Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 7/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

Enfin n’est-ce pas un parti pris, lorsqu’on t’avertit de vers désagréables comme :

Il semble qu’il ondule en sa marche légère

Ainsi que sur la mer il glisse sur la terre

 

de remettre mer au lieu de flots, etc., etc.

 

– 362 –

Que veux-tu que je te dise ? Il me semble que tu te mets complètement dans la blouse ? Où nous avions lié les phrases, tu les dénoues ! Garde donc tes à droite, tes à gauche, tes puis viennent à satiété, etc.

Tes objections techniques n’ont aucun sens. – Je crois que ton idéal, en faisant L’Acropole, était de faire une des-cription d’architecte . Cela me paraît t’avoir étrangement pré-occupée.

Je devrais m’arrêter là. Une seule considération me fait continuer : je sais combien, lorsqu’on sort d’une œuvre, on en est plein. Je te conseille donc de tâcher de revoir, à froid, ce que nous te disons.

***

Cette re-lecture du ms. me donne mal aux nerfs. Quel entêtement à garder des monstruosités !

Devant le Parthénon aboutissant enfin !

 

Mais ton mouvement n’a plus de sens, après ta tournure de l’imparfait. – Des colonnes ne ressemblent pas à des cols de cygne ! d’ailleurs. Enfin, sois sûre que c’est la dernière fois que je m’en mêle. Ceci est trop fort ! Il fallait s’arrêter après la construction du Parthénon, et le mouvement arrivait tout naturellement :

Le voilà ce temple sans tache

 

– 363 –

Nous avions là fondu deux strophes, mais toi, tu aimes à re-dire les mêmes idées et en quels vers !

Qui seul devine la beauté

Des dieux dont la voix de son frère

Rend seule l’immortalité !

 

Une voix qui rend l’immortalité des dieux dont un autre de-vine la Beauté ! Et Phidias (jumeau d’Homère, charmante expression !) répété deux fois.

L’aperçoivent dressant

 

mais non ! Aperçoivent son aigrette dressée. Ça a l’air qu’elle dresse en ce seul moment où ils l’aperçoivent.

IV. Même objection que pour la construction du Parthé-non. Après avoir dit : on y va (aux Panathénées), montre-moi de suite les Panathénées comme après avoir dit : on construit cela, tu me montres cela construit.

Ce paragraphe intermédiaire ralentit le mouvement, et ôte du lyrisme à ce qui suit ; et d’ailleurs : fête aux divins ébats, ce que nous avions mis le valait, conviens-en.

Des têtes et des corps qui se groupent !

Couvrent leurs chastes corps de chastes draperies.

 

C’est du Delille ! et du pire.

Figurant des Titans…,

– 364 –

mais non, figurent, qui finit bien mieux ta phrase, et veut exactement dire la même chose.

 

***

La strophe « théâtre [de] Bacchus » est, à cause des 2e et 3e vers, d’une lenteur et d’un mal écrit désespérant, outre qu’elle était fort inutile, puisque nous commencions :

Dans les théâtres pleins…

 

Mais non ! Tu tiens à ton théâtre de Bacchus ! Et puis pour-quoi l’imparfait, puisque c’est la même action qui se continue, le même tableau ? Achève-le donc !

Peut-on rien devoir [sic] de plus sec et de plus plat que la strophe :

Sous chaque forme l’art était une prière

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dieu, suprême Beauté !

 

V. Quant aux B[arbares], à propos de quoi viennent-ils maintenant ? Il fallait surtout des B[arbares] intellectuels !

… et d’armes bizarres !

Sur les trépieds d’or servant aux offrandes Ils ont fait griller de sanglantes viandes.

 

– 365 –

Eh bien ? et les Grecs aussi ! faisaient rôtir de sanglantes viandes sur les trépieds d’or !

Qui, folles d’horreur, mouraient dans leurs bras

 

Mais on ne dit pas ça ! C’est inconvenant et indécent ! mou-raient ! D’ailleurs, où est la femme violée qui en soit morte ?

Qu’est-ce que vient faire là la Judée ! À quoi bon ? Quel fouillis !

Je trouve tout ce morceau des B[arbares] détestable. –

Je vais aller à R[ouen] porter à B[ouilhet] ton ms.

Je ne sais ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera. – Quant à moi, mon dernier avis se résume en ceci (si tu ne veux pas suivre les autres) : garde les coupures que nous avons faites. Je ne te donne pas quinze jours pour être convaincue que nous avons en cela raison. Mais il sera en cela trop tard.

Adieu, indomptable sauvage. À toi, ton G.

 

P.-S. – 2 h[eures] de l’après-midi.

B[ouilhet] est complètement de mon avis quant aux B[arbares]. Retranche-les, si tu ne prends pas les nôtres. Et fais une strophe pour dire : les Barbares sont venus.

 

– 366 –

***

B[ouilhet] n’a pas encore reçu ta lettre.

4 h[eures]. – Dernière imprécation.

Par tous les dieux ! écoute-nous donc ! pour tous les vers corrigés et les coupures !

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi matin, 4 h[eures] 1/2.

[14 mars 1853.]

Enfin voilà l’ouvrage fini. Nous y sommes depuis 2 h[eures] de l’après-midi sans désemparer, sauf une heure pour dîner. – J’ai bon espoir. Ça ira. Nous t’avons singuliè-rement simplifié la besogne, car je crois qu’elle est complè-tement terminée. B[ouilhet] cherche en ce moment le dernier vers. Il a été sublime.

Tout le morceau a été refait en entier par lui. Et il a eu une idée que j’ose qualifier de Dantesque et obéliscale. C’est, à propos des Barbares, de parler délicatement de l’abbé Gaume. Le ver rongeur trouve là un asticot qui lui mord la queue. B[ouilhet] pense que ce sujet de L’Acropole pourrait bien avoir été donné en haine des attaques aux idées clas-siques, aux études antiques. Ces messieurs alors seront cha-touillés à leur endroit sensible.

 

– 367 –

Admire le dernier vers, qui est d’un Casimir Delavigne achevé :

Et Midas aujourd’hui juge encore Apollon.

 

(Midas eut des oreilles d’âne pour avoir préféré Pan à Apol-lon.)

Maintenant, pour nous récompenser de notre pioche, qui n’a [pas] été médiocre, fais de suite (pour toi et pour nous) recopier le tout, comme nous l’avons corrigé ou refait, et envoie-le-moi de suite. Je le porterai à B[ouilhet] et nous verrons s’il reste encore quelque chose à redire. L’ensemble nous apparaîtra plus clairement. – Mais je serais bien étonné si ce poème, maintenant, n’avait toutes les chances. Les vers excellents y abondaient, nous les avons fait saillir. Ceux qui avaient la figure sale, ont été débarbouillés, et la tourbe des médiocres expulsée sans pitié.

