Correspondance - Tome II
À Louise Colet ................................................................ 142
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.
– 972 – vieilles idées et je n’ai pas une minute à moi. Ajoutez à cela le sot tourbillon de la vie ordinaire.
Vous recevrez mon volume dans la semaine de Pâques (je suis maintenant au milieu de mes épreuves et je n’ai pas eu le temps de lire vos livres). Vers la fin du mois prochain, je m’en retourne à la campagne avec votre portrait. Je ne puis malheureusement vous faire connaître ma figure par les mêmes moyens, car jamais on ne m’a peint ni dessiné. Mais acceptez, ce qui vaut mieux, l’hommage bien cordial de toute ma sympathie.
À vous.
Je viens de relire votre lettre que je sais maintenant par cœur. Est-il besoin de vous dire que je suis flatté jusqu’au plus profond de l’âme d’être estimé par un être tel que vous. Vous me semblez la plus excellente et belle nature du monde, et je vous baise les mains avec attendrissement.
À MAURICE SCHLÉSINGER
[Paris, fin mars-début avril 1857.]
Ne croyez pas que je vous oublie, mon cher Maurice. Voilà un grand mois et plus que je remets chaque jour à vous écrire. Mais je suis réellement (passez-moi le ridicule de l’aveu) un homme fort occupé. Voilà la première année de-
– 973 – puis que j’existe que je mène une vie matériellement active, et j’en suis harassé.
Jamais je ne vous oublierai. Vous pourrez, quelquefois, être longtemps sans entendre parler de moi, mais je n’en penserai pas moins à vous. Je suis de la nature des droma-daires, que l’on ne peut faire marcher que lorsqu’ils sont au repos et l’on ne peut arrêter lorsqu’ils sont en marche ; mais mon cœur est comme leur dos bossu : il supporte de lourdes charges aisément et ne plie jamais. Croyez-le. Je sais bien que je suis un drôle, de ne pas aller vous voir, de ne pas faire avec vous un petit tour sur le Rhin, etc. Me croyez-vous donc assez sot et assez peu égoïste pour me priver bénévo-lement de ce plaisir ? Mais, mon cher ami, voici ma situation présente :
1° J’ai un volume qui va paraître dans quinze jours (vous le recevrez avant qu’il ne soit en vente à Paris), il faut que je surveille la publication du susdit bouquin ; 2° j’en avais un autre tout prêt à paraître, mais la rigueur des temps me force à en ajourner indéfiniment la publication ; 3° pour soutenir mon début (dont l’éclat, comme on dit en style de réclame, a dépassé mes espérances), il faut que je me hâte d’en faire un autre, et se hâter c’est pour moi, en littérature, se tuer. Je suis donc occupé en ce moment à prendre des notes pour une étude antique que j’écrirai cet été, fort lentement. Or, comme je veux m’y mettre à la fin du mois prochain et qu’à Rouen il m’est impossible de me procurer les livres qu’il me faut, je lis et j’annote aux Bibliothèques du matin au soir, et chez moi, dans la nuit, fort tard. Voilà, mon bon, ma situa-tion. Je suis fort malheureux, car je me lève tous les matins à huit heures, ce qui est un supplice pour votre serviteur.
– 974 –
Comme j’ai été embêté cet hiver ! mon procès ! mes querelles avec la Revue de Paris ! et les conseils ! et les amis ! et les politesses ! On commence même à me démolir et j’ai présentement sur ma table un bel éreintement de mon ro-man, publié par un monsieur dont j’ignorais complètement l’existence. Vous ne vous imaginez pas les infamies qui rè-gnent et ce qu’est maintenant la petite presse. Tout cela du reste est fort légitime, car le public se trouve à la hauteur de toutes les canailleries dont on le régale. Mais ce qui m’attriste profondément, c’est la bêtise générale. L’Océan n’est pas plus profond ni plus large. Il faut avoir une fière santé morale, je vous assure, pour vivre à Paris, maintenant. Qu’importe, après tout ! Il faut fermer sa porte et ses fe-nêtres, se ratatiner sur soi, comme un hérisson, allumer dans sa cheminée un large feu, puisqu’il fait froid, évoquer dans son cœur une grande idée (souvenir ou rêve) et remercier Dieu quand elle arrive.
Vous êtes lié fatalement aux meilleurs souvenirs de ma jeunesse. Savez-vous que voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons ? Tout cela me plonge dans des abîmes de rêverie qui sentent le vieillard. On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c’est le passé qui nous dévore.
À EUGÈNE CRÉPET
[Paris,] [mars-avril 1857.]
Mon cher Ami,
– 975 –
J’ai acquis la conviction que tout ce qu’il reste de do-cuments sur Carthage se trouve dans l’ouvrage de Munter. Tâchez de le lire, de par les Dieux.
De par le Pinde et par Cythère ! il en résultera quelque instruction pour vous et surtout un grand profit pour moi – considération qui ne m’est pas indifférente. – Vous me ren-driez par là un vrai service.
Adieu, à vendredi de la semaine prochaine.
Je vous serre les mains.
Jeudi
À ERNEST FEYDEAU
[Paris,] dimanche, 11 heures. [5 avril 1857.]
Vieux Naboukoudouroussour !
C’est tout bonnement superbe ! ce printemps. J’ai pâli dès la première colonne et mouillé deux ou trois fois ! comme ça se voit ! nom de Dieu ! et le plus étonnant, c’est que les deux héros sont extra-amusants, et nullement noyés dans cette grande nature. Le paragraphe XVIII sur le pied est quelque chose de délicieux. Enfin je ne sais comment vous
– 976 – exprimer mon enthousiasme, – et dis m… Voilà ! c’est foutu ! et je m’y connais.
Donnez-vous une crâne poignée de main de ma part et croyez à l’attachement de Gustave Flaubert,
dit « l’idiot des Salons » (Th. Gautier).
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 10 avril 1857.
