Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 28/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

Voilà le printemps qui va revenir ! Vous vous trouverez mieux aux premiers rayons de soleil, pauvre chère âme en-dolorie ! Je penserai à vous sur la plage d’Afrique. Mais en attendant je vous envoie mille bonnes tendresses.

 

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce samedi 13 mars 1858.

Cher Monsieur et ami,

Combien vous êtes bon de vous souvenir de moi, que je suis reconnaissante de cette preuve d’amitié ! Votre départ pour l’Afrique m’attriste ; quoique je ne vous aie jamais vu, je vous aime comme un ancien ami, et il me semble que je vais être encore plus seule, plus abandonnée, sans appui, lorsque vous serez parti ! et puis si loin ! J’espère que vous attendrez l’équinoxe à passer, car la mer doit être bien mau-vaise à cette époque. Que je vous trouve heureux de pouvoir voyager, jamais je n’ai vu partir personne, même pour l’autre monde, sans désirer les suivre. Je me disais avec re-gret, ils partent et moi je reste ! Ici attachée à la même place, sans espoir, eux du moins vont vers l’inconnu, ils ont chance de rencontrer mieux ! Cela ne prouve pas en faveur de ma situation, puisque j’ai tant le désir d’en sortir ! Je vous re-

– 1121 – mercie mille et mille fois des renseignements que vous avez eu l’extrême complaisance de me donner sur la Guerre de Trente Ans. J’étais dans l’état moral déplorable que vous sa-vez, lorsque mes affaires m’ont forcée à aller chez un avocat, où j’ai trouvé justement le précis de la Guerre de Trente Ans. Il fallait ce travail pour le 15 mars, j’ai travaillé avec ardeur, je me suis passionnée pour ce récit si dramatique et cela m’a rendue à moi-même ! Vous avez raison, le travail seul peut me sauver, mais il me faudrait un travail forcé, avec un but ; ici j’en avais un, et maintenant que j’ai fini, tout me manque, je regrette ce labeur forcé qui souvent me semblait au-dessus de mes forces. Je ne sais plus à quoi me prendre ; nous sommes ici en plein jubilé ! en plein carême, avec ser-mons et processions. Quoique catholique, et religieuse de conviction, j’ai cru devoir oublier la confession pour un temps illimité ! à l’impossible nul n’est tenu, et je crois qu’il est de mon devoir de conserver ma raison avant tout. Néanmoins, je suis tourmentée de ne pas remplir mes obli-gations, mais enfin ce sera pour plus tard, et puis le prêtre me manque, je voudrais avoir un homme qui m’inspirât con-fiance entière et bien motivée, où le trouver ? surtout lors-qu’on veut y joindre l’intelligence et des idées larges et éle-vées ! Tout cela est désolant et me jette dans un monde d’anxiétés ! J’habite toujours la campagne et jamais elle n’eut un aspect si triste, pas de végétation, la verdure même est grise ! Il y a quelques jours, je voyais de ma fenêtre se dérouler le cortège d’un convoi, les prêtres, la grande croix, le cercueil, les parents éplorés, des tourbillons de poussière s’élevaient autour et agitaient les draperies, le vent m’apportait par bouffées le chant funèbre des prêtres, un ciel noir couvrait le tout et des troupes de corbeaux complé-taient ce tableau saisissant de sombre tristesse, j’en ai en-core le cœur serré ! J’ai eu pourtant un grand plaisir, j’ai en-

– 1122 – tendu Roger, puis Poultier avec Bussine dans La Favorite, La Dame blanche et Lucie. J’ai entendu 20 fois ces opéras et je ne m’en lasse pas, Lucie surtout ; j’ai bu cette mélodie goutte à goutte, oh alors, je ne doutais plus de la bonté de Dieu ! J’espérais ! Je ne demanderais pas au ciel une autre félicité et si j’étais assurée d’entendre une fois par mois un opéra bien chanté, je ne demanderais plus rien en ce monde. Il faut vous dire que j’ai l’amour inné du théâtre, c’est ma vie, hors de là je n’existe pas ! Oh ! si seulement je pouvais un jour avoir un théâtre à moi, à diriger ! Mais non, je veux voir tout cela sur la scène, garder mes illusions, car ce sont mes frères, ma famille, mon bien, toutes ces créations du poète et du compositeur, c’est mon monde à moi, ma patrie où je rentre, hors de là, c’est l’exil. Oui, le monde des chimères est le seul digne d’être habité, je n’ai jamais pu vivre ailleurs et je veux y mourir. Lorsque j’entendais chanter cette canta-trice, il me semblait que mon âme quittait mon corps pour entrer en elle, que je ressentais ce qu’elle exprimait, que je vivais de sa vie assimilée à la mienne, et cela me rendait heureuse, je me sentais moi-même. Ah ! qui sait si dans une vie antérieure, je n’ai pas été artiste ! que Dieu pour ma ré-compense me renvoie en ce monde comme disciple de l’art ! L’opéra nous quitte pour 6 mois, que vais-je devenir en l’absence de cet ami ! auprès de cela j’ai des idées bien pro-fondément tristes, en revenant du théâtre, je passe devant des églises fermées et silencieuses, c’est la nuit à minuit, alors je pense à tous les morts qui sont passés par cette porte, à ma mère dont le cercueil a été porté là, puis à moi-même qui, à mon tour, serai bientôt apportée là ! mais je me dis que du moins je n’y serai plus, ils ne tiendront que mon corps enfermé, mon âme sera libre, enfin ! je n’aurai plus d’autre loi, d’autre maître que Dieu, et cet espoir me donne le désir de mourir, de quitter cet affreux monde que je hais

– 1123 – et qui m’oppresse. À présent, cher Monsieur, dites-moi quel travail je pourrais faire, mais il me faudrait un but, ne pour-rais-je trouver un journal littéraire qui me charge d’un travail spécial long, n’importe lequel, un travail mensuel, régulier ; vous qui êtes un des rois de la littérature, vous pourriez faci-lement me trouver cela, ce serait, je crois, un remède à mes maux. Je ne puis trouver ici aucun livre sérieux chez les li-braires qui n’en connaissent pas même les titres. Je n’ai rien à lire absolument. Indiquez-moi un journal littéraire sérieux que je puisse lire avec intérêt. Je relis Consuelo, c’est admi-rable. Je lis le feuilleton de Champfleury, Les Amoureux de Sainte-Périne, mais enfin je n’ai plus d’aliments littéraires. À quand votre roman ? Vous penserez à moi sur la terre d’Afrique ! merci, mille fois merci, et moi j’y penserai sans cesse, et je prierai pour vous du fond du cœur, et pourquoi ne me donneriez-vous pas de vos nouvelles d’Afrique ! j’espère à votre retour que j’aurai le plaisir de vous voir. Adieu, cher Monsieur, en attendant de vos nouvelles. Votre amie dévouée

MARIE-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À JULES DUPLAN

[Paris,] lundi au soir. [22 mars 1858.]

Voici le Berbiguier. Mais prends-en soin car Saint-Victor a l’air d’y tenir beaucoup.

Baudry qui viendra dimanche chez moi désire y voir Lanfrey. Fais en sorte qu’il vienne.