À toi, mille baisers et bon espoir.

Ton G.

NOTA

Vandales et Germains. – Nous ne sommes pas sûrs si les V[andales] et les G[ermains] ont réellement été à Athènes. – Informe-t’en. En tout cas il nous y faut, à cause des femmes blondes, des barbares du Nord, tels que Huns (bien dur), Scythes, Goths, etc.

 

– 368 –

Vandale , au reste, ne serait peut-être pas relevé (dans l’hypothèse même d’une inexactitude historique), à cause de son double sens ? Au reste il faut s’en assurer.

***

Au vers :

Et la France a compris cette grande parole

 

mets en note : « École d’Athènes. »

[À la fin de cette lettre Bouilhet a écrit les lignes suivantes :]

Chère Muse, vous avez bien raison, nous formons à nous trois un faisceau que nul ne brisera ; je suis en retard avec vous, de deux lettres, mais je viens de vous faire plus de quarante mauvais vers ; nous sommes presque quittes.

Adieu, je tombe de sommeil, et vous embrasse du fond du cœur.

L. BOUILHET.

 

P.-S. – L’amour ne me martyrise pas trop, et je suis bien plus inquiet de mes Fossiles. – Je ne peux m’empêcher de constater avec quelle intensité complaisante vous parlez des Éphèbes. Ça n’est pas rassurant pour nous autres, qui com-mençons à perdre notre duvet.

– 369 –

Adieu, adieu.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi soir. [14 mars 1853.]

J’éprouve le besoin non de m’excuser (qui n’a failli n’a besoin d’excuse) mais de m’expliquer.

Et d’abord je te dirai comme César à Brutus : « Toi aus-si ! mon fils Brutus ! » Toi aussi, chère Muse, tu m’accuses d’orgueil. Autant qu’on peut descendre en soi, cependant, j’y descends, et ne trouve en moi (à propos de tout cela), rien qui y ressemble. Ma mauvaise humeur est venue d’un autre côté de l’âme, que celui où gît l’orgueil. – Et avant d’accuser ma présomption, examine un peu s’il n’y a point eu de ta part quelqu’amour-propre blessé. – Ce qui m’a irrité vendre-di, et rendu furieux, je l’avoue, mais en dedans, tu n’en as eu que les derniers éclats, c’est ton entêtement (ou ce qui me semblait tel). Ta cervelle est de plus en plus pour moi un su-jet d’ébahissement, et presque de vertiges, car il y a dans cette pièce de L’Acropole des choses superbes, hors ligne tout à fait, d’excellents vers, plusieurs pensées fort difficiles admirablement rendues. – Puis à côté de cela des faiblesses inouïes, des vides, des répétitions. Ce disparate est inconce-vable. Et là, plus que jamais, tu as été inégale. C’est très beau et très mauvais tout ensemble. Avec le quart du talent, et de l’excessif talent même qu’on y trouve, par place, quelqu’un de bien moins né [sic], mais de plus habile, eût pu faire de ce poème une chose digne d’être comparée à n’importe quoi. –

 

– 370 –

Et je vais plus loin, ce quelqu’un-là eût vu clair à nos obser-vations, lesquelles étaient criantes de justesse.

Nous y avions mis si peu de nous, nous nous étions pour ce travail dégagés tellement de toute envie de vouloir faire du nôtre, que nous avions suivi pas à pas tes vers. Nous ne nous étions permis aucune addition, aucun retranchement d’idées. – Quand un vers était mauvais, nous nous torturions à l’améliorer, mais sans le changer, afin qu’il s’emboîtât avec le second, que nous conservions. Les répétitions que nous avons faites par mégarde sont même la preuve que nous étions pleins de ton œuvre, de ton style, de tes mots. – Nous nous étions acharnés à enlever les mauvaises assonances, à faire des liaisons (chose qui ne te préoccupe pas assez), enfin nous ne donnions point tout cela comme bon, mais comme indication. Nous appelions ton attention sur des passages évidemment mauvais. Ainsi quand, à la place de ce vers :

La colonnade encor debout des Propylées

 

nous mettions :

L’éternelle blancheur des longues Propylées

 

il me semble que nous n’avions pas tort, etc. ! etc. !

Il y a plusieurs passages où B[ouilhet] et moi avons été en désaccord, mais nous avons passé dessus, et n’en avions rien dit, de peur de nous tromper. Quant à tous les autres, ça [a] toujours été la même spontanéité qui nous faisait nous écrier ensemble : « Non ! non ! ne lui passons pas ça. »

– 371 –

Ce qui était le plus à nous : Les Barbares, a été ce à quoi nous avons le moins tenu (et à quoi nous tenons encore, le moins). Mais ce à quoi nous tenions, c’était à ton œuvre même, qui se trouve gâtée en mille endroits comme à plaisir.

Si ces corrections eussent été faites à la légère et par un seul de l’un de nous [sic], passe encore, mais songe donc que nous avons une telle habitude de travailler lentement et de nous éplucher que nous devons (si tu nous concèdes quelque innéité) arriver à avoir une précision mathématique en fait de goût ! Pour soi-même, on se trompe, mais pour les autres c’est plus facile. Hier par exemple, j’ai montré à B[ouilhet] le plan de 2 pages de mon bouquin, qui me satisfaisaient mé-diocrement sans que je puisse trouver quoi y reprendre. En cinq minutes il m’a fait voir clair. Et d’un bond, les yeux fermés, il a trouvé le défaut. – Si tu savais ce que nous nous faisons retrancher à nous autres ! et avec quelle férocité nous nous déchirons : ainsi cette page sur les Keepsakes qui est dans ton Album ? eh bien il est probable qu’elle sautera. Comme auraient dû sauter bien des vers de L’Acropole, parce qu’ils n’étaient pas à leur place.

