Correspondance - Tome II

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 13/30

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Correspondance - Tome II

À Louise Colet ................................................................ 142

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 30 parties.

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Allons, adieu, pauvre chère Muse. Pioche bien ta Ser-vante. Mille tendres baisers sur les yeux.

À toi tout ton G.

 

À LOUISE COLET

[Trouville,] mardi matin, 10 h[eures].

[23 août 1853.]

Ton étonnement relativement à Rich[esse] obl[ige] m’étonne tellement moi-même que j’en ai presque des re-mords. Me suis-je trompé ? Je déclouerais la boîte, si tout cela ne devait amener du retard dans mon envoi. – Relis-le donc et si tu crois que ça puisse aller, donne-le. – Moi, ça m’a semblé ennuyeux. Mais ce n’est pas une raison. Ce qui m’a choqué, c’est le mélange de tant de surnaturel avec tant d’ordinaire. Comme détail je n’ai rien remarqué de bon ni de mauvais. Ainsi tu peux livrer la chose telle qu’elle est, il n’y a point de disparate, mais c’est le ton général que je n’aime pas, la pâte même du style. – La première page m’avait beaucoup plu, cette neige qui tombe et jusqu’à l’évanouissement de la jeune fille, qui parle d’ailleurs un étrange langage. – Le cimetière d’Allemagne aussi avait du bon. Mais à partir de la vision, quel macaroni !

***

Tu as bien tort de causer littérature avec des gens qui ne parlent pas notre langue. Il faut avec ces poissons d’eau

– 557 – douce leur fermer l’océan, c’est-à-dire notre cœur, et rester avec eux dans les ruisseaux communs. Si, à l’avenir (ceci doit être un serment que tu te feras), l’occasion s’en repré-sente, comme pour Béranger par exemple, c’est d’exprimer son opinion de la manière la plus crâne. S’ils persistent, on fait une leçon de dix minutes, livre en main, et calme, puis on n’y revient plus. Tu sais que je suis toujours à ton service pour une engueulade solennelle, et je te serai même très re-connaissant de m’en fournir le moyen. Jamais de la vie on ne leur a dit le quart des vérités qui m’étouffent.

Rends donc L’Acropole, sans rien dire, et puis nous ver-rons. « Vous verrez ! vous verrez ! », comme dit Purgon.

Les bateaux pour Le Havre partent de R[ouen] dans le mois d’octobre tous les jours impairs, 1er, 3, 5, 7, etc., jusqu’au 15. J’enverrai l’indication des heures à M. B… lui-même, avec prière de m’avertir de son arrivée. – Il me ferait le plus grand plaisir de descendre chez moi. Je l’ai déjà invi-té et je compte qu’il acceptera.

Allons, adieu, chère Louise, chère Muse ; mille baisers pour ta fête et des meilleurs. À toi, sur tout ton toi et tout en toi.

Ton G.

Le mauvais vouloir contre Leconte à la R[evue], su-perbe ! Quels misérables ! Oderunt poetas. Le mot d’Horace est toujours vrai. Bouilhet m’écrit que ses vers n’y sont pas. – Évidemment nos actions sont en baisse. Tant mieux ! La bienveillance de semblables canailles, n’est-ce pas un ou-trage ?

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À LOUIS BOUILHET

[Trouville,] mercredi, 1 h[eure].

[24 août 1853.]

Quelle sacrée pluie ! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer sous mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges, les barques vont partir à la mer. – J’entends les chaînes des ancres qu’on lève, avec des imprécations générales à l’adresse du mauvais temps. – S’il dure encore trois ou quatre jours, ce qui me paraît probable, nous plions bagage et revenons. Nous devons au plus tard partir mercredi prochain (d’aujourd’hui en huit) pour Pont-l’Évêque, où nous resterons le jeudi. Vendredi nous irons au Havre, et samedi nous serons à Croisset, je ne sais à quelle heure, mais pour dîner certainement. Si tu étais un homme, tu lâcherais ton cleub [sic] et viendrais. Songe, pauvre vieux, que nous n’avons plus beaucoup de temps à passer en-semble. – En tout cas je t’attends le dimanche à 11 h[eures]. – J’attends, aussi, la fin de ce vieux Mammouth, qui est un mâtin autrement mâtin que le chat-tigre du Garçon ! Ne dois-tu pas aller à Dieppe ? Dépêche-toi donc de faire ce dit voyage, afin d’avoir à nous ce qui nous reste de dimanches.

Tu as calomnié la Muse. Les six contes qu’elle m’a en-voyés sont vieux. Ils faisaient partie d’un volume qu’elle re-vend à Hachette. Ce n’est pas raide, j’ai recallé le mieux que j’ai pu quelques phrases. – Bien m’en a pris, mon cher mon-sieur, que lord Palmerston, comme tu dis, fût arrivé, car elle a eu, depuis, des vomissements. Vois-tu la transe que j’aurais eue si c’eût été avant. Je remarque qu’après toutes nos en-trevues cette pauvre Muse est indisposée. Sans doute que j’ai trop de tempérament. Ce n’est pas avec Ludovica toute-

– 559 – fois, et il me reste, à ce propos, une grande honte. J’aurais voulu m’en racheter, mais cette estimable bougresse n’est pas venue ; je m’y attendais du reste. – Je suis bien aise que tu te sois arrangé avec ta mère, quoique tout ne m’ait pas l’air terminé. Enfin ! si tu es sûr de ton monaco, c’est le prin-cipal.