Monsieur et ami,
Je suis heureuse et fière de pouvoir vous donner ce titre que vous voulez bien accepter. Je suis reconnaissante de l’amitié que vous m’accordez, la mienne vous a été acquise tout d’abord en lisant votre roman. Vos lettres me prouvent que votre cœur égale votre intelligence, et la profonde es-time, l’admiration que j’ai éprouvée pour l’auteur s’augmente de celle que m’inspire l’homme bon et sensible par excellence. Songez, Monsieur, que j’ai appris seulement à lire, à écrire un peu d’orthographe, et voyez si je n’ai pas raison de dire que vous êtes savant et moi une pauvre igno-rante. Ce que vous me dites des souffrances morales que vous avez ressenties pendant dix ans, m’a vivement frappée. Moi aussi, je souffre d’hallucinations intellectuelles qui sont
– 977 – d’autant plus terribles que là tout échappe à la réalité, ma raison se débat contre des fantômes dont elle a conscience, sans avoir la force de les vaincre. Dites-moi comment et par quel moyen vous avez guéri, car, si vous avez recouvré la santé, pourquoi, à mon tour, désespérer de ma guérison ? Je n’ai jamais commis de fautes graves, selon le sens que le monde attache à ce mot ; si j’avais la conviction que je m’en suis rendue coupable, jamais je ne me le pardonnerais, je me sentirais tombée, déchue et ni mon repentir, ni l’absolution du prêtre ne pourraient me réhabiliter à mes propres yeux. Toutes mes terreurs portent sur l’accomplissement de de-voirs religieux, puis j’imagine mille fautes étranges, ridicules, sans raison. Que vous dirai-je, Monsieur, j’ai craint souvent de devenir folle et la pensée de l’abandon où resteraient tous ceux qui ont besoin de moi, a retenu ma raison par un effort de volonté sur les limites qu’elle était prête à franchir. Vous comprenez qu’ayant suicidé ma vie en ce monde, j’ai dû en chercher la réalisation dans l’autre. Mais je n’ai pas votre as-surance, rien ne m’épouvante comme l’inconnu. Comme vous, je n’aime pas la vie, mais je crains la mort, c’est-à-dire la vie que j’ignore. La religion vous attire, me dites-vous, pour moi, hors de là, je ne trouve que le néant, il me faut une religion, et j’avoue que mes sympathies seraient pour le pro-testantisme unitaire, mais j’ai été élevée dans le catholi-cisme, c’était la religion de ma mère, je ne veux pas être in-fidèle à cette pieuse tradition. Cependant, si j’étais persua-dée que ma religion ne fût pas vraie, j’en changerais sans hé-siter. Si je ne croyais la confession obligatoire, nul pouvoir humain ne pourrait m’y forcer. Je sais, je sens, qu’en dehors et au-dessus de toute religion, il y a Dieu qui domine. Les mauvais prêtres en religion, comme les transfuges en poli-tique, ne doivent pas altérer les convictions et les croyances. Je lis les philosophes, j’y trouve des choses que j’ignore,
– 978 – quelques parcelles de vérité parmi beaucoup d’erreurs. Je vois que nous ne comprenons pas le mot socialisme de la même manière, pour moi c’est la morale dans toute son aus-térité et la glorification de l’art. Hélas ! l’une et l’autre sont au plus bas degré et pourtant nous n’avons pas le socia-lisme. Tant s’en faut au contraire ! Voilà ce que je voudrais : le pain du corps et de l’âme pour tous, le travail obligatoire, l’emploi de toutes les facultés, suivant la capacité des indivi-dus. Je voudrais, en un mot, que chacun eût sa place au so-leil. Je voudrais que le père mourût tranquille en pensant qu’après lui ses enfants ne manqueront de rien, en travail-lant. Je ne voudrais pas que l’existence du père et celle du fils fussent en antagonisme odieux, que le fils ne vît pas dans la mort du père une occasion de bien-être, la réalisation de ce que le monde appelle des espérances. J’entends de très bonnes gens dire : lorsque mon père sera mort, j’aurai une fortune ! cela est affreux. Je ne voudrais pas que celui qui a eu le malheur de faire un mauvais choix ne pût en faire un second. Je dis un seulement. Je trouve odieux de forcer deux êtres devenus ennemis, de vivre et de mourir ensemble. Je suis convaincue qu’en pensant ainsi, je suis dans le juste et le vrai, et rien au monde ne pourrait me faire renier à cet égard ma croyance. J’y mettrais ma vie, mon cœur, mon âme. Je suis obligée d’accepter suivant la loi civile la peine de mort, et suivant les lois religieuses les peines éternelles. Eh bien ! Monsieur, je le dis emportée par la vérité, mon cœur et ma conscience se révoltent également contre la peine de mort et les peines éternelles. Quant à l’obsession que j’éprouve, elle est étrange, il me semble que je vis ail-leurs, que l’être n’est plus dans son enveloppe, je me vois vivre, agir, parler, comme je verrais un autre, le moi n’y est plus, il regarde l’autre. Souvent aussi dans mes crises, je sens qu’un autre prend ma place, une vie méchante
– 979 – s’empare de ma vie paisible, on dirait qu’un noir génie s’empare de mon âme pour la torturer. Personne ne com-prend ce genre de tourment, c’est affreux ! Une dame avec laquelle j’ai eu des relations littéraires, Mme Niboyet, m’a adressée à l’abbé Bessières, vicaire de la Madeleine à Paris ; je lui ai écrit, il m’a répondu qu’il recevrait ma confession écrite, j’hésite encore, je crains de rencontrer quelqu’un qui ne me comprenne pas et aggrave le mal. Que me conseillez-vous ? Je sais bien, je sens bien que j’ai vécu en dehors de la destinée des autres femmes, et que ma sensibilité n’a pas trouvé à s’exercer. Vous me conseillez d’étudier, j’ai la pas-sion de l’étude, du savoir, mais dites-moi ce qu’il faut que j’étudie, ce que je dois lire, quel travail je dois entreprendre. J’ai encore le cœur et l’âme pleins de sentiments et de pen-sées à vous dire. Je vous écrirai puisque vous y consentez.
Adieu, je pense toujours à Madame Bovary que j’aime comme son auteur de cœur et d’âme. Votre amie dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 23 avril 1857.