Je sais bien que lorsque l’œuvre est finie, on en est si plein qu’on n’y voit goutte. C’est pour cela qu’il faut s’en rapporter un peu aux amis. (Crois-tu que pour te faire avoir ton prix je n’aurais pas traversé la Seine à la nage, toute froide qu’elle soit ?) Non, ma fureur n’était pas l’orgueil d’un imbécile, piqué de ce qu’on n’adopte pas ses idées. Mais c’était plus une conviction outragée. Il me semblait que le diable s’en mêlait, comme si on t’avait jeté un sort pour te perdre ; et j’étais ! et suis encore ! si convaincu d’avoir rai-son ! car il [y] a des choses en art aussi positives que deux et deux font quatre. On m’écorcherait vif, et toute la terre me

– 372 – donnerait tort, avant que de céder là-dessus. – Quand on croit fermement à quelque chose, d’ailleurs, la négation qui vous en arrive ressemble à une blessure que l’on vous fait. L’exaltation de l’indulgence est la ruine de la Foi ; qui aime ne tolère pas que l’on raille, et qui voit, qu’on ne voie pas.

Cela fait dans ma vie la 3e bonne fureur esthético-sentimentale. La première il y a six ans pour une édition ex-purgée de Molière faite par un prêtre. On m’avait donné le vol[ume] par farce. J’avais commencé par en rire, puis peu à peu j’ai fini par me monter, me griser et en suis arrivé enfin à un accès de colère réelle et expansive. Je jurais toutes les malédictions possibles et rêvais des vengeances physiques personnelles sur l’auteur de la chose. Ma mère a fini par avoir peur, a pleuré, a crié pour m’apaiser. Ça a fait une scène. Un tâbleau. La 2e a été lors des mss d’Alfred que l’on m’a refusés, ou plutôt repris. Et enfin la 3e l’autre jour.

Mais je dois déclarer que cette dernière-là a été moins forte. Si nous avions eu du temps devant nous j’aurais espé-ré te faire revenir, mais je savais que c’était sans remède. – Que malgré mes dernières prières tu allais lâcher tout ! La conviction artistique, la peur de manquer le prix, la peine de nous voir en dissidence, tout me grouillait à la fois. – En re-voyant le ms. veuf de la plupart de nos corrections, j’ai été pris d’un accès de désespoir. Je n’en ai pas moins été à Rouen exprès pour le porter à B[ouilhet] espérant que ce qu’il t’écrirait aurait peut-être plus d’influence. Mais non ! le sort en était jeté. Il était écrit qu’elle ne voudrait pas. – Quant à lui, du reste, il s’en était presque douté. Je t’avais défendue d’avance, pensant bien néanmoins que tu ferais quelques petites résistances, cela est fort naturel, mais pas si absolues, si radicales, si systématiques. Je ne sais le parti

– 373 – dernier que tu auras pris. Ni dans quelle mesure nous avions raison quant au prix. Mais je t’assure bien que si tu l’obtiens, mon orgueil n’en sera pas blessé, quoiqu’il persistera à sou-tenir, que lors de l’impression dans un volume, des correc-tions sont nécessaires.

Un dernier mot encore. Car il faut, de tout, profiter. Étu-dions la psychologie de la chose maintenant : ce poème a été fait sur un plan que je t’avais donné, c’est-à-dire sur des idées générales (le mot plan est trop ambitieux), communi-quées par moi. Tu avais lu mes notes, des livres, etc. Voilà donc une source étrangère qui t’arrive, et que tu t’assimiles, assez vite et guidée, ce qui est pis. J’avais insisté sur l’idée de Minerve, or Minerve t’a énormément préoccupée dans ce travail. Elle et les détails architectoniques dévorent une bonne partie de la place. – L’élément réaliste t’a blousé dans cette œuvre. Je sais ce que c’est, va ! et je l’ai payé cher. J’en puis parler. Les notes de Saint Antoine m’ont bouché saint Antoine. – Enfin tu fais ton poème, écrivant comme ce-la t’arrive toujours, en vrai sauvage, sans savoir t’admirer quand tu es admirable et te corriger quand tu es détestable : ainsi toutes les stances, la strophe qui finit par :

et les voilà partis

 

le commencement des petits vers quand les foules arrivent pour les Panathénées, tout cela est très beau, très beau.

[…] Accourut pour tailler de sa main

Les blocs du Pentélique aussi durs que l’airain !

 

Sais-tu que c’est de la famille de :

– 374 –

Certes je suis de bronze et taillé de façon À passer les vigueurs d’Hercule et de Samson !

 

(Mais quel revers à la médaille !)

Enfin ton ms. nous arrive avec énormément de poésie par places, beaucoup de très bon vers, tout autant (ou à peu de choses près) de très médiocres. – Un plan général bien conduit, mais noyé par des répétitions de détails secs et dès lors inutiles, et enfin une méthode de style hachée. Nous re-calons tout cela, nous serrons les écrous, et mettons un peu de mastic dans les fissures, – et l’œuvre renvoyée tu ne la reconnais plus. Donc il y a eu étonnement d’abord, mortifi-cation ensuite, et mauvais vouloir après.

Oui ! ne nie pas, ô Muse ! ô femme ! que sur le moment, tu aurais été impressionnée d’une manière moins désa-gréable, si je t’eusse simplement renvoyé le ms. en t’écrivant : que je n’avais pas eu le temps de m’en occuper. – Est-ce vrai ?

Quant à moi je me suis raconté plus haut. Voilà donc la liquidation faite.

À propos de liquidation, as-tu lu dans le dernier n[umér]o de la R[evue] de P[aris] un article de Ulbach : « li-quid[ation] littéraire » ! Musset y est traité légèrement. C’est charmant ! Ces petits messieurs-là ! On lui reproche de n’être pas humanitaire. Il n’entend rien à l’époque. Il n’a pas vu… etc. Comme ils y voient bien, eux ! et quel charmant métier que d’être toujours à chercher des poux dans la cri-nière des lions ! Mais qu’est-ce qui m’assommera donc tous

– 375 – les critiques jusqu’au dernier ! Quand est-ce qu’on ne parlera plus d’art, du beau, de la société, de l’humanité ! N’arrivera-t-il pas un temps où les gens nés bottiers feront des bottes. Tout cela vous donne des envies de crever. Quelle canaille de pays que la France !

Nous avons hier passé trois heures à lire les hymnes de Ronsard. Notre conclusion a été celle-ci : « Béranger sera toujours plus lu. » Elle est amère. C’est pour cela qu’il faut en écrivant ne penser qu’à écrire, et pas même pour la Pos-térité ! Mais que c’est beau Ronsard ! Il y a pourtant, encore, des gens sérieux ou qui essaient de l’être, ce qui est peut-être la même chose. J’ai lu hier dans l’Athenaeum le compte rendu d’un livre Poèmes antiques d’un M. Leconte de Lisle, qui me paraît avoir du talent à un fragment cité.