Admire encore ici une de ces politesses de la Providence qui y feraient croire (à la Providence). Chez qui suis-je logé ? Chez un pharmacien ! Oui, bonhomme, mais de qui est-il l’élève, ce pharmacien ? – De Dupré ! n’est-ce pas énorme ? Il fait comme lui beaucoup d’eau de Seltz. « Je suis le seul à Trouville qui fasse de l’eau de Seltz. » En effet dès huit heures du matin je suis souvent réveillé par le bruit des bou-chons qui foutent le camp, inopinément : paf, pif ! ccccrcrrr-rout. – La cuisine est en même temps le laboratoire. Un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles

L’effrayante longueur de son cuivre qui fume

 

et souvent on ne peut mettre le pot au feu, à cause des pré-parations pharmaceutiques. Pour aller aux kiques dans la cour, il faut passer par-dessus des paniers pleins de bou-teilles. Là, crache une pompe, qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux. Un perroquet répète du matin au soir : « As-tu déjeuné, Jako ? » ou bien : « Cocu, mon petit coco. » Et enfin un môme de dix ans environ, le fils de la maison, l’espoir de la pharmacie, s’exerce à des tours de force, en soulevant des poids avec ses dents. – Par une précaution qui me touche il y a toujours du papier aux lieux, lequel est du papier gommé, ou plutôt ciré. Ce sont les enveloppes des ballots, dont on ne sait que faire. – Les la-

– 560 – trines du pharmacien sont tellement étroites et ténébreuses qu’on est obligé d’en laisser la porte ouverte quand on chie, et à peine si l’on peut remuer les coudes pour se torcher le cul. – La salle à manger familiale est là tout près. – On en-tend le bruit des merdes tombant dans le seau, mêlé à celui des morceaux retournés sur les assiettes. Les rots s’alternent avec les pets etc. c’est charmant. – Et toujours le perroquet ! il siffle en ce moment : « J’ai du bon tabac ! »

***

Mon propriétaire te connaît. Il m’a demandé de tes nou-velles, et t’aime beaucoup parce qu’il te trouve très gai. Lie-tout m’a parlé avec admiration d’une pièce de toi intitulée La Chaise du foyer et a paru fort étonné lorsque je lui ai dit que je ne la connaissais pas.

***

Ce voyage de Trouville m’a fait repasser mon cours d’histoire intime. J’y ai beaucoup rêvassé à moi, sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d’elles, et pour tou-jours, je l’espère. Me voilà à moitié de la vie (si tu savais, pauvre vieux, la quantité de poils blancs que je me suis dé-couvert ce matin sur la poitrine !). Il est temps de dire adieu aux tristesses juvéniles. Je ne cache pas, pourtant, qu’elles me sont depuis trois semaines revenues à flots. – J’ai eu deux ou trois bons après-midi ! en plein soleil, tout seul, sur le sable, et où je retournais tristement autre chose que des coquilles brisées. – J’en ai fini avec tout cela, Dieu merci ! « Cultivons notre jardin » et ne levons plus la tête pour en-tendre crier les corneilles.

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Comme il me tarde d’avoir fini la Bovary, Anubis et mes trois préfaces pour entrer dans une période nouvelle, pour me foutre une bosse de beau pur. L’oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l’art tout ce qui est de moi, tout ce que j’ai senti. Je n’éprouve nullement le besoin d’écrire mes mémoires. Ma personnalité, même, me répugne tant j’en suis gorgé, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me re-porte avec désespoir sur l’idée. J’arrange les barques en tar-tanes, je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages, marchant tout nus sur des plages vermeilles. Je pense à l’Inde, à ta Chine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments), j’éprouve le besoin d’épopées gigan-tesques. C’est toi qui me souffles ça au cul, de loin, cher bougre.

Mais la vie est si courte ! – Il me prend envie de me cas-ser la gueule quand je songe que je n’écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l’on se sent, et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l’avoir fait déborder. C’est comme les envies de foutre. On soulève en idée tous les cotillons qui passent. Mais dès le cinquième coup, tout sperme manque. Alors le sang vient au gland, mais la concupiscence reste au cœur.

Voilà six ans que je n’étais venu ici ! – Où serai-je donc dans six ans ? et qu’aurai-je fait ?

J’ai revu hier à 2 heures d’ici un village où j’avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. – Rien n’était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques. Les femmes, au la-voir, étaient agenouillées dans la même pose, en même nombre [?], et battaient leur linge sale dans la même eau

– 562 – bleue. – Il pleuvait un peu, comme l’autre fois. – Il semble, à certains moments, que l’univers s’est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls, vivons. – Et est-ce inso-lent la nature ! Quel polisson de visage impudent, à cette pu-tain-là ! On se torture l’esprit à vouloir comprendre l’abîme qui nous sépare d’elle. – Mais quelque chose de plus farce encore, c’est l’abîme qui nous sépare de nous-mêmes. Quand je songe qu’ici, à cette place, en regardant ce mur blanc à rechamps verts, j’avais des battements de cœur, et qu’alors j’étais plein de Pohësie, je m’ébahis, je m’y perds, j’en ai le vertige, comme si je découvrais, tout à coup, un mur à pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.

