La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 55 sur 115

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La montée aux enfers

Le Corbillard Infatigable

 

Je vois derrière moi toujours ce corbillard...

J’ai beau fuir à travers le soir couleur de laine,

Au tournant de la rue il surgit du brouillard

Et de maigres chevaux empanachés le traînent.

Je vois les yeux brillants et les traits amaigris

Et les habits tachés des cousins et des frères,

Et je vois le drap noir sous les bouquets flétris,

Traînant sur les pavés sa loque funéraire.

Le cortège se met à courir si je cours.

Il longe l’avenue ou traverse la place.

Je le vois se hâter le long des maisons basses,

Il se tient immobile au coin des carrefours.

L’église... Elle est béante et s’ouvre comme un ventre

D’orgue et d’encens qui va manger le corbillard...

Mais non... Le prêtre, au loin, les panaches, le chantre

Parmi les becs de gaz saignant... Il se fait tard...

Un bal public perdu dans un quartier de suie...

Des danseurs fatigués que bercent des tambours...

Un quatorze juillet attardé dans la pluie

Et malade parmi l’automne des faubourgs...

Je me cache au milieu du peuple qui reflue

Mais vois toujours couler les larmes du drap noir

Et les pauvres parents cheminent tête nue

Et parfois la polka les bouscule au trottoir.

Et l’un d’eux se met à polker! Les feuilles mortes

En groupe d’or dansent autour du corbillard...

Le port s’éteint... Je me tapis contre ma porte...

Le cortège apparaît au fond du boulevard...

J’ai gravi l’escalier et j’allume la lampe.

Ils sont derrière moi, ils montent lentement,

Et j’entends le cercueil qui cogne sur la rampe... Ils entrent solennels dans mon appartement...

Au parfum délicat des robes suspendues,

Aux tiédeurs des coussins pour l’amour préparés La mortuaire odeur du bois se substitue

Et le fade relent des vêtements mouillés...

Ils sont tous là... La chambre est à peine assez grande. J’ai quelques fleurs au fond des vases. Les voici! Ils tiennent leur chapeau dans la main, ils attendent... Et leur cercle autour du drap noir s’est rétréci...

Ah! quand repartira ce cortège d’automne?...

Quel est le cimetière où le mort dormira?...

Le prêtre s’est assis et le chantre fredonne

Et quelqu’un dans un coin esquisse une polka...