviser avec vous, coudes sur la table. J’ai deux fauteuils dans mon cabi-net. Je ne puis vous en offrir qu’un au coin du feu ; c’est bien le moins qu’on partage avec ses amis.
Adieu, mon cher Maurice. J’espère que mon souvenir vous arrivera à temps, et que vous recevrez mon dernier souhait sur le seuil de votre maison, au moment où vous le franchirez pour conduire votre chère fille à l’église.
Mille cordialités ; tout à vous.
Votre ancien ami, Janin, est très satisfait du commen-cement de mon bouquin, et m’a envoyé, par un tiers, des mots fort aimables.
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À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] jeudi matin. [30 octobre 1856.]
Chère Madame,
Je viens de recevoir votre charmante lettre qui a bien couru avant de m’arriver. Enfin je l’ai, et elle me réjouit fort. Vous savez le cas que je fais de votre goût. C’est vous dire, chère Madame, que vous avez
Chatouillé de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse.
Ai-je été vrai ? Est-ce ça ?
J’ai bien envie de causer longuement avec vous (mais quand et – où ?) sur la théorie de la chose. On me croit épris du réel, tandis que je l’exècre. Car c’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman. Mais je n’en déteste pas moins la fausse idéalité, dont nous sommes bernés par le temps qui court. Haine aux Almanzor comme aux Jean-Couteaudier ! Fi des Auvergnats et des coiffeurs !
En choquerai-je d’autres ? Espérons-le ! Une dame fort légère m’a déjà déclaré qu’elle ne laisserait pas sa fille lire mon livre. D’où j’ai conclu que j’étais extrêmement moral.
La plus terrible farce à me jouer, ce serait de me décer-ner le prix Montyon. Quand vous aurez lu la fin, vous verrez que je le mérite.
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Je vous prie, néanmoins, de ne pas me juger là-dessus. La B[ovary] a été pour moi une affaire de parti pris, un thème. Tout ce que j’aime n’y est pas. – Je vous donnerai dans quelque temps quelque chose de plus relevé, dans un milieu plus propre.
Vous aurez une ou des places pour la Montarcy. – Je crois cela certain.
Adieu, ou plutôt, à bientôt. Permettez-moi de baiser vos mains qui m’écrivent de si jolies choses – et de si flatteuses.
Et de vous assurer que je suis (sans aucune formule de politesse) tout à vous.
G.
Boulevard du Temple, 42.
À JEAN CLOGENSON
[Paris, 31 octobre 1856.]
Monsieur,
Je suis chargé par Bouilhet, accablé de fatigues, de vous prévenir que la 1re représentation n’est que pour le jeudi 6. Il serait bien heureux de vous voir dès le 5, si cela vous est pos-sible.
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Je suis heureux, Monsieur, d’avoir cette occasion de vous serrer la main, et de faire votre connaissance, depuis si longtemps désirée.
J’ai bien l’honneur de vous saluer.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris, 4 novembre 1856.]
Chère Madame,
Voici, selon la promesse que je vous ai faite l’autre jour, 2 places pour la Montarcy. – Dans 48 heures notre sort sera décidé ! – Je compte les minutes. Ce sera, je crois, fort beau. – Le succès est dans l’air.
Je vous baise les mains.
Votre tout dévoué.
Mes souvenirs affectueux à M. Roger, s’il vous plaît.
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À ALFRED BAUDRY
[Paris,] 1 h[eure] du matin.
[Nuit du 6 au 7 novembre 1856.]
Je sors de l’Odéon. La tête me tourne encore du bruit des applaudissements, et la main me tremble de joie, car voilà notre ami posé comme grand poète dramatique. Ce que nous pensions tous vient d’être crié par une salle entière, pendant vingt minutes on a rappelé « Bouilhet, Bouilhet », qui a eu le bon goût ou la coquetterie, comme vous voudrez, de ne pas paraître.
Quant à vous donner une analyse de Madame de Mon-tarcy, c’est une tâche que je laisse aux feuilletons de lundi prochain. – Et je vous affirme qu’ils seront élogieux. Ce qu’on appelle Tout-Paris battait des mains. J’étais à côté de Janin qui n’a cessé de crier bravo pendant le cinquième acte. Gozlan applaudissait, Saint-Victor, Théophile Gautier, Fio-rentino, etc. ! etc. ! On était revenu au bon temps des en-thousiasmes romantiques. Je mets de côté le style qui est splendide ; mais je tiens à vous faire savoir que c’est un suc-cès théâtral. Les belles pleureuses des premières loges, comme dit Jean-Jacques, n’ont pas manqué, et vers la fin, il y avait un étalage de mouchoirs de poche à se croire dans un établissement de blanchisseuse.
Tisserant (= Montarcy) a été à la fois grand comédien et grand tragédien. Thiron (= d’Aubigné) a su donner à son rôle une physionomie gauloise, et rabelaisienne, du meilleur goût et de la verve la plus piquante. Quant à Mme Thuillier, elle est à partir de ce soir la première comédienne de Paris. Depuis
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Dorval on n’avait pas entendu de pareils accents. C’est tout dire. Les autres ont été bons, et les derniers convenables.
En un mot, c’est un succès et un très grand succès. Ve-nez donc pendant que les habits sont frais et que les décors sont neufs. – Au reste vous avez du temps. Madame de Mon-tarcy n’est pas près de disparaître de l’affiche. Quelle soirée ! cher ami.
[Nuit du 8 au 9 novembre.]
P.-S. – Je n’ai pu vous faire parvenir ma lettre hier. J’y ajoute ceci : le succès se confirme, ou pour mieux dire s’accroît.
Voulez-vous quelques vers ? Je vous envoie ceux qui ont été le MOINS applaudis. C’est la première scène du se-cond acte. À vous.
Voici tout ce que j’ai pu faire. Je suis exténué. Je sors de la 3e. Ça chauffe ! ça chauffe ! l’affaire est faite.
Remerciez bien M. Beuzeville et excusez-moi auprès de lui. Je lui écrirai la semaine prochaine. Mais voilà trois nuits que je ne me suis couché. Je n’ai pas eu une minute à moi.
Tout à vous. Je vous embrasse.
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À JEAN CLOGENSON
[Paris,] dimanche. [9 novembre 1856.]
Monsieur et cher ami,
Je ne veux pas me coucher avant de vous remercier bien cordialement pour votre visite, pour votre lettre, et pour les vers. Ils sont arrivés à leur adresse, c’est-à-dire, au cœur. Tous m’ont charmé, et les quatre derniers m’ont fait pleurer. Voilà ma critique.
Le banquet aura lieu, je crois, dimanche prochain. Je vous avertirai.
Nous aurons demain des feuilletons superbes. J’ai déjà lu La Patrie et La Presse, où Saint-Victor et Prémaray se sont montrés solides.