***

Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plus là, pauvre vieux, les dimanches, en rangeant, brûlant, classant toutes mes paperasses. Avec la Bovary finie, c’est l’âge de Raison qui commence. – Et puis à quoi bon s’encombrer de tant de souvenirs ? Le passé nous mange trop. Nous ne sommes jamais au Présent qui seul est important dans la vie. – Comme je philosophise, comme je suis bête ! J’aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d’écrire ; les mots me manquent. Je voudrais être étendu sur ma peau d’ours, près de toi, et devisant mélancholiquement ensemble.

***

Sais-tu que, dans le dernier numéro de la R[evue], notre ami Leconte était assez mal traité, à ce que m’a dit la Muse, du moins ? Ce sont définitivement de plates canailles, « la phalange » est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore

– 563 – beaucoup plus bêtes que féroces ! Toi qui aimes le mot piètre, c’est tout cela qui l’est !

Écris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pour-ras. Envoie-moi la fin du Mammouth et embrasse-toi de ma part.

Adieu, mon pauvre vieux, à bientôt.

Fume donc !

 

À LOUIS BOUILHET

[Trouville,] jeudi matin, 10 h[eures].

[25 août 1853.]

Je reçois la fin du Mammouth. Voilà une demi-heure que j’y réfléchis. Elle m’a fait passer par des états différents, mais rassure-toi, le mouvement est bon. Voici donc mon avis :

1° Je trouve mauvais ce vers :

Et comme dans un rêve où toute forme change,

 

de même que vision étrange et ô prodige, ô terreur. Garde elle vient, elle vient (comme mouvement) ou quelque chose d’analogue : elle passe, elle court, etc., et refais, inclusive-ment, depuis la vision étrange jusqu’au noir défilé qui est bon.

 

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Vision est trop naïf, et rêve où toute forme, etc., foncièrement mauvais ;

2° Mais voilà qu’ondulant est peut-être bon, je n’en sais rien. Tu as plus haut : Mais parmi les roseaux. C’est peut-être le mot puis ou bientôt. – Au reste laisse, cela est bien peu im-portant.

À la première lecture j’ai trouvé que tu avais eu tort de ne pas indiquer nettement que ce sont les mastodontes qui marchent, mais je trouve que tu as eu raison. Il faut laisser dans le vague, c’est plus imposant. Seulement refais depuis la vision jusqu’au noir défilé, en tâchant de préciser le trot, l’accord de toutes ces bêtes, et conserve précieusement le dernier qui est excellent : Chaque cime, etc. Voici de bien bons vers : L’horizon montueux… Se suivent lentement…, et tout, du reste, jusqu’à cette foutue vision.

Adieu, vieux. Je crois que la correction ne sera pas fa-cile, et que présentement je t’emmerde. – Mais il me semble que je n’ai pas tort. Adieu, je t’embrasse, vieux bon bougre.

À toi.

 

Je viens de relire encore le tout, ne t’inquiète pas. Ce se-ra crâne. C’est d’une tristesse atroce et ton bonhomme de mammouth fait peur.

 

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P.-S. – Si tu veux que je te dise quelque chose qui va te flatter et qui est vrai, c’est que hier à minuit j’ai cru qu’il avait neigé sur la plage : ce n’était que le clair de lune. J’ai été obligé de prendre mon lorgnon pour m’en assurer, et la chaleur qu’il faisait m’a seule convaincu que je me trompais. La comparaison est mathématique.

 

À LOUISE COLET

[Trouville,] vendredi soir, 11 heures.

[26 août 1853.]

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Crois-set. Au milieu de la semaine prochaine je t’enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n’y est pas, je t’écrirai. Tâche que j’aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m’aura pas été inutile ; elle m’a ra-fraîchi. Depuis deux ans je n’avais guère pris l’air ; j’en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contem-plation des flots, de l’herbe et du feuillage. Écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l’Art, nous n’avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus sa-voureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit péné-trer notre esprit s’il s’est bien roulé sur elle. Voilà seulement

– 566 – huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j’étais ahuri ; puis j’ai été triste, je m’ennuyais. À peine si je m’y fais qu’il faut partir. Je marche beaucoup, je m’éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j’ai été tantôt trempé jusqu’aux os, sans presque m’en apercevoir. Et quand je m’en irai d’ici, je serai chagrin. C’est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m’amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n’en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c’est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l’intime, au relatif. Le vieux projet que j’avais d’écrire plus tard mes mémoires m’a quit-té. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les atta-chements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d’avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n’en ressuscite ! À quoi bon ? Un homme n’est pas plus qu’une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s’absorber dans notre œuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d’eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Évaporez-vous, pluie ter-restre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamor-phoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu’il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus

 

– 567 – magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder en-core.