Et l’ami Maxime ? Ton dialogue avec lui a été fort bon, reçois-en mes sincères compliments. Mais je ne t’engage pas à le recevoir, lui, de nouveau. Au reste il ne viendra peut-être pas, quoiqu’il l’a[it] dit ? Si vous vous revoyez, qui sait s’il ne jetterait pas encore des cailloux dans ton lac ?… Le mieux pour toi est de faire comme moi, t’abstenir. Et éviter toute relation, toute explication. Qu’il aille à sa fortune et nous à la nôtre.

As-tu remarqué le décousu et le revirement de ses opi-nions. B[ouilhet] qui, il y a 3 semaines, se ferait du tort parce qu’il est trop timide, est maintenant un garçon habile prati-quement parlant. Il se perd à Rouen et il y fait des progrès néanmoins. La solitude ne vaut rien pour faire du drame (et B[ouilhet] ne fait pas son drame). Mais pour faire du Roman aussi. Or je fais un roman. Entendons-nous.

 

– 376 –

C’est admirable les admirations de la librairie Jacottet pour Le Livre posthume, édité par la librairie Jacottet. – Non, il n’est pas lourd de quartier ce pauvre garçon ! Il a, là, don-né le fond de son sac. Et quel fonds ! et quel sac ! D[u Camp] sera éreinté, perdu, coulé définitivement que je n’aurai pas encore imprimé ma première ligne. Il aura été plus vite que moi.

Mais si je vais lentement, je vais péniblement aussi ! Je suis torturé. Et je ne te parle pas de cela en détail, parce que c’est toujours la même litanie de lamentations ! – Mais je souffre atrocement quelquefois du mal que je me donne, et des doutes qui me viennent. – Les éblouissements que j’ai, en de certains jours, quand je me figure le livre fait tel que je le sens, réalisé enfin, ne rendent ensuite que plus sombres, les ténèbres qui surviennent.

J’ai vu le mot sur Carpentigny. Si tu veux lui en dire un aimable de ma part, et qui le réconciliera avec mes manières de paysan du Danube, le voici : « Des deux qualités, qu’Al. D. reconnaît à M. d’Arp[entigny] je ne doute pas de l’une, mais je suis sûre [sic] de l’autre. » (Il parle de son cou-rage à toute épreuve et de son esprit merveilleux.)

Ta jeune Anglaise est assez drôle. Mais elle doit poser moult ? c’est si embêtant les femmes poseuses ! N’importe, la médiocrité est tellement pesante et universelle, que par-tout où l’on rencontre son contraire, il faut se réjouir et ad-mirer. J’ai encore sur l’estomac la figure de ma belle-sœur qui est restée ici hier tout l’après-midi !

***

 

– 377 –

As-tu songé quelquefois combien devait être embêtante Mme Stowe, l’auteur de l’Oncle Tom ! Quelle sermonneuse et puritaine personne cela doit faire, et qui doit avoir un livre de messe revêtu de calicot ! Je me la figure une très fasti-dieuse volaille. – L’admiration de ta jeune personne pour Lamartine calme un peu l’enthousiasme que me cause sa tu-nique de pourpre, et ses allures hexcentriques.

Allons, adieu. Voilà bien longtemps que je t’écris. Le jour commence à tomber. Il est temps de se mettre au tra-vail. Mais si je ne t’avais écrit cet après-midi, je n’aurais pas pensé en paix ce soir. – Et sois sûre, pauvre femme, que ma colère contre toi est venue de deux bons sentiments, des deux meilleurs que je porte : le respect que j’ai pour tout ce que je crois juste, bon beau, qu’il vienne de moi ou des autres, et la tendresse, que t’envoie avec mille baisers ton

G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche soir. [20 mars 1853.]

Deux mots seulement ce soir, chère Muse. B[ouilhet] a reçu ta lettre relative à L’Acropole. Voici les résultats :

1° Il écrira demain à Azevedo.

2° Quant au préfet, je m’en charge. B[ouilhet] n’a au-cune accointance avec lui, ni directe ni indirecte. Moi non

– 378 – plus. Mais j’ai songé à un mien ami dont le cousin est le mé-decin du préfet. Je le crois bien avec ce cousin. Demain, nous commencerons à tâter la chose, et j’ai bon espoir de ce côté. Ainsi de deux.

3° Quant à écrire à D[u Camp], B[ouilhet] y était tout disposé, mais, à moins que tu n’y tiennes absolument et ce serait, je crois, une gaucherie, il n’en fera rien. Voici mes rai-sons. La première de toutes est qu’il se douterait que c’est toi. Cela est sûr et la conclusion n’a pas besoin d’être exprimée. Il sait fort bien que B[ouilhet] ne connaît personne autre que toi en disposition de concourir à l’Académie et qu’eût-il une de ses connaissances qui en fût capable, il ne se donnerait pas la peine de lui écrire pour cela, ne lui écrivant pas depuis fort longtemps.

Ce serait d’ailleurs (car tôt ou tard la vérité serait sue) renouveler un tas de cancans inextricable. – Pourquoi n’aurait-ce pas été moi qui aurais écrit ? La mère Delessert se retrouverait mêlée là-dedans, avec tous les embrouille-ments de maîtresse, amis et nos trois personnalités toujours confondues. – Du Camp, furieux d’avoir été joué, recom-mencerait cette série de rapports, comme disent les cuisi-nières, de blagues et contre-blagues dont je suis fort las. Pour Dieu, laissons-le tranquille, afin qu’il nous rende la pa-reille. –

 

Fais-toi (toujours sous l’anonyme) recommander au Phi-losophe par Béranger. Il doit être assez honnête homme pour te garder le secret. – Est-ce que ce bon Babinet ne peut pas te servir ? J’oubliais, pour Saulcy, que Du Camp, au

– 379 – fond, ainsi que Mérimée, est son ennemi intime. Non, je t’assure que c’est une mauvaise idée et, comme on dit, un pas de clerc.

Si D[u Camp] revient chez toi, et il reviendra, tâche de t’arranger pour qu’il y reste peu et qu’il n’y revienne que fort rarement. Avec des connaissances renouées, tôt ou tard on en arrive aux récriminations et alors !…

Tu devrais, par le père Chéron, te faire recommander à d’Arpentigny pour Musset ? Qu’en dis-tu ?

***

J’avais oublié de te rendre réponse pour les 2 vers de la tour vénitienne. Laisse le ms. tel qu’il a été envoyé. Ta 2e correction est moins heureuse.

Adieu, chère et bonne Muse, mille baisers et tendresses. À toi. Ton G.