Le succès se confirme, s’accroît. La pièce sera imprimée dans deux jours – etc., etc. !
Pardonnez-moi mon laconisme, et permettez que je vous serre les mains bien affectueusement dans l’épanchement de notre joie commune.
Votre tout dévoué.
Boulev[ard] du Temple, 42.
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À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] nuit de dim[anche]. [9 novembre 1856.]
Ayez la bonté, chère Madame, de me dire ce que vous désirez cette semaine, pour vous et vos amis. Nous serons trop heureux de vous envoyer les places que vous désirez. – Et surtout n’y mettez aucune discrétion.
Le succès grandit, grandit. La pièce sera imprimée dans deux jours.
Je n’ai pu vous trouver à la 1re. Mais faites-moi deman-der au Foyer, un de ces soirs.
On vous envoie mille remerciements. Nous sommes tous exténués, bien entendu, et je n’ai le temps que de vous baiser les mains.
Votre dévoué.
À JULES DUPLAN
[Paris,] nuit de vendredi. [14 novembre 1856.]
Vous filez toujours après le spectacle qu’on n’a pas le temps de vous voir.
Votre reçu (= billet d’entrée) est chez M. Follin, prési-dent du banquet, rue Bonaparte, 17.
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En tout cas soyez demain au Café Tabourey vers 9 h[eures]. Je tâcherai d’y être. Et demandez M. Lecoupeur, secrétaire.
B[ouilhet] se conduit stupidement et, grâce à lui, il y a eu ce soir une baisse de 200 fr[ancs] sur la recette. Quant à moi je continue à me couvrir de ridicule et je me fais détes-ter par tout le monde.
Enfin !
À vous.
À JEAN CLOGENSON
[Paris,] nuit de vendredi. [14 novembre 1856.]
Monsieur et cher ami,
J’ai à peine le temps de vous prévenir que le banquet des Montarcystes aura lieu dimanche après-demain à 5 h 1/2 aux Frères provençaux. S’il ne peut avoir lieu aux trois Frères, vous serez averti du lieu de réunion par M. Lecoupeur, qui attend, je crois, par votre intermédiaire, de l’argent de sa famille.
Je vous serre les mains bien affectueusement.
Tout à vous.
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À LOUIS BOUILHET
[Paris,] lundi soir. [1er décembre 1856.]
N’oublie pas que tu dînes mercredi après-demain, chez moi, avec Théo et Saint-Victor.
Je te préviens que l’on (tout le monde) trouve que tu es longtemps à donner des Montarcy.
Il me paraît (à ce que je vois) que c’est l’usage de faire une large distribution. Occupe-t’en vite.
J’irai demain à l’Odéon. J’y serai à 9 h[eures] au plus tard. – Assiste à quelques représentations, dans la salle, cela est bon pour les acteurs. Je te dirai de qui je tiens cette opi-nion.
Adieu, vieux. À demain.
À toi.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Paris,] mardi. [2 décembre 1856.]
Souviens-toi, ô maître et ami, que c’est demain, mercre-di, que tu dînes chez
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G[USTA]VE FLAUBERT.
42, boulevard du Temple.
À LÉON LAURENT-PICHAT
[Paris,] dimanche. [7 décembre 1856.]
Mon cher Ami,
Je vous remercie d’abord de vous mettre hors de cause ; ce n’est donc pas au poète Laurent-Pichat que je parle, mais à la Revue, personnage abstrait, dont vous êtes l’interprète. Or, voici ce que j’ai à répondre à la Revue de Paris :
1° Elle a gardé pendant trois mois Madame Bovary, en manuscrit, et, avant d’en imprimer la première ligne, elle devait savoir à quoi s’en tenir sur ladite œuvre. C’était à prendre ou à laisser. Elle a pris, tant pis pour elle ;
2° Une fois l’affaire conclue et acceptée, j’ai consenti à la suppression d’un passage fort important, selon moi, parce que la Revue m’affirmait qu’il y avait danger pour elle. Je me suis exécuté de bonne grâce ; mais je ne vous cache pas (c’est à mon ami Pichat que je parle) que ce jour-là, j’ai re-gretté amèrement d’avoir eu l’idée d’imprimer.
Disons notre pensée entière ou ne disons rien ;
3° Je trouve que j’ai déjà fait beaucoup et la Revue trouve qu’il faut que je fasse encore plus. Or je ne ferai rien,
– 897 – pas une correction, pas un retranchement, pas une virgule de moins, rien, rien !… Mais si la Revue de Paris trouve que je la compromets, si elle a peur, il y a quelque chose de bien simple, c’est d’arrêter là Madame Bovary tout court. Je m’en moque parfaitement.
Maintenant que j’ai fini de parler à la Revue, je me per-mettrai cette observation, ô ami :
En supprimant le passage du fiacre, vous n’avez rien ôté de ce qui scandalise, et en supprimant, dans le sixième nu-méro, ce qu’on me demande, vous n’ôterez rien encore.
Vous vous attaquez à des détails, c’est à l’ensemble qu’il faut s’en prendre. L’élément brutal est au fond et non à la surface. On ne blanchit pas les nègres et on ne change pas le sang d’un livre. On peut l’appauvrir, voilà tout.
Il va sans dire que si je me brouille avec la Revue de Pa-ris, je n’en reste pas moins l’ami de ses rédacteurs.
Je sais faire, dans la littérature, la part de l’administration.
Tout à vous.
G.
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À JULES SENARD
[Paris, entre le 7 et le 11 décembre 1856.]
Mon cher monsieur Senard,
Seriez-vous assez bon pour m’accorder demain un quart d’heure d’audience. Il m’incombe une affaire fort désa-gréable dans laquelle je ne voudrais pas faire de sottises. Et l’on m’en fait beaucoup.
Je vous serais bien obligé.
Recevez l’hommage de toute ma considération et per-mettez-moi de vous serrer les mains.
Votre tout dévoué.
À LOUIS BOUILHET
[Paris, 12 décembre 1856.]
Mon cher Vieux,
Il m’est impossible d’être demain samedi à Rouen (j’y serai lundi soir). J’ai eu de graves affaires avec la Revue. La menace du papier timbré, et la crainte d’un procès qu’ils au-raient perdu et où ils auraient été bafoués, les a engagés à accepter une note de moi, dans laquelle je déclare dénier toute la responsabilité de mon œuvre mutilée. – Ça paraît
– 899 – lundi. Jusque-là je reste, parce que, si la note n’est pas litté-ralement la mienne, je les poursuis à boulet rouge.
Je prépare au Pichat des agréments auxquels il ne s’attend guère.
Les Cigognes et turbots sont probablement parus mainte-nant, ce matin même.