Les choses que j’ai le mieux senties s’offrent à moi transposées dans d’autres pays et éprouvées par d’autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu’il me tarde d’être débarrassé de la Bovary, d’Anubis et de mes trois préfaces (c’est-à-dire des trois seules fois, qui n’en feront qu’une, où j’écrirai de la critique) ! Que j’ai hâte donc d’avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J’ai des prurits d’épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j’en ai des odeurs vagues qui m’arrivent et qui me mettent l’âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles œuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfon-cements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j’en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C’est pour cela que j’ai tant de mal à l’écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me ré-pugnent profondément. Mais quand j’écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu’on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l’effet facilement et en sui-vant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répé-titions abondent, les redites, les lieux communs, les locu-tions banales. Quand on écrit au contraire une chose imagi-

– 568 – née, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l’attention se bi-furque. Il faut à la fois ne pas perdre l’horizon de vue et re-garder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu’on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c’est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l’autre main, voi-là la malice. On s’extasie devant la correspondance de Vol-taire. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Ra-phaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Ho-mère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m’apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, mul-tiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l’ensemble ! C’est l’éclat

– 569 – de la lumière, le sourire du soleil, et c’est calme ! c’est calme ! et c’est fort, ça a des fanons comme le bœuf de Le-conte.

Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d’Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? À la Co-médie-Française. Littérature de société.

Or je crois qu’il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J’aime les œuvres qui sentent la sueur, celles où l’on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, les-quelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux litté-ratures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les che-mins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l’autre ! l’autre, celle du bon

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Dieu, elle est bistrée d’eau de mer et elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les ro-chers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu se-lon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !

Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J’y ferais tout un cours sur cette grande question des Bottes comparées aux littératures. « Oui, la Botte est un monde », dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pour-rait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc.

Quel beau mot, que Sandale ! et comme il est impres-sionnant, n’est-ce pas ? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe, comme des croissants de lune, et qui sont cou-vertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d’ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles vien-nent du Gange. Avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d’aloès noircis par la fumée des cassolettes, et, sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées. Cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus… La Marcoub du fel-lah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l’or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de pa-triarche et de pâtre, la poussière lui va bien. Toute la Chine n’est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne ?

Dans l’entrelacement des bandelettes aux pieds de l’Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé

– 571 – toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l’ornement et du nu ! Quelle harmonie du fond et de la forme ! comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !

N’y a-t-il pas un rapport évident entre les durs poèmes du Moyen Âge (monorimes souvent) et les souliers de fer, tout d’une pièce, que les gens d’armes portaient alors, épe-rons de six pouces de longueur à molettes formidables, pé-riodes embarrassantes et hérissées.

Les souliers de Gargantua étaient faits avec « quatre cent six aulnes de velours bleu cramoysi, deschiquetez mi-gnonnement par lignes parallèles jointes en cylindres uni-formes ». Je vois là l’architecture de la Renaissance. Les bottes Louis XIII, évasées et pleines de rubans et de pom-pons comme un pot rempli de fleurs, me rappellent l’hôtel de Rambouillet, Scudéry, Marini. Mais il y a tout à côté une longue rapière espagnole à poignée romaine = Corneille.

Du temps de Louis XIV, la littérature avait les bas bien tirés ! ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet. Les souliers étaient carrés du bout (La Bruyère, Boileau), et il y avait aussi quelques fortes bottes à l’écuyère, robustes chaussures dont la coupe était grandiose (Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence (Gil Blas). On économise le cuir et la forme (encore un calembour !) est poussée à une telle exagération d’antinaturalisme qu’on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins). C’est mièvre, léger, contourné. Le talon est si haut que l’aplomb manque ; plus de base. Et d’autre part on rembourre le mollet, emplissage philosophique flasque (Raynal, Marmontel, etc.). L’académique chasse le poétique ; règne des boucles (pontificat de Monseigneur de

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La Harpe). Et maintenant nous sommes livrés à l’anarchie des gnaffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J’entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et Émile Souvestre, Bretons, l’assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu’au lacet la bottine de la grisette, et Eugène Sue montre outré mesure les ignobles bottes éculées du chourineur. L’un sent le graillon et l’autre l’égout. Il y a des taches de suif sur les phrases de l’un, des traînées de merde tout le long du style de l’autre. On a été chercher du neuf à l’étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux). Échec des re-bottes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, nor-végiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l’eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout ar-rêter là ma digression de cordonnier. D’où diable vient-elle ? D’un horrifique verre de rhum que j’ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

 

À LOUISE COLET

[Trouville,] samedi soir, minuit.

[27 août 1853.]

Il est difficile d’entasser plus de bêtises que je ne l’ai fait hier au soir. – Enfin, puisque c’est écrit, que ça parte ! Tu verras au moins par là que je ne ménage avec toi ni le temps

– 573 – ni le papier. Il était près de trois heures, quand je me suis couché ce matin.

Rien de neuf. La mer a été très forte aujourd’hui, la ma-rée de cette nuit sera dure encore. Comme c’est beau la mer !

L’histoire de ma lettre que le vent envole et porte sur la fenêtre du curé m’a beaucoup amusé. Cela est très drôle.