– 1124 –

À toi, vieux, et rapporte-moi Berbiguier.

 

À ALFRED BAUDRY

[Paris, 23 mars 1858.]

Mon Bon,

Faites-moi le plaisir de demander au père Pottier si la bibliothèque possède le traité de Juste Lipse intitulé De mili-tia romana. Les œuvres complètes de Juste Lipse forment 3 vol. in-fol.

Je m’esbigne « pour le rivage du Maure », où j’espère ne pas rester « captif » de demain en quinze, mercredi 7 avril. Je me suis fait bâtir une paire de bottes à l’écuyère qui me cause une grande volupté. Bref, votre ami est satisfait de re-voir des flots et des palmiers. Je vais un peu prendre l’air pendant six semaines, et, franchement, j’en ai besoin. J’ai passé un hiver idiot, maladies, affaires de théâtre, découra-gements, etc.

Ma mère m’a assez inquiété dans ces derniers temps par une pleurésie qui, heureusement, a été arrêtée à temps. Achille est même venu la voir dimanche. La convalescence commence maintenant.

Votre frère viendra déjeuner chez moi dimanche.

J’attends Bouilhet dans une huitaine.

– 1125 –

Adieu, mon bon ; répondez-moi, et croyez que je vous embrasse.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

[Paris,] 6 avril 1858.

Je ne veux pas m’embarquer avant de vous dire un petit adieu, chère correspondante. Dans huit jours je serai à Mar-seille, dans quinze à Constantine et trois jours après à Tunis. Malgré le plaisir profond que me donne l’idée de prendre l’air, j’ai le cœur un peu gros, mais il faut avant tout faire son métier, suivre la vocation, remplir son devoir en un mot. Je n’ai jusqu’à ce moment aucune faiblesse à me reprocher et je ne me passe rien. Or il faut que je parte ; j’ai même trop tar-dé, tout mon hiver a été perdu par les plus sottes affaires du monde, sans compter les maladies que j’ai eues autour de moi. La plus grave a été celle de ma mère, assez sérieuse-ment atteinte d’une pleurésie qui m’a donné des inquiétudes. Mais elle va mieux, Dieu merci ! Comme nous souffrons par nos affections ! Il n’est pas d’amour qui ne soit parfois aussi lourd à porter qu’une haine ! On sent cela quand on va se mettre en voyage surtout !

Voilà la quatrième fois que je vais me retrouver à Mar-seille et, cette fois-ci, je serai seul, absolument seul. Le cercle s’est rétréci. Les réflexions que je faisais en 1849, lorsque je me suis embarqué pour l’Égypte, je vais les refaire dans quelques jours en foulant les mêmes pavés. Notre vie tourne ainsi continuellement dans la même série de misères,

 

– 1126 – comme un écureuil dans une cage, et nous haletons à chaque degré.

N’importe ; il ne faut pas rétrécir sa vie, ni son cœur non plus. Acceptons tout ! Absorbons tout !

Ce que vous me dites de vos sensations en revenant du théâtre, la nuit, dans les rues de votre ville, m’a pénétré comme une pluie fine. Je crois vous comprendre, chère âme endolorie ! et il me semble que si je vivais avec vous je vous guérirais. C’est sans doute de l’amour-propre. Mais je sens que je vous serais utile.

Quant à vous trouver dans un journal un travail régulier, c’est impossible, par la raison qu’ils n’en publient aucun. Si vous saviez les masses d’articles enfouis dans les cartons et qu’on ne lit même pas ! Tout, hélas ! se fait comme des bottes, sur commande ! Il y a seulement, dans les journaux prétendus sérieux, un homme qui fait à la brassée et tant bien que mal la critique des livres : 1° pour les éreinter si les susdits ouvrages sont antipathiques au journal ou à quelqu’un des rédacteurs ; et 2° pour les pousser, toujours sur la recommandation de quelqu’un. Voilà la règle, le reste est l’exception. Restent les traductions et la cuisine des nou-velles et des réclames.

Mais pour écrire dans un journal de Paris, il faut être à Paris. On peut cependant, et cela se fait tous les jours, en-voyer des nouvelles ou des romans. Il y a maintenant grande disette de cette denrée ; faites-en, on vous les placera. Je les présenterai si vous voulez à La Presse ou au Moniteur.

 

– 1127 –

À ALFRED BAUDRY

[Paris, avril 1858, du 5 au 9.]

Mon cher Petiot,

Je fous mon camp lundi prochain. Dans les derniers jours de mai, vous me reverrez, et nous taillerons une ba-vette.

Votre frère m’a raconté vos déplorables histoires de douane ; envoyez promener l’administration, plutôt que de nous quitter. Restez à Rouen – ou venez à Paris.

Bouilhet est maintenant à Cany ; il se pourrait que vous le vissiez lundi prochain. Quant à ses travaux, il cherche un grand drame.

Je tâcherai de vous envoyer de là-bas un mot ; mais n’y comptez pas trop. Cela est si difficile d’écrire des lettres en voyage !

Ma mère sera, je pense, à Croisset dans trois semaines ou un mois. Elle s’en va présentement en Champagne. Elle m’a bien inquiété dans ces derniers temps ! Quel hiver imbé-cile j’ai passé, mon pauvre bonhomme !

J’aurai une belle histoire à vous conter. Faites-moi pen-ser à vous parler de ma cave. C’est d’un genre neuf.

Adieu, vieux. En vous embrassant, j’ai l’honneur de me dire tout à vous.

– 1128 –

À MONSIEUR ***

[Paris, avril 1858, du 5 au 9.]

Mon cher Confrère,

J’ai bien peu de temps à vous consacrer car je pars lundi prochain pour la régence de Tunis, – et je suis fort ahuri par mille courses et mille préparatifs.

Je voudrais vous écrire une très longue lettre relative-ment à votre résolution d’être tout à fait un homme de lettres.

Si vous vous sentez un irrésistible besoin d’écrire, et que vous ayez un tempérament d’Hercule, vous avez bien fait. Sinon, non !

Je connais le métier. Il n’est pas doux ! Mais c’est parce qu’il n’est pas doux qu’il est beau ! Le journalisme ne vous mènera à rien – qu’à vous empêcher de faire de longues œuvres et de longues études. Prenez garde à lui. C’est un abîme qui a dévoré les plus fortes organisations. Je connais des gens de génie devenus, en quelque sorte, des bêtes de somme.

Pardon du conseil, si je froisse, par là, une sympathie. Mais j’ai raison cependant.

Faites de grandes lectures, suivies et prenez un sujet long et complexe. Relisez tous les classiques, non plus comme au collège, mais pour vous, et jugez-les dans votre

– 1129 – conscience comme vous jugeriez des modernes, largement et scrupuleusement.

Puisque vous vous intéressez à ce qui me regarde, je vous dirai que si mon roman n’a pas été mis sur la scène, c’est que je m’y suis opposé formellement. J’ai trouvé la spéculation (et elle était fort bonne) peu digne de moi. Plu-sieurs théâtres en voulaient. Ç’a été une manie pendant un instant. Mais tout est fini maintenant.

Le livre de moi annoncé dans La Presse est bien loin d’être fait, puisque c’est pour le faire que je me transporte à Carthage. J’espère pourtant cet été l’avancer considérable-ment. Mais je trouve à la chose des difficultés prodigieuses. – Soyez bien sûr que je vous enverrai un des premiers exemplaires.

