La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 105 sur 115

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La montée aux enfers

La Vallée des Larves

 

Les monstres vagissants enfantés par la femme

Étaient amoncelés sur les rochers crayeux...

Certains ouvraient des yeux énormes et sans flammes,

De frêles cous pliaient sous des crânes laiteux.

Et d’autres éclataient de sang pâle et de glaire,

Riaient avec un rire édenté de vieillard.

Des corps mous et bouffis sortaient du sol calcaire,

Semblaient en s’étalant de vivants nénufars.

Un vent froid remuait ce peuple en cartilages,

Ces larves sans contour, ces germes suintants

Et la vallée avec ces blanchâtres visages

Ressemblait la sanie et le pus du printemps.

La Parque descendait près de moi la colline.

Elle était belle et triste en le déclin du jour

Et vers le sol vivant courbant sa grande échine

Elle touchait du doigt les monstres tour à tour.

Et tout le mal inscrit au livre des ténèbres

Pénétrait ces cerveaux corrompus en naissant,

Il dessinait les traits, durcissait les vertèbres,

S’infiltrait dans leurs nerfs et coulait dans leur sang.

De sorte que ces crânes mous en apparence

Renfermaient cependant la pierre de l’orgueil,

La colère de marbre et les fureurs immenses

Qui devaient déchaîner les douleurs et les deuils.

Les visages réduits prenaient des bouffissures

De haine, devenaient tout à coup malfaisants.

Ces fœtus irrités dans des caricatures

De combats, essayaient leurs gencives sans dents.

Ils se dressaient grotesquement sur les chevilles Et tentaient de leurs mains sans ongles de frapper, Ou rampant sur le ventre ainsi que des chenilles Ils se pressaient avec effort pour s’étouffer.

Mais la Parque toujours touchait les petits êtres Et tranquille marchait vers le soleil couchant

Et toujours par milliers ceux qui venaient de naître Affluaient à ses pieds comme l’herbe des champs.

Et je lui dis: «Ceci n’est qu’ortie et qu’ivraie: Dans cet endroit maudit pourquoi porter tes pas Puisque l’enfance humaine est une grande plaie Qui coule et s’agrandit et ne guérira pas?»

Et la déesse alors au fond de la vallée

S’arrêtant, me montra dans un entassement

Effroyable, au milieu des formes emmêlées,

Un visage, rien qu’un, mais sensible et charmant...

Et le soleil mourant sur cette maladie

De la terre éclaira dans l’humus qui poussait

Un œil déjà bleuté par la naissante vie,

Un tremblotant éclat d’âme qui paraissait.

Et la Parque me dit: «Tout le mal de la terre

Est payé par un seul, s’il est vraiment humain.» Et je la vis partir tranquille et solitaire

Parmi le flot montant des monstres enfantins.