Vendredi prochain paraît de moi dans L’Artiste Nabu-chodonosor et La Reine de Saba. Gautier m’a l’air enchanté de Saint Antoine. Je donnerai aussi en fragments Apollonius, Les Animaux, et Les Dieux.
Ai-je besoin d’être seul avec toi pendant quelques jours !
Melænis paraît jeudi prochain. J’ai fini les épreuves, ar-rangé la dédicace, etc.
Montarcy continue à se vendre bien.
Quant à l’Odéon, j’ignore ce qui s’y passe. Tu sais qu’on ne met pas facilement la main sur d’Osmoy. Et puis j’ai été bougrement occupé par mon affaire.
Adieu, vieux. Tu verras Narcisse dimanche dans l’après-midi, qui te dira juste l’heure de mon arrivée.
Embrasse Léonie pour moi et qu’elle te baise de ma part.
À toi, ton vieux.
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Aujourd’hui, mon cher Monsieur, je prends 35 ans !
À LOUIS BONENFANT
Paris, vendredi soir. [12 décembre 1856.]
Vous êtes parfaitement en droit de me considérer comme un polisson, puisque je n’ai pas encore, cher cousin, répondu à ton aimable lettre. Mais j’ai été fort affairé depuis un mois. L’emploi de chef de claque n’est pas un métier de feignant ! Enfin ! c’est une affaire terminée, et vaillamment. Notre ami Bouilhet est maintenant considéré comme un poète de haute volée parmi les gens de lettres, et quelque peu dans le public aussi. Toute la presse a chanté son éloge à qui mieux mieux. Sa pièce en est maintenant à la trentième représentation, et l’Empereur ira la semaine prochaine.
Quant à moi, mes chers amis, je n’ai pas non plus lieu de me plaindre. La Bovary marche au-delà de mes espé-rances. Les femmes seulement me regardent comme « une horreur d’homme ». On trouve que je suis trop vrai. Voilà le fond de l’indignation. Je trouve, moi, que je suis très moral et que je mérite le prix Montyon, car il découle de ce roman un enseignement clair, et si « la mère ne peut en permettre la lecture à sa fille », je crois bien que des maris ne feraient pas mal d’en permettre la lecture à leur épouse.
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Je t’avouerai, du reste, que tout cela m’est parfaitement indifférent. La morale de l’Art consiste dans sa beauté même, et j’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le Vrai. Je crois avoir mis dans la peinture des mœurs bour-geoises et dans l’exposition d’un caractère de femme natu-rellement corrompu, autant de littérature et de convenances que possible, une fois le sujet donné, bien entendu.
Je ne suis pas près de recommencer une pareille be-sogne. Les milieux communs me répugnent et c’est parce qu’ils me répugnent que j’ai pris celui-là, lequel était archi-commun et anti-plastique. Ce travail aura servi à m’assouplir la patte ; à d’autres exercices maintenant.
Je ne vois rien du tout de neuf à vous dire. Il fait un temps atroce. On patauge dans le macadam et les nez com-mencent à bleuir.
À LA « REVUE DE PARIS »
[15 décembre 1856.]
Des considérations que je n’ai pas à apprécier ont con-traint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numé-ro du 1er décembre. Ses scrupules s’étant renouvelés à l’occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d’enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je dé-clare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lec-teur est donc prié de n’y voir que des fragments et non pas un ensemble.
– 902 –
GUSTAVE FLAUBERT.
À DUCESSOIS
[Croisset, le 17 décembre 1856.]
Monsieur,
Voici les épreuves de Saint Antoine. Je crois avoir laissé passer peu de fautes. – J’ai marqué quelques virgules ou-bliées. Faire attention s’il vous plaît à :
J’ai faim écrits
armées à la marge
J’ai l’honneur, Monsieur, de vous saluer.
Croisset, mercredi.
N[ota]. Il y a une ligne d’enlevée à la dernière page.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Croisset,] mercredi. [17 décembre 1856.]
Cher vieux Maître,
Je viens de renvoyer les épreuves à Ducessois. Tu les li-ras, nonobstant. J’ai effacé le bouquet de poils entre les seins,
– 903 – qui horripile l’homme de goût nommé Bouilhet. Ai-je bien fait ?
Si tu avais quelque observation grave à me communi-quer, mon adresse est à Croisset près Rouen.
Adieu, cher vieux, mille poignées de main et de la part du sieur Bouilhet aussi, qui maintenant partage ma solitude. Honni soit qui mal y pense !
À toi.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, ce 18 décembre 1856.
À Monsieur Gustave Flaubert.
Monsieur,
Abonnée et lectrice assidue de la Revue de Paris, j’y lis depuis sa première publication votre drame si saisissant de vérité, intitulé Madame Bovary. J’ai vu d’abord que vous aviez écrit un chef-d’œuvre de naturel et de vérité. Oui, ce sont bien là les mœurs de cette province où je suis née, où j’ai passé ma vie. C’est vous dire assez, Monsieur, combien j’ai compris les tristesses, les ennuis, les misères de cette pauvre dame Bovary. Dès l’abord je l’ai reconnue, aimée, comme une amie que j’aurais connue. Je me suis identifiée à
– 904 – son existence au point qu’il me semblait que c’était elle et que c’était moi ! Non, cette histoire n’est point une fiction, c’est une vérité, cette femme a existé, vous avez dû assister à sa vie, à sa mort, à ses souffrances. Pour moi, monsieur, vous m’avez fait voir, je dirais presque souffrir tout cela. Il y a trente ans que je lis, toutes les productions écrites dans cet espace de temps par les meilleurs auteurs me sont connues. Eh ! bien, je ne crains pas d’affirmer qu’aucun livre ne m’a laissé une impression aussi profonde que celle que je viens d’éprouver à la lecture de Madame Bovary. J’ai moi-même écrit plusieurs romans, je vous en enverrai un exemplaire si vous voulez, je lis beaucoup ; et j’ai trop souffert en ma vie pour ne pas pleurer difficilement, et seulement dans les cas extrêmes. Eh ! bien, depuis hier je n’ai cessé de pleurer sur cette pauvre dame Bovary, de la nuit je n’ai fermé l’œil, je la voyais toujours, et je ne puis me consoler, ni me remettre de la commotion violente que m’a causée votre drame. Ceci est peut-être le plus bel éloge que je puisse vous faire, nul au-teur ne m’a fait tant de mal, et je regrette d’avoir achevé cette lecture, je crois que j’en deviendrai folle. Ah ! mon-sieur, où donc avez-vous pris cette parfaite connaissance de la nature humaine, c’est le scalpel appliqué au cœur, à l’âme, c’est, hélas ! le monde dans toute sa hideur. Les caractères sont vrais, trop vrais, car aucun d’eux ne relève l’âme, rien ne console dans ce drame qui ne laisse qu’un immense dé-sespoir, mais aussi un sévère avertissement. Voici la morale qui ressort de ceci : les femmes doivent rester attachées à leurs devoirs quoi qu’il leur en coûte. Mais il est si naturel de chercher à être heureux ! Dieu lui-même veut le bonheur de ses créatures, les hommes seuls s’y opposent. Enfin souf-frances pour souffrances il vaut mieux mille fois souffrir en accomplissant son devoir.
