Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 27/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

– 1084 – plus cruel tourment ! et pourtant c’est justement parce qu’une chose est impossible que vous la voulez, s’il en était autrement, vous la dédaigneriez. Je suis persuadée que votre premier chapitre de roman est bon, laissez un peu reposer votre imagination, relisez-le et vous serez content. Il y a chez vous fatigue de tête, vous ne pouvez en ce moment vous juger vous-même. Vous appartenez tout entier à l’art, comment n’en souffririez-vous pas ! à qui se donne n’importe à qui ou à quoi, ce sort est réservé, car on perd son indépendance, on ne s’appartient plus ! Je vous aurais écrit depuis longtemps, mais je ne savais si vous étiez en-core à la campagne, vous y êtes seul, je ne sais si cela con-vient à la disposition de votre âme, quoique cette solitude vous plaise. Oui, cette saison m’impressionne toujours vi-vement, j’éprouve des tristesses infinies, en voyant mourir la nature, je souffre et je meurs avec elle. Je serais étonnée que vous n’ayez pas le spleen, votre âme est une de celles qui non seulement ne peuvent accepter l’état social, mais encore que rien en cette vie ne peut satisfaire. Il est naturel de dési-rer sortir de ce monde où tout nous blesse, où rien ne peut nous rendre heureux ! Voilà pourquoi je tourne mes regards vers une autre existence, puisque j’ai renoncé à tout en celle-ci. Là encore il y a bien des déceptions, des craintes, des doutes, et comme vous le dites, il n’est pas facile de res-ter toujours si haut placé. Enfin, il est bien établi qu’ici-bas, rien ne nous suffit, alors où irons-nous chercher ce plus, ce mieux que nous désirons. Je crois en Dieu, en l’immortalité de l’âme, mais quelle sera cette existence future ! La foi, la raison, le sentiment me donnent à cet égard des convictions inébranlables, mais la certitude je ne l’ai pas, ni moi, ni per-sonne, car la certitude repose sur un fait accompli, et je ne puis l’avoir sans mourir. Vous dites que nous aimons nos douleurs, dites plutôt que nous sommes faits de telle sorte

– 1085 – que nous ne pouvons vivre sans elles, il nous faut souffrir n’importe comment, les mieux doués souffrent le plus. Ces souffrances doivent pourtant avoir un but, est-ce une expia-tion ou une épreuve ! En lisant le procès Lemaire, je pensais à J. Reynaud qui prétend que les âmes arrivent sur la terre plus ou moins coupables. Ce Lemaire, de nature si sangui-naire, vient à l’appui du système de J. Reynaud. On va con-damner sans doute cet homme à la peine capitale et peut-être que s’il eût été élevé et placé dans un milieu différent, ses instincts mauvais eussent été corrigés. Je ne puis accep-ter ni la peine de mort, ni les peines éternelles, je me sou-mets, mais je n’adhère pas. J’ai vu Béranger à Tours, c’était un homme de bien. Je suis de votre avis, ses chansons gri-voises ne peuvent être mises aux mains de personne. Les autres sont remplies de bonnes pensées, mais écrivant pour le peuple il a dû emprunter une forme vulgaire pour en être compris. Les hommes rendus à sa manière ne sont que l’expression de souvenirs, de regrets du passé, en haine du présent. On a besoin d’admirer quelqu’un ou quelque chose, on se prend à tout parce que tout manque. Je crois comme vous que la postérité oubliera bien vite Béranger, on y pense maintenant un peu par désœuvrement. En lisant ce qu’en dit Lamartine, j’ai été frappée du peu de convictions politiques de ces deux hommes, surtout Lamartine ! Je tâcherai d’avoir la biographie de Spinoza dont le caractère m’est sympa-thique ! Lui aussi souffrait, mais du moins il était tranquille dans ses convictions ! Heureux qui peut vivre et mourir pour un sentiment ou une idée ! Ce que vous me dites de votre amitié pour un homme que vous avez perdu il y a dix ans, m’a vivement touchée. Je vous comprends, je trouve là votre cœur, ce n’est plus le littérateur, c’est l’homme sen-sible et aimant, mais cet ami qui vit toujours en vous, croyez-vous qu’il ne comprend plus, qu’il ignore, qu’il ne

– 1086 – partage pas vos souffrances ; non, deux âmes ne peuvent être désunies même par la mort, interrogez votre cœur et il vous répondra, votre ami sait maintenant ce que nous igno-rons, il a la solution du grand mystère, il est plus avancé que nous sur la route qui conduit à Dieu. Oui, notre cœur est plein de souvenirs qui s’adressent non seulement à des per-sonnes, mais à des sentiments morts, c’est là le plus triste de tout ! Ma jeunesse s’est passée en illusions et en déceptions. J’avais et j’ai encore le caractère romanesque, le plus mal-heureux de tous, dit, avec raison, G. Sand. Je pense encore avec Rousseau que le pays des chimères est le seul digne d’être habité ! Je tâche de garder quelques illusions et pour cela je ne vois les personnes et les choses que de loin ! Je vous retrouve encore dans ce mot sorti de votre cœur : Oh, je n’aime personne ! et c’est là votre malheur, car on ne peut s’aimer soi-même que par rapport aux autres, et pourtant vu, sans illusion, personne ne mérite d’être aimé ! cela est vrai, trop vrai ! et je crains bien que vous n’ayez avant moi re-connu cette vérité ! Que faire alors ? Se tromper soi-même, ou aimer les gens tels qu’ils sont ! Cela peut-il bien suffire à une âme comme la vôtre ? Quoi qu’il en soit, aimez quelqu’un ou quelque chose, cela vous fera du bien. Oui, votre histoire est un peu la mienne, mais moi, je ne sais rien, on ne m’a rien appris, je voudrais apprendre, je suis pas-sionnée pour l’art, mais lorsque j’écris, je suis mon idée, mon impression, et le savoir me manque. Écrire des romans ne serait pas de mon goût, je voudrais écrire des ouvrages sérieux, philosophiques et je ne sais rien, le pouvoir et la vo-lonté se combattent. Je ne sais pas si vous ferez mieux que Madame Bovary, cela me semble impossible ; il y a un an que j’ai lu ce livre et je me sens aussi triste à cet anniversaire qu’à celui d’une femme aimée que j’aurais vu mourir. Les éloges de la presse entière et ceux de G. Sand ont dû vous

– 1087 – satisfaire. Je suis heureuse d’avoir été une des premières à comprendre et à admirer votre roman. J’attends celui que vous écrivez, suivez votre inspiration, allez toujours, ne vous occupez pas tant de la forme puisque vous avez l’idée. Je désire bien vous voir, mais je voudrais que vous ne me vis-siez pas. Je suis très vieille, j’eus 57 ans la veille de la Tous-saint. Je suis dix fois plus vieille que mon âge et malade et triste, maussade, déplaisante de caractère. Vous parlez des gros souliers de Béranger, que diriez-vous donc avec vos goûts aristocratiques, si vous me voyiez mal vêtue, plus mal qu’une servante, habitant une ferme sale, en désordre, puis ma communauté toujours en guerre, la part trop petite pour chacun, vous trouveriez bien de l’ennui. J’aurais encore mille choses à vous dire, combien vous êtes bon de m’aimer un peu. Ah ! que j’en suis reconnaissante. Je vous aime bien aussi, mon fils ! Votre lettre m’a fait grand bien. Adieu, je vous écrirai bientôt, votre amie dévouée.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, début novembre 1857.]