B[ouilhet] te remercie bien pour Jacottet. – Ce n’est peut-être pas de refus, mais il faut savoir avant où en est Azevedo de ses démarches, ce qui va faire naturellement le prétexte de la lettre qu’il lui écrira demain.

 

– 380 –

À LOUISE COLET

[Croisset, 21 mars 1853.]

Il est 2 h[eures] du matin. Je croyais qu’il était minuit. Je suis exténué d’avoir gueulé toute la soirée en écrivant. – C’est une page qui sera bonne, mais qui ne l’est pas. –

Voici la lettre de Mme X que je t’envoie. Un mot de ré-ponse pour me dire si tu l’as reçue. J’aurai, je pense, après-demain, la réponse pour L’Acropole.

Adieu, mille tendresses.

À toi, ton G.

Nuit de lundi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi matin, midi.

[24 mars 1853.]

Je vais aller à Rouen pour avoir la réponse de ton Acro-pole. Je t’écrirai dimanche une longue lettre ; ce sera le jour de Pâques. Je passerai à cela l’après-midi… ce sera ma fête.

Ce n’était pas par délicatesse que je t’ai envoyé cachetée la lettre. Mais il me semble qu’elle a dû te faire plus de plai-sir ainsi : il y a dans l’action matérielle de décacheter une lettre un certain charme, un plaisir des nerfs que je n’ai pas

– 381 – voulu t’enlever. Si j’avais à te transmettre un fruit, ce ne se-rait pas par délicatesse que je tâcherais de n’en pas enlever la fleur. Mais pour qu’il restât plus propre. –

Comprends-tu ? Quelle drôle de chose que les femmes ! Toujours l’esprit tendu vers l’article ! « Puisque tu savais bien, me dis-tu, qu’il ne m’a jamais fait la cour. » Je t’assure que je n’avais nullement pensé à cette question. – Quelles sont donc ces deux ou trois choses du genre de celles-là, et que tu veux me dire en riant et en m’embrassant ? Je me perds en conjectures et rêve dans le vide.

J’ai bien compris ton sentiment relativement à mes Notes de voyage. Je te répondrai sur tout cela. Mais c’est toi qui as voulu cette lecture. Je m’y étais longtemps refusé, souviens-t’en. – Mais tu es bien enfant.

Je ne te renverrai pas la Lettre. Je crois plus sage de la garder. Elle était accompagnée d’un petit mot à mon adresse fort poli. Tu peux, en lui répondant, lui exprimer que je suis tout à son service et trop heureux de lui être agréable. – Il a, vraiment, une belle figure là-bas, dans son île. Si je le pou-vais, j’irais le voir. J’en éprouve le besoin, mais la Bovary qui me tient, et l’argent que je ne tiens pas, m’en empêchent.

Quand tu feras le plan de ton drame, détaille le plus possible et scène par scène, avec tous les mouvements. C’est le seul moyen d’y voir clair.

Voilà quatre jours que je suis à une page ! Et peut-être faudra-t-il la déchirer. Quelle scie !

Adieu, tout à toi, à dimanche, je t’embrasse.

– 382 –

Ton G.

Ne lui écris pas pour Vill[emain]. Tu as raison ?

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de vendredi, 1 h[eure].

[25 mars 1853.]

Pourquoi, chère bonne Muse, ai-je une sorte de pressen-timent que tu es malade ? Qu’est-ce donc que cette perte de sang dont tu me parles dans ta dernière lettre ? Les Anglais te sont-ils venus ? L’époque en doit être arrivée et même passée ? Réponds-moi là-dessus. – Quand donc auras-tu passé l’âge ! L’Acropole doit t’avoir bien fatiguée. Ça ne vaut rien, ni pour l’œuvre ni pour l’auteur, de composer ainsi. Si après nos corrections nous eussions eu encore trois se-maines devant nous, et que tu nous eusses renvoyé le ms. recopié comme nous l’avions refait, et avec tes observations à toi, nous te l’aurions renvoyé. Tu l’aurais retravaillé. – Et, après une seconde revision de notre part, je t’assure que c’eût été une crâne chose. L’étoffe y était. Mais nous n’avons pas eu seulement le temps de nous entendre. – Ainsi, quand je te disais que le Parthénon est couleur bitume et terre de Sienne, c’est vrai. – Mais les Propylées, je ne sais pourquoi, sont fort blanches ; ainsi l’on pouvait dire :

L’éternelle blancheur des longues Propylées,

Etc., etc.

 

– 383 –

Tu as oublié de parler de Pandrose. Mais sois sûre que l’Académie, toute pédante qu’elle soit, tient plus aux vers en eux-mêmes qu’à une description technique. Le sujet : L’Acropole était d’ailleurs tellement vague que chacun peut le traiter à sa fantaisie. Si tu as fait, comme tu me le dis, des coupures, et nos corrections les plus importantes, j’ai bon espoir. – Mais agis comme l’an passé. Ne néglige pas les pe-tites recommandations indirectes. Après la peau du lion, un lopin de celle du renard : soyons prudents.

D’ici à quelques jours, je vais avoir dans ma maison des tableaux à la Greuze (scènes d’intérieur). Ma mère a depuis 25 ans une femme de chambre qu’elle croyait lui être fort dévouée, etc. Or elle s’est aperçue qu’elle abusait, comme on dit, et entre autres qu’elle nourrissait à peu près complète-ment un sien frère (drôle fort peu drôle et des plus bêtes et des plus canailles), à nos dépens. – Elle va la renvoyer. L’autre ne va pas vouloir. Tout cela est assommant. – Quelle basse crapule aussi que tous ces paysans ! Oh ! la race, comme j’y crois ! Mais il n’y a plus de race ! Le sang aristo-cratique est épuisé ; ses derniers globules, sans doute, se sont coagulés dans quelques âmes. Si rien ne change (et c’est possible) avant un demi-siècle, peut-être l’Europe lan-guira dans de grandes ténèbres, et ces sombres époques de l’histoire, où rien ne luit, reviendront. Alors quelques-uns, les purs ceux-là, garderont entre eux, à l’abri du vent, et cachée, l’impérissable petite chandelle, le feu sacré, où toutes les il-luminations et explosions viennent prendre flamme.