Monsieur et ami,
Je pense que vous êtes sur le point de quitter Paris et je ne veux pas vous laisser partir sans vous remercier de
– 980 – l’envoi de votre ouvrage. Il m’est doublement précieux me venant de vous et je le trouve encore mieux en volume, parce que l’intérêt n’est pas interrompu. Je veux encore vous féliciter des quelques lignes, si bien pensées, si bien écrites, adressées à Senard. Il est impossible de dire davan-tage et mieux en si peu de mots. Je viens de faire un compte rendu de Madame Bovary pour Le Phare de la Loire, c’est une feuille très répandue en Anjou et en Bretagne. Toutefois, je regrette de n’avoir pas à vous offrir une publicité plus digne de vous ; au reste, une œuvre comme la vôtre peut se passer d’annonces, son mérite est tel, qu’elle se recommande elle-même. Je crois que vous êtes indifférent au succès, parce que vous êtes au-dessus de ce genre de satisfaction. Je n’en prédis pas moins le plus grand succès à Madame Bovary, car, je le répète, c’est un véritable et parfait chef-d’œuvre. Je n’ai pas eu besoin de relire, je le sais ; mot à mot, il est imprimé dans mon âme. J’ai écrit au courant de la plume mon compte rendu, sans avoir besoin de rien corriger. Je l’ai en-voyé tel que l’inspiration me l’avait dicté, cela m’a fait du bien, je me suis sentie revivre en disant ma pensée. Je vous enverrai le n° contenant ce compte rendu, lorsque je l’aurai. Je profiterai de la permission que vous me donnez, je vous écrirai souvent, vous me répondrez quand vous voudrez. Je suis si triste, si découragée, que c’est un besoin pour moi de parler à un cœur ami. Je viens de lire dans la Revue de Paris L’Âme du bourreau par Maxime Du Camp. Savez-vous que je trouve avec surprise, dans la peinture des angoisses de ce bourreau, une grande partie des symptômes dont je souffre tant et dont je vous parlais dans ma dernière lettre. Oui, souvent, je sens mon âme qui fait effort pour sortir de son enveloppe, puis je crois être ailleurs, je vois un autre agir à ma place, ou plutôt je crois penser et agir à la place d’un autre. Je me vois double, cela est très réel, il y a longtemps
– 981 – que je le dis à mon médecin. Puis je tombe sans m’en aper-cevoir dans une espèce de sommeil qui n’est point naturel, plein de sensations, d’images confuses qui arrivent à l’état d’idées, que je sens qui m’impressionnent avant de se formu-ler. Combien n’ai-je pas rêvé que je voyais mourir et que je suivais un condamné sur l’échafaud ! Eh bien ! je souffrais la mort et les angoisses du supplicié, quoique témoin, comme si c’eût été moi qui les aurais réellement subies. Le pauvre bourreau dont je viens de lire l’histoire avait cette maladie nerveuse. J’ai envoyé des confessions détaillées de toute ma vie, sans en excepter tous les rêves de mon imagination, à l’abbé Bessières, vicaire de la Madeleine à Paris. Je ne le connais point, il ne me connaît pas davantage ; à présent, je regrette de lui avoir demandé conseil et secours, car de deux choses l’une : ou il ne me comprendra pas et m’affligera en-core, ou il me consolera par des lieux communs inutiles. L’idée de la confession me poursuit sans cesse et je ne puis me confesser, car alors mes idées deviennent si folles, si confuses, que je tombe dans les ténèbres d’une angoisse dont rien ne peut donner l’idée. Il me semble que j’ai tou-jours sur la conscience une faute inconnue, ignorée, laquelle, je n’en sais rien, j’ai beau chercher, je ne trouve pas. Je me dis parfois que si nous croyons à une existence antérieure qui me semble assez probable, j’ai peut-être commis une faute dont je porte la peine. Sans cela mes souffrances sont une injustice, ce ne peut être qu’une expiation ou un travail méritoire. Dans mon enfance, on me racontait l’histoire d’une religieuse qui après une vie de pénitence fut condam-née à l’enfer pour avoir caché une faute en confession. Cette histoire m’impressionne vivement, depuis je me suis deman-dé s’il était possible qu’une femme assez forte pour sacrifier sa vie à la pénitence, fut assez faible pour ne pas avouer une faute. Dieu lui refusait donc la force nécessaire. Enfin il m’a
– 982 – semblé parfois que j’étais cette religieuse, je me mettais dans sa place, sacrifiant sa vie, voulant faire son devoir, ne pou-vant l’accomplir, mourant et souffrant inutilement, puis con-damnée. Je me demande si dans une vie antérieure, je n’ai pas manqué à avouer toutes mes fautes et si en expiation, je ne suis pas condamnée à présent à me confesser de mille fautes que je n’ai pas commises. Se croire coupable d’une faute qui fait horreur, sans le vouloir, sans le savoir, cela est affreux, se sentir coupable sans en avoir conscience ! Oh, c’est terrible, je veux tout croire, excepté cela. Ah ! je vous le dis, quelque malheureux qu’on soit, personne ne l’est autant que moi ! J’envie le sort de la brute, de la pierre insensible, qui n’a ni sentiment, ni pensées, quand je vois les gens les plus affligés se consoler, reprendre des goûts, des intérêts dans la vie, et que je me sens incapable de désir, d’intérêt, de but en ce monde, et sans espérance dans l’autre. Ah ! pourquoi donc Dieu m’a-t-il donné l’existence. Je voudrais mourir, car ailleurs je ne puis trouver plus mal que ce que je quitte. Suis-je déjà dans l’enfer, oui, si c’est l’horreur du mal et le regret poussé jusqu’au désespoir ! J’aurais encore mille choses à vous dire, je vous écrirai lorsque vous serez à la campagne les premiers jours de mai ; tout refleurit et renaît sur la terre, cela redouble ma tristesse.
Adieu, Monsieur et ami, pensez un peu à moi et croyez à mon amitié dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
– 983 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] vendredi. [24 avril 1857.]
Ma chère Lilinne,
Je te remercie bien de m’avoir écrit une si gentille lettre. L’orthographe est meilleure que dans celles que tu m’envoyais aux précédents voyages, et le style est égale-ment bon. À force de t’asseoir dans mon fauteuil, de poser les coudes sur ma table et de te prendre la tête dans les deux mains, tu finiras, peut-être, par devenir un écrivain.
J’ai une dame chez moi que j’ai rencontrée sur le boule-vard et qui loge dans mon cabinet, où elle est couchée mol-lement sur une planchette de ma bibliothèque. Son costume est fort léger, car il consiste en une feuille de papier qui l’enveloppe du haut en bas. La pauvre jeune fille n’a seule-ment que sa chevelure, sa chemise, des bas et des souliers. Elle attend mon départ avec impatience, parce qu’elle sait qu’elle trouvera à Croisset des vêtements plus conformes à la pudeur que son sexe exige.
Remercie de ma part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler de moi. Présente-lui mes respects et conseille-lui un régime fortifiant, car elle me paraît un peu pâle et je ne suis pas sans inquiétude sur sa santé.
J’ai été hier à l’exposition des Tableaux, et j’ai beaucoup pensé à toi, pauvre chérie. Il y a beaucoup de sujets de ta-bleaux que tu aurais reconnus, grâce à ton érudition, et quelques portraits de grands hommes que tu connais aussi. J’y ai même vu plusieurs portraits de lapins. – Et j’ai cherché
– 984 – dans le catalogue si je ne trouverais pas le nom de Rabbit, propriétaire à Croisset. Mais il n’y était pas.
Dis à maman que je vais aller bientôt chez Mme Laurent, et qu’elle recevra, de moi, une lettre dimanche. – Je viens de recevoir la sienne à l’instant.
Adieu, mon pauvre loulou. Embrasse bien ta grand-mère pour moi.
Ton oncle qui t’aime.