Es-tu mort ? ou malade ? Si je ne reçois pas un mot de ta Seigneurie cette semaine je te fais afficher ! un neveu perdu !

Théo part-il pour la Russie ? Dis-le-moi que je lui envoie un petit mot d’adieu.

 

– 1088 –

Quant à toi tu n’en auras pas plus long. Tu es un monstre indigne de la tendresse de ton oncle.

 

À CHARLES-EDMOND

Croisset, mardi soir. [17 novembre 1857.]

Mon cher Ami,

Mon affaire aura (je crois ?) pour titre Salammbô, roman carthaginois. C’est le nom de la fille d’Hamilcar, fille inventée par votre serviteur.

Mais je ne sais pas quand je vous donnerai le numéro un. Ça ne va pas du tout. Je suis malade, moralement surtout, et si vous voulez me rendre un éminent service, ce serait de ne pas plus parler de ce roman que s’il ne devait pas exister.

Si je le fais, il sera pour vous, puisque je vous l’ai pro-mis. Il y en a un chapitre d’écrit. C’est détestable. Je me suis engagé, j’en ai peur, dans une œuvre impossible… Est-il in-dispensable que vous l’annonciez ? En ne disant rien, son-gez, cher ami, que vous m’épargnerez un ridicule, si je re-nonce à cette œuvre par impossibilité de l’exécuter, ce qui est bien possible.

Voyons, soyez généreux ; ne parlez pas du Flaubert.

En tout cas, je serai à Paris vers le 20 du mois prochain. Attendez jusque-là, je vous en prie. Qui vous talonne ?

– 1089 –

À bientôt donc, et croyez-moi, nonobstant mes embê-tements, le vôtre qui vous serre la main très fort.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, vers le 20 novembre 1857.]

Ah ! je suis foutu, mon cher ami, foutu !

Je t’avais envoyé un petit mot parce qu’il m’ennuyait de ton aimable individu. Mais quant à t’écrire longuement je n’en ai pas la force. Je suis sérieusement malade. – Au mo-ral. (Ce n’est pas la première fois que pareille chose m’arrive.) Si on te parle de moi, tu peux même dire que je vais bien. Il est inutile de divulguer mes infirmités.

Sache donc que depuis un mois je suis dans une impos-sibilité complète d’écrire. Je ne peux pas trouver un mot. Je m’embête horriblement. – Et je regarde mon feu brûler. Voi-là.

Je suis puni, de m’être mis comme un imbécile à vouloir tout de suite écrire un livre, avant de l’avoir suffisamment porté dans le ventre.

Je t’assure que je ne suis pas gai.

Théo part-il pour la Russie ? Tu auras l’honneur de me voir dans un mois. – Et ne me parle pas de Carthage. Ça me désole.

– 1090 –

Tu es un heureux bougre, toi, et je t’envie

et t’embrasse.

 

Écris-moi de longuissimes épîtres si tu en as le temps. Ça me distraira.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Croisset,] mardi soir. [24 novembre 1857.]

Ma chère petite Caroline,

J’ai beaucoup de compliments à t’adresser. Il n’y avait pas dans ta dernière lettre une seule faute d’orthographe. Et je l’ai trouvée rédigée comme par un notaire. Écris-m’en tou-jours de pareilles. Tu me feras grand plaisir.

Comment vas-tu, mon pauvre loulou ? Qu’il y a long-temps que nous ne nous sommes vus ! Mes joues, depuis que tu n’es plus là, augmentent et durcissent. Car elles n’ont plus personne pour les pétrir et les amollir à force de bécots.

Je ne manquerais pourtant pas d’occasions si je voulais, car M. Huault est, depuis que vous êtes parties, venu deux fois. La dernière était hier. Il est arrivé à onze heures du ma-tin, dans l’intention de passer toute la journée. Il venait ex-près « pour me distraire ». On lui a dit que j’étais parti à Pa-ris, alors il s’est rabattu sur Baptiste qui ne lui a pas même

– 1091 – offert un verre de cidre. – Il est parti à jeun et, je crois, peu content de l’hospitalité.

Il s’est beaucoup informé de toi.

Je n’ai vu aucune de tes amies, ni ces demoiselles Ray-mond, ni Palmyre, ni Hortense. Mais je sais qu’elles vont bien. Mme Fiphareaux, qui s’obstine à rester sous les arbres, est un peu enrhumée à cause des feuilles jaunes qui lui tom-bent sur la tête. Elle toussote. Je crains pour sa poitrine.

On n’a pas retiré les inscriptions sur papier bleu que tu avais mises au coin des allées. Et quand je me promène après mon déjeuner, je vois la rue Verte sous le figuier et les Champs-Élysées contre le mur du père Defodon.

Le père Jean a demandé à Narcisse de lui donner un bouquet de fleurs pour en faire cadeau aux commis de la barrière, afin de s’attirer leur bienveillance. Narcisse, qui dé-teste l’autorité, a refusé.

Il prétend que Julie lui fait perdre la tête. Elle se fait tant servir qu’il en deviendra fou. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’autre jour, pour partir par le bateau à 9 heures, elle l’avait réveillé dès cinq pour lui faire son café au lait, et sur-veiller le passage de la vapeur.

Tu diras à ta bonne maman que dans ma prochaine lettre je lui parlerai du ménage.

Te conduis-tu bien ? es-tu bonne et obéissante ?

 

– 1092 –

Adieu, mon pauvre Carolo, embrasse bien ta grand-mère pour moi et embrasse-toi toi-même de ma part.

Ton vieux bonhomme d’oncle.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] mardi soir. [24 ? novembre 1857.]

Aimable Neveu,

Tu es bien gentil de m’avoir envoyé de bonnes paroles dans ma détresse. Ça ne va pas encore très raide, mais ça va mieux, les douleurs névralgiques que j’avais dans la tête sont parties, l’intellect va (espérons-le) s’en ressentir.

Enfin, j’ai fini tant bien que mal mon premier chapitre, je prépare le second. J’ai entrepris une fière chose, ô mon bon, une fière chose, et il y a de quoi se casser la gueule avant d’arriver au bout. N’aie pas peur, je ne calerai pas. Sombre, farouche, désespéré, mais pas couillon. Mais pense un peu, intelligent neveu, à ce que j’ai entrepris : vouloir ressusciter toute une civilisation sur laquelle on n’a rien !