Au revoir donc, travaillez de toutes vos forces. – De toute votre âme et croyez que je vous serre les mains très cordialement.

 

À MICHEL LÉVY

[Paris, avant le 10 avril 1858.]

Mon cher Michel,

Voulez-vous me donner derechef six Bovary que je vais répandre sur la plage africaine…

 

– 1130 –

À LOUIS BOUILHET

Minuit. [Nuit du 23 au 24 avril 1858.]

Nuit de Vendredi à Samedi, à bord de l’Hermus, par le travers du cap Nègre et du cap Sérat. Latit[ude] 37° 10 m, longitude 6° 40 m (prends la carte et tu trouveras où je suis !!!).

!!!!

***

Mon Vieux,

La nuit est belle, la mer plate comme un lac d’huile, cette vieille Tanit brille, la machine souffle, le capitaine à cô-té de moi fume sur un divan et le pont est encombré d’Arabes qui vont à La Mecque. Couchés dans leurs burnous blancs, la figure voilée et les pieds nus, ils ressemblent à des cadavres dans leurs linceuls. – Nous avons aussi des femmes avec leurs enfants. Tout cela, pêle-mêle, dort ou dégueule mélancoliquement, et le rivage de la Tunisie que nous cô-toyons apparaît dans la brume. Nous serons demain matin à Tunis, je ne vais pas me coucher afin de posséder une belle nuit complète. D’ailleurs l’impatience que j’ai de voir Car-thage m’empêcherait de dormir.

Depuis Paris jusqu’à Constantine, c’est-à-dire depuis lundi jusqu’à dimanche, je n’ai pas échangé quatre paroles. Mais nous avons pris à Philippeville des compagnons assez aimables, et je me livre à bord à des conversations passa-

– 1131 – blement philosophiques et très indécentes. J’initie un jeune seigneur russe aux arcanes de la pédérastie (système Cor-dier), bien que je le soupçonne d’être plus fort que moi, en sa qualité de Scythe.

J’ai revu à Marseille la fameuse maison où, il y a 18 ans ! j’ai baisé Mme Foucaud née Eulalie de Langlade. Tout y est changé ! Le rez-de-chaussée, qui était le salon, est maintenant un bazar et il y a au 1er un perruquier-coiffeur. J’ai été par deux fois m’y faire faire la barbe. Je t’épargne les commentaires et les réflexions chateaubrianesques sur la fuite des jours, la chute des feuilles et celle des cheveux. – N’importe, il y avait longtemps que je n’avais si profondé-ment pensé ou senti, je ne sais. Philoxène dirait : « J’ai relu les pierres de l’escalier et les murs de la maison. »

Je me suis trouvé extrêmement seul à Marseille pendant deux jours. J’ai été au Musée, au spectacle. J’ai visité les quartiers infâmes. J’ai fumé dans des cabarets écartés, au milieu des matelots, en regardant la mer.

La seule chose importante que j’aie vue jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha. Il y a un ravin déme-suré qui entoure la ville. C’est une chose formidable et qui donne le vertige. Je me suis promené au-dessus à pied et dedans à cheval. – C’était l’heure où, sur le boulevard du Temple, la queue des petits théâtres commence à se former. Des gypaètes tournoyaient dans le ciel, etc.

En fait d’ignoble, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que trois Maltais et un Italien (sur la banquette de la diligence de Constantine) qui étaient saouls comme des Polonais, puaient comme des charognes et hurlaient comme des tigres. Ces

– 1132 – messieurs faisaient des plaisanteries et des gestes obscènes, le tout accompagné de pets, de rots et de gousses d’ail qu’ils croquaient dans les ténèbres à la lueur de leurs pipes. Quel voyage ! et quelle société ! C’était du Plaute à [la] douzième puissance, une crapule de 75 atmosphères.

J’ai vu à Philippeville, dans un jardin tout plein de ro-siers en fleurs, sur le bord de la mer, une belle mosaïque ro-maine représentant deux femmes, l’une assise sur un cheval et l’autre sur un monstre marin. Il faisait un silence exquis dans ce jardin. On n’entendait que le bruit de la mer. Le jar-dinier, qui était un nègre, a été prendre de l’eau dans un vieil arrosoir et il l’a répandue devant moi pour faire revivre les belles couleurs de la mosaïque. – Et puis je me suis en allé.

Et toi, vieux, que fais-tu ? Ça commence-t-il ? Mes com-pliments à Léonie et au vieux pont de Mantes dont le moulin grince. Ma prochaine lettre sera plus longue. J’en attends une de toi à la fin de cette semaine et je t’embrasse bien tendrement, mon pauvre vieux.

 

À ERNEST FEYDEAU

Carthage, samedi 1er mai [1858].

Mon très cher Vieux,

Pardonne-moi l’exiguïté de cette lettre, mais je suis fort talonné par le temps. N’importe ; je veux te dire combien ta lettre m’a fait plaisir. Merci, vieux ! Il m’est impossible de te

– 1133 – rien écrire d’intéressant, cela m’entraînerait dans des des-criptions qu’il faudrait travailler ; or, il faut être déjà bien vertueux pour prendre ses notes tous les soirs ! Je me couche tard et je me lève de grand matin. Je dors comme un caillou, je mange comme un ogre et je bois comme une éponge. Tu n’as jamais vu ton oncle en voyage, c’est là qu’il est beau ! La table d’hôtes, où je mange, est bouleversée de-puis ma venue et les gens qui ne me connaissent pas me prennent certainement pour un commis voyageur.

Je pars dans deux heures pour Utique où je resterai deux jours, après quoi j’irai m’installer pendant trois jours à Carthage même, où il y a beaucoup à voir, quoi qu’on dise. Ma troisième course sera pour El-Jem, Sousse et Sfax, expé-dition de huit jours, et la quatrième pour Kef. Ah ! mon pauvre vieux, comme je te regrette et comme tu t’amuserais !

Tu as bien fait de dédier ton livre au père Sainte-Beuve.

Non ! sacré nom de Dieu, non ! il ne faut jamais écrire de phrases toutes faites. On m’écorchera vif plutôt que de me faire admettre une pareille théorie. Elle est très com-mode, j’en conviens, mais voilà tout. Il faut que les endroits faibles d’un livre soient mieux écrits que les autres.

Adieu, vieux, je n’ai que le temps de t’embrasser.

 

– 1134 –

À LOUIS BOUILHET

[Tunis,] samedi 8 [mai 1858].

Te fous-tu du monde ?

Qu’est-ce que ça veut dire ? Pas un traître mot de ta Seigneurie depuis que je suis parti. Pourquoi ? Les lettres se sont-elles perdues ? je t’avais pourtant donné tous les ren-seignements nécessaires ?

Ne t’attends à rien d’intéressant. Je n’ai ni le temps ni la force de t’envoyer des descriptions. – À peine si je peux (tant je suis éreinté, le soir), prendre quelques notes.

Je ne pense nullement à mon roman. Je regarde le pays, voilà tout, et je m’amuse énormément.