Donne une poignée de main de ma part à Miss Green, et sois polie avec elle, si tu veux me faire plaisir.
À MICHEL LÉVY
[Paris, 18 ou 25 ? avril 1857.]
Ci-joint la liste, mon cher Michel, des gens de lettres que j’ai gratifiés d’un exemplaire de la Bovary…
– 985 –
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Paris, 26 avril 1857.
Je suis bien en retard avec vous, ma chère confrère. N’en accusez que cette Bovary que vous aimez et les embar-ras du déplacement. Car dans deux ou trois jours je m’en re-tourne à la campagne. Je vous écrirai de là une longue lettre en réponse à vos deux dernières. J’ai lu au milieu de tout mon ahurissement le volume de Cécile et lu très attentive-ment avec des coups de crayon en marge. Je vous commu-niquerai mes observations.
Vous seriez bien aimable de m’envoyer votre compte rendu dans Le Phare de la Loire. Je n’ai que le temps de vous dire adieu.
Ma foi, je vous embrasse ! Suis-je inconvenant ?
À PAUL MEURICE
[Paris, fin avril ? 1857.]
Monsieur,
Quoique je n’aie pas l’honneur de vous connaître per-sonnellement, je prends la liberté de vous remettre l’exemplaire d’un roman que je vous prie de faire parvenir à M. Hugo.
– 986 –
Soyez assez bon, aussi, pour en accepter un autre ci-joint. Et daignez agréer l’hommage de toute ma considéra-tion.
À ERNEST FEYDEAU
[Paris, fin avril 1857].
Mon cher Naboukoudouroussour,
Remerciez bien Mme Feydeau de sa très gracieuse invita-tion. Je l’accepte et vous me verrez vendredi avant onze heures tomber chez vous. Mais ne me faites pas trop man-ger. La nourriture ne me vaut rien ; quand elle est prise dès l’aurore cela me saoule pour le reste de la journée.
Tâchez de me trouver dans la Revue archéologique un ar-ticle de Maury sur Eschmoun et un autre de M. Delamarre sur Announah ! J’ai bien du mal avec Carthage ! Ce qui m’inquiète le plus, c’est le fonds, je veux dire la partie psy-chologique. J’ai besoin de me recueillir profondément dans « le silence du cabinet » au milieu de « la solitude des champs ». Là peut-être, à force de masturber mon pauvre esprit, parviendrai-je à en faire jaillir quelque chose ?
Certainement qu’on les y gueulera, vos métaphores !
Je suis en train d’avaler la Politique d’Aristote, plus du Procope, plus un poème latin en six chants sur la guerre de
– 987 –
Numidie, par le sieur Corippus, lequel poème m’embête fort ! Mais enfin il le faut !
Adieu, mon vieux, tout à vous.
À FRÉDÉRIC BAUDRY [?]
[Paris,] samedi. [2 mai 1857.]
M. Rochas demeure autant qu’il m’en souvient rue Saint-Jacques, 305. Si ce n’était pas son adresse, Lambert vous la donnera, ce grand homme demeure rue de Tournon, 29.
Je n’ai que le temps de vous dire adieu. Je pars dans une demi-heure pour Croisset.
À vous.
À SAINTE-BEUVE
Mardi soir. [5 mai 1857.]
Croisset près Rouen.
Monsieur et cher maître,
Je suis bien embarrassé : je viens de lire votre article dans Le Moniteur. Comment vous dire tout ce qu’il a remué
– 988 – en moi, et le plaisir qu’il m’a fait ? Vous déclarer que je le trouve fort beau, serait presque de la sottise puisque vous me traitez en ami, c’est-à-dire avec la plus grande attention et les plus grands éloges.
Vous m’avez, en quatre colonnes de journal, payé de toutes mes peines passées. J’ai ma récompense maintenant. Merci, Monsieur, merci.
Comme il m’est doux, à moi, qui lisais au Collège, Vo-lupté et Les Consolations, de voir un de ces hommes que l’on regarde d’en bas, descendre jusqu’à ma pensée et me pren-dre par la main.
Je voudrais bien cependant vous éclairer sur un point tout personnel. Ne me jugez pas d’après ce roman. Je ne suis pas de la génération dont vous parlez – par le cœur du moins. – Je tiens à être de la vôtre, j’entends de la bonne, celle de 1830. Tous mes amours sont là. Je suis un vieux romantique enragé, ou encroûté, comme vous voudrez.
Ce livre est pour moi une affaire d’art pur et de parti pris. Rien de plus. D’ici à longtemps je n’en referai de pa-reils. Il m’a été physiquement pénible à écrire. Je veux main-tenant vivre (ou plutôt revivre) dans des milieux moins nau-séabonds.
Me permettrez-vous, l’hiver prochain, de venir un soir poser mes pieds sur vos chenets, pour causer un peu lon-guement de cette chère littérature que si peu de monde aime par le temps qui court. Je vous demanderai à propos de la Bovary quelques-uns de ces conseils pratiques qui valent
– 989 – mieux que toutes les théories et esthétiques du monde. Ce sera un plaisir et une leçon.
En attendant cet honneur, croyez, Monsieur, à l’assurance de la gratitude de
Votre tout dévoué.
À LOUIS BOUILHET
[Croisset, 7 mai 1857.]
Mon Vieux,
Je te préviens de ceci pour ta gouverne. Léonie que j’ai vue lundi dernier a profité d’un moment où son môme n’était pas là pour me dire « que tu avais eu des relations avec Ramelli et avec Darty ». J’ai répondu que j’ignorais complètement ce détail. Mais je suis sûr qu’elle me regarde au fond comme un farceur, et un hypocrite. Elle m’a répété plusieurs fois qu’elle en était convaincue, qu’on lui a dit. J’ai voulu savoir qui. Elle est restée impénétrable.
Je te préviens de même que tout le monde à Rouen sait que tu as loué un logement à Mantes pour y passer l’été. – Renseignement qui ne tardera pas à parvenir dans la capi-tale, aux oreilles de la senora Durey.
Voilà tout ce que j’avais à te dire. Quant aux conseils, je m’en abstiens.
– 990 –
Je commence à retravailler, j’ai bien à lire encore avant de me mettre à écrire.
Je suis arrivé ici brisé de corps et d’esprit. – Il fait un froid de chien et je me chauffe à outrance.
Léonie doit partir de Rouen samedi après-demain.
La Bovary se vend superbement. Le jeune Baudry va s’arranger pour que l’on joue Montarcy cet été. Il faut que la demande vienne naïvement, comme de la part des jeunes gens de la ville. – Il y aurait peut-être aussi quelques ouver-tures à faire du côté de l’Odéon. Que les acteurs de l’Odéon s’informent auprès du directeur. Tu es sûr d’une fière soirée.