Comme c’est difficile de faire à la fois gras et rapide ! il le faut pourtant. Dans chaque page, il doit y avoir à boire et à manger, de l’action et de la couleur.

Daigne m’entendre un peu. Voici mes plans : Bouilhet doit être ici le 10, nous avons à travailler ensemble pendant

– 1093 – une huitaine ; j’orne la capitale de ma présence. Patience, impétueux jeune homme !

Et, sacré nom de Dieu, envoie-moi les articles que tu publies maintenant dans La Presse. J’attends tout en masse dimanche prochain ; n’est-ce pas le jour où le dernier numé-ro doit paraître ?

À bientôt. Travaille raide et invoque Apollon (ou plutôt Eschmoûn) en ma faveur ! Comme ça embêtera le public ! j’en tremble d’avance, car il a quelquefois raison de s’embêter.

Théo ne s’en va pas en Russie, j’en étais à peu près sûr ; j’en suis content pour moi (qui aurai sa compagnie cet hi-ver), mais fâché pour lui.

Adieu, cher vieux.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, fin novembre 1857.]

Grand Homme,

Attends-tu que je te fasse une critique détaillée de tes trois articles ? Ce serait trop long, mon bon. Qu’il te suffise de savoir qu’ils m’ont extrêmement botté. Je me permettrai seulement, de vive voix, de te faire observer quelques lé-gères taches comme « piquant détail », etc. Mais comme je

– 1094 – suis le seul mortel à qui ces choses déplaisent, c’est peu im-portant. Je crois que tu as tiré de la chose tout ce qu’elle comportait. Voilà l’essentiel. Et puis tu soutiens les prin-cipes, tu es un brave. Merci, mon cher monsieur.

Ne te flatte pas, aimable neveu, de l’espoir d’entendre les aventures de mademoiselle Salammbô. Non, mon bichon, cela me troublerait ; tu me ferais des critiques qui m’embêteraient d’autant plus qu’elles seraient justes. Bref, tu ne verras cela que plus tard, quand il y en aura un bon bout de fait ! À quoi bon d’ailleurs te lire des choses qui pro-bablement ne resteront pas ? Quel chien de sujet ! je passe alternativement de l’emphase la plus extravagante à la plati-tude la plus académique. Cela sent tour à tour le Pétrus Bo-rel et le Jacques Delille. Parole d’honneur ! j’ai peur que ce ne soit poncif et rococo en diable. D’un autre côté, comme il faut faire violent, je tombe dans le mélodrame. C’est à se casser la gueule, nom d’un petit bonhomme !

La difficulté est de trouver la note juste. Cela s’obtient par une condensation excessive de l’idée, que ce soit naturel-lement, ou à force de volonté, mais il n’est pas aisé de s’imaginer une vérité constante, à savoir une série de détails saillants et probables dans un milieu qui est à deux mille ans d’ici. Pour être entendu, d’ailleurs, il faut faire une sorte de traduction permanente, et quel abîme cela creuse entre l’absolu et l’œuvre !

Et puis, comme le bon lecteur « Françoys » qui « veut être respecté » a une idée toute faite sur l’antiquité, il m’en voudra de lui donner quelque chose qui ne lui ressemblera pas, selon lui. Car ma drogue ne sera ni romaine, ni latine, ni juive. Que sera-ce ? Je l’ignore. Mais je te jure bien, de par

– 1095 – les prostitutions du temple de Tanit, que ce sera« d’un des-sin farouche et extravagant », comme dit notre père Mon-taigne. C’est bien vrai, ce que tu écris sur lui.

Adieu, mon cher vieux. Relis et rebûche ton conte. Laisse-le reposer et reprends-le, les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessin prémédité, et en apportant des grands blocs l’un par-dessus l’autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! et ça reste dans le désert ! mais en le domi-nant prodigieusement. Les chacals pissent au bas et les bourgeois montent dessus, etc. ; continue la comparaison.

Mille tendresses.

 

La première chose que je ferai à Paris sera d’entendre ton histoire. À peine débarqué je me ruerai dans ton domi-cile avant même de me livrer à aucun de ces actes obscènes que l’indécence ordonne de nommer et la nature d’accomplir.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Croisset,] samedi, 12 décembre 1857.

Je ne veux pas partir pour Paris avant de vous écrire, chère Demoiselle. Car ne croyez pas que votre correspon-

 

– 1096 – dance ne me soit très précieuse. J’y tiens essentiellement et ne voudrais point qu’elle fût interrompue.

J’ai été assez mal depuis ma dernière lettre. J’ai entre-pris un maudit travail où je ne vois que du feu et qui me dé-sespère. Je sens que je suis dans le faux, comprenez-vous ? et que mes personnages n’ont pas dû parler comme cela. Ce n’est pas une petite ambition que de vouloir entrer dans le cœur des hommes, quand ces hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation qui n’a rien d’analogue avec la nôtre. J’entrevois la vérité, mais elle ne me pénètre pas, l’émotion me manque. La vie, le mouve-ment, sont ce qui fait qu’on s’écrie : « C’est cela », bien qu’on n’ait jamais vu les modèles ; et je bâille, j’attends, je rêvasse dans le vide et je me dépite. J’ai ainsi passé par de tristes périodes dans ma vie, par des moments où je n’avais pas une brise dans ma voile. L’esprit se repose dans ces moments-là ! Mais voilà bien longtemps que ça dure. N’importe, il faut prendre son mal en patience, se rappeler les bons jours et les espérer encore.

Ce que vous me dites de Béranger est bien ce que j’en pense ! Mais, à ce propos, pour qui me prenez-vous ? Croyez-vous que je regarde plutôt à la chaussure qu’au pied, et au vêtement qu’à l’âme ? « Mes goûts aristocratiques » me font sentir et aimer tout ce qui est beau, à travers tout, soyez-en sûre. Il y a une locution latine qui dit à peu près : « Ramasser un denier dans l’ordure avec ses dents. » On ap-pliquait cette figure de rhétorique aux avares. Je suis comme eux, je ne m’arrête à rien pour trouver l’or. Et d’abord, je ne crois pas à tout ce que vous m’écrivez de défavorable sur votre compte. D’ailleurs, quand ce serait, je ne vous en aime pas moins.

– 1097 –

Ne me placez pas non plus si haut (dans la sphère im-passible des esprits). J’ai au contraire beaucoup aimé dans ma vie et on ne m’a jamais trahi ; je n’ai à importuner la Providence d’aucune plainte. Mais les choses se sont usées d’elles-mêmes. Les gens ont changé, et moi je ne changeais pas ! Mais à présent, je fais comme les choses. Je vais chaque jour me détériorant, et la confiance en moi, l’orgueil de l’idée, le sentiment d’une force vague et immense que l’on respire avec l’air, tout cela décline peu à peu.