Ta jeune Anglaise, sans que je la connaisse, me cause une grande pitié, à cause de toutes les déceptions qui doi-vent l’attendre, si elle n’est pas stupide. Elle finira par s’énamourer de quelque intrigant porteur d’une figure pâle,

– 384 – et adressant des vers aux étoiles comparées aux femmes, le-quel lui mangera son argent et la laissera ensuite avec ses beaux yeux pour pleurer, et son cœur pour souffrir. – Ah ! comme on perd de trésors dans la jeunesse ! Et dire que le vent, seul, ramasse et emporte les plus beaux soupirs des âmes ! Mais y a-t-il quelque chose de meilleur que le vent, et de plus doux ? Moi aussi, j’ai été d’une architecture pareille. J’étais comme les cathédrales du XVe siècle, lancéolé, fulgu-rant. Je buvais du cidre dans une coupe en vermeil. J’avais une tête de mort dans ma chambre, sur laquelle j’avais écrit : « Pauvre crâne vide, que veux-tu me dire avec ta grimace ? » Entre le monde et moi existait je ne sais quel vitrail peint en jaune, avec des raies de feu, et des arabesques d’or, si bien que tout se réfléchissait sur mon âme, comme sur les dalles d’un sanctuaire embelli, transfiguré et mélancolique cepen-dant. – Et rien que de beau n’y marchait. C’étaient des rêves plus majestueux et plus vêtus que des cardinaux à manteau de pourpre. Ah ! quels frémissements d’orgue ! quels hymnes ! et quelle douce odeur d’encens, qui s’exhalait de mille cassolettes toujours ouvertes ! – Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui avant de partir pour un long voyage vont dire adieu à des tombeaux chers, moi avant de mourir je revisiterai mes rêves. –

Eh bien, c’est fort heureux d’avoir une jeunesse pareille et que personne ne vous en sache gré. Ah ! à 17 ans si j’avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant ! Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution. –

La Bovary traînotte toujours, mais enfin avance. J’espère d’ici à 15 jours avoir fait un grand pas. J’en ai beau-

– 385 – coup relu. Le style est inégal et trop méthodique. – On aper-çoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. Il faudra donner du jeu. Mais comment ? Quel chien de mé-tier ! Belle balle que celle de P. Chasles, mais pourquoi « vieux ennemis » ?

Adieu ! mille tendresses, bonne Muse.

À toi, ton G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche, 4 heures. [27 mars 1853.]

Jour de Pâques.

Pas de nouvelle de L’Acropole ! et je devais en recevoir ce matin ! Voici, au reste, l’état des choses tel que je le con-nais. Jeudi dernier j’ai été à Rouen relancer à la douane, où il est employé, le jeune Baudry (frère d’un de mes camarades qui habite Versailles). Il avait vu Pylore, son cousin, médecin du préfet, et lui avait fait la commission. Le susdit docteur n’avait pas mieux demandé que de s’en charger, mais avait répondu qu’il croyait que le préfet ne ferait rien parce que c’était son habitude. Il ne recommande jamais personne afin qu’on ne lui rende pas la pareille. Était-ce une défaite, ou est-ce la vérité ? J’ai réchauffé le zèle de mon jeune homme qui m’avait promis que Pylore, nonobstant, irait exprès chez le préfet et lui demanderait cette recommandation. Je devais avoir la réponse telle quelle ce matin. Peut-être sera-ce pour demain ? Si j’en ai une, je rouvrirai ma lettre, pour t’en faire part.

– 386 –

Tu recevras dans la prochaine celle du grand homme (qui est vraiment charmante), puisque tu y tiens. Mais ces voyages de papiers semblables sont bien inutiles et de telles choses ne devraient pas rester longtemps dans tes mains. Songes-y donc un peu. Je crois aussi qu’il serait plus prudent que je reçusse ses lettres de Londres directement. Encore cinq ou six envois et le timbre seul mettra sur la piste ; on les ouvrira ; elles seront gobées. De Londres, au contraire, c’est trop vague, heureusement. Il faudrait donc, je crois, qu’il les y envoyât, comme tu peux les y envoyer. Il y aurait une double enveloppe. La lettre même, partant de lui, serait à mon adresse et enveloppée dans une autre à la désignation de Mme Farmer, laquelle l’ouvrirait et remettrait une seconde enveloppe à moi adressée ; de même que pour toi, tu m’enverrais tes lettres, je les enfermerais à l’adresse de Mme Farmer qui, à Londres l’ouvrirait et la jetterait à la poste. Il me semble que, de cette façon, vous ne devez avoir rien à craindre. Tu comprends que pour moi ça m’est parfai-tement égal. Mais, pour toi, cela peut être important. J’aime mieux avoir recours à Mme Farmer qu’à tout autre. Qui sait si les connaissances de l’institutrice ne peuvent pas bavarder ? J’avais pensé aussi aux Miss Collier, mais elles sont de la connaissance de Nieuwerkerke. Dans la conversation un mot peut échapper. Ces braves gens, au contraire, ne voient per-sonne et sont complètement confinés dans leur commerce. Autant qu’on peut être sûr d’autrui, je le suis d’eux. Quant à la transmission de volumes, ça me paraît plus difficile. Tout paquet envoyé par la poste est décacheté à la douane. Il faut donc attendre une occasion, une personne sûre, pour le pas-ser en fraude. L’envoyer ainsi, franchement, par la voie ordi-naire et avec l’adresse dessus c’est se désigner naïvement à la surveillance de la police. Voilà, chère sauvage, mes ré-flexions politiques. Explique-lui bien la marche à suivre pour

– 387 – les lettres ; il n’y a rien de plus simple. Quand est-ce que l’on saura la décision de L’Acropole ? Tu me parais du reste être en bon train pour les recommandations par M. Béchard, etc. Je suis bien impatient du résultat.

L’impression que te font mes Notes de voyage m’a fait faire d’étranges réflexions, chère Muse, sur le cœur des hommes et sur celui des femmes. Décidément ce n’est pas le même, on a beau dire.