Il paraît que j’ai été éreinté dans La Chronique. As-tu vu cela ? Tâche de me l’envoyer.
Écris-moi, vieux. – Me revoilà bien seul ! – Donne-moi des nouvelles de tout et de tous – mais de toi, surtout, que j’embrasse.
À MICHEL LÉVY
Croisset près Rouen. [9 mai 1857.]
Mon cher Michel,
Voici ce dont il s’agit :
– 991 –
On confectionne sous mes yeux une traduction anglaise de la Bovary…
À JULES DUPLAN
[Croisset,] samedi. [9 mai 1857.]
Vous êtes le plus gentil bougre que je connaisse, mon cher Duplan ! Comme c’est aimable à vous de m’envoyer ainsi tout ce qui paraît sur mon compte. Continuez ! Vous me rendez un vrai service. Cela m’amuse beaucoup et je ne saurais ici me procurer toutes ces feuilles.
L’article de Sainte-Beuve a été bien bon pour les bour-geois. Il a fait à Rouen (m’a-t-on dit) grand effet. Quant à ce-lui de La Chronique, je le trouve innocent. Mais celui du Courrier franco-italien est foncièrement malveillant, ce dont je me fous et archi-fous complètement.
Je ne comprends pas maintenant comment un article de journal peut vous choquer. C’est sans doute un excès d’orgueil de ma part, mais je vous assure que je ne me sens contre le sieur Claveau aucune haine. Le malheureux, qui croit que je ne m’occupe nullement du style !
Je suis perdu dans les bouquins – et je m’embête, car je n’y trouve pas grand-chose. – J’ai déjà, depuis une semaine, abattu pas mal de besogne. Mais il y a des fois où ce sujet de Carthage m’effraie tellement (par son vuide) que je suis sur le point d’y renoncer. –
– 992 –
Adieu, mon cher vieux. Quand viendrez-vous nous voir ? Vous savez que vous êtes invité et attendu.
Ma lettre serait plus longue, mais ce soir je n’ai plus à Croisset une seule feuille de papier à lettre.
Je vous embrasse.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 10 ? mai 1857.]
Merci, mon cher vieux, je me procurerai à Rouen L’Illustration et la Revue des Deux Mondes.
J’ai ce matin reçu un numéro du Journal du Loiret où il y a un article de Cormenin très bienveillant. Mais vous l’avouerai-je, je n’en ai pas encore trouvé un qui me gratte à l’endroit sensible, c’est-à-dire qui me loue par les côtés que je trouve louables et qui me blâme par ceux que je sais dé-fectueux. Peu importe du reste, la Bovary est maintenant bien loin de moi.
Ma table est tellement encombrée de livres que je m’y perds. – Je les expédie rapidement et sans y trouver grand-chose. Je tiens cependant à Carthage, et coûte que coûte, j’écrirai cette truculente facétie. Je voudrais bien commen-cer dans un mois ou deux. Mais il faut auparavant que je me livre par l’induction à un travail archéologique formidable. Je suis en train de lire un mémoire de 400 pages in-quarto
– 993 – sur le cyprès pyramidal, parce qu’il y avait des cyprès dans la cour du temple d’Astarté. Cela peut vous donner une idée du reste.
Voilà la pluie qui se met à tomber. Je suis seul comme au fond du désert où je pense avec une certaine mélancolie à nos dimanches de cet hiver.
Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse.
À LOUIS DE CORMENIN
[Croisset,] 14 [mai 1857].
Je ne sais si c’est vous ou Pagnerre, mon cher ami, qui m’avez envoyé un maître numéro du Loiret où resplendit un article sur votre serviteur. Il est à coup sûr celui qui me satis-fait le plus et je le trouve naïvement très beau, puisqu’il chante mon éloge. Le livre est analysé ou plutôt chéri d’un bout à l’autre. Cela m’a fait bien plaisir et je vous en remer-cie cordialement.
Pourquoi donc ne vous en mêlez-vous pas aussi ? Pour-quoi vous bornez-vous à avoir de l’esprit pour vos amis ? Quand aurons-nous un livre ?
Quant à moi, celui que je prépare n’est pas sur le point d’être fait, ni même commencé. Je suis plein de doutes et de terreurs. Plus je vais, et plus je deviens timide, – contraire-ment aux grands capitaines, et à M. de Turenne en particu-
– 994 – lier. Un encrier pour beaucoup ne contient que quelques gouttes d’un liquide noir. Mais pour d’autres, c’est un océan, et moi je m’y noie. J’ai le vertige du papier blanc, et l’amas de mes plumes taillées sur ma table me semble parfois un buisson de formidables épines. J’ai déjà bien saigné sur ces petites broussailles-là.
Adieu, mon cher vieux. Quand vous écrirez à Pagnerre, dites-lui mille gentillesses de ma part. Présentez mes res-pects à vos parents, et recevez de moi une forte poignée de main.
À JULES DUPLAN
[Croisset, vers le 16 mai 1857.]
Vous êtes un brave de m’envoyer ainsi ce que l’on pu-blie sur moi. Mais je demande que vos envois soient accom-pagnés de lettres plus longues, mon cher vieux.
Avez-vous lu le ré-éreintement de la Revue des Deux Mondes, n° du 15 courant, signé Deschamps ? Ils y tiennent, ils écument. Est-ce bête ! Pourquoi tout cela ? Que dit le grand pontife Planche ? D’où vient l’acharnement de Buloz contre votre ami ?
Pontmartin et Limayrac n’ont-ils pas écrit sur et contre moi ?
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Je suis présentement échiné par des lectures puniques. Je viens de m’ingurgiter de suite les XVII chants de Silius Ita-licus, pour y découvrir quelques traits de mœurs ! Ouf ! j’en ai bien encore pour deux jolis mois de préparation. Je suis bien inquiet, mon bon, et mon supplice n’est pas encore commencé !!
On m’a promis un fier cadeau, à savoir la Peau de Chol-let. On a conservé la culotte. Un serpent s’enroule autour des reins, en replis tortueux, et vient allonger sa gueule ouverte sur le vi, comme au bout d’une branche d’arbre, pour lui dé-vorer le gland. Je passerai la culotte, et l’hiver prochain, je vous recevrai le dimanche dans cet accoutrement.
« Quelle curiosité propre à suspendre au plafond d’un cabinet ! » Comme Gleyre sera indigné !