C’est ce soir que je prends 36 ans. Je me rappelle plu-sieurs de mes anniversaires. Il y a aujourd’hui huit ans, je revenais de Memphis au Caire, après avoir couché aux Py-ramides. J’entends encore d’ici hurler les chacals et les coups du vent qui secouait ma tente.

J’ai l’idée que je retournerai plus tard en Orient, que j’y resterai et que j’y mourrai. J’ai d’ailleurs, à Beyrouth, une maison toute prête à me recevoir. Mais je n’en finirais plus si je me mettais à vous parler des pays du soleil. Ce serait trop long. Causons d’autre chose.

Voilà plusieurs fois que vous me parlez de Jean Rey-naud ; je trouve, comme vous, son livre un fort beau livre. Seulement, il a fait son théologien bien complaisant. La forme dialoguée est mauvaise. Elle était peut-être même im-possible. Je trouve le tout un peu long. Quant à son explica-tion des peines et des récompenses, c’est une explication comme une autre, c’est-à-dire qu’elle n’explique rien. Qu’est-ce qu’un châtiment dont n’a pas conscience l’être châtié ? Si nous ne nous rappelons rien des existences anté-rieures, à quoi bon nous en punir ? Quelle moralité peut-il sortir d’une peine dont nous ne voyons pas le sens ?

– 1098 –

Avez-vous lu les Études d’histoire religieuse de Renan ? Procurez-vous ce livre, il vous intéressera.

Pourquoi ne donnez-vous pas cours, sur le papier, à vos idées ? Écrivez donc ! quand ce ne serait que pour votre san-té physique.

Vous me dites que je fais trop attention à la forme. Hé-las ! c’est comme le corps et l’âme ; la forme et l’idée, pour moi, c’est tout un et je ne sais pas ce qu’est l’un sans l’autre. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre. La précision de la pensée fait (et est elle-même) celle du mot.

Si je ne peux rien aligner maintenant, si tout ce que j’écris est vide et plat, c’est que je ne palpite pas du senti-ment de mes héros, voilà. Les mots sublimes (que l’on rap-porte dans les histoires) ont été dits souvent par des simples. Ce qui n’est nullement un argument contre l’Art, au con-traire, car ils avaient ce qui fait l’Art même, à savoir la pen-sée concrétée, un sentiment quelconque, violent, et arrivé à son dernier état d’idéal. « Si vous aviez la foi, vous remue-riez des montagnes » est aussi le principe du Beau. Ce qui peut se traduire plus prosaïquement : « Si vous saviez préci-sément ce que vous voulez dire, vous le diriez bien. » Aussi n’est-il pas très difficile de parler de soi, mais des autres !

Eh bien ! je crois que jusqu’à présent on a fort peu parlé des autres. Le roman n’a été que l’exposition de la personna-lité de l’auteur et, je dirais plus, toute la littérature en géné-ral, sauf deux ou trois hommes peut-être. Il faut pourtant que les sciences morales prennent une autre route et qu’elles procèdent comme les sciences physiques, par l’impartialité.

– 1099 –

Le poète est tenu maintenant d’avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Nous manquons de science, avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu’on la fait et la religion telle qu’elle subsiste sont des verres de cou-leur qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d’avance un parti pris ; 2° parce qu’on s’inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; et 3° parce que l’homme rapporte tout à soi. « Le soleil est fait pour éclairer la terre. » On en est encore là.

Je n’ai que la place de vous serrer les mains bien affec-tueusement.

 

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset,] samedi. [12 décembre 1857.]

Toi aussi ! cher neveu, embêté par la littérature ! Je te plains, si tu es dans les mêmes états que ton oncle. Je ne fais plus rien, ce qui vaut mieux que de faire mal. Je me suis ar-rêté parce que je sentais que j’étais dans le faux. La psycho-logie de mes bonshommes me manque, j’attends, et je sou-pire.

Je serai à Paris mardi ou mercredi de l’autre semaine, la veille de Noël au plus tard. Va te délasser dans ton château préalablement, ou après. Dès que je serai à Paris, je serai complètement à ta disposition, tu me liras ton histoire, en plusieurs fois ou tout d’un coup, ça m’est égal, dussions-

– 1100 – nous faire une séance de XV heures, ce qui serait plus solen-nel.

J’attends Bouilhet demain. Nous allons, je crois, passa-blement gueuler pendant huit jours, ça me remontera peut-être, j’en ai besoin.

Quelle sacrée idée j’ai eue de vouloir écrire un livre sur Carthage ! les descriptions passent encore ; mais le dialogue, quelle foirade !

Pour me remonter le moral, je vais me livrer, dans le sein de la capitale, à des débauches monstrueuses, ma pa-role d’honneur ! j’en ai envie. Peut-être qu’en me fourrant quelque chose dans le c…, ça me ferait b… le cerveau. J’hésite entre la colonne Vendôme et l’obélisque. Je ris, mais je ne suis pas gai. J’ai déjà, il est vrai, passé par des époques pareilles, et je ne m’en trouvais que plus vert ensuite. Mais ça dure trop ! ça dure trop !

Adieu, vieux, bon courage !

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 19 décembre 1857.]

Mon Bon,

Je suis ici. La Capitale est derechef embellie par ma pré-sence.

– 1101 –

Venez demain, dimanche, comme de coutume, embras-ser

Votre vieux.

Samedi 19 décembre.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 21 décembre 1857.

Vous êtes bien aimable, cher Monsieur et ami, de m’avoir donné un souvenir avant votre départ ; combien je suis reconnaissante de cette preuve d’amitié de vous à moi, qui me sens si inférieure sous le rapport de l’intelligence et du savoir ! Non sous celui du cœur, car je vous aime bien et suis très sensible à l’estime que vous voulez bien m’accorder. Je voulais vous écrire lorsque j’ai reçu votre lettre, je pensais que vous étiez souffrant, et je vois que je ne me trompais pas. Je crois que la solitude et l’excès de la pensée ont dû amener cette fatigue que je comprends et dont vous vous plaignez. Je suis sûre que vous êtes mieux à cette heure, vous aviez besoin de revoir Paris. Sans doute, il est difficile de vivre dans le cœur et l’âme d’hommes placés dans un milieu si étranger au nôtre. Il y a pourtant des hommes morts depuis deux mille ans dont le caractère nous est aussi sympathique que si nous les avions connus ! Ainsi, Origène a toutes mes idées. Mais faire agir, parler, sentir, créer des êtres qui ont vécu, mais qu’il faut ressusciter, c’est