– 905 –
J’avais besoin, monsieur, de vous exprimer ce que j’ai ressenti en vous lisant ; recevez donc le faible tribut de mon admiration, et croyez à la profonde sympathie avec laquelle je suis, monsieur, votre dévouée
MARIE-S. LEROYER DE CHANTEPIE
(auteur de Cécile, des Duranti,
d’Angélique Lagier).
Adresse : Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Tertre-Saint-Laurent, 20, Angers.
À ÉMILE AUGIER
[Paris,] mercredi, 10 heures du soir.
[31 décembre 1856.]
Mon cher Ami,
Vous vous êtes donné la peine de passer chez moi, tan-tôt. Je vous en remercie. Voici ce dont il s’agit. Je suis accu-sé par le procureur impérial d’avoir par mes œuvres (la Bo-vary) attenté aux bonnes mœurs et à la religion. Si je passe en police correctionnelle, je serai condamné, cela est sûr, car on ne cherche que l’occasion d’en finir avec la Revue de Pa-ris.
– 906 –
Quant à moi, on ne m’en veut nullement ni à ma per-sonne ni à mon livre. Mais je paierai pour la Revue. Toute la question est celle-ci : la sauverai-je ou m’entraînera-t-elle dans sa ruine ? On est embarrassé.
Comprenez-vous l’embêtement d’être condamné pour immoralité ?
On me reproche surtout une description de l’extrême-onction qui est la paraphrase du Rituel. Tout cela est ab-surde et je m’y perds.
J’ai remué pas mal de monde, mais je doute fort du suc-cès. Si demain aux Tuileries votre père trouvait l’occasion d’en parler, vous m’obligeriez infiniment.
J’ai besoin surtout d’avoir des gens considérables par leur fonction qui affirment que je n’ai pas pour industrie de faire des livres à l’usage des cuisinières hystériques.
Je viendrai demain à tout hasard dans la matinée. Mais comment se rencontrer par ce maudit temps de jour de l’an ?
Tout à vous.
[En marge :] C’est vendredi après-demain que je dois être mis en accusation. Si d’ici là l’affaire n’est pas arrêtée, je suis flambé.
– 907 –
À EDMOND PAGNERRE
[Paris, 31 décembre 1856.]
Mon cher Pagnerre,
Tu sais mieux que personne que j’ai publié un roman dans la Revue de Paris, puisque tu m’as adressé, à ce propos, par ton journal, des choses fort aimables. Or, l’on m’accuse pour ce même livre « d’avoir attenté aux bonnes mœurs, et à la religion ». J’ai passé devant le juge d’instruction et il est fort probable que je vais figurer en police correctionnelle. Je serai condamné quand même, et voici pourquoi :
Je suis un prétexte. On veut démolir la Revue de Paris, et on me prend pour cogner dessus. Toute la question est celle-ci : je vais sauver la Revue de Paris (si on étouffe l’affaire) ; elle va me perdre, si on ne l’arrête pas.
Notre ami Cormenin, chez lequel je t’écris, me dit que tu connais intimement M. Abbatucci. Fais-moi le plaisir de lui écrire et de lui présenter la chose telle qu’elle est.
Je crois avoir fait un livre moral par son effet, par son ensemble. Quant aux détails, on me reproche une extrême-onction qui est copiée presque littéralement du Rituel. Le personnage ridicule de mon roman est un voltairien, philo-sophe matérialiste (comme le Garçon !). – Je ne pense nul-lement à l’adultère, ni à l’irréligion, puisque je montre, comme tout bon auteur doit faire, la punition de l’inconduite.
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Si je suis condamné, il m’est impossible désormais d’écrire une ligne. On aura l’œil sur moi, et la récidive me mènerait à cinq ans de prison. Sans compter qu’il n’est pas agréable d’avoir été condamné pour immoralité. On est compris dans la catégorie des Alexis Dupont et des Hervé.
Fais donc, mon vieux, tout ce que tu jugeras convenable pour me tirer d’un pareil guêpier.
Écris au ministre qui je suis comme homme et quelle œuvre j’ai faite. Si on veut pincer la Revue, les occasions ne manqueront pas. Mais qu’on me laisse exercer tranquille-ment ma petite littérature.
Adieu, merci d’avance, car je compte sur toi.
Ton vieux camarade.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] 1er janvier [1857], 10 h[eures] du soir.
Merci de ta lettre, mon cher ami. Voici où j’en suis.
On a remué ciel et terre ou, pour mieux dire, toutes les hautes fanges de la Capitale. J’ai fait de belles études de mœurs !!!
Mon affaire est une affaire politique, parce qu’on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pou-
– 909 – voir. Elle a déjà eu deux avertissements et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la Reli-gion, car ce qu’on me reproche surtout, c’est une extrême-onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais ces bons magis-trats sont tellement ânes qu’ils ignorent complètement cette Religion dont ils sont les défenseurs. Mon juge d’instruction, M. Treilhard, est un juif et c’est lui qui me poursuit ! Tout ce-la est d’un grotesque sublime.
Quant à lui, Treilhard, je te prie et au besoin te défends, cher frère, de rien lui écrire. Tu me compromettrais. Tiens-toi pour averti.
J’ai été, jusqu’à présent, très beau. Ne nous dégradons pas.
Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province. Cela va tomber sur ces messieurs sans qu’ils sachent d’où. Ils sont tous capables de mettre leurs cartes chez moi demain soir.
Je vais devenir le Lion de la semaine. Toutes les hautes garces s’arrachent la Bovary pour y trouver des obscénités qui n’y sont pas.
Je dois demain voir M. Rouland et le directeur général de la police.
On me fait de très belles propositions au Moniteur en même temps. Comprends-tu ?
– 910 –
Mon affaire est très compliquée –, et ce qu’il y a de plus étranger à la persécution que l’on me fait subir, c’est moi, et mon livre. Je suis un prétexte. Il s’agit pour moi de sauver (cette fois) la Revue de Paris, à moins que la R[evue] ne m’entraîne avec elle.
Blanche, Florimont, etc., etc., s’occupent de moi. Je ne rencontre partout qu’une extrême bienveillance.
À l’heure où tu recevras ceci, mon affaire sera proba-blement finie. Mais comme elle peut, cependant, traîner, fais écrire de Rouen, à Paris, par qui tu jugeras convenable, mais n’écris rien, toi.
Je t’embrasse.
Ton frère.
À ÉDOUARD HOUSSAYE
[Début janvier 1857.]