***
La Bourse va-t-elle ? et cette pauvre Octave ? quand est-ce qu’en vous présentant son Plateau, elle vous dira : « ser-vi ! voilà ! »
Cela vous dérangerait-il de : passer rue de Lille, 79, chez la fille de la comtesse Elgin et de réclamer de ma part un vol[ume] de poésies anglaises à moi envoyées par M. Hamilton Aidé. Ce jeune insulaire croit que je suis encore à Paris et m’a écrit pour me dire d’aller le chercher. – Mettez le livre à la poste, car par le chemin de fer il ne m’arriverait pas.
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Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse. Continuez à m’envoyer tout ce qui paraît. Cela me divertit.
Tout à vous, ex imo.
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Croisset, 18 mai [1857].
Je suis bien en retard avec vous, mon cher confrère et chère lectrice. Ne mesurez pas mon affection à la rareté de mes lettres ; n’accusez que les encombrements de la vie pa-risienne, la publication de mon volume et les études archéo-logiques auxquelles je me livre maintenant. Mais me voilà revenu à la campagne, j’ai plus de temps à moi et nous al-lons aujourd’hui passer la soirée ensemble ; parlons de nous d’abord, puis de vos volumes et ensuite de quelques idées sociales et politiques sur lesquelles nous différons.
Vous me demandez comment je me suis guéri des hallu-cinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1° en les étudiant scientifiquement, c’est-à-dire en tâchant de m’en rendre compte, et, 2° par la force de la vo-lonté . J’ai souvent senti la folie me venir. C’était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d’idées et d’images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d’autres fois, je tâchais, par l’imagination, de me donner fac-ticement ces horribles souffrances. J’ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons. Un
– 997 – grand orgueil me soutenait et j’ai vaincu le mal à force de l’étreindre corps à corps. Il y a un sentiment ou plutôt une habitude dont vous me semblez manquer, à savoir l’amour de la contemplation. Prenez la vie, les passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels. Vous vous révoltez contre l’injustice du monde, contre sa bassesse, sa tyrannie et toutes les turpitudes et fétidités de l’existence. Mais les connaissez-vous bien ? Avez-vous tout étudié ? Êtes-vous Dieu ? Qui vous dit que votre jugement humain soit infail-lible ? que votre sentiment ne vous abuse pas ? Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence fi-nie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien ? Saisirons-nous jamais l’absolu ? Il faut, si l’on veut vivre, re-noncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. L’humanité est ainsi, il ne s’agit pas de la changer, mais de la connaître. Pensez moins à vous. Abandonnez l’espoir d’une solution. Elle est au sein du Père ; lui seul la possède et ne la commu-nique pas. Mais il y a dans l’ardeur de l’étude des joies idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos frères d’il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous leurs rêves, et vous sentirez s’élargir à la fois votre cœur et votre intelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera, comme un manteau, tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez donc de ne plus vivre en vous. Faites de grandes lectures. Prenez un plan d’études, qu’il soit rigoureux et suivi. Lisez de l’histoire, l’ancienne surtout. Astreignez-vous à un travail régulier et fati-gant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c’est de l’éviter. Et on l’évite en vi-vant dans l’Art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront
– 998 – joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.
Que parlez-vous de remords, de faute, d’appréhensions vagues et de confession ? Laissez tout cela, pauvre âme ! par amour de vous. Puisque vous vous sentez la conscience en-tièrement pure, vous pouvez vous poser devant l’Éternel et dire : « Me voilà. » Que craint-on quand on n’est pas cou-pable ? Et de quoi les hommes peuvent-ils être coupables ? insuffisants que nous sommes, pour le mal comme pour le bien ! Toutes vos douleurs viennent de l’excès de la pensée oisive. Elle était vorace et, n’ayant point de pâture exté-rieure, elle s’est rejetée sur elle-même et s’est dévorée jusqu’à la moelle. Il faut la refaire, l’engraisser et empêcher surtout qu’elle ne vagabonde. Je prends un exemple : vous vous préoccupez beaucoup des injustices de ce monde, de socialisme et de politique. Soit. Eh ! bien, lisez d’abord tous ceux qui ont eu les mêmes aspirations que vous. Fouillez les utopistes et les rêveurs secs. – Et puis, avant de vous per-mettre une opinion définitive, il vous faudra étudier une science assez nouvelle, dont on parle beaucoup et que l’on cultive peu, je veux dire l’Économie politique. Vous serez tout étonnée de vous voir changer d’avis, de jour en jour, comme on change de chemise. N’importe, le scepticisme n’aura rien d’amer, car vous serez comme à la comédie de l’humanité et il vous semblera que l’histoire a passé sur le monde pour vous seule.
Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et en-thousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cher-chent le but de la vie et la dimension de l’infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils di-
– 999 – sent à l’Océan : « Je vais compter les grains de tes rivages. » Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu’il faut faire sur la grève ? Il faut s’agenouiller ou se pro-mener. Promenez-vous.
Aucun grand génie n’a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l’humanité elle-même est toujours en marche et qu’elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l’histoire aussi, et tout. Il s’ajoute sans cesse des chiffres à l’addition. D’une roue qui tourne comment pouvez-vous compter les rayons ? Le XIXe siècle, dans son orgueil d’affranchi, s’imagine avoir décou-vert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d’un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l’épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : « Pro-blème social, moralisation des masses, progrès et démocra-tie » seront passés à l’état de « rengaine » et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : « Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du cœur » si fort à la mode vers la fin du XVIIIe siècle.
C’est parce que je crois à l’évolution perpétuelle de l’humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force, toutes les formali-tés dont on la définit, tous les plans que l’on rêve pour elle.
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La démocratie n’est pas plus son dernier mot que l’esclavage ne l’a été, que la féodalité ne l’a été, que la monarchie ne l’a été. L’horizon perçu par les yeux humains n’est jamais le ri-vage, parce qu’au-delà de cet horizon, il y en a un autre, et toujours ! Ainsi chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c’est celui qui agonise, parce qu’il va faire place à un autre.
Je vous en veux un peu pour m’avoir dit, dans une de vos précédentes lettres, que vous désiriez pour tous « l’instruction obligatoire ». – Moi, j’exècre tout ce qui est obligatoire, toute loi, tout gouvernement, toute règle. Qui êtes-vous donc, ô société, pour me forcer à quoi que ce soit ? Quel Dieu vous a fait mon maître ? Remarquez que vous re-tombez dans les vieilles injustices du passé. Ce ne sera plus un despote qui primera l’individu, mais la foule, le salut pu-blic, l’éternelle raison d’État, le mot de tous les peuples, la maxime de Robespierre. J’aime mieux le désert, je retourne chez les Bédouins qui sont libres.
Comme le papier s’allonge, chère lectrice, en causant avec vous. Il faut pourtant, avant de clore ma lettre, que je vous parle de vos deux livres.