– 1102 – plus difficile que de les créer entièrement. Les romans em-pruntés à l’antiquité ont quelque chose qui nous reste étran-ger, voyez Évenor de G. Sand. J’ai pourtant copié la prière de Leucippe que je dis tous les jours. Vous avez raison, sentir vivement inspire ! J’ai vu des gens simples sachant à peine écrire qui dans leurs grandes douleurs m’écrivaient des lettres éloquentes. Je crois que vous ferez aussi bien, mais jamais mieux que Madame Bovary, tous ceux qui l’ont lue ne cessent de m’en parler comme d’une personne vivante et d’un événement vrai ! C’est là le sublime de l’auteur, et pour moi, de ma vie, je n’ai rien lu de pareil. Je me réjouis de lire votre œuvre nouvelle ! Vous n’avez pas eu à vous plaindre, dites-vous, les choses se sont usées d’elles-mêmes. Hélas ! c’est là le grand malheur de tout en ce monde ! Je me de-mande, en attendant que le progrès fasse de la terre un Éden, que la misère, l’ignorance, n’existent plus, et je l’espère. Mais enfin, parvenus à ce degré de perfection et de bonheur, ne faudra-t-il pas toujours changer, souffrir, vieillir, se séparer, mourir ! et si nous ne pouvons attendre avec cer-titude une vie meilleure, la création n’est-elle pas un acte de barbarie ! eh quoi ! créer des êtres pour les vouer à la souf-france et à la mort, et dans quel but ! nécessairement, ceci n’est qu’une phase de l’existence ! mais l’incertitude de ce qui doit succéder suffit à rendre à jamais inquiet et malheu-reux ! eh quoi, vivre pour travailler, se nourrir, avoir des en-fants qui continueront vos misères, penser, écrire pour lais-ser de son âme une trace bien vite effacée, mais à quoi tout cela sert-il ? et si tout est inutile pourquoi naître, n’avons-nous donc qu’à nous coucher et mourir ? Je vois ma vie per-due, je n’ai fait que souffrir depuis que j’existe et que vais-je trouver après ! où est mon salaire pour un si rude labeur ! Je ne crains pas les peines éternelles, mais la souffrance, l’absence de Dieu ; sans mes croyances catholiques, je serais

– 1103 – bien en repos, je me sens en paix devant Dieu, mais les ob-servances de la confession, de la communion m’épouvantent et sont un incessant sujet de crainte et de terreur. Je suis de votre avis, la forme dialoguée du livre de J. Reynaud ne vaut rien, mais quelle admirable peinture de Dieu, quelle hypo-thèse consolante, car là, du moins, le travail trouve salaire, et la régénération est le but final, comme dans Origène. Je suis, comme vous, choquée de l’interruption d’existence, c’est-à-dire de ce qui a précédé, on dirait que ces existences sont coupées par le néant, mais aussi cela explique les diffé-rences de natures et de positions en ce monde. J’ai souvent cherché la raison de mes maux immérités, et je me suis de-mandée avec effroi si je n’avais pas commis quelque faute inconnue dans une existence antérieure. J. Reynaud a bien senti le défaut de son système, aussi dit-il qu’au but final, nous aurons la vue claire et consciente de toutes nos exis-tences et que nous serons tous réunis dans un bonheur in-cessant et progressif ; au reste, rien ne me satisfait pleine-ment. Je trouve les philosophes absurdes ; au milieu de quelques idées lumineuses, ils abdiquent trop le sentiment et ne lui laissent aucune place. Tout cela est désespérant ! Vous étiez au Caire pour votre anniversaire ! hélas, tous les miens m’apportent une peine de plus, mes regrets ne s’adressent qu’à un temps moins mauvais dans le passé, comparé au présent ! Vous me paraissez regretter l’Orient, mais ne regrette-t-on pas toujours ce qu’on perd, n’a-t-on pas toujours le dégoût et l’ennui de ce qu’on possède. Vous me dites qu’il ne sort aucune moralité d’une peine dont on ignore le motif, mais connaissons-nous la cause de celles qui nous sont affligées ! et des peines éternelles sans but final ne sont-elles pas encore bien plus injustes ! Je n’ai point lu les Études de Renan, je les lirai ! Vous me dites que pour vous la forme et le fond ne sont qu’un en littérature, mais je préfère

– 1104 – l’idée, comme l’âme au corps. On peut tout comprendre, mais avoir de la sympathie pour tout et pour tous est impos-sible, et pourtant l’écrivain doit vivre dans ses personnages. Que dites-vous des entretiens de Lamartine ? sauf quelques pages, je les trouve bien vides de sentiments et d’idées ! Vous me dites d’écrire, oui, j’écris de petites nouvelles pour de petits journaux, tout cela m’intéresse peu. Je voudrais savoir et pouvoir ! Je vous dirai que mon filleul que j’ai élevé comme mon fils a fait un mariage déplorable ; il a épousé une ouvrière sans esprit, ni éducation, ne sachant même pas lire. Elle est près d’accoucher, ils n’ont rien tous deux, ni domicile, ni mobilier, j’ai été obligée d’acheter jusqu’aux vê-tements de la mariée. Mon filleul est à Nantes où il gagne 50 [sic] par mois et encore il va être renvoyé. Mon revenu qui déjà ne suffisait pas ! J’avais élevé Édouard comme mon fils, je ne puis pourtant pas le laisser mourir de faim, ni sa femme et son enfant ! c’est un ennui de plus ! J’habite toujours la campagne, voilà ma vie, je dors peu, je m’éveille avant jour, je prie Dieu, je pense, puis on se lève dans la maison, je lis au jour, on m’apporte mon thé, on me lit les journaux jusqu’à onze heures, je me lève, j’écris, je fais des prières, puis je quitte ma chambre ; on dîne tous ensemble, après on me lit encore un journal, ensuite on me fait une heure de musique, puis on joue une heure ou deux au boston, les autres soupent, je file de la laine pendant ce temps-là, je donne la nourriture à mes chiens. À 9 heures, je prends du thé, je reviens dans ma chambre, je prie Dieu, on me lit en-core jusque vers onze heures. Cette vie monotone n’est va-riée que par de rares visites et quelques promenades dans la campagne ou à la ville. Dans tout cela, je me sens bien seule. L’absence de jouissances artistiques est ma grande peine, c’est presque mon seul intérêt dans la vie. Au moment où je vous écris, je commence une migraine nerveuse, j’en ai sou-

– 1105 – vent pendant plusieurs jours qui me mettent à la mort. J’en suis d’autant plus tourmentée qu’on attend Mme Ugalde, et j’ai tant le désir de l’entendre que j’en ai rêvé et depuis hier j’en suis malade de peur de manquer ce rare plaisir ! Je suis si malheureuse en tout. Il y a deux ans que je manquai ainsi une représentation de l’Alboni. Cela vous étonne, mais son-gez que je n’ai jamais rien vu, rien entendu, que je vis soli-taire et que le théâtre est ma vie, mon champ d’asile, mon palladium contre les maux de la vie. Adieu, Monsieur et ami, pensez un peu à moi, et croyez que vous êtes présent à ma pensée et que mon amitié pour vous est inaltérable. Je n’ai que la force de me dire votre amie dévouée

MARIE-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À EUGÈNE CRÉPET [?]