Mon cher Ami,
Je vous ai apporté les épreuves. J’aurais désiré que Théo les lût.
Il y a une phrase peut-être indécente ??? Problème ! question !
– 911 –
C’est à la 3e page, le mot phallus s’y trouve. Il est bien à sa place. Si vous avez peur, voici comment il faut arranger la chose : « On a trouvé qu’ils ressemblaient… » à bien des choses. Ô chaste impudeur ! etc. Je supprime un mot et une phrase d’une ligne. Faites comme il vous plaira.
À vous.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] 2 [janvier 1857.] 9 h[eures] du soir.
Je rentre après 21 francs de coupé. Je crois que tout va s’arranger. La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert, et la peur qu’une condamnation n’indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l’Intérieur de m’avoir attaqué inconsidérément.
Bref, il faut que le préfet, M. Leroy, et M. Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays.
C’est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c’est de faire voir les incon-vénients politiques de la chose.
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Ne menace pas, bien entendu. Mais dis seulement et tâche que les plus hauts fonctionnaires du département écri-vent, directement et le plus vite possible.
M. Treilhard y met (je crois) de la complaisance. Mais enfin tout a un terme ; il approche ! Et le jour de l’an m’a bien gêné dans mes démarches !
J’ai été chez M. Cibiel, qui ne savait rien du tout. Que Mme Cibiel et M. Barbet se hâtent.
J’ai vu le père Ledier, qui se remue ; bref, tout le monde.
Je te le répète, c’est du Ministère de l’Intérieur que le coup part, et c’est là qu’il [faut] frapper, vite et fort.
On a dû écrire au préfet pour le consulter. Sa réponse sera donc du plus grand poids.
Adieu, adresse tes lettres chez notre mère. Car moi, je suis en course du matin au soir.
Encore adieu.
Tout à toi.
– 913 –
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] samedi matin, 10 h[eures].
[3 janvier 1857.]
Merci, d’abord, de ta proposition, mais il est complète-ment inutile que tu te déranges. Et puis pardonne-moi l’incohérence de mes lettres. Je suis tellement ahuri, harcelé, fatigué, que je dois souvent dire des bêtises. Voilà trois jours que je n’arrête pas, je dîne à 9 h[eures] du soir et j’ai réguliè-rement pour une vingtaine de francs de voiture.
Tout ce que tu as fait est bien. L’important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseigne-ments sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu’il y a de meilleur. On avait cru s’attaquer à un pauvre bougre. Et quand on a vu d’abord que j’avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu’on sache au Ministère de l’Intérieur que nous sommes à Rouen ce qui s’appelle une famille, c’est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu’en m’attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J’attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministère de l’Intérieur.
Je te dis que c’est une affaire politique.
On a voulu deux choses : me couler net, et m’acheter, je te le confie dans le tuyau de l’oreille. Mais les propositions que l’on m’a faites au Moniteur coïncident trop avec ma per-sécution, pour qu’il n’y ait pas là-dessous une intention, un plan.
– 914 –
Il était fort habile de supprimer un journal politique pour attaque aux Bonnes Mœurs et à la Religion ; on a pris le premier prétexte venu et on a cru que l’homme à qui on s’attaquait n’avait aucunes relations. Or ces messieurs de la justice sont tellement embêtés des grandes dames (sic) que nous leur avons expédiées qu’ils n’y comprennent plus rien ; que les recommandations de R[ouen] viennent par-dessus. Le directeur des Beaux-Arts, chamarré de croix et en uni-forme, m’a hier abordé devant deux cents personnes au Mi-nistère d’État, pour me congratuler sur la Bovary. Ç’a été la scène des comices entre Tuvache et Lieuvain, etc., etc ! Sois sûr, cher frère, que je suis maintenant considéré comme un mosieur, de toutes façons. Si je m’en tire (ce qui me paraît très probable), mon livre va se vendre, terriblement bien !
C’est probablement ce soir qu’il sera décidé, oui ou non, si je passe en justice. N’importe ! soigne le préfet et ne t’arrête que quand je te le dirai.
Pense à M. Levavasseur (député), Franck-Carré, Barbet, Mme Cibiel.
Tout cela pour le Ministre de l’Intérieur (Sûreté géné-rale, dont le directeur est Collet-Maigret). On a fait bien suf-fisamment pour le Ministère de la Justice.
Adieu. Ai-je été clair ? Tout à toi, je t’embrasse.
Ton frère.
– 915 –
Tâche de faire dire habilement qu’il y aurait quelque danger à m’attaquer, à nous attaquer, à cause des élections qui vont venir.
À ALFRED BLANCHE
[Paris,] samedi 6 h 30. [3 janvier 1857.]
… On nous reproche des attaques aux bonnes mœurs et à la Religion… J’ai répondu que je croyais au contraire avoir écrit un livre moral et que j’étais prêt à le démontrer…
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] mardi soir, 10 h[eures.]
[6 janvier 1857.]
Je crois que mon affaire se calme et qu’elle réussira. Le directeur de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à M. Treilhard d’arrêter les poursuites. Mais un revirement peut avoir lieu. J’avais contre moi deux ministères, celui de la Justice et celui de l’Intérieur.
On a travaillé, et j’ai marché. Mais j’ai cela pour moi que je n’ai pas fait une visite à un magistrat.
Ce soir, je viens de recevoir de M. Rouland une lettre fort polie qui m’invite à passer chez lui, demain.
– 916 –
Si Wall a écrit, c’est bien, et je compte là-dessus ; sinon qu’il écrive, je n’ai pas eu le temps de lui écrire moi-même. Ce que le préfet a écrit a fait le plus grand bien, j’en suis sûr.
L’important était d’établir l’opinion publique. C’est chose terminée maintenant, et désormais, de quelque façon que cela tourne, on comptera avec moi.
Les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère, ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une Bovaryste enragée et qui a été deux fois chez l’Impératrice pour faire arrêter les poursuites. – (Garde tout cela pour toi, bien entendu.) Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la sup-primer pour délit d’immoralité et d’irréligion ; malheureuse-ment mon livre n’est ni immoral ni irréligieux.
La mort de l’archevêque de Paris me sert, je crois. – Quelle chance que l’assassinat soit commis par un autre prêtre ! on va peut-être finir par ouvrir les yeux.
Voilà, mon cher Achille, tout ce que j’ai à te dire. Je ne sais rien de plus. Je suis ahuri et rompu. – Quel métier ! quel monde ! quelles canailles ! etc. !
Adieu, je t’embrasse.
À toi, ton frère.
Je saurai à quoi m’en tenir définitivement vers la fin de la semaine.
– 917 –
À DUCESSOIS
[Paris, 8 janvier 1857.]
42, boulevard du Temple.