Ce qui m’a surpris et ce qui pour moi domine dans votre talent, c’est la faculté poétique et l’idée philosophique, quand elle se forme à la grande morale éternelle, je veux dire quand vous ne parlez pas en votre nom propre. Il y a un homme dont vous devriez vous nourrir, et qui vous calme-rait, c’est Montaigne. Étudiez-le à fond, je vous l’ordonne, comme médecin. Ainsi, dans Cécile (page 18), voici une phrase que j’aime : « C’est en vain qu’on ose donner le
– 1001 – change », etc. La page 45 : « Le ciel me semblait plus bleu, le soleil plus brillant » est charmante. Un effet de soleil sur la mer à Dieppe (page 103) m’a ravi ; vous excellez dans ces ef-fets-là. La grande lettre de Cécile est une bonne chose. Il en est de même du caractère de Julia et de la passion désor-donnée qu’elle inspire. Mais je blâme souvent le lâche du style, des expressions toutes faites, comme les notabilités de la société (page 85) ; « Le destin jeta une nouvelle pomme de discorde » (page 87) ; « M’abreuver de son sang » (page 91). Cela se dit en tragédie, et ne doit plus se dire, parce que ja-mais cela ne fut pensé. Ce sont de légères fautes, il est vrai ; mais un esprit aussi distingué que le vôtre devrait s’en abs-tenir. Travaillez ! travaillez !
Voici un trait que je trouve excellent (page 114) : « Avec autant de terreur que si elle eût ignoré les faits qu’elle con-tenait » ; et cette phrase jetée en passant (page 124) : « Il faut avoir vécu dans une ville de province pour savoir », etc. Les pages 132-133 : fort beau. L’oubli, cette grande misère du cœur humain, qui les complète toutes, 146, sublime ! La longue lettre de Julia, écrite de son couvent, est un petit chef-d’œuvre et, de tout ce que je connais de vous, c’est incontes-tablement ce que j’aime le mieux. Tout ce roman de Cécile, du reste, me plaît beaucoup. Je n’en blâme que le cadre. L’ami qui écoute l’histoire ne sert pas à grand-chose. Vos dialogues, en général, ne valent pas vos narrations, ni sur-tout vos expositions de sentiment. Vous croyez que je vous traite en ami, c’est-à-dire sévèrement. C’est parce que je suis sûr que vous pouvez faire des choses charmantes, exquises, que je me montre si pédant. Rabattez la moitié de mes cri-tiques et centuplez mes éloges. Ma première lettre sera rem-plie par mes observations sur Angélique.
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À JULES DUPLAN
[Croisset, vers le 20 mai 1857.]
Non, mon bon vieux, malgré votre conseil je ne vais pas abandonner Carthage pour reprendre Saint Antoine, parce que : je ne suis plus dans ce cercle d’idées et qu’il faudrait m’y remettre, ce qui n’est pas pour moi une petite besogne. Je sais bien qu’au point de vue de la critique (mais de la cri-tique seulement) ce serait habile, pour la dérouter. Mais, du moment que j’écrirais en pensant à ces drôles, je ne ferais plus rien qui vaille. Il me faudrait rentrer dans la peau de saint Antoine, laquelle est plus tatouée et plus profonde que celle de Chollet. Je suis dans Carthage et je vais tâcher au contraire de m’y enfoncer le plus possible, et de m’ex-halter.
Saint Antoine est d’ailleurs un livre qu’il ne faut pas ra-ter. Je sais maintenant ce qui lui manque. À savoir deux choses : 1° le plan ; 2° la personnalité de saint Antoine. J’y arriverai. Mais il me faut du temps, du temps ! D’ailleurs, merde pour la critique ! Je me fous de on et c’est parce que je m’en suis foutu que la Bovary mord un tantinet. Que l’on me confonde tant que l’on voudra avec Barrière et le jeune Dumas. Cela ne me blesse nullement, pas plus que les pré-tendues fautes de français relevées par ce bon M. Deschamps. Seulement, je prie Gleyre d’inonder Buloz de traits piquants.
Bouilhet, qui pense trop au public et qui voudrait plaire à tout le monde tout en restant lui, fait si bien qu’il ne fait rien du tout. Il oscille, il flotte, il se ronge. Il m’écrit de sa retraite des lettres désespérées. Tout cela vient de son irrémédiable jeanfoutrerie. Il ne faut jamais penser au public, pour moi, du
– 1003 – moins. – Or je sens que si je me mettais à Saint Antoine maintenant, je l’accommoderais selon les besoins de la cir-constance, ce qui est un vrai moyen de chute.
Réfléchissez à cela, mon bon, et vous verrez que je ne suis pas si entêté que j’en ai l’air. Carthage sera d’ailleurs plus amusant, plus compréhensible et me donnera, j’espère, une autorité qui me permettra de me lâcher dans Saint An-toine.
Pensez-vous à couper Candide en tableaux pour une fée-rie ? Tâchez d’avoir fait cette besogne quand vous viendrez ici.
Et Siraudin ? Quid ?
Je compatis d’autant mieux à vos embêtements finan-ciers que je suis pour le moment dans une dèche profonde. J’ai dépensé depuis le Ier janvier plus de 10 000 francs, ce qui est trop pour un mince rentier comme moi, et j’ai encore mille écus de dettes. Aussi vais-je rester à la campagne le plus longtemps possible ; raison d’économie ! monsieur ! rai-son de travail aussi ! Je me ficherais de ça complètement si les phrases roulaient bien ! Espérons que ça va venir.
J’ai reçu l’article Limayrac. Quel crétin avec son grand écrivain sur le trône !
Adieu, vieux, je vous embrasse.
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Lévy m’a écrit qu’il allait faire un second tirage : voilà 15 000 ex[emplaires] de vendus ; aliter : 30 000 francs qui me passent sous le nez !
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
[Angers,] ce 23 mai 1857.