[Paris,] mardi matin. [22 décembre 1857 ?]

Je vous remercie bien, mon cher ami, de vous être dé-rangé pour moi. Mais ne vous tourmentez pas pour M. Baudelaire. Je l’ai vu hier au soir moi-même.

Michel Lévy doit aller trouver M. Dennery – et une autre histoire va peut-être s’engager à la Porte-Saint-Martin.

À dimanche, n’est-ce pas ? En attendant, mille poignées de main, de votre.

 

– 1106 –

Néanmoins, informez-vous auprès de Boyer – dont je ne me rappelle plus l’adresse.

Apportez-moi le livre de Taine, je vous prie.

 

À AGLAÉ SABATIER

[Paris,] samedi, 6 heures. [1857-1858 ?]

Chère Présidente,

Vous êtes bonne comme le Petit Manteau Bleu, char-mante comme Cypris et cordiale comme le meilleur des amis.

Donc, je me regarde désormais comme étant convié à vos festins dominicaux !

Mais je ne pourrai venir demain. J’ai un tas d’embêtements ou, pour employer un mot moins lourd, d’occupations suscitées par le prochain mariage de ma nièce.

J’espère vous aller faire une petite visite un des jours de cette semaine.

Mille tendresses et deux baisers sur vos beaux bras.

 

– 1107 –

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris, fin 1857-début 1858 ?]

Chère Madame,

Je viens réclamer les deux places de balcon que vous m’avez fait espérer hier.

C’est pour demain ou tel jour de la semaine prochaine qu’il vous plaira. Mais je dois les porter demain matin.

Donnez-les-moi et gardez-moi dans votre cœur une loge grillée.

À vous, en vous baisant les mains.

 

À JEANNE DE TOURBEY

[Paris, fin 1857-début 1858 ?]

Il ne suffit pas que vous soyez belle comme une étoile, il faut que vous soyez bonne comme un ange ! Merci mille fois. On vous adore. Quelle indulgence vous avez.

À vous.

 

– 1108 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce 22 janvier 1858.

Bien des jours se sont écoulés, cher Monsieur et ami, depuis que je n’ai eu le plaisir de recevoir de vos nouvelles. Souvent, presque chaque jour j’ai pensé à vous, en me de-mandant si vous étiez heureux. C’est mon désir sincère, ar-dent, puisse-t-il être exaucé ! Je ne l’espère guère avec une nature exceptionnelle comme la vôtre, c’est presque impos-sible. Vous avez changé de milieu et je crois que vous devez en être mieux, la solitude ne convient pas à une imagination aussi puissante ! J’ai vu dernièrement quelqu’un qui s’occupe de littérature et qui habite Paris. Après avoir fait un commun éloge de votre talent comme auteur, on ajouta que vous étiez un des élégants du boulevard et l’homme à la mode le plus recherché de Paris. Cela ne m’étonna point, mais je pensais en moi-même que vous deviez être assez in-différent à la célébrité et aux succès. Vous voulez plus, et mieux, mais ce mieux que les âmes comme la vôtre veulent, cet impossible qui les attire, parce que le possible ne leur suffit pas, où le trouver ? et ne faut-il pas aller le chercher au-delà de cette existence si remplie de misères et d’angoisses. J’ai relu quelque peu Madame Bovary et l’impression a été plus vive encore. Ce livre est d’une vérité saisissante, je suis malade après l’avoir lu, comme si je ve-nais de voir ce drame se passer sous mes yeux ! Ah ! c’est trop bien, le portrait ressemble trop, c’est trop vrai ! et votre roman en composition, où en est-il ? Je l’attends avec impa-tience ! nous sommes hélas, bien pauvres en littérature, cela est pour moi une véritable famine intellectuelle. Songez qu’un livre est dans ma solitude un événement, et la lecture

– 1109 – mon seul plaisir. Je relis Lélia que je sais par cœur et qui me cause toujours une admiration enthousiaste, mon âme s’y voit toute entière, comme on retrouve dans un miroir les traits de son visage. Oui, voilà mes pensées, mes souf-frances, ce livre est tout moi-même et il semble que l’auteur ait lu dans mon âme pour me révéler tous les maux dont je souffrais instinctivement, sans pouvoir m’en rendre compte. Je suis toujours sous la funeste influence de mes terreurs re-ligieuses, de mes impossibilités morales. J’en viens parfois à accepter même la souffrance éternelle des angoisses que j’éprouve et qui ne peuvent s’augmenter au-delà de cette vie, que trouverai-je alors, ou plutôt que pourrai-je trouver de plus terrible que ce que j’éprouve ! Craindre la mort, c’est beaucoup, et cependant ce n’est rien comparé à la crainte d’être à jamais rejeté loin de Dieu. C’est pourtant en pré-sence de ce supplice que je vis ! J’habite encore la campagne que je trouve encore moins triste que la ville ; le jour je lis, j’écris, j’oublie et me trouve bien tout le temps que je suis entourée de livres, de paperasses, mais la nuit je souffre beaucoup, les heures de ténèbres, de silence, exercent sur moi une funeste influence. Lorsque je vois briller la dernière étoile, je reprends un peu d’espoir, il me semble que ma mère habite peut-être cette étoile, qu’elle me regarde et me prend en pitié ! elle m’aimait trop sur cette terre pour ne pas m’aimer encore ailleurs. Ah ! lors même que nous aurions le bonheur et la perfection en ce monde, ne faudrait-il pas mourir, se séparer de ceux qu’on aime, et qui pourrait faire oublier cette sentence de mort portée en naissant contre tout ce qui existe. Ah ! si le bonheur final n’était pas le but de la création, elle ne serait qu’un acte de barbarie, une in-justice inexplicable. Je suis toujours souffrante et ne quitte pas ma maison. J’ai pourtant entendu deux fois Mme Ugalde et j’en ai été ravie. Songez que le théâtre est mon champ

– 1110 – d’asile, je n’existe que là ; on attend Roger qui doit chanter Lucie , mon opéra de prédilection. Je tremble de peur d’être malade, j’en serais désolée et j’ai tant de malheur en tout, que cela m’arrivera peut-être ! mon filleul est marié, il n’a rien, point d’emploi, le voilà tout à l’heure père et sans moyen d’existence. Ce ménage est encore une nouvelle charge pour moi, et pourtant, lorsque je peux donner un peu de bonheur aux autres, j’oublie un peu mes souffrances. Je vous dirai qu’on a mis au concours l’Histoire de la Guerre de Trente Ans, c’est-à-dire un précis. J’ai bien recueilli quelques notes qui me semblent insuffisantes. Ici les libraires n’ont rien de la Guerre de Trente Ans et à la bibliothèque, ils n’ont que l’Histoire de Schiller en 8 volumes, je voudrais un ou 2 volumes au plus. C’est un essai que je fais pour mon plaisir et je ne veux pas me donner trop de peine. Vous qui savez tout, dites-moi dans quel ouvrage je pourrai trouver le précis de cette Guerre de Trente Ans.