Tiens-moi au courant de tes affaires, chère Louise. Crois-tu réussir à l’Odéon ? As-tu vendu tes autres contes ? Qu’as-tu décidé pour eux ?

Crois-tu que Babinet vienne me voir si je le réinvite ? Tu peux lui dire qu’il sera le bien reçu.

Mon frère a tout à fait renoncé à l’acquisition de son château. Son beau-père n’a pas voulu lui prêter d’argent (car il n’était pas assez riche pour faire maintenant cette acquisi-tion : 300 mille francs). Mais quinze jours à réfléchir là-dessus me semblent monstrueux. Tous ces gens d’action sont si peu habitués à penser, que cela les dérange comme un événement. Quant à moi du reste, je n’aurai guère cet embarras. J’achèterai peu de propriétés !

***

J’ai été bien heureux que ma dernière lettre t’ait fait tant de plaisir ! Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d’abord t’avait blessée. La Nature, va, s’est trompée en fai-sant de toi une femme. Tu es du côté des mâles. Il faut te

– 574 – souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte, et voir en toi si l’élément féminin ne l’emporte pas. Poésie oblige. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule, et nous y trouvons compris. – T’indignerais-tu si l’on disait du mal des Français, des Chrétiens, des Provençaux ? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province. On doit être âme le plus possible, et c’est par ce détache-ment que l’immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes. Et le sentiment humanitaire commence à naître sur les ruines des patries. Il arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera. – Et l’homme alors aimera le néant même, tant il s’en sentira participant : « J’ai dit aux vers du tombeau, vous êtes mes frères », etc.

C’était beau, le bénissement des ânes et des vaches au m[oyen] âge. Mais ce qui était humilité deviendra intelli-gence. La science, en cela, marche en avant. Pourquoi la Poésie n’irait-elle pas plus vite encore ? – Il faut la porter toujours au-delà de nous-mêmes.

Et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton cœur contre cette insolence. Il te semble que c’est in-juste. À coup sûr, si je t’y comptais ! Allons donc !

Adieu, bon courage ! travaille bien. J’ai épuisé toute ma provision de papier à lettres. – De Pont-l’Évêque sans doute je t’écrirai un petit mot jeudi. Mille baisers sur le cœur. À toi.

Ton G.

 

– 575 –

D’ici à Mantes, je rêverai au plan de L’Acropole. Penses-y de ton côté. Nous l’arrêterons là.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi soir,

2 septembre [1853], 9 h[eures].

Nous voilà revenus un jour plus tôt. Comme il n’y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3, nous avons cette nuit couché à Honfleur. Dès 6 h[eures] il a fallu se lever et à midi et demi nous étions rentrés.

Ce n’est pas sans un certain plaisir que je me retrouve à ma table. Quoique j’aie été fort triste à Trouville, la veille de mon départ. Il me semblait (et à raison, je crois) que j’y avais été médiocre, que je n’avais pas assez reniflé, aspiré, regar-dé. La mer, ce jour-là, était plus belle encore, toute bleue, et le ciel, aussi. – Enfin ! –

J’ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui me distingue. Tout, pendant mon absence, avait été brossé, ciré, verni (jusqu’à mes pieds de momie que mon domes-tique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme), et j’avoue que j’ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme. Ma lampe brûle. Mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre série de jours, pareils aux autres jours. Ainsi vont recommencer les mêmes mélanco-lies et les mêmes enthousiasmes isolés.

 

– 576 –

Je me suis précipité sur les deux nos de la R[evue]. Rien de Bouilhet dans aucun. Je crois que ses prévisions étaient justes et qu’il y a brouille, ou du moins grand refroidisse-ment. Rien sur La Paysanne. J’en étais sûr. Ç’aura dû être pour l’article de Jourdan, comme ç’a été pour celui de Me-lænis. Quant à ce qu’on dit de Leconte, c’est tellement insi-gnifiant, en bien ou en mal, tellement banal et bête que je ne sais s’il y a mauvaise intention ? Au reste, j’ai lu l’article fort légèrement. Je le reverrai. Ils ont fait cependant une bonne citation.

La vue d’un journal maintenant, et de celui-là entre autres, me cause presque un dégoût physique. Je m’y réa-bonne encore pour un an parce qu’ils ont augmenté leur prix et pour n’avoir pas l’air de… Mais je jure bien, par le Styx, que c’est la dernière fois.

La dernière fois que j’étais venu de Honfleur à Rouen par bateau, c’était en 47, en revenant de Bretagne avec Maxime. Nous avions couché aussi à Honfleur. Il faisait un temps pareil, pluie et froid. – Sur la vapeur il y avait deux musiciennes qui chantaient du Loïsa Puget. Aujourd’hui un maigre guitariste miaulait une chanson où il y avait :

… bâtard More

… rives du Bosphore.

 

Est-ce drôle ? Et en regardant défiler les coteaux, au son des cordes qui grinçaient, de la voix qui chevrotait et des roues battant l’eau, je remontais dans ma pensée tout ce qui a cou-lé, coulé.