Je ne me suis livré à aucune lubricité ! mais je connais Carthage à fond et à toutes les heures du jour et de la nuit. – J’ai ramassé sur le bord de la mer des coquilles pour toi, je passe la journée à courir aux environs. Je suis souvent trois ou quatre jours absent.

La semaine dernière j’ai visité Utique et je suis resté trois grands jours seul à Carthage. Ce soir, je pars en cara-vane et à mulet pour Bizerte.

J’ai à mon service un nègre hideux. Le drogman que j’avais auparavant était tellement poltron qu’il aurait fini par me faire peur.

 

– 1135 –

Je n’ai vu jusqu’à présent aucune bête féroce (je ne compte pas les chacals), mais j’ai tué, à coups de fouet, un serpent assez raisonnable qui courait en plein soleil, sur la poussière.

Je dîne tous les jours avec un ancien élève du père Car-rel, M. Dubois, ingénieur. Il connaît les Roquigny, qui sont venus jusqu’à Tunis, ô ironie !

J’ai rencontré deux ou trois balles de bourgeois, bien bonnes et dont je me servirai plus tard.

Voici la manière dont les Arabes de Tunis s’y prennent pour se guérir de la vérole : ils enculent un âne.

On se livre ici à une bestialité enragée. C’est l’effet du climat, dirait Montesquieu.

Feydeau m’a écrit pour savoir ton adresse, afin de t’envoyer un livre qu’il va publier.

Écris-moi à Philippeville. Où en est le drame ? Adieu, vieux. Je compte sur toi, vers la seconde semaine de juin et t’embrasse bien tendrement.

Ton.

 

– 1136 –

À ERNEST FEYDEAU

Tunis, samedi 8 mai 1858.

Tu es bien aimable de m’écrire, mais je suis éreinté et franchement, si tu ne veux pas ma mort, n’exige pas de lettres. J’ai cette semaine été à Utique, et j’ai passé quatre jours entiers à Carthage, pendant lesquels jours je suis resté quotidiennement entre huit et quatorze heures à cheval. Je pars ce soir à cinq heures pour Bizerte, en caravane et à mu-let ; à peine si j’ai le temps de prendre des notes. Ne t’inquiète pas pour moi, mon bon vieux. Il n’y a rien à craindre dans la Tunisie ; ce qu’il y a de pire comme habi-tants se trouve aux portes de la ville, il ne fait pas bon y rô-der le soir, mais je crois les Européens résidant ici d’une couardise pommée ; j’ai pour cette raison renvoyé mon drogman qui tremblait à chaque buisson, ce qui ne l’empêchait point de me filouter à chaque pas. Son succes-seur est, à partir d’aujourd’hui, un nègre hideux, un homme noir.

Je te regrette bien, tu t’amuserais, nous nous amuse-rions ! Le ciel est splendide. Le lac de Tunis est couvert le soir et le matin par des bandes de flamants qui, lorsqu’ils s’envolent, ressemblent à quantité de petits nuages roses et noirs.

Je passe mes soirs dans des cabarets maures à entendre chanter des juifs et à voir les obscénités de Caragheuz.

J’ai, l’autre jour (en allant à Utique), couché dans un douar de Bédouins, entre deux murs faits en bouse de vache, au milieu des chiens et de la volaille ; j’ai entendu toute la

– 1137 – nuit les chacals hurler. Le matin, j’ai été à la chasse aux scorpions avec un gentleman adonné à ce genre de sport. J’ai tué à coups de fouet un serpent (long d’un mètre envi-ron) qui s’enroulait aux jambes de mon cheval. Voilà tous mes exploits.

Il est probable que je m’en irai d’ici à Constantine par terre, cela est faisable, avec deux cavaliers du Bey. Arrivé sur la frontière, à quatre jours d’ici, le commandant de Souk’ara me donnera des hommes qui me mèneront jusqu’à Constan-tine. Ce voyage est plus facile de Tunis à Constantine que de Constantine à Tunis, et cependant peu d’Européens l’ont en-core fait. De cette façon, j’aurai vu tous les pays dont j’ai à parler dans mon bouquin.

Quant à la côte Est et Sfax, je n’ai ni le temps ni l’argent, hélas ! Il fait cher voyager dans la Tunisie, à cause des che-vaux et des escortes.

Je suis enchanté que tu aies, bien vendu Fanny ; il me tarde de la voir en volume. Ceci fort probablement est ma dernière lettre ; écris-moi maintenant à Philippeville.

Je ne serai pas à Paris avant le 5, le 6 ou le 7 juin. Je me précipiterai rue de Berlin, dès que je serai débarqué. Tu pourras humer, sur ma personne les senteurs peu douces de la Libye.

Adieu, vieux, je t’embrasse.

Amitiés au Théo, cent milliards de choses à Mme Feydeau.

– 1138 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Tunis, 8 mai 1858.]

Ma chère petite Lilinne,

Tu es bien gentille de m’écrire régulièrement et de me donner des nouvelles de ta bonne maman ; elles m’ont fait le plus grand plaisir.

As-tu été contente de revoir Croisset ? et Mmes Phipharô et Henry ?

À propos d’Anglaises, si tu étais ici avec moi, tu me se-rais d’un grand secours parce que je suis obligé de parler an-glais. Et je le parle, tant bien que mal. Il y a à Carthage un ministre anglais qui fait des fouilles. J’ai été chez lui plu-sieurs fois. Ni lui, ni personne de sa famille ne dit un mot de français, ce qui n’empêche pas que nous nous entendions très bien. Ils m’avaient invité pour aujourd’hui à dîner et à coucher chez eux. Mais j’ai une autre excursion plus intéres-sante à faire.

Je n’ai pas encore tiré un seul coup de fusil ni de pisto-let. Mais un de mes compagnons a tué trois grands flamants, sur le lac de Tunis. Ce sont des oiseaux semblables à des cygnes et qui ont les ailes roses et noires. Il y en a ici par milliers, et rien n’est plus joli que de les voir s’envoler au so-leil, quand on tire un coup de fusil sur eux.

Dans un mois, je serai de retour auprès de vous et nous causerons de tout cela.

– 1139 –

Ta bonne maman m’écrit que tu ne fais pas grand-chose. Tâche cependant d’avoir recopié sur un beau cahier tes rédactions d’histoire du Moyen Âge et d’avoir un peu ap-pris des dates.

Avec quel plaisir je reverrai ta bonne petite mine, dont je m’ennuie beaucoup, quoique mon voyage m’amuse ex-trêmement.

Embrasse ta bonne maman pour moi et soigne-la bien.

Ton vieux bonhomme d’oncle.

 

Surveille le ménage.

Ordonne que l’on nettoie bien mon cabinet. A-t-on re-tourné le tapis et arrangé mes portières ?

***

Fais mes amitiés à Narcisse.

***

Dis à ta bonne maman qu’elle m’écrive maintenant à Philippeville, car sa réponse à cette présente lettre ne peut pas partir de Marseille avant le 21. Elle arriverait à Tunis le 27 et il est probable que je n’y serai plus.

 

– 1140 –

À JEANNE DE TOURBEY

Tunis, 15 mai [18]58.