Adieu, Monsieur et excellent ami, que pourrais-je faire ici pour vous être agréable. Disposez de moi, je n’ai que la place de me dire votre amie dévouée

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

Mon médecin, M. Daviers, croit avoir étudié la méde-cine avec un de vos frères ?

 

– 1111 –

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Paris, 23 janvier 1858.

Si j’ai tant tardé à vous répondre, chère correspondante, c’est que j’ai été pendant trois semaines fortement indisposé. Moi qui avais jusqu’à présent une constitution d’airain et à qui rien ne faisait, je viens d’attraper une grippe des plus vio-lentes avec accompagnement de maux d’estomac, etc., mais, Dieu merci ! cela est terminé.

J’avais été dans les premiers temps de mon arrivée à Paris sottement occupé par des affaires de théâtre. On vou-lait faire une pièce avec la Bovary. La Porte-Saint-Martin m’offrait des conditions extrêmement avantageuses, pécu-niairement parlant. Il s’agissait de donner mon titre seule-ment et je touchais la moitié des droits d’auteur. On eût fait bâcler la chose par un faiseur en renom, Dennery ou quelque autre. Mais ce tripotage d’Art et d’écus m’a semblé peu con-venable. J’ai tout refusé net et je suis rentré dans ma tanière. Quand je ferai du théâtre, j’y entrerai par la grande porte, autrement non. Et puis, on a assez parlé de la Bovary, je commence à en être las. D’ailleurs elle est déjà sur deux théâtres. Elle figure dans la Revue des Variétés et dans la Re-vue du Palais-Royal ; deux turpitudes, c’est bien suffisant ! Loin de vouloir exploiter mon succès comme on me le con-seillait, je fais tout au monde pour qu’il ne recommence pas ! Le livre que j’écris maintenant sera tellement loin des mœurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu. On n’y verra aucune observation, rien de ce qu’on aime générale-ment. Ce sera de l’Art, de l’Art pur et pas autre chose.

 

– 1112 –

Je ne sais rien d’une exécution plus difficile. Les gens du métier qui connaissent mes intentions sont effrayés de la tentative. Je puis me couvrir de ridicule pour le reste de mes jours. Quand sera-ce fini ? Je l’ignore. J’ai été depuis cinq mois dans un état moral déplorable, et si j’allais toujours de ce train-là, la chose ne serait pas terminée dans vingt ans.

Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes. J’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! Ce voyage du reste sera court. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour con-naître à fond les paysages que je prétends décrire. Mon plan est fait et je suis au tiers du second chapitre. Le livre en aura quinze. Vous voyez que je suis bien peu avancé. En admet-tant toutes les chances, je ne puis avoir fini avant deux ans.

Permettez-moi de vous dire que j’ai eu un moment de gaieté ce matin, en lisant une phrase de votre lettre. Moi, « un homme du boulevard, un homme à la mode, recher-ché » ! Je vous jure qu’il n’en est rien du tout, et si vous me voyiez, vous en seriez bien vite convaincue. Je suis au con-traire ce qu’on appelle un ours. Je vis comme un moine ; quelquefois (même à Paris) je reste huit jours sans sortir. Je suis en bonnes relations avec beaucoup d’artistes, mais je n’en fréquente qu’un petit nombre. Voilà quatre ans que je n’ai mis le pied à l’Opéra. J’avais l’année dernière mes en-trées à l’Opéra-Comique où je n’ai pas été une fois. La même faveur m’est accordée cet hiver à la Porte-Saint-Martin, et je n’ai pas encore usé de la permission. Quant à ce qu’on

– 1113 – nomme le monde, jamais je n’y vais. Je ne sais ni danser, ni valser, ni jouer à aucun jeu de cartes, ni même faire la con-versation dans un salon, car tout ce qu’on y débite me semble inepte ! Qui diable a pu vous renseigner si mal ?

Je ne connais sur la guerre de Trente Ans que l’histoire de Schiller. Mais je verrai cette semaine mon ami Chéruel, qui est professeur d’histoire à la Sorbonne ; je ferai votre commission. On a publié dans les Manuels Roret le Manuel du bibliophile. Il est probable que vous trouverez là une liste de livres. Dans Sismondi, Histoire des Français, aux volumes sur Louis XIII et Louis XIV, vous trouverez dans les notes des indications bibliographiques. Car la grande histoire de Sismondi n’est que le résumé de tout ce qui a été publié. Il ne s’est pas servi des sources manuscrites.

Comme j’ai été attendri de ce que vous me dites sur cette dernière étoile que vous regardez dans la nuit ! Je crois vous comprendre et vous aime bien affectueusement.

Je vous baise les deux mains.

 

À LOUIS BOUILHET

[Paris, 24 janvier 1858.]

[…] Je n’admets aucune observation sur le Desprez, c’est idiot. Ne change pas un mot, pas une virgule. J’ai été indigné quand tu m’as écrit cela… J’aurais bien besoin de toi – et j’attends avec impatience… Carthage va déplorable-

– 1114 – ment. Je me casse la tête pour trouver les détails et n’en trouve pas. Que devenir ? Je deviens triste comme un tom-beau. Quelle sacrée idée j’ai eue là !…

 

À MICHEL LÉVY

[Paris,] jeudi, 3 h[eures].

[28 janvier 1858.]

Mon cher Michel,

Pouvez-vous (et quand même vous ne le pourriez pas, faites-le !) insérer dans L’Entracte l’entrefilet suivant…

 

À ÉMILE AUGIER

[Paris, début février 1858.]

Mon cher Augier,

J’ai des excuses à vous faire. Bouilhet vient de m’apprendre une chose qui me chagrine. La réclame que j’avais fait insérer dans L’Entracte par Lévy n’avait d’autre but que : de démentir ce bruit : « La pièce de Bouilhet ne se-ra pas jouée cette année. » Si j’avais su qu’elle eût pu vous nuire en quoi que ce soit, je m’en serais abstenu, croyez-le bien. Mon ignorance des choses théâtrales en est la cause. Je réparerai ma faute en applaudissant à votre Première,

– 1115 – avec la force de dix blanchisseuses et je réclame pour ce une stalle d’orchestre, en vous réitérant mes excuses et en vous serrant les mains bien cordialement.

 

À ALFRED BAUDRY

[Paris,] 10 février [1858].

Mon bon,

Vous êtes bien gentil de penser à moi et je commençais à trouver que vous m’oubliez un peu. Notre excuse com-mune est, à ce qu’il paraît, l’emmerdement, le mien n’a pas été mince. En voici le détail dans l’ordre chronologique.