 

– 577 –

Hier, nous sommes partis de Pont-l’Évêque à 8 h 1/2 du soir, par un temps si noir qu’on ne voyait pas les oreilles du cheval. La dernière fois que j’étais passé par là, c’était avec mon frère, en janvier 44, quand je suis tombé, comme frappé d’apoplexie, au fond du cabriolet que je conduisais, et qu’il m’a cru mort pendant dix minutes. – C’était une nuit à peu près pareille. J’ai reconnu la maison où il m’a saigné, les arbres en face (et, merveilleuse harmonie des choses et des idées) à ce moment-là, même, un roulier a passé aussi à ma droite, comme lorsqu’il y a dix ans bientôt, à 9 h[eures] du soir, je me suis senti emporté tout à coup dans un torrent de flammes…

Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisqu’après s’être remué, il faut se reposer, puisque notre activité n’est qu’une répétition continuelle, quelque diversifiée qu’elle ait l’air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l’étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : « Il y a dix ans j’étais là », et on est là. Et on pense les mêmes choses et tout l’intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie. Quelque chose d’indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être.

Ce qui prouve peut-être que l’on vieillit, c’est que le temps, à mesure qu’il y en a derrière vous, vous semble moins long. Autrefois, un voyage de six heures en bateau à vapeur (ou pyroscaphe, comme dirait le pharmacien) me pa-raissait démesuré. J’y avais des ennuis abondants. Au-jourd’hui, ça a passé en un clin d’œil. J’ai des souvenirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient, tout accoudé sur ces

– 578 – bastingages de cuivre et regardant l’eau. Celui qui domine tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Al-fred (j’avais seize ans). Nous avions envie de crever, à la lettre. Alors, ne sachant que faire et par ce besoin de sottises qui vous prend, dans les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l’eau-de-vie, du rhum, du kirsch, et du po-tage (c’était un riz au gras !). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois, encore, un voile vert que le vent arracha d’un chapeau de paille et qui vint s’embarrasser dans mes jambes. Un monsieur en pantalon blanc le ramassa… Elle était à Trou-ville, la femme d’Alfred, avec son nouveau mari. Je ne l’ai pas vue.

***

Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde. Il faut que ça marche. – Et bien, ce sera.

***

Et toi, bonne chère Muse, où en est La Servante ? Tu as bien raison d’y être longtemps. Parle-moi de ta santé ? Tes vomissements t’ont-ils reprise ? Et permets-moi à ce propos un petit conseil que je te supplie de suivre. Je crois ton habi-tude de ne boire que de l’eau, détestable. Mon frère m’a sou-tenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c’était une cause souvent de cancers à l’estomac. Cela peut être exagé-ré, mais tout ce que je sais, c’est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l’on absorbe tant d’humidité, s’en fourrer toujours dans l’estomac, sans rien qui la corrige, est une

– 579 – mauvaise chose. – Essaie pendant quelques mois de boire de l’eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.

***

J’ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un vol[ume] de l’Histoire de la Restauration de Lamartine (la ba-taille de Waterloo). Quel homme médiocre que ce Lamar-tine ! Il n’a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les myrmidons qui l’écrasent. – Rien d’ému, rien d’élevé, rien de pittoresque. Même Alex[andre] Dumas eût été sublime à côté. Chateaubriand, plus injuste ou plutôt plus injurieux, est bien au-dessus, à ce propos. – Quel misérable langage !

Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête (c’est comme les Barmessides) : « L’Afrique apporte tousiours quelque chose de nouveau » ? Je la trouve pleine d’autruches, de girafes, d’hippopotames, de nègres et de poudre d’or.

Adieu, mille bonnes tendresses, mille bons baisers. À toi, à toi.

Ton G.

Point de lettres du Crocodile. – La dernière fois, il a été cinq semaines à nous répondre. En voilà six ou sept ?

 

– 580 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi soir, minuit.

[7 septembre 1853.]

J’attendais toujours une lettre de toi, cher amour, pour savoir où t’adresser celle-ci. Si je n’en ai pas demain, je te l’enverrai néanmoins rue de Sèvres. Comme je te plains de tes douleurs de dents et que j’admire ton courage de m’avoir écrit tranquillement chez Toirac, en attendant l’opération ! Du reste, puisque c’est une du fond, il n’y a que demi-mal. Je trouve qu’en toutes ces décadences physiques les moindres sont les dissimulées. Aussi la perte de mes cheveux m’a-t-elle réellement embêté. Mon parti en est pris maintenant, Dieu merci, et je fais bien ! car d’ici à deux ans je ne sais s’il m’en restera de quoi même avoir un crâne. Mais parlons de choses plus graves, à savoir ton régime. Je t’assure que tu n’as pas raison. Les viandes substantielles ne remplacent pas le vin. Bois de la bière plutôt ; mais l’eau continuellement est une mauvaise chose. Les maux d’estomac que tu as quelque-fois viennent de là. Je suis très sceptique en médecine mais très croyant en hygiène. Or, ceci est une vérité : dans les climats où l’eau est bonne il n’y a que cela. Partout où pousse la vigne, le houblon ou la pomme, il faut s’en alimen-ter. Et ne me dis pas que tu ne peux te soigner, car cela, je t’assure, pauvre Louise, me semble un mot cruel. Moi qui voudrais te donner tout, si j’avais quelque chose (quand je pense à tes besoins, cher amour, et que je me dis que je n’y peux rien, je rougis en secret comme si c’était de ma faute) ! Est-ce que tu ne peux t’infliger une dépense de 3 ou 4 francs par semaine pour ta santé ? Essaie pendant quelque temps, durant l’hiver, à l’époque de ces froids qui te navrent, et tu verras.

