La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 6 sur 115

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La montée aux enfers

La Première Nuit au Couvent

 

Dans sa cellule s’éveilla la carmélite.

Elle tâta d’abord sa tête aux cheveux courts,

Se souvint du froid des ciseaux, de l’eau bénite Et du bruit du portail fermant ses battants lourds.

Sa chemise grossière abîmait de brûlures

Son corps pur. Toute moite elle avait des frissons. L’ombre du Christ faisait une caricature...

Elle entendit des voix derrière la cloison...

Et c’étaient les voix de désir, les cris, les plaintes, Le doux frémissement de la chair sur les draps Et les gémissements de deux femmes étreintes Qui ne font plus qu’un corps par la chaîne des bras.

Des pas furtifs glissaient dans le couloir immense. Elle entr’ouvrit la porte et vit courir ses sœurs Et toutes relevaient leur robe avec aisance

Et découvraient leurs jambes longues sans pudeur.

Quelque chose d’étrange était dans leur allure Un rire fou les secouait, faisant saillir

Des seins inattendus et des croupes impures

Sur ces corps qui semblaient de rêve seul fleurir.

Viens avec nous! lui dirent-elles. Leurs mains chaudes L’entraînèrent. Dehors l’escalier solennel

Et le cloître d’argent sous la lune émeraude

Avaient l’air d’un décor fantastique et cruel...

Avec des ventres gros et des faces lubriques

Des moines à travers les piliers ont surgi,

Saisissant par les reins les nonnes impudiques, Les renversant, les culbutant avec des cris.

Et les cloches soudain dans les tours retentirent,

Sonnant une danse burlesque, un galop fou,

Et parmi les appels hystériques, les rires,

Les poitrines cognaient et claquaient les genoux.

La novice fuyait avec sa robe ouverte,

Mais de partout, des mains sortaient, la pétrissant,

La roulant sur les dalles froides, l’herbe verte,

Meurtrissant son corps nu d’étreintes jusqu’au sang.

Les grands saints alignés sous les arceaux gothiques

Soulevaient leur robe de pierre en ricanant,

Ou, gardant sur leur socle une pose extatique,

Étaient à son passage horriblement vivants.

Elle courut à la chapelle. Là des vierges

Étalaient sur les croix leur corps crucifié.

Elles riaient dans le clignotement des cierges...

Un prêtre officiait en dansant sur un pied...

A cheval sur un grand balai, la supérieure

Conduisait une farandole dans le chœur,

Et des soupirs, des bruits d’amour, des voix qui pleurent

Venaient des coins obscurs dans des parfums de fleurs.

Et brisée, elle vit, par la porte des cryptes,

Un adolescent nu, mince et brun émerger,

Portant un croissant d’or et des bijoux d’Égypte,

Ayant le torse creux et le buste léger.

Sa chair était de bronze, un triple cercle en jade

Faisait sur son front mat comme un glauque bandeau.

Il marchait lentement parmi les colonnades

Et la fixait de loin avec des yeux vert d’eau.

«Satan, je suis à toi, cria-t-elle, je râle

De plaisir à te voir et tords pour toi mes reins.

Voici toute ma chair offerte sur ces dalles.

Prends moi sous cette châsse à l’ombre du lutrin » Prends-moi sous cette châsse, à l ombre du lutrin.»

Elle éclatait comme une rose près d’éclore

Et lui la laboura d’un long baiser savant...

«O Satan! O seigneur!» C’était déjà l’aurore... —Telle fut la première nuit dans le couvent...