1° J’ai été occupé à mon arrivée par des affaires de théâtre ; on voulait (c’était une tocade universelle) mettre la Bovary sur les planches. Or, comme j’ai l’habitude d’entrer dans les choses par la grande porte, il m’a semblé honteux de commencer ma carrière dramatique par une collaboration quelconque. Il est vrai que mon nom n’eût pas été sur l’affiche. On me demandait seulement mon titre. Et je tou-chais des droits assez considérables. Dennery devait faire cette ordure, etc., etc. Bref j’ai tout refusé. C’est un gain de [sic] trentaine de mille francs dont je me prive. Merde, voilà comme je suis, pauvre mais honnête. J’entrais dans la caté-gorie des faiseurs, je me suis cabré d’orgueil. Telle est l’histoire. La chose devait se passer à la Porte-Saint-Martin. C’est ce qui vous explique ma présence dans cet établisse-ment où l’on m’a vu pendant un bal masqué. Je venais pour parler à Fournier et j’y suis resté une demi-heure. Oh ! non,

– 1116 – mon pauvre vieux, je batifole bien peu, pour ne pas dire point du tout. Jamais je n’ai moins encensé les autels de Vé-nus.

2e histoire : une grippe formidable pendant trois se-maines.

3e embêtement. Les aventures du drame de Bouilhet dont je suis maintenant le maître absolu, puisqu’il m’a donné une procuration pour tout faire. Que deviendra tout cela ? je l’ignore. Nous allons peut-être avoir un procès avec l’Odéon ?

4e et dernier emmerdement majeur ! Narcisse, mon fi-dèle Mameluk, est au lit depuis bientôt quinze jours. Il a eu un commencement de fièvre muqueuse qui menaçait de de-venir grave. J’ai eu pendant deux jours assez d’inquiétude, il entre maintenant en convalescence.

Enfin, croyez-vous que ce ne soit rien que d’avoir en-tendu parler du procès Jeuffosse ! puis de l’attentat ! sans compter les suppressions de journaux ! et les bourgeois ! et le gouvernement !… etc. ! – etc. !…

Vous pensez bien qu’au milieu de tout cela mon pauvre roman antique n’a pas marché raide. Au commencement d’avril, je m’esbigne pour la régence de Tunis. Vous me re-verrez au retour, vers le milieu ou la fin de mai. J’ai fran-chement besoin de prendre l’air, ne serait-ce que dans un but hygiénique, monsieur !

J’ai été fort peu au spectacle. J’en avais bien assez, des théâtres ! quel monde ! Miséricorde ! quelle société de cra-

– 1117 – pules et quel enchevêtrement de canailleries ! J’ai cependant assisté à deux Revues (celles du Palais-Royal et des Variétés) où il y avait des dames Bovary, l’une habillée en débardeur et l’autre en Amazone. Mais c’était triste, ô mon ami.

Bref je ne suis pas beaucoup plus gai que je ne l’étais cet automne. L’idée de Tunis, il est vrai, me ragaillardit un peu. Mais les inquiétudes de ma mère commencent déjà.

Ah ! une nouvelle qui vous fera rire. Je suis l’ami intime d’Henry Monnier. Il m’adore. C’était un de ceux qui vou-laient travailler avec moi.

Je vois votre frère de temps à autre. Il doit déjeuner chez moi de dimanche en huit. Mulot est à Mantes où il compose.

Bouilhet est bien embêté par toutes ces sacrées affaires du théâtre. Il va s’en retourner dans sa maison de campagne et se livrer à la confection d’une autre pièce pour l’hiver pro-chain. Je ne crois plus maintenant avoir rien à vous dire.

Si ce n’est, mon pauvre vieux, que je vous embrasse très fort.

 

Mes souvenirs à Mme Baudry, et même respects pour être plus convenable.

Amitiés au père Pottier, dites-lui qu’il vienne me faire une visite à son prochain voyage dans la capitale.

– 1118 –

P.-S. – Autre nouvelle pour exciter votre hilarité. Je suis l’ami de la mère Thierret (du Palais-Royal, la connaissez-vous ?). Nous nous tutoyons et nous nous embrassons.

Elle connaît Montaigne, à fond. Ce qui est quelque chose.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Paris,] 1er mars 1858.

Voici, chère Demoiselle, l’indication de quelques livres relatifs à la guerre de Trente Ans. Je vous demande bien pardon de ne pas vous l’avoir envoyée plus vite.

Mémoires de Richelieu.

Mémoires de Montglat.

Mémoires du maréchal de Gramont.

Mémoires du maréchal d’Estrées.

Mémoires de Montrésor.

LELABOUREUR. Histoire du maréchal de Guébriant.

SARRASIN. Histoire de Waldstein.

AUBERY. Histoire de Richelieu.

AUBERY. Histoire de Mazarin.

BOUGEANT. Histoire des guerres et des négociations qui ont pré-

cédé la paix de Westphalie sous le ministère de Richelieu et de Mazarin, 4 vol. in-12, 1740.

PONS. Résumé de la guerre de Trente Ans, 1 vol.

Papiers de Richelieu, 2 vol. in-4°, publication du gouvernement.

 

– 1119 –

Les sources allemandes sont nombreuses, mais en voilà assez pour vous occuper pendant quelque temps. Lancez-vous dans ce travail à corps perdu, lisez et annotez le plus qu’il vous sera possible. Vous vous en trouverez mieux, mo-ralement parlant. Notre âme est une bête féroce ; toujours affamée, il faut la gorger jusqu’à la gueule pour qu’elle ne se jette pas sur nous. Rien n’apaise plus qu’un long travail. L’érudition est chose rafraîchissante. Combien je regrette souvent de n’être pas un savant, et comme j’envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouches, des étoiles ou des fleurs !

Faites de grandes lectures, tout est là. Je vous le répète encore.

Quant à moi, je ne fais rien du tout. Mon hiver a été hor-riblement gâché et de la plus sotte façon. J’ai eu des affaires, j’ai eu la grippe, j’ai eu des malades autour de moi. Je me suis mêlé des embarras d’un ami que j’ai tirés à clair. Voilà bientôt deux mois que je m’occupe d’une pièce acceptée à trois théâtres, refusée, reprise, etc. J’ai navigué, en un mot, dans une foule de turpitudes et d’ennuis. Mais enfin, depuis jeudi dernier, tout est terminé. Le roman sur Carthage a bien peu avancé pendant tout ce temps-là, et je vais encore l’interrompre, car les préparatifs de mon voyage vont com-mencer. Je vous écrirai avant de m’embarquer et au retour.

J’ai entrepris une chose bien difficile, mais il n’y a plus à reculer, il faut la continuer ! J’ai peur d’avoir eu les yeux plus grands que le ventre !

Lisez donc un livre qui vous plaira beaucoup : l’Essai sur la Révolution française, de Lanfrey. Il y a aussi du même au-

– 1120 – teur : L’Église et les philosophes au XVIIIe siècle dont je vous engage à prendre connaissance. Cela est fait dans un esprit très large et très juste.

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