– 581 –

J’ai repris la Bovary. Voilà depuis lundi cinq pages d’à peu près faites ; à peu près est le mot, il faut s’y remettre. Comme c’est difficile ! J’ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C’est un dur endroit. J’y ai tous mes per-sonnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mê-lés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les en-veloppe. Mais, si je réussis, ce sera bien symphonique.

Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive. Son mastodonte ruminant au clair de lune, dans une prairie, est énorme de poésie. Ce sera peut-être de toutes ses pièces celle qui fera le plus d’effet à la généralité ! Il ne lui reste plus que la partie philosophique, la dernière. Au milieu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s’y instal-ler au commencement de novembre. Que ne suis-je à sa place !

Décidément, l’article de Verdun (que je crois de Jour-dan ; c’est une idée que j’ai) sur Leconte est plus bête qu’hostile. J’ai fort ri de la comparaison que l’on fait avec les beaux morceaux de La Chute d’un ange. Quelle politesse d’ours ! Quant aux Poèmes indiens et à la pièce de Dies irae, pas un mot. Il y a aussi une bonne naïveté : pourquoi appeler le Sperchius, Sperkhios ? Cela me semble une vraie janoterie. Que devient-il, ce bon Leconte ? Est-il avancé dans son poème celtique ? Voit-il une occasion quelconque de publier ses Runoïas ? J’ai une extrême envie de les relire. Et La Ser-vante, quand la verra-t-on ?

Je relis maintenant du Boileau, ou plutôt tout Boileau, et avec moult coups de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort. On ne se lasse point de ce qui est bien écrit. Le style c’est la vie ! c’est le sang même de la pensée ! Boi-

– 582 – leau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais ad-mirablement limpide et bien encaissée. C’est pourquoi cette onde ne se tarit pas. Rien ne se perd de ce qu’il veut dire. Mais que d’Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! Je m’en vais ainsi, d’ici deux ou trois ans, relire attentivement tous les classiques français et les annoter, travail qui me ser-vira pour mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais). J’y veux prouver l’insuffisance des écoles, quelles qu’elles soient, et bien déclarer que nous n’avons pas la pré-tention, nous autres, d’en faire une et qu’il n’en faut pas faire. Nous sommes au contraire dans la tradition. Cela me semble, à moi, strictement exact. Cela me rassure et m’encourage. Ce que j’admire dans Boileau, c’est ce que j’admire dans Hugo, et où l’un a été bon, l’autre est excel-lent. Il n’y a qu’un Beau. C’est le même partout, mais il a des aspects différents ; il est plus ou moins coloré par les reflets qui dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pourquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique : on n’avait point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c’est l’anatomie du style, savoir comment une phrase se membre et par où elle s’attache. On étudie sur des mannequins, sur des traduc-tions, d’après des professeurs, des imbéciles incapables de tenir l’instrument de la science qu’ils enseignent, une plume, je veux dire, et la vie manque ! l’amour ! l’amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l’âme, sans quoi rien ne se comprend.

Quand j’aurai fini cela – ce sera un travail d’une grande année, pas plus (mais au moins je me serai vengé littéraire-ment, comme dans le Dictionnaire des idées reçues je me ven-gerai moralement) – quand j’aurai fini cela (après la Bovary

– 583 – et l’Anubis toutefois), j’entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde d’y être. Moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bou-quins épiques, des romans dans un milieu grandiose où l’action soit forcément féconde et les détails riches d’eux-mêmes, luxueux et tragiques tout à la fois, des livres à grandes murailles et peintes du haut en bas.

Il y avait dans la Revue de Paris (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m’a plu. Il le signale comme étant, de sa personne, un gouvernement ; et c’est pour cela que tous les gouvernementomanes républi-cains l’ont aimé. La médiocrité chérit la Règle ; moi je la hais. Je me sens contre elle et contre toute restriction, cor-poration, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m’emplit l’âme, et c’est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.

Adieu, belle ex-démocrate. Mille baisers. À toi.

Ton G.

Jeudi soir. Je n’ai pas envoyé ma lettre ce matin, ne sa-chant où tu étais. Demain je te l’envoie quand même. Merci du petit portrait.

 

– 584 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi soir, minuit et demi.

[12 septembre 1853.]

La tête me tourne d’embêtement, de découragement, de fatigue ! J’ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n’ai pas aujourd’hui écrit une ligne, ou plutôt j’en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! Quel ennui ! Oh ! l’Art ! l’Art ! Qu’est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le cœur, et pourquoi ? Cela est fou de se donner tant de mal ! Ah ! la Bovary, il m’en souviendra ! J’éprouve maintenant comme si j’avais des lames de canif sous les ongles, et j’ai envie de grincer des dents. Est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c’est à des situations communes et un dialogue trivial. Bien écrire le médiocre et faire qu’il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins. Ça s’achète cher, le style ! Je recommence ce que j’ai fait l’autre semaine. Deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison. Il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases.