Ce n’est pas pour tenir à ma promesse que je vous écris, chère et belle voisine, mais parce que je songe à vous presque continuellement ! Et je n’ai que cela à vous dire, pas autre chose ! Je le jure par vos beaux yeux et vos belles mains. – Que vous conter d’ailleurs ? Voilà un mois que je suis ici, à humer le grand air chaud, à regarder le ciel et à me brunir la peau. Dans huit jours je repars et dans trois se-maines je vous reverrai. C’est là l’important. – Avec quelle joie je me précipiterai vers votre maison et comme mon cœur battra en tirant votre sonnette !

Quand je serai à vos pieds, sur votre tapis, nous cause-rons de mon voyage, si cela vous amuse. Mais aujourd’hui, non, n’est-ce pas ? Parlons de vous.

Comment va l’humeur, et cette chère santé ? êtes-vous gaie ? êtes-vous triste ? vous promenez-vous toujours de trois à six ? que fait-on le soir chez vous ? etc ! Si vous saviez comme je pense à votre appartement, qui vous contient, et jusqu’aux meubles qui vous entourent ! N’avez-vous pas de-puis mon départ senti, quelquefois, comme un souffle qui passait sur vous. C’était quelque chose de moi, qui, s’échappant de mon cœur, traversait l’espace, invisiblement, et arrivait jusque là-bas ! J’ai vécu depuis cinq semaines avec ce souvenir (qui est un désir aussi). Votre image m’a tenu compagnie dans la solitude, incessamment. J’ai enten-du votre voix à travers le bruit des flots et votre charmant visage voltige autour de moi, sur les haies de nopals, à l’ombre des palmiers et dans l’horizon des montagnes. Il me

– 1141 – semble que j’ai emporté de votre chère personne une sorte d’émanation qui me pénètre, un parfum dont je suis em-baumé, qui m’assoupit et qui m’enivre. Je vous en veux d’occuper tant de place dans ma pensée. Quand je veux rê-ver à Carthage, c’est la rue de Vendôme qui se représente. […]

 

À JULES DUPLAN

[Tunis,] 20 mai [1858].

Infect Cardoville,

J’espère être à Paris du 5 au 7 juin.

Tâche de venir me voir dimanche 6, de bonne heure.

Je ne resterai que deux jours à Paris et je voudrais bien embrasser ta binette. Mais je serai, perpétuellement, en course.

Je pars d’ici après-demain, et je m’en retourne en Algé-rie par terre, ce qui est un voyage que peu d’Européens ont exécuté. Je verrai de cette façon tout ce qu’il me faut pour Salammbô. – Je connais maintenant Carthage et les environs à fond. Je me suis informé aussi de Jérôme, mais personne n’a pu me dire ce qu’étaient devenus les lambeaux du mousse, claqué en mer.

 

– 1142 –

J’ai été très chaste dans mon voyage. Mais très gai, et d’une santé marmoréenne et rutilante.

Adieu, vieux, je t’embrasse. À toi.

Un mot, poste restante, à Marseille, s.v.p. (tout de suite).

 

À ERNEST FEYDEAU

Tunis, 20 mai 1858.

Mon vieux,

Si les dieux le permettent, je serai à Paris samedi (à 6 h 1/2), le 5 juin. Attends-moi pour dîner dans ton aimable logis, jusqu’à 8 heures du soir. Sinon, tu me verras le lende-main à 11 heures, ou bien tu aurais de mes nouvelles.

Je pars d’ici après-demain, armé jusqu’à la gueule, et escorté de trois solides gaillards. Que ne puis-je faire mon entrée chez toi dans un tel équipage ! Quel chic !

Je m’en vais de Tunis avec une certaine tristesse, étant de la nature des dromadaires, qu’on ne peut ni mettre en route, ni arrêter.

Tu as été bien aimable de m’écrire souvent.

Les mains me brûlent d’impatience relativement à Fan-ny . Il me tarde de lui couper les pages.

– 1143 –

Ne t’inquiète de l’avis de personne et continue.

Voilà un principe.

Je te plains bien sincèrement de tes pertes à la Bourse ! Quel embêtement, nom d’un chien !

Adieu, vieux. Je suis au milieu des paquets à faire ! La route de Tunis à Constantine est sûre, mais peu fréquentée. Je vais traverser en plein le pays des lions. Mais je désire peu en rencontrer, de près, du moins.

Adieu, vieux, mille poignées de main.

 

À LOUIS BOUILHET

[En mer, 3 juin 1858.]

Mon Vieux,

Nous sommes aujourd’hui le 3 juin, jeudi, et je t’écris ce petit mot, en mer, accroupi sur le pont comme un singe, et entouré de MM. les officiers de l’armée d’Afrique qui se ren-dent dans leurs foyers.

Je compte être à Paris dimanche prochain 6, où je met-trai immédiatement ces quelques lignes à la poste. – J’en re-partirai mercredi. – Je t’attends vers la fin de la semaine, car je n’ai rien à faire et vais me trouver un peu désœuvré. Ce serait vers le 12 ou le 13. C’est l’époque que j’avais dit.

– 1144 –

Quel grand homme tu fais ! Merci de l’épopée. Elle m’a réjoui démesurément. Comme c’est beau, nom de Dieu !

Je suis un peu gêné par le vent. Sinon, je t’en écrirais plus long. Adieu, cher vieux, à bientôt, je t’embrasse.

 

Je m’attends à recevoir vers jeudi ou vendredi une lettre de toi à Croisset qui me dise le jour et l’heure de ton arrivée. Amitiés à Léonie et à Mulot.

L’adresse de Feydeau est rue de Berlin, 14.

 

[Sur la quatrième page, au crayon :]

J’arrive un peu eschauffé. Voilà quinze jours que je ne me suis déshabillé que trois fois.

 

Samedi soir.

J’ai reçu ta lettre hier à Marseille. Merci, mon vieux. Je t’attends le 15. Écris-moi à Croisset.

Je t’embrasse.

 

– 1145 –

À MADAME JULES SANDEAU

Croisset, près Rouen.

[Vers le 12 juin 1858.]

Chère Madame,

Voici tout ce que j’ai pu obtenir de renseignements sur Grandcamp. Je me dépêche de vous les envoyer.

Depuis que je suis ici, je n’ai fait que dormir, mais au-jourd’hui je commence à me réveiller, et je vais me mettre aux Pénarvan. Je suis étourdi par le calme et le silence qui m’entourent. Au milieu de tout cela, j’ai pensé à vous, comme vous voyez.

Je vous demande la permission de vous baiser les mains et de me dire, chère Madame,

Votre tout dévoué (formule à part).

 

N.B. – Il faut voir Rouen en allant à Caen.

 

– 1146 –

À ERNEST FEYDEAU

Croisset, dimanche soir. [20 juin 1858.]

Que deviens-tu ? Moi, j’ai d’abord passé quatre jours à dormir, tant j’étais éreinté ; puis, j’ai repassé à l’encre mes notes de voyage, et le sieur Bouilhet m’est arrivé.

Depuis huit jours qu’il est ici, nous nous livrons à une pioche féroce. Je t’apprendrai que Carthage est complète-ment à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C’était ab-surde ! impossible ! faux !