Monsieur,
M. Gautier m’a dit qu’il y avait dans mes épreuves trois phrases incompréhensibles.
Veuillez me renvoyer des épreuves. Mon Apollonius est plein de géographie ancienne et de noms propres. Je tiens à ne pas laisser passer de sottises.
Je vous renverrai les épreuves ce soir même. Je serai chez moi jusqu’à 8 heures.
J’ai l’honneur de vous saluer.
Jeudi, 1 h[eure].
– 918 –
À DUCESSOIS
[Paris, 8 janvier 1857.]
La faute que M. Gautier ne comprenait [pas] se trouve p. 5, 1re colonne au milieu.
Il y avait « Dames aux Demetrius », c’est Damis avec Demetrius.
Je n’ai pas trouvé les deux autres. – ? – M. Gautier s’est peut-être trompé.
Quelquefois les mises en scène en petit texte se rappor-tent immédiatement à ce qui suit et alors il ne faudrait point mettre de parenthèses car j’ai voulu lier autant que possible. Ainsi au bas de la page 5 : « Silence. D[amis] considère An-toine. Mais tout à coup Apollonius, se rapprochant, etc. »
C’est le seul endroit où cette observation, du reste, soit importante.
J’ai rétabli l’ordre des pages par des chiffres. Elles avaient été mal marquées. – Et elles me sont arrivées dans une disposition qui m’a donné des inquiétudes.
Je prie monsieur Ducessois d’agréer mes salutations.
– 919 –
8 h[eures] du soir, jeudi.
Faire attention à mettre en petit texte les 5 premières lignes.
À MICHEL LÉVY
[Paris,] samedi, 11 h[eures] du soir.
[10 janvier 1857.]
Je crois qu’il ne serait pas mal que vous disiez que l’on imprime sur une seule colonne…
À ÉLISA SCHLÉSINGER
Paris, 14 janvier 1857.
Comme j’ai été attendri, chère Madame, de votre bonne lettre ! Les questions que vous m’y faites sur l’auteur et sur le livre sont arrivées droit à leur adresse, n’en doutez pas : voici donc toute l’histoire. La Revue de Paris où j’ai publié mon roman (du 1er octobre au 15 décembre) avait déjà, en sa qualité de journal hostile au gouvernement, été avertie deux fois. Or, on a trouvé qu’il serait fort habile de la supprimer d’un seul coup, pour fait d’immoralité et d’irréligion ; si bien qu’on a relevé dans mon livre, au hasard, des passages li-cencieux et impies. J’ai eu à comparaître devant M. le juge d’instruction, et la procédure a commencé. Mais j’ai fait re-
– 920 – muer vigoureusement les amis, qui pour moi ont un peu pa-taugé dans les hautes fanges de la capitale. Bref, tout est ar-rêté, m’assure-t-on, bien que je n’aie encore aucune réponse officielle. Je ne doute pas de la réussite, cela était trop bête. Je vais donc pouvoir publier mon roman en volume. Vous le recevrez dans six semaines environ, je pense, et je vous marquerai, pour votre divertissement, les passages incrimi-nés. L’un d’eux, une description d’Extrême-Onction, n’est qu’une page du Rituel de Paris, remise en français ; mais les braves gens qui veillent au maintien de la religion ne sont pas forts en catéchisme.
Quoi qu’il en soit, j’aurais été condamné, condamné quand même, – à un an de prison, sans compter mille francs d’amende. De plus, chaque nouveau volume de votre ami eût été cruellement surveillé et épluché par MM. de la po-lice, et la récidive m’aurait conduit derechef sur « la paille humide des cachots » pour cinq ans : en un mot, il m’eût été impossible d’imprimer une ligne. Je viens donc d’apprendre : 1° qu’il est fort désagréable d’être pris dans une affaire politique ; 2° que l’hypocrisie sociale est une chose grave. Mais elle a été si stupide, cette fois, qu’elle a eu honte d’elle-même, a lâché prise et est rentrée dans son trou.
Quant au livre en soi, qui est moral, archi-moral, et à qui l’on donnerait le prix Montyon s’il avait des allures moins franches (honneur que j’ambitionne peu), il a obtenu tout le succès qu’un roman peut avoir dans une Revue.
J’ai reçu des confrères de fort jolis compliments, vrais ou faux, je l’ignore. On m’assure même que M. de Lamartine chante mon éloge très haut – ce qui m’étonne beaucoup, car tout, dans mon œuvre, doit l’irriter ! – La Presse et Le Moni-
– 921 – teur m’ont fait des propositions fort honnêtes. – On m’a de-mandé un opéra-comique (comique ! comique !) et l’on a parlé de ma Bovary dans différentes feuilles grandes et pe-tites. Voilà, chère Madame, et sans aucune modestie, le bilan de ma gloire. Rassurez-vous sur les critiques, ils me ménage-ront, car ils savent bien que jamais je ne marcherai dans leur ombre pour prendre leur place : ils seront, au contraire, charmants ; il est si doux de casser les vieux pots avec les nouvelles cruches !
Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tran-quille, où les phrases sont des aventures et où je ne recueille d’autres fleurs que des métaphores. J’écrirai comme par le passé, pour le seul plaisir d’écrire, pour moi seul, sans au-cune arrière-pensée d’argent ou de tapage. Apollon, sans doute, m’en tiendra compte, et j’arriverai peut-être un jour à produire une belle chose ! car tout cède, n’est-ce pas, à la continuité d’un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme ; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l’amour pour tous les cœurs. Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d’une idée, qu’un idéal, comme disent les grisettes… Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre.
Je passe quelquefois rue Richelieu pour avoir de vos nouvelles. Mais la dernière fois, je n’y ai plus trouvé per-sonne de connaissance. M. de Laval en est parti ; et au nom de Brandus, il s’est présenté à mes yeux un mortel complè-tement inconnu. – Vous ne viendrez donc jamais à Paris ! votre exil est donc éternel ! On lui en veut donc à cette pauvre France ! et Maurice, que devient-il ! Que fait-il ?
– 922 –
Comme vous devez vous trouver seule depuis le départ de Maria ! Si j’ai compris la joie dont vous m’avez parlé, j’ai compris aussi les tristesses que vous m’avez tues. Quand les journées seront trop longues ou trop vides, pensez un peu à celui qui vous baise les mains bien affectueusement.
Tout à vous.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] vendredi, 8 h[eures] et demie du soir.
[16 janvier 1857.]
Je ne t’écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l’affaire complètement terminée ; le Prince Napoléon l’avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes. M. Rouland a été lui-même parler au Ministère de l’Intérieur, etc., etc., Édouard Delessert avait été chargé par l’Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c’était une affaire finie.
C’est hier matin que j’ai su, par le père Senard, que j’étais renvoyé en police correctionnelle. Treilhard le lui avait dit la veille au soir, au Palais.