De notre côté est la franchise, sinon la délicatesse ; et nous avons tort pourtant, car cette franchise est une dureté. Si j’avais omis d’écrire mes impressions féminines, rien ne t’eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles. On n’en tire jamais une confidence entière. Le plus qu’elles font, c’est de laisser deviner et, quand elles vous racontent les choses, c’est avec une telle sauce que la viande en dispa-raît. Mais nous, pour deux ou trois méchants coups tirés et où le cœur même n’était pas, voilà le leur qui gémit ! Étrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela ; et j’y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie. Enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment ? Tu es jalouse du sable où j’ai posé mes pieds, sans qu’il m’en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au cœur une large entaille que tu y as faite ? Tu aurais voulu que ton nom revînt plus souvent sous ma plume. Mais remarque que je n’ai pas écrit une seule réflexion. Je formulais seulement de la façon la plus courte l’indispensable, c’est-à-dire la sensation, et non le rêve, ni la pensée. Eh bien, rassure-toi, j’ai pensé souvent à toi, souvent, très souvent. Si, avant de partir, je n’ai pas été te dire adieu, c’est que j’avais déjà du sentiment par-dessus les oreilles ! Il m’était resté de toi une grande aigreur ; tu

– 388 – m’avais longuement irrité, j’aimais mieux ne pas te revoir, quoique j’en eusse eu maintes fois envie. La chair m’appelait, mais les nerfs me retenaient. Et il sortait de tout cela une tendresse qui, s’alimentant par le souvenir, n’avait pas besoin d’épanchement. Je m’étais promis de m’abstenir de toi, tant j’avais éprouvé à ton endroit de sentiments vio-lents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J’avais déserté la place, c’est-à-dire j’avais enfer-mé sous clef tout cela, pour ne plus en entendre parler, et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon cœur restée ouverte. Et puis, j’ai toujours détesté les choses solennelles. Nos adieux l’eussent été. Je suis superstitieux là-dessus. Ja-mais avant d’aller en duel, si j’y vais, je ne ferai mon testa-ment ; tous ces actes sérieux portent malheur. Ils sentent d’ailleurs la draperie. J’en ai eu à la fois peur et ennui. Donc, quand j’ai eu quitté ma mère, j’ai pris de suite mon rôle de voyageur. Tout était quitté, j’étais parti. Alors, pendant quatre à cinq jours à Paris, je me suis foutu une bosse comme un matelot. Et quand la France a disparu à mes yeux, der-rière les îles d’Hyères, j’étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psycho-logie de mon départ. Je ne l’excuse pas, je l’explique.

Pour Kuchiouk-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu’elle n’a rien éprouvé du tout ; au moral, j’en réponds, et au physique même, j’en doute fort. Elle nous a trouvés de fort bons ca-wadja (seigneurs) parce que nous avons laissé là pas mal de piastres, voilà tout. La pièce de B[ouilhet] est fort belle, mais c’est de la poésie et pas autre chose. La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se

– 389 – peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence. Quant à la jouis-sance physique, elle-même doit être fort légère puisqu’on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d’icelle. Et c’est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un cer-tain point de vue, c’est qu’elle rentre absolument dans la na-ture.

J’ai vu des danseuses dont le corps se balançait avec la régularité ou la furie insensible d’un palmier. Cet œil si plein de profondeurs, et où il y a des épaisseurs de teintes comme à la mer, n’exprime rien que le calme, le calme et le vide, comme le désert. Les hommes sont de même. Que d’admirables têtes ! et qui semblent rouler, en dedans, les plus grandes pensées du monde ! Mais frappez dessus et il n’en sortira pas plus que d’un cruchon sans bière ou d’un sépulcre vide.

À quoi tient donc la majesté de leurs formes, d’où ré-sulte-t-elle ? De l’absence peut-être de toute passion. Ils ont cette beauté des taureaux qui ruminent, des lévriers qui cou-rent, des aigles qui planent. Le sentiment de la fatalité qui les remplit, la conviction du néant de l’homme donne ainsi à leurs actions, à leurs poses, à leurs regards, un caractère grandiose et résigné. Les vêtements lâches et se prêtant à tous les gestes sont toujours en rapport avec les fonctions de l’individu par la ligne, avec le ciel par la couleur, etc., et puis le soleil ! le soleil ! Et un immense ennui qui dévore tout ! Quand je ferai de la poésie orientale (car moi aussi j’en ferai, puisque c’est de mode et que tout le monde en fait), c’est là ce que je tâcherai de mettre en relief. On a compris jusqu’à présent l’Orient comme quelque chose de miroitant, de hur-lant, de passionné, de heurté. On n’y a vu que des bayadères

– 390 – et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. En un mot, on en reste encore à Byron. Moi je l’ai senti différem-ment. Ce que j’aime au contraire dans l’Orient, c’est cette grandeur qui s’ignore, et cette harmonie de choses dispa-rates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d’argent, et à l’autre un vésicatoire. Voilà l’Orient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la ver-mine, elle fait au soleil des arabesques d’or. Tu me dis que les punaises de Kuchiouk-Hânem te la dégradent ; c’est là, moi, ce qui m’enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu’il y ait une amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l’enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l’odeur des citronniers et celle des ca-davres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas com-bien cette poésie est complète, et que c’est la grande syn-thèse ? Tous les appétits de l’imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d’anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment co-quet et de l’art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je vou-drais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l’interprétation de l’antiquité ! Car je suis sûr d’être dans la tradition ; ce que j’y mets de plus, c’est le sentiment mo-derne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n’y avait pas pour eux de chose que l’on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur

– 391 – la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d’Ajax qui pleure. Et quand je songe qu’on a regardé Racine comme hardi pour avoir mis des chiens ! Il est vrai qu’il les avait relevés par dévorants !… Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus d’esprit que le bon Dieu. Autrefois on croyait que la canne à sucre seule donnait le sucre. On en tire à peu près de tout maintenant ; il en est de même de la poésie. Extrayons-la de n’importe quoi, car elle gît en tout et partout : pas un atome de matière qui ne contienne la pen-sée ; et habituons-nous à considérer le monde comme une œuvre d’art dont il faut reproduire les procédés dans nos œuvres.

J’en reviens à Kuchiouk. C’est nous qui pensons à elle, mais elle ne pense guère à nous. Nous faisons de l’esthétique sur son compte, tandis que ce fameux voyageur si intéres-sant, qui a eu les honneurs de sa couche, est complètement parti de son souvenir, comme bien d’autres. Ah ! cela rend modeste de voyager ; on voit quelle petite place on occupe dans le monde.

Encore une légère considération sur les femmes, avant de causer d’autre chose (à propos des femmes orientales). La femme est un produit de l’homme. Dieu a créé la femelle, et l’homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une œuvre factice. Dans les pays où toute culture intellec-tuelle est nulle, elle n’existe pas (car c’est une œuvre d’art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin ?). Quelles femmes c’étaient que les courtisanes grecques ! Mais quel art c’était que l’art grec ! Que devait être une créature élevée

 

– 392 – pour contribuer aux plaisirs complets d’un Platon ou d’un Phidias ?