Je crois que je vais arriver au ton juste. Je commence à comprendre mes personnages et à m’y intéresser. C’est déjà beaucoup. Je ne sais quand j’aurai fini ce colossal travail. Peut-être pas avant deux ou trois ans. D’ici là, je supplie tous les gens qui m’aborderont de ne pas m’en ouvrir la bouche. J’ai même envie d’envoyer des billets de faire part, pour annoncer ma mort.

Mon parti est pris. Le public, l’impression et le temps n’existent plus ; en marche !

J’ai relu, d’un seul trait, Fanny, que je savais par cœur. Mon impression n’a pas changé, l’ensemble même m’a sem-blé plus rapide. C’est bon. Ne t’inquiète de rien et n’y pense plus. Quand tu seras ici, je me permettrai seulement deux ou trois petites observations de détail, insignifiantes.

Nous allons avoir à Rouen des fêtes énormes et stu-pides, les bourgeois en perdent la boule. Ça me paraît d’avance le comble de la démence. Après lesdites fêtes, au

– 1147 – milieu de la semaine prochaine, on jouera la Montarcy. Puis, au commencement du mois, Bouilhet s’en retourne à Mantes ; à cette époque, ma mère fera à Trouville un petit voyage d’une huitaine ; après quoi, mon cher monsieur, nous vous attendons.

Est-ce convenu ? arrêté ? Pourquoi, grand couillon, ne m’as-tu pas donné de tes nouvelles ? Qu’écris-tu ? Que fais-tu ? Houssaye ? etc.

Moi, je prends des bains tous les jours. Je nage comme un triton. Jamais je ne me suis mieux porté. L’humeur est bonne et j’ai de l’espoir. Il faut, quand on est en bonne santé, amasser du courage pour les défaillances futures. Elles vien-dront, hélas !

En attendant cet emmerdement, je t’embrasse,

Amitiés au Théo.

 

Il y a, dans la rue Richer, je crois, un photographe qui vend des vues de l’Algérie. Si tu peux me trouver une vue de Medracen (le tombeau des rois Numides), près Alger, et me l’apporter, tu me feras plaisir.

 

– 1148 –

À ERNEST FEYDEAU

[Croisset, 24 juin 1858.]

Mon Bon,

Tu me parais pressé d’avoir des renseignements sur mon amie Clémence… Je crois même que tu la presses, homme lubrique et qui dissimules, sous les dehors d’un gen-tleman, les passions d’un sauvage. Mais quels détails veux-tu que je te donne ? C’est une excellente créature, voilà tout ce que je sais. J’ignore présentement sa position. Si tu pousses ta pointe par là, cache tes manœuvres à notre ami, qui ne te le pardonnerait pas. Dis-lui, à la ***, mille ten-dresses de ma part ; je l’aime beaucoup. Note sur le carac-tère : il est folâtre et sentimental tout à la fois ; elle rit dans les larmes. Enfin, mon cher monsieur, bonne chance, si tu t’y embarques.

C’est aujourd’hui que l’on joue à Rouen la première de la Montarcy ; ce sera pitoyablement joué. (Tu parles des ca-nailleries de journaux ? si tu avais mis le pied dans un théâtre !) Il faut que je me hâte de m’habiller pour aller dans ce sale pays ! Il perd maintenant complètement la boule à cause des fameuses fêtes de dimanche. C’est énorme de bê-tise ! Ô les Bourgeois !

Il me semble, mon neveu, que « tu fais attention à ce qu’on dit ». Grave erreur ! Vis dans ta dignité et dans tes phrases. Moi, me voilà, Dieu merci, sorti de tout cela. Je suis rentré (et moralement encore plus que physiquement) dans ma caverne ; d’ici deux ou trois ans peut-être, rien de ce qui se passe ici-bas en littérature ne va m’atteindre. Je vais,

– 1149 – comme par le passé, écrire pour moi, pour moi seul. Quant à La Presse et au Charles-Edmond, merde, contre-merde et remerde ! Avant tout il ne faut pas crever d’ennui. Je suis sûr que ce que je fais n’aura aucun succès, tant mieux ! je m’en triple-fous ! S’il faut, pour en obtenir, peindre des bourgeois, j’aime mieux m’en passer, car je trouve cette besogne ignoble et dégoûtante, outre que j’en admire peu les résul-tats. Je ne veux plus faire une concession, je vais écrire des horreurs, je mettrai des bordels d’hommes et des matelotes de serpent, etc. Car, nom d’un petit bonhomme ! il faut bien s’amuser un peu avant de crever, c’est là l’important, et c’est ce que je te souhaite en t’embrassant.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] jeudi soir. [1er juillet 1858.]

Oui ! je suis un cochon ! j’aurais dû, mon pauvre vieux, te remercier plus tôt du Figaro que tu m’as envoyé. Mais j’ai eu Bouilhet, et la Montarcy à Rouen. Nos scénarios particu-liers et les répétitions au Théâtre des Arts (!) m’ont enlevé tout loisir, il y a quelques jours.

À propos de Figaro, celui de dimanche dernier dépassait tous les autres. Je finirai par être une guitare si ça continue. Quand on n’aura rien à écrire on jouera un peu de Flaubert.

Me revoilà à Carthage. Et j’y travaille depuis trois jours comme un enragé. Je fais un chapitre d’explications que j’intercalerai, pour la plus grande commodité du lecteur,

– 1150 – entre le second et le troisième chapitre. Je taille donc un morceau qui sera la description topographique et pittoresque de la susdite ville avec exposition du peuple qui l’habitait, y compris le costume, le gouvernement, la religion, les fi-nances et le commerce, etc. Je suis dans un dédale. Voilà !

Ce bougre de chapitre va bien me demander deux mois. Quant au 3e dont j’avais une vingtaine de pages d’écrites, il n’y en a pas trois à conserver, et songe, ô Cardoville, que le bouquin entier aura une douzaine de chapitres pour le moins. J’ai fait peut-être une forte sottise en abordant un tel sujet. Il est trop tard maintenant ! Je dois donner dedans tête baissée, et croire en lui.

Et toi, vieux pédéraste, comment vas-tu ? t’enrichis-tu ? Ma mère vers la fin du mois ira à Trouville pour une hui-taine. Si tu étais un gentil gars, tu viendrais me voir, quand ce ne serait qu’un dimanche.

Il y a eu à Rouen des fêtes superbes – comme dépense d’argent et de bêtises ! Tous les bourgeois étaient habillés en Louis XIV. – Un jeune môme faisait Louis XIV, et tous les tourlourous de la ligne étaient aussi habillés en troupiers du temps de Louis XIV ! Un vieux comédien nommé Cudot a exécuté le rôle de Pierre Corneille, qui a été présenté à Louis XIV, lequel a été félicité par M. le Maire, en écharpe tricolore. Deux garces de l’Hippodrome représentaient les Reines de la Cour, dans une voiture fournie par Godillot. – C’était le comble du délire – froid. – Il y avait là beaucoup d’extravagance et un manque complet d’imagination.

Rien ne prouve mieux la stérilité plastique de notre époque. Elle ne fournit même pas de quoi faire une fête po-

– 1151 – pulaire. Quelle piètre chose que ces éternels mâts vénitiens, ces éternels lampions, et ces éternelles bannières ! sans compter messieurs les agents de police suant dans leurs bottes, pour maintenir l’ordre. « Histoire de l’esprit humain, histoire de la sottise humaine », disait M. de Voltaire.