J’en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel a répondu que ce n’était pas vrai. Mais c’est lui qui se trompe.
Voilà tout ce que je sais. C’est un tourbillon de men-songes et d’infamies dans lequel je me perds. Il y a là-
– 923 – dessous quelque chose, quelqu’un d’invisible et d’acharné. Je n’ai d’abord été qu’un prétexte, et je crois maintenant que la Revue de Paris elle-même n’est qu’un prétexte. Peut-être en veut-on à quelqu’un de mes protecteurs ? ils ont été considé-rables encore plus par la qualité que par la quantité.
Tout le monde se renvoie la balle et chacun dit : « Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi. »
Ce qu’il y a de sûr, c’est que les poursuites on été arrê-tées, puis reprises. D’où vient ce revirement ?
Tout est parti du Ministère de l’Intérieur, la magistrature a obéi ; elle était libre, parfaitement libre, mais…
Je n’attends aucune justice. Je ferai ma prison. Je ne demanderai bien entendu aucune grâce. C’est là ce qui me déshonorerait.
Si tu peux arriver à savoir quelque chose, à voir clair là-dedans, dis-le-moi.
Je t’assure que je ne suis nullement troublé. C’est trop bête ! trop bête !
Et on ne me clorera pas le bec, du tout ! Je travaillerai comme par le passé, c’est-à-dire avec autant de conscience et d’indépendance. Ah ! je leur en foutrai des romans ! et des vrais ! J’ai fait de belles études, mes notes sont prises. Seu-lement j’attendrai, pour publier, que des temps meilleurs lui-sent sur le Parnasse.
– 924 –
Dans tout cela, la Bovary continue son succès. Il devient corsé. Tout le monde l’a lue, la lit ou veut la lire. – Ma persé-cution m’a ouvert mille sympathies. Si mon livre est mau-vais, elle servira à le faire paraître meilleur ; s’il doit au con-traire demeurer, c’est un piédestal pour lui.
Voilà !
J’attends de minute en minute le papier timbré qui m’indiquera le jour où je dois aller m’asseoir (pour crime d’avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédé-rastes.
Adieu, cher frère. Je t’embrasse.
À toi.
À JULES DUPLAN
[Paris, 19 janvier 1857.]
Mon cher Bon,
Je viens d’apprendre que le P[rince] commence à entrer en rage, c’est ce qu’on m’écrit, – que Mme X. l’y incite et l’excite.
N’oubliez pas de me trouver le plus que vous pourrez de bons passages tirés des classiques pour mettre sur mes marges. Vous qui êtes fort en Balzac, apportez-m’en. – Les
– 925 – plus connus (des auteurs) sont les meilleurs. – Ça presse, mon pauvre vieux, et je n’ai guère le temps de m’occuper de ce travail. Pour me trouver venez (au hasard) chez ma mère de 7 à 8.
Tout à vous.
Lundi soir, 1 h[eure] du matin.
À EUGÈNE DELATTRE
[Paris,] mardi matin. [20 janvier 1857.]
Où demeure la divine Mme de Sezzi (Esther) ?
Il faut f… et se taire ! == (Esther).
Sa pièce sera lue dans une huitaine de jours, et, en cas d’admission, ne pourrait être jouée avant 2 ans !!! Tel est le mot du sublime d’Aiglemont.
Adieu, mon cher vieux. Tu sauras que je suis toujours sous la menace de la police correctionnelle comme auteur impur.
À toi.
– 926 –
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] mardi matin. [20 janvier 1857.]
Je suis bien sensible, chère Madame, à votre bon sou-venir, et je vous avouerai que j’y comptais, ce qui n’est pas une marque de fatuité mais une preuve que je crois à votre bonne affection.
Voici en deux mots (car les explications seraient longues) où j’en suis de mon affaire.
Les poursuites ont été arrêtées puis on les a reprises, malgré des protections très puissantes que j’avais. Pour-quoi ? Ici commence le mystère. C’est un maëlstrom de plati-tudes, de mensonges et de bêtises !
Actuellement, je suis renvoyé en police correctionnelle. Mais je n’ai pas encore reçu d’assignation, peut-être hésite-t-on ?
Il y a là-dessous quelque chose ? quelque chose d’inexplicable, un acharnement occulte.
Je crois avoir par mon roman, irrité beaucoup de gens. La franchise déplaît. Il y a de l’immoralité à bien écrire. Vous voyez que je ne me donne pas de coups de pied. Mais il faut bien que je m’applaudisse, puisque le gouvernement me siffle.
Ne trouvez-vous pas que je fais un joli pendant à Ver-ger ?
– 927 –
Quant au Saint Antoine je croyais pouvoir le publier vers Pâques. Mais j’avais compté sans la Montarcy, sans ma que-relle avec la Revue et sans mon procès qui m’occupe depuis un mois, et qui n’est pas fini ! Ce sera donc pour l’hiver pro-chain.
[Il n’y a pas de suite.]
À MICHEL LÉVY
[Paris,] nuit de mardi. [20 janvier 1857.]
Dans quel volume de Mérimée se trouve La Double Mé-prise ?…
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris, vers le 20 janvier 1857.]
Mon cher Achille,
Je suis tout étonné de ne pas avoir encore reçu de pa-pier timbré ; on est en retard. Peut-être hésite-t-on ? Je le crois. Les gens qui ont parlé pour moi sont furieux, et un de mes protecteurs, qui est un très haut personnage, « entre en rage », à ce que l’on m’écrit. Il va casser les vitres aux Tuile-ries. Tout cela finira bien, j’en suis sûr, soit qu’on arrête l’affaire, ou que je passe en justice.
– 928 –
Les démarches que j’ai faites m’ont beaucoup servi en ce sens que j’ai maintenant pour moi l’opinion.
Il n’est pas un homme de lettres dans Paris qui ne m’ait lu et qui ne me défende. Tous s’abritent derrière moi. Ils sen-tent que ma cause est la leur.
La Police s’est méprise. Elle croyait s’en prendre au premier roman venu, et à un petit grimaud littéraire. Or il se trouve que mon roman passe maintenant (et en partie grâce à la persécution) pour un chef-d’œuvre. – Quant à l’auteur, il a pour défenseur pas mal de ce qu’on appelait autrefois des grandes dames. L’Impératrice (entre autres) a parlé pour moi deux fois ; l’Empereur avait dit une première fois « qu’on me laisse tranquille ! »
Et, malgré tout cela, on est revenu à la charge. – Pour-quoi ? ici commence le mystère ?
