La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 30 sur 115

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La montée aux enfers

L’incube et la Vierge

 

Elle ôte en s’étirant sa robe et, virginale,

Près du miroir, défait la gerbe des cheveux.

La coupe de cristal sonne de son opale...

Le sein n’est pas formé, le cou n’est pas nerveux.

Toute la pureté de la chair et de l’âme

Emplit comme un parfum ce décor rose et bleu.

L’air est léger et doux, le feu jette des flammes...

Elle sent son corps chaud sous son peignoir soyeux

L’intime solitude et le tiède silence

De leur sécurité lui grisent le cerveau.

Elle a le sentiment pourtant d’une présence.

Elle ferme la porte et croise les rideaux.

Et comme elle pénètre entre les draps où l’ambre

Monte subtilement des oreillers brodés,

Il semble qu’un soupir tressaille dans la chambre...

Elle écoute, le front sur le bras accoudé.

Ce n’est rien. Elle éteint la lumière. Une haleine

Étrange, de la nuque aux talons la parcourt,

Et voilà que soudain pour elle l’ombre est pleine

De souvenirs pervers et d’images d’amour.

Elle veut les chasser, mais toutes les racines

Des duvets de sa peau frémissent en brûlant.

Les draps bougent. Près d’elle une longue main fine

A pris son torse et la caresse en la frôlant.

Elle allume. Elle a peur. Mais non, le lit est vide.

Elle ferme les yeux pour dormir, mais alors

Elle sent sur sa bouche une autre bouche avide,

Qui la savoure ainsi qu’un fruit à pulpe d’or.

Et c’est un corps humain qui près d’elle se glisse, Dont la forme et l’odeur lui font bondir le sang. Elle se laisse aller à ce nouveau délice

De croire être blottie entre des bras absents...

Mais ce n’est pas un songe, ô Seigneur! Une forme Est bien là qui la tient fortement par le cou,

Une puissance d’homme, une carrure énorme Qui la meurtrit avec les os de ses genoux.

Elle ne pourrait plus s’échapper et du reste

Ne le veut plus. Le lit est splendide et fatal.

Elle flambe à présent des flammes de l’inceste Contre le compagnon fantastique et brutal.

La tendre jeune fille au beau visage pâle

N’est plus qu’un être de plaisir entre des bras, Une bête agrippée au lit, une cavale

Qu’un chevaucheur sans nom fait courir sur les draps.

«O bien-aimé nocturne et terrible, demeure!

Par ton large baiser mon visage est mangé.

Enivrons-nous encor du délire des heures

Au creux de ce torrent qu’est le lit ravagé...»

Mais l’aurore apparaît aux carreaux. Elle éclaire Le linge déchiré, l’empreinte, la sueur,

La trace des doigts durs, le bistre des paupières Et la chambre déserte... Il fait froid. Le feu meurt...

«Quel est l’être, ô Seigneur, sans âme et sans figure, Qui dans mon lit de vierge a, cette nuit, couché? Pourquoi suis-je à présent si souillée et si pure? Je connais le plaisir infini du péché...»