Adieu, vieux, viens nous voir ! Écris-moi, longuement et souvent.

Et je t’embrasse.

 

Je te promets une belle lecture.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, 11 juillet [1858].

J’ai trouvé en arrivant ici votre dernière lettre, chère correspondante. Vous me demandez des consolations ; ne vous ai-je pas assez rabâché les mêmes choses. Travaillez excessivement à un travail dur et long. Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par cœur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir ; et puis voyagez, quittez tout, imitez les oiseaux. C’est une des tris-tesses de la civilisation que d’habiter dans des maisons. Je crois que nous sommes faits pour nous endormir sur le dos en regardant les étoiles. Dans quelques années, l’humanité (par le développement nouveau de locomotion) va revenir à

– 1152 – son état nomade. On voyagera d’un bout du monde à l’autre, comme on faisait autrefois, de la prairie à la montagne : cela remettra du calme dans les esprits et de l’air dans les pou-mons.

Enfin, mon conseil permanent est celui-ci : voulez !

En avez-vous essayé ? Prenez donc un parti ! Ne soyez pas lâche envers vous ! Mais non, vous caressez votre dou-leur comme un petit enfant chéri que l’on allaite et qui vous mord la mamelle.

J’ai passé par là et j’ai manqué en mourir. Je suis un grand docteur en mélancolie. Vous pouvez me croire. En-core maintenant j’ai mes jours d’affaissement et même de désespérance. Mais je me secoue comme un homme mouillé et je m’approche de mon art qui me réchauffe. Faites comme moi, lisez, écrivez et surtout ne pensez pas à votre guenille.

Si je vous parle tant de volonté, c’est que je suis sûr que cela seul vous manque. Ayez un idéal de vous-même et con-formez-y votre personne.

J’ai songé à vous quelquefois, là-bas, sur la plage d’Afrique, où je me suis diverti dans un tas de songeries his-toriques et dans la méditation du livre que je vais faire. J’ai bien humé le vent, bien contemplé le ciel, les montagnes et les flots. J’en avais besoin ! j’étouffais, depuis six ans que je suis revenu d’Orient.

J’ai visité à fond la campagne de Tunis et les ruines de Carthage, j’ai traversé la Régence de l’est à l’ouest pour ren-trer en Algérie par la frontière de Keff, et j’ai traversé la par-

– 1153 – tie orientale de la province de Constantine jusqu’à Philippe-ville, où je me suis rembarqué. J’ai toujours été seul, bien portant, à cheval, et d’humeur gaie.

Et maintenant, tout ce que j’avais fait de mon roman est à refaire ; je m’étais complètement trompé. Ainsi, voilà un peu plus d’un an que cette idée m’a pris. J’y ai travaillé de-puis presque sans relâche et j’en suis encore au début. C’est quelque chose de lourd à exécuter, je vous en réponds ! pour moi du moins. Il est vrai que mes prétentions ne sont pas médiocres ! Je suis las des choses laides et des vilains mi-lieux. La Bovary m’a dégoûté pour longtemps des mœurs bourgeoises. Je vais, pendant quelques années peut-être, vivre dans un sujet splendide et loin du monde moderne dont j’ai plein le dos. Ce que j’entreprends est insensé et n’aura aucun succès dans le public. N’importe ! il faut écrire pour soi, avant tout. C’est la seule chance de faire beau.

Vous devriez (si aucun sujet ne vous vient) écrire vos mémoires. Nous reparlerons de cela. Il me semble que dans une de mes dernières lettres je vous avais indiqué plusieurs lectures. Les avez-vous faites ?

Adieu, à bientôt. Je vous serre les mains bien cordiale-ment et je vous baise au front.

 

– 1154 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

[Angers,] ce samedi 17 juillet 1858.

En reconnaissant votre écriture, mon cher correspon-dant, j’ai éprouvé un sentiment consolant et doux, comme celui qu’inspire le retour d’un ami qui vous soutient et vous protège. J’ai bien souffert pendant votre absence, et non de rêveries, mais d’un malheur réel. Je vous ai dit, je crois, que mon père et ma mère étant veufs, quoique je fusse leur unique enfant, il y avait des deux côtés d’autres enfants bien plus âgés. Lorsque nous eûmes perdu mon père, ma mère prit, pour l’élever, une de ses petites-filles, qu’on disait peu aimée de ses parents, parce qu’elle annonçait une déviation de la taille. Elle se nommait Agathe et n’avait que 7 ans, elle perdit peu après sa mère et s’attacha à nous. Agathe reçut une bonne éducation avec une de ses sœurs qui était aussi chez nous. À l’âge de 16 ans la pauvre Agathe devint ma-lade, et malgré tous nos soins, très contrefaite. Son père, son frère et ses sœurs ne lui témoignaient qu’indifférence et an-tipathie. Le chagrin de se voir contrefaite lui troubla la rai-son, joint à son état de santé, elle voulut se laisser mourir de faim et repoussant nos prières, elle fut huit jours sans con-sentir à prendre de nourriture. Enfin, elle se remit, mais ses idées, ses volontés étaient souvent impossibles à réaliser et déraisonnables, nous en souffrîmes beaucoup, surtout ma mère malade depuis de longues années ; jugez de la vie que je passais. Je soignai ma mère vingt ans et Agathe plusieurs années. Lorsque je perdis ma mère, la pauvre fille eut une rechute et malgré ma surveillance descendit par une fenêtre où elle pouvait se tuer ; ma frayeur fut telle que je forçai son père qui habitait Angers à la reprendre. Il paraît qu’elle fut

– 1155 – très malheureuse chez lui, moins patient que nous il la bat-tait, et elle voulut aller en pension dans un couvent voisin de ma maison d’Angers. Un jour elle m’arriva mourante, n’ayant pas de chaussures aux pieds ; je lui donnai ce que je pus et lui envoyai à manger, elle ne prenait rien au couvent. Elle voulait rester chez moi, et cela me fit une grande peine d’être obligée de la renvoyer, mais son père ne me saluait même pas dans la rue et disait que nous avions gâté sa fille par excès d’affection. Agathe se voyant privée du nécessaire trouva la force d’aller consulter un homme de loi, qui la fit sortir du couvent et adressa à son père la demande de sa part d’héritage de sa mère morte depuis 14 ans. Agathe en avait alors 22. Le père lui offrit une rente viagère qu’elle ne voulut pas accepter et il la déclara folle et provoqua son in-terdiction. Il s’agissait de sa liberté, de sa fortune, de sa vie ; grâce à moi, et à son homme de loi, elle obtint justice, et 48 mille fr[anc]s de la succession de sa mère. J’avais consen-ti à la reprendre chez moi ; je l’aimais, et instruite par son sé-jour ailleurs, elle était devenue plus traitable. Elle était douce, mais d’une volonté de fer ; à tort ou à raison il fallait lui obéir. Sa figure était bien, mais sa tête énorme sur un corps d’enfant horriblement contourné. Elle me faisait tant de pitié que je n’aurais jamais eu le courage de la contrarier. Elle resta chez moi et voulut y payer une pension que je fixai à 500 [francs] par an ; le reste de son revenu était employé à ses caprices. Son père ne m’a jamais pardonné de l’avoir re-cueillie, sans cela elle eût été forcée de prendre une rente viagère. Il y a maintenant 10 ans, un artiste que vous avez eu à Paris à l’Opéra, Rousseau-Lagrave, qui commençait sa carrière théâtrale, vint à Angers chanter l’opéra. Il a une voix sympathique, une figure poétique et il est mon compatriote ; nous sommes nés dans la petite ville de Château-Gontier. Tout le monde, les femmes surtout, en étaient enthousiastes,