Toi, tu n’es pas une femme, et si je t’ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot pro-fondément) que toute autre, c’est qu’il m’a semblé que tu étais moins femme qu’une autre. Toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rêve là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n’être qu’un même esprit. Je ne veux de toi, comme femme, que la chair. Que tout le reste donc soit à moi, ou mieux soit moi, de même pâte et la même pâte. Comprends-tu que ceci n’est pas de l’amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l’âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d’être plus grande. Tout sentiment est une extension. C’est pour cela que la liberté est la plus noble des passions.

Nous relisons du Ronsard et nous nous enthousiasmons de plus belle. À quelque jour nous en ferons une édition ; cette idée, qui est de B[ouilhet], me sourit fort. Il y a cent belles choses, mille, cent mille, dans les poésies complètes de Ronsard, qu’il faut faire connaître. – Et puis j’éprouve le besoin de le lire et relire dans une édition commode. J’y fe-rais une préface. Avec celle que j’écrirai pour la Melænis et le conte chinois, réunis en un volume, et de plus celle de mon Dictionnaire des idées reçues, je pourrai à peu près dégoiser là ce que j’ai sur la conscience d’idées critiques. Cela me fera du bien et m’empêchera vis-à-vis de moi-même de jamais saisir aucun prétexte pour faire de la polémique. – Dans la préface du R[onsard] je dirai l’histoire du sentiment poétique en France, avec l’exposé de ce que l’on entend par là dans notre pays, la mesure qu’il lui en faut, la petite monnaie dont

– 393 – il a besoin. On n’a nulle imagination en France. Si l’on veut faire passer la poésie, il faut être assez habile pour la dégui-ser. Puis dans la préface du livre de B[ouilhet] je reprendrais cette idée, ou plutôt je la continuerais, et je montrerais comment un poème épique est encore possible, si l’on veut se débarrasser de toute intention d’en faire un. Le tout ter-miné par quelques considérations sur ce que peut être la lit-térature de l’avenir.

La Bovary ne va pas raide. – En une semaine deux pages !!! Il y a de quoi quelquefois se casser la gueule de dé-couragement, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ah ! j’y arriverai, j’y arriverai ! mais ce sera dur. Ce que sera le livre, je n’en sais rien ? Mais je réponds qu’il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l’erreur, ce qui se peut.

Ma torture à écrire certaines parties vient du fond (comme toujours). C’est quelquefois si subtil que j’ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu’il faut rendre, à cause de cela même, plus nettes. Et puis, dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c’est atroce.

Médite bien le plan de ton drame ; tout est là, dans la conception. Si le plan est bon, je te réponds du reste, car pour les vers, je te rendrai l’existence tellement insuppor-table qu’ils seront bons, ou finiront par l’être, et tous encore.

J’ai lu ce matin quelques fragments de la comédie d’Augier. Quel anti-poète que ce garçon-là ! À quoi bon em-ployer les vers pour des idées semblables ? Quel art factice ! et quelle absence de véritable forme que cette prétendue forme extérieure ! Ah ! c’est que ces gaillards-là s’en tiennent

– 394 –

à la vieille comparaison : la forme est un manteau. Mais non ! La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée en est l’âme, la vie. Plus les muscles de votre poitrine seront larges, plus vous respirerez à l’aise.

Tu serais bien aimable de nous envoyer pour samedi prochain le vol[ume] de Leconte, nous le lirions dimanche prochain. J’ai de la sympathie pour ce garçon. Il y a donc encore des honnêtes gens ! des cœurs convaincus ! Et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seu-lement morale, elle deviendrait forte. Avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l’ignorance, les préten-tions exorbitantes. La critique serait utile et l’art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation.

Tu me parais, pauvre chère âme, triste, lasse, découra-gée. Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l’envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l’air sombre, parce qu’ils brisent leurs plumes contre les bar-reaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d’une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.

Ce sont des mots tout cela ; comparaison n’est pas rai-son, je le sais. Mais avec quoi donc se consolerait-on si ce n’est avec des mots ? Non, raffermis-toi, songe aux éton-nants progrès que tu fais, aux transformations de ton vers qui devient si souvent plein et grand. Tu as écrit cette année une fort belle chose complète, La Paysanne, et une autre pleine de beautés, L’Acropole. Médite ton drame. J’ai un pressentiment que tu le réussiras. Il sera joué et applaudi, tu

– 395 – verras. Marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le cœur battant, et toujours, toujours ! Si l’on s’arrête, d’incroyables fatigues et les vertiges et les découragements vous feraient mourir. L’année prochaine nous aurons de bons loisirs en-semble, de bonnes causeries mêlées de toutes caresses.

Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon au-dace grandit (c’est là ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute). J’ai des plans d’œuvres pour jusqu’au bout de ma vie, et s’il m’arrive quelquefois des moments âcres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d’autres aus-si où j’ai peine à me contenir de joie. Quelque chose de pro-fond et d’extra-voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l’âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s’il m’arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n’irai jamais bien loin, je sais tout ce qui [me] manque. Mais la tâche que j’entreprends sera exécutée par un autre. J’aurai mis sur la voie quelqu’un de mieux doué et de plus né. Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la lais-sant prose et très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l’histoire ou l’épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c’est peut-être aussi une grande tentative et très origi-nale ! Je sens bien en quoi je faille. (Ah ! si j’avais quinze ans !) N’importe, j’aurai toujours valu quelque chose par mon entêtement. Et puis, qui sait ? peut-être trouverai-je un jour un bon motif, un air complètement dans ma voix, ni au-dessus ni au-dessous. Enfin, j’aurai toujours passé ma vie d’une noble manière et souvent délicieuse.

 

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Il y a un mot de La Bruyère auquel je me tiens : « Un bon auteur croit écrire raisonnablement. » C’est là ce que je demande, écrire raisonnablement et c’est déjà bien de l’ambition. Néanmoins il y a une chose triste, c’est de voir combien les grands hommes arrivent aisément à l’effet en dehors de l’Art même. Quoi de plus mal bâti que bien des choses de Rabelais, Cervantès, Molière et d’Hugo ? Mais quels coups de poing subits ! Quelle puissance dans un seul mot ! Nous, il faut entasser l’un sur l’autre un tas de petits cailloux pour faire nos pyramides qui ne vont pas à la cen-tième partie des leurs, lesquelles sont d’un seul bloc. Mais vouloir imiter les procédés de ces génies-là, ce serait se perdre. Ils sont grands, au contraire, parce qu’ils n’ont pas de procédés. Hugo en a beaucoup, c’est là ce qui le diminue. Il n’est pas varié, il est constitué plus en hauteur qu’en éten-due.

Continuer : partie 8 sur 30