Tu n’as pas songé, bonne chère Muse, à la distance et au temps, quant au voyage de Gisors. Nous passerions notre journée en chemin de fer et en diligence. Il faut, quand on a quitté le chemin de fer, de Gaillon aux Andelys une heure, et certainement des Andelys à Gisors au moins deux, ce qui fait 3, plus 2 du chemin de fer, 5. Autant pour revenir : 10. Et ce-la pour se voir deux heures. Non ! non ! Dans six semaines, à Mantes, nous serons seuls et plus longtemps (pour si peu

– 585 – d’ailleurs je n’aime point les amis) et ça ne vaut pas la peine de se voir pour n’avoir que la peine de se dire adieu.

Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon im-puissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m’absenter, ça me trouble. Il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! – ou que j’en crève. Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par-devers moi de la rétivité de ma plume. Il faut la gouverner comme les mau-vais chevaux qui refusent. On les serre de toute sa force, à les étouffer, et ils cèdent.

Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été reprise un peu à la poitrine. Elle s’est mis des sangsues aujourd’hui. J’ai toujours un fonds d’inquiétude de ce côté. Cette mort, je m’y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s’incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j’ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais [c’est] cette rosse de Bo-vary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte […].

En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j’avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L’idée des asti-cots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent chez toi, j’avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les mai-

– 586 – sons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébran-chés sur le bord…

Cette promenade de Pontoise dont tu me parles, je la connais. Il me souvient d’y avoir vu la plus admirable petite fille du monde. Elle jouait avec sa bonne. Mon père l’a beau-coup examinée et a prédit qu’elle serait superbe. Qu’est-ce qu’elle est devenue ?… Comme tout cela est farce !

Bonne histoire, Madame la directrice de la poste t’appelle Loïsa. Il n’y manque qu’un y, et un K au Colet ! Ainsi écrit, « Loysa Kolet », ça ne manquerait pas de galbe.

J’ai lu, avant-hier, tout un volume du père Michelet, le sixième de la Révolution, qui vient de paraître. Il y a des jets exquis, de grands mots, des choses justes ; presque toutes sont neuves. Mais point de plan, point d’art. Ce n’est pas clair, c’est encore moins calme, et le calme est le caractère de la beauté, comme la sérénité l’est de l’innocence, de la vertu. Le repos est attitude de Dieu. Quelle curieuse époque ! Quelle curieuse époque ! Comme le grotesque y est fondu au terrible ! Je le répète, c’est là que le Shakespeare de l’avenir pourra puiser à seaux. Y a-t-il rien de plus énorme que ceci, du citoyen Roland ? Avant de se tuer il avait écrit ce billet que l’on trouva sur lui : « Respectez le corps d’un homme vertueux ! »

Adieu, il est tard. Je n’ai pas de feu, j’ai froid. Je me presse contre toi pour me réchauffer. Mille baisers, à toi.

Ton G.

 

– 587 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi, minuit.

[16 septembre 1853.]

Il m’est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de La Mirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne). Il me faudrait pour cela relire et non feuilleter (car je l’ai feuilleté) tout Montaigne.

Sapho s’est jetée à l’eau du haut du promontoire de Leucade, île de la mer Égée, ou autrement dit Archipel. Leu-cade est une petite île entre celle de Lesbos et la terre d’Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu’on appelle golfe d’Adramite (j’ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho, il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Mity-lène en Lesbos, vivait dans le VIIe siècle avant Jésus-Christ, a poussé la tribadie à un grand degré de perfection, et fut exilée de Mitylène avec Alcée. La seconde, née dans la même île, mais à Éresos, paraît être celle qui aima Phaon. Cette opinion (moderne du reste, car ordinairement on con-fond les deux) s’appuie sur un passage de l’historien Nym-phis : « Sapho d’Éresos aima passionnément Phaon. » On remarque aussi que Hérodote, qui a écrit tout au long l’histoire de Sapho de Mitylène, ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.

Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine re-tourne ! Ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j’ai l’expérience qu’ils servent. Rien ne s’obtient qu’avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l’huître et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur

– 588 – plus profonde. N’en est-il pas de la vie d’artiste, ou plutôt d’une œuvre d’Art à accomplir, comme d’une grande mon-tagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D’abord on aperçoit d’en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est ef-frayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l’horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l’éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu’au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s’atteindra pas. C’est l’heure où l’on compte ses fatigues, où l’on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L’on n’a rien qu’une indomptable en-vie de monter plus haut, d’en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, mer-veilleuses ! À vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l’on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l’on continue à tâtons, à tâtons, s’écorchant les ongles aux rochers et pleu-rant dans la solitude. N’importe ! Mourons dans la neige, pé-rissons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l’Esprit, et la figure tournée vers le soleil !

J’ai travaillé ce soir avec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j’ai regueulé, comme par le passé.

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