– 1156 – depuis les dames de la haute noblesse jusqu’aux marchandes de poisson, toutes admiraient, adoraient le ténor Lagrave. Il me fit demander la permission de m’être présenté par une dame de ma connaissance. J’y consentis, nous le trouvâmes très aimable, et la pauvre Agathe l’adora plus que toute autre. Il partit et revint avec la troupe nomade, il me fit visite et promit de venir chanter dans une petite soirée chez moi ; le matin même de ce jour, il m’écrivit pour me demander un emprunt, je trouvai ce procédé peu convenable, je ne pou-vais, ni ne voulais lui prêter d’argent. Alors Agathe dit qu’elle lui prêterait et le fit, malgré mes observations. M. Lagrave partit le lendemain, mais il s’établit une corres-pondance entre Agathe et lui ; il revint en allant à Paris ; en-fin, que vous dirai-je, en dépit de mes prières, de mes me-naces et des lettres que j’adressai à M. Rousseau, la pauvre Agathe lui donna tout ce qu’elle possédait. Alors M. Rousseau, voyant combien j’étais indignée, la demanda en mariage, elle accepta, puis refusa en y réfléchissant ; de ce moment, elle n’eut qu’un désir, celui de se rapprocher de M. Rousseau, elle voulut aller à Paris avec la mère de M. Rousseau, chez lui, et je fus obligée de m’adresser à la mère de M. Rousseau pour empêcher Agathe de partir. Elle m’en voulut beaucoup pendant longtemps de l’avoir retenue chez moi, et pourtant je ne pouvais lui laisser faire une telle folie. La pauvre fille était aussi innocente qu’un enfant, elle aimait M. Rousseau comme on aime Dieu, c’était son idéal, elle l’appelait son frère. Il lui écrivait tous les huit jours et lui témoignait une vive amitié. Agathe me disait : j’ai voulu tout lui donner de mon vivant dans la crainte que mes mauvais parents l’aient après moi ; si je savais qu’ils ont un fil de moi, je reviendrais de l’autre monde pour le leur ôter. En 1851, Agathe ne possédait plus rien, je pourvus à tout, elle fut nourrie, soignée, entretenue comme par le passé, je lui prê-

– 1157 – tai de l’argent pour ses besoins, elle me disait : je m’acquitterai lorsque j’hériterai de mon père. Ce dernier a 84 ans et 20 mille fr[anc]s de revenu partagé entre deux en-fants. Enfin, le père d’Agathe prévenu qu’elle donnait tout, ne s’y opposa pas, et en fut charmé, espérant qu’elle renon-cerait à la succession et forcée par la nécessité accepterait un viager. Elle s’y refusa, voulant hériter pour laisser à M. Rousseau. Alors le père obtint que sa fille eût un conseil judiciaire, il y eut procès et plaidoirie, Agathe perdit ; au même moment M. Rousseau partait pour la Nouvelle-Orléans ; c’était trop pour la pauvre Agathe que ces deux malheurs, sans mes soins et mes consolations, elle eût suc-combé. Elle a dit jusqu’à son dernier soupir que son père était cause de sa mort. Ce dernier consentit à lui faire une pension de 800 fr[anc]s, non seulement elle ne me payait rien, mais j’étais obligée de lui prêter de l’argent. Sa santé, ses caprices exigeaient mille choses, je lui donnai tout à mes frais. Cependant les lettres étaient longues et rares à venir d’Amérique. Agathe se désolait, cela dura deux ans ; l’hiver dernier se passa sans nouvelle, Agathe ne dormait plus, dès l’aube, elle entrait en pleurant dans ma chambre et com-mençait ses plaintes. Enfin, le printemps revint, nous avions été malades tout l’hiver, je repris espoir un matin, c’était le 15 mars, Agathe vint se jeter à mon cou en pleurant. Ah ! me dit-elle, il revient, il a été malade, au mois de juillet il sera ici. Je vais faire mettre des fleurs dans mon parterre, acheter une robe, un chapeau pour son retour, je vais être heureuse. Pauvre fille, trois jours après elle commençait à être malade, le médecin dit que c’était l’estomac, elle vivait à l’ordinaire et ne paraissait qu’indisposée ; cela dura 3 semaines, puis, elle devint faible, ses jambes enflèrent, sa respiration était gênée, je fus effrayée de ces symptômes, le médecin eut la barbarie de me dire qu’elle allait mourir peut-être dans

– 1158 –

24 heures, j’étais folle de douleur. Enfin, pendant un mois je n’ai pas quitté sa chambre, même pour manger, je lui cachai ma douleur en lui persuadant qu’elle allait guérir. Ah ! que j’étais triste le soir dans cette chambre où déjà j’avais vu mourir ma mère ; à chaque plainte d’Agathe, je croyais la voir et l’entendre. Agathe désira que j’écrivisse au père de M. Rousseau, je le fis, et si cela eût été possible, j’aurais fait venir d’Amérique M. Lagrave pour donner à Agathe la con-solation de le voir avant sa mort. Elle attendait une lettre qui n’arrivait pas, sans cesse elle me disait : ce sera le 1er, puis le 25 ; elle ajoutait : vivrai-je jusque-là ? Oh ! si je pouvais vivre jusqu’à son retour ! Elle avait deux de ses portraits à son chevet. Tout cela me déchirait le cœur, je croyais la voir ex-pirer à chaque instant, ce supplice a duré plus d’un mois ; ensuite j’étais bien inquiète pour le prêtre, Agathe était si impressionnable que depuis bien des années elle ne pouvait se confesser ; lors même qu’elle fût morte ainsi, je n’en au-rais pas été inquiète, sa vie était aussi innocente que celle d’un enfant, mais je me disais : peut-être aurait-elle le désir de se confesser si elle voyait un prêtre ? J’en fis venir un de mes amis qu’elle aimait, il fut admirable de prudence et de bonté, il la laissa libre de se confesser plusieurs fois, et Dieu permit qu’elle le fît sans peine. Cependant on m’avait obli-gée à laisser avertir la famille d’Agathe à son insu et contre sa volonté ! son frère vint, mais je ne le vis point. Agathe me disait : ah ! je vous en prie, que ma famille ignore ma mala-die, ils seraient trop contents d’hériter. Le médecin lui dit que son frère était allé chez lui savoir de ses nouvelles, cela la mit dans un état affreux. Enfin son père n’offrit pas un centime pour la soigner, mais il envoya le curé, le vicaire, et le grand vicaire jusque chez le confesseur d’Agathe pour sa-voir pourquoi il ne lui donnait pas les sacrements et si elle avait fait un testament. Ils voulaient venir avec tout leur atti-

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