Non, Monsieur et ami, je ne mesure pas votre affection, au plus ou moins de fréquence de vos lettres. Je suis heu-reuse et fière de l’estime, de l’amitié que vous m’accordez, mais quoique vos lettres me fassent un extrême plaisir, je sais trop que des occupations plus utiles réclament votre temps. Je vous écrirai quand même, car si après avoir lu Madame Bovary , je pensais à l’auteur à cause de l’œuvre, maintenant je confonds dans mon admiration et dans ma pensée, l’œuvre et l’écrivain. J’attendais moi aussi pour vous écrire les numéros du Phare contenant mon compte rendu, il devait paraître cette semaine, je vous l’enverrai aussitôt qu’il me parviendra. Non, je ne manque pas de la faculté d’examen, ma vie est une continuelle analyse de mes senti-ments et de mes pensées, mais ce que j’éprouve ce sont des hallucinations intérieures, des illusions morales, qui ne s’exercent que dans le monde intellectuel, là tout échappe à la perception. Que dire contre les doutes de la conscience ? Je suis certaine que lorsque je vous parle de confession, vous me croyez de l’autre siècle, ou plutôt d’un monde anéanti, mais j’ai été élevée dans ces croyances. Placez-vous un instant à mon point de vue, vraie ou fausse je crois à la
– 1005 – confession, à la présence de Dieu dans la communion, jugez de mes terreurs ! Non, je n’ai point à me reprocher de faute réelle selon le monde, toutes mes terreurs partent de l’accomplissement de ces deux devoirs terribles : confession et communion. Depuis plusieurs années, je ne me suis pas sentie l’âme assez calme pour communier ; il y a près d’un an que je n’ai pu me confesser, je me le reproche, mais mes idées se troublent et je deviens presque folle. Depuis que j’ai commencé cette lettre, j’ai eu une crise assez forte pendant la nuit, alors, rien ne peut donner l’idée de ce que je souffre, je me crois perdue, et la compression du cœur est telle qu’à chaque instant je succombe, le tout par suite d’idées et d’impressions morales. Quelque malheureux qu’on puisse être, croyez que personne ne l’est davantage que moi ! Oui, je déplore l’injustice, la turpitude de ce monde, j’en ai trop souffert, je vois tous et chacun en souffrir trop pour ne pas me révolter contre ce qui existe. Vous me dites que si nous voulons vivre, il faut renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit ; ainsi, nous sommes condamnés à errer dans les ténèbres. Comme vous, je comprends, je partage la passion de l’étude, l’amour de la science et de l’art, le seul qui me donne encore le courage de vivre. Vous me dites de renon-cer à me tourmenter de confession, par amour de moi ; vous pourriez bien dire par pitié pour moi-même et dans l’intérêt de ma conservation intellectuelle, mais il y a quelque chose de plus fort que l’intérêt de l’existence même de la raison et c’est l’accomplissement du devoir ! Quand il devient impos-sible, il ne reste plus que le suprême désespoir. Il y a long-temps qu’on me dit que c’est l’excès d’imagination et de pensées inoccupées qui me fait tant souffrir. Oui, vous avez raison, ma pensée se dévore elle-même, voilà peut-être l’origine de mon mal. Vous me dites de faire des études, donnez-m’en le plan ? de travailler beaucoup, mais à quoi ?
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Donnez-moi, je vous prie, des prescriptions à ce sujet, et puis je suis d’une santé déplorable avec une activité d’âme extrême. J’ai pu me remettre à lire depuis peu de temps et à écrire, je le fais avec délices, mais on me défend de lire ou d’écrire plus d’une heure par jour. Les défauts que vous trouvez dans mes ouvrages doivent être innombrables, je ne sais rien, à peine l’orthographe, j’ai appris l’histoire en ex-traits, et je vous avoue que ce genre de lecture m’ennuie. J’ai commencé l’Astronomie populaire d’Arago que je ne comprends pas. J’ai lu beaucoup de romans pendant mes longues années de maladie : Mme de Staël, A. Karr, August Lafontaine, des traductions anglaises qui me charment, puis G. Sand, Charles Reybaud ; maintenant, tout ce qui se publie en fait de romans me paraît illisible pour tout le monde en général, et pour moi, en particulier. J’ai là Lamennais, Terre et ciel de Jean Reynaud répond à toutes mes sympathies. J’ai là des fragments de P. Leroux ; la Revue philosophique, parmi bien des choses que je trouve déraisonnables, m’offre des aperçus lumineux. J’ai là Byron, Lamartine, Victor Hugo ! Pour l’économie politique et sociale, j’aimerais autant lire du latin que je ne comprends pas. Évidemment, l’humanité n’est pas dans les conditions d’existence qui lui sont propres, que ce soit par la faute du premier homme, ou au-trement ; il est certain que la souffrance et la mort, le mal surtout, est contraire à la nature originelle, ou finale de l’homme. Je crois comme vous au progrès, mais toujours il faudra se séparer, souffrir, mourir et cette prévision seule suffira pour empêcher d’être heureux. Alors, il faut chercher ailleurs l’immortalité, l’union indissoluble, le bonheur. Je vais plus loin que vous, je crois à une réhabilitation finale, non seulement de l’homme, mais encore de tous les êtres, c’était l’opinion d’Origène qui est infiniment sympathique. Ne pas savoir d’où je viens, ni où je vais, ignorer l’origine, et
– 1007 – le but, sans certitude à cet égard, n’est-ce pas affreux ! Vous me dites que sans cesse des chiffres s’ajoutent à des chiffres, cela est vrai. Je crois comme vous à l’évolution perpétuelle de l’humanité sur notre globe, mais voilà pour le temps, mais au-delà, mais ailleurs ! que se passe-t-il et que trouve-rons-nous ? Voilà le grand, l’éternel problème, auprès duquel le problème social disparaît, oui, tout ce qui s’est passé, même depuis 20 ans, est déjà de l’histoire ancienne comme si des siècles s’étaient écoulés. Je dis avec vous que la dé-mocratie est déjà usée, il faut plus et mieux, mais on peut, on doit toujours être à la recherche du mieux et tâcher de le réaliser ; oui, le meilleur gouvernement est celui qui finit, parce qu’il fait place à un autre. Le monde marche et pour-tant on se demande parfois s’il marche en arrière ou en avant ! Vous m’en voulez de demander l’instruction obliga-toire, je me suis souvent demandé si l’ignorance et la vie sauvage n’étaient pas préférables à l’instruction et à la vie civilisée. Pourtant savoir est aussi nécessaire à l’âme que le pain au corps, oui, comme vous, je voudrais une liberté ab-solue, que chacun fût son maître, son prêtre, son roi à lui-même et ne suivît que les inspirations de Dieu et de sa cons-cience. Pour Cécile j’ai écrit ce que je pensais, ce que j’éprouvais, voilà tout, ne cherchez jamais autre chose dans ce que j’écrirai. À présent, je vais vous parler de l’état de mon âme, ne croyez pas que je m’occupe de moi, ma vie s’est passée et se passe dans un dévouement continuel, sou-vent à des indifférents. Je n’ai aucune affection exclusive. J’aime ceux qui m’entourent par reconnaissance de l’amitié qu’ils me témoignent, par le sentiment du bien que je leur fais, et par l’habitude je les aime et ne voudrais pas les quit-ter, mais je n’ai là aucune sympathie de cœur et d’âme bien profonde. N’attendant, n’espérant rien sur la terre, j’ai dû nécessairement rejeter tous mes sentiments, toutes mes