Je prépare en attendant mon mémoire, qui n’est autre que mon roman. Mais je fourrerai sur les marges, en regard des pages incriminées, des citations embêtantes, tirées des classiques, afin de démontrer par ce simple rapprochement que, depuis trois siècles, il n’est pas une ligne de la littéra-ture française qui ne soit aussi attentatoire aux Bonnes Mœurs et à la Religion. – Ne crains rien. Je serai calme. Quant à ne pas comparaître à l’audience, ce serait une recu-lade. Je n’y dirai rien. Mais je serai assis à côté du père Se-nard, qui aura besoin de moi, et puis je ne puis me dispenser de montrer ma boule de criminel aux populations.
Je vous remercie, toi et Pottier, de votre future visite. Et je l’accepte. Je vous invite à dîner dans les puits de Venise !
– 929 –
J’achèterai une botte de paille et des chaînes. Et je ferai faire mon portrait « assis sur la paille humide des cachots et avec des fers » !!!!
Tout cela est tellement bête que je finis par m’en amu-ser beaucoup.
Tu vois qu’en résumé rien n’est encore certain. – Atten-dons.
Tu recevras, au milieu de la semaine prochaine, ce qui a paru de moi dans L’Artiste. Il y aura quatre numéros. Ce sont des fragments de La Tentation de saint Antoine. Si j’oubliais de te les envoyer, rappelle-le-moi. – C’est dimanche pro-chain que le dernier fragment paraît.
Adieu, cher frère.
Je t’embrasse.
À toi.
À ALFRED DUMESNIL
[Paris, vers le 20] janvier 1857.
Monsieur,
Je suis venu chez M. de Lamartine pour avoir un éclair-cissement personnel qui m’importe beaucoup.
– 930 –
J’ai lu dans Le Nord, que M. de Lamartine avait en quelque sorte pris sous son patronage un roman de moi pour lequel je suis cité à comparaître en police correctionnelle samedi prochain. Ce cancan de journal coïncide avec une parole (vraie ou fausse ?) de M. de Lamartine que l’on m’a rapportée.
Quel est le fondement de tout cela ?
Le Nord parle d’une lettre écrite à la Revue de Paris qui n’a rien reçu, que je sache.
Vous comprenez combien une telle approbation me se-rait utile – sans compter qu’elle m’honore, bien entendu, in-finiment.
Permettez-moi, Monsieur, de vous serrer les mains et de vous offrir l’hommage de toute ma considération.
boulevard du Temple, 42.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] vendredi. [23 janvier 1857.]
Je passe demain en police correctionnelle, 6e chambre, à 10 h[eures] du matin.
– 931 –
Mais je serai très probablement remis à quinzaine, parce que Me Senard ne peut plaider pour moi ce jour-là, ni samedi prochain.
Je m’attends à une condamnation. Car je ne la mérite pas. – Rien à faire, ne bouge pas, reste tranquille.
Ah ! qu’on est fier d’être Français, Quand on regarde la colonne !
À toi, mon cher Achille ; je te prends par ta longue barbe et t’embrasse sur les deux joues.
À toi.
Ton frère.
À ALFRED BLANCHE
[Paris, 23 janvier 1857.]
Mon cher Ami,
Je vous annonce que demain, samedi 24 janvier, j’honore de ma présence le banc des escrocs, sixième chambre de police correctionnelle, dix heures du matin. Les dames sont admises. Une tenue décente et de bon goût est de rigueur.
– 932 –
Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné et au maximum peut-être : douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature !
Je n’ose même espérer que l’on m’accordera la remise des débats à quinzaine. Car Me Senard ne peut plaider pour moi ni demain, ni dans huit jours.
Mais une chose me console de ces stupidités. C’est d’avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre, au premier rang, mon cher ami. L’approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes. – Or je défie toute la magistrature française avec ses gendarmes et toute la Sûreté générale, y compris ses mouchards, d’écrire un roman qui vous plaise autant que le mien.
Voilà les pensées orgueilleuses que je vais nourrir dans mon cachot.
Si mon œuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé enfin, je plains les gens qui la poursuivent. Ce livre, qu’ils cherchent à détruire, n’en vivra que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu’ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage.
Vous aurez peut-être, un jour ou l’autre, l’occasion d’entretenir l’Empereur de ces matières. Vous pourrez, en manière d’exemple, citer mon procès comme une des turpi-tudes les plus ineptes qui se passent sous son règne.
Ce qui ne veut pas dire que je devienne furieux et que vous soyez obligé prochainement de me tirer de Cayenne.
– 933 –
Non, non ! pas si bête ! Je reste seul dans ma profonde im-moralité, sans amour pour aucun parti et boutique, sans al-liance même avec aucune coterie, et n’étant soutenu, natu-rellement, par aucun. Je déplais aux Jésuites de robe courte, comme aux Jésuites de robes longues. Mes métaphores irri-tent les premiers, ma franchise scandalise les seconds.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et que je vous re-mercie encore une fois de vos bons services inutiles, car la sottise anonyme a été plus puissante que votre dévouement.
Mille poignées de main. Tout à vous.
G.
À SON FRÈRE ACHILLE
[Paris,] dimanche, 6 h[eures] du soir.
[25 janvier 1857.]
C’est jeudi prochain que je passe. – Définitivement. Il y a des chances pour, des chances contre. – On ne parle que de cela dans le monde des lettres.
J’ai été aujourd’hui une grande heure seul avec Lamar-tine, qui m’a fait des compliments par-dessus les moulins. Ma modestie m’empêche de rapporter les compliments ar-chi-flatteurs qu’il m’a adressés. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il sait mon livre par cœur, qu’il en comprend toutes les inten-tions, il me connaît à fond. – J’aurai de lui, pour la présenter
– 934 – au tribunal, une lettre élogieuse. Je vais aussi me faire don-ner des certificats sur la moralité de mon livre par les littéra-teurs les plus posés. Cela est important, à ce que prétend le Père Senard.
Mes actions montent, et l’on me propose d’écrire dans Le Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui ferait, pour un roman comme la Bovary, environ 10 000 francs. Voilà où me mène la justice.
Que je sois condamné oui ou non, mon trou, mainte-nant, n’en est pas moins fait.
C’était le père Lamartine qui avait commencé les poli-tesses. Cela me surprend beaucoup. Je n’aurais jamais cru que le chantre d’Elvire se passionnât pour Homais !
Il ne serait peut-être pas mal à propos que Wall réécrivît à Rouland, pour que ce dernier dît un mot (en sous-main) à mes juges qui sont : Durable, président, Nacquart, Dupaty, Pinard, ministère public.
On parlera aux deux premiers. Restent Dupaty et Pi-nard. Si, par le père Lizot ou autres, on peut leur faire tenir un mot, qu’on le fasse.
Adieu. Je n’arrête pas. Le jour je fais des courses et la nuit, j’écris et je corrige des épreuves.
Adieu, je t’embrasse.
Ton frère.
– 935 –
À MICHEL LÉVY
[Paris,] nuit de dimanche. [25 janvier 1857.]