La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 86 sur 115

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La montée aux enfers

L’embaumeuse

 

Elle a des yeux très longs et des mains minuscules,

Elle habite au fond de l’allée une villa

Et l’on la voit marcher de loin au crépuscule

Parmi les camphriers, les pins, les seringas.

Sous son peignoir ouvert elle semble si lasse!

On dirait que le vent la fatigue et l’endort,

Le pli que fait le cou sur l’épaule un peu grasse

Trahit la volupté qui repose en ce corps.

Mais une étrange ardeur l’anime et la fait belle

Lorsqu’on vient lui porter la nuit secrètement

Un mort qu’à l’hôpital on a volé pour elle.

Elle aime mieux ce mort que le plus tendre amant.

Ah! quelle volupté de verser des essences,

De sculpter à nouveau des visages humains,

De refaire la vie avec des apparences,

D’avoir l’éternité dans ses petites mains!

Dans la chambre aux miroirs brillent toutes les lampes.

Elle prend le scalpel, le crochet tour à tour,

Elle enlève du front la cervelle, elle trempe

Le pinceau de métal dans l’huile avec amour.

Joyeuse, elle se livre à d’étranges chimies.

Elle mêle avec art le musc et le natron,

Elle donne des yeux de verre à ses momies

Enlumine de feu le parchemin du front...

Et quand les corps dans les substances balsamiques

Ont baigné longuement, qu’ils sont vernis, séchés,

Mortuaires bouquets d’aromates magiques,

Dans une chambre close, elle va les coucher.

Ils dorment oints d’odeurs par ses mains délicates. Elle vient les veiller, elle leur parle bas,

Elle effleure parfois leurs lèvres écarlates,

Elle met des pavots coupés entre leurs bras...

Ou bien elle s’en va le soir dans les allées

Avec un grand bijou planté dans ses cheveux. Elle tient sur son cœur une tête embaumée

Et baise quelquefois les yeux de cristal bleu.

Et moi je fus aussi porté chez l’embaumeuse.

Dans la chambre aux miroirs je me suis allongé, J’ai senti le contact de ses mains merveilleuses, Je fus par son scalpel vidé, puis partagé.

Je repose au milieu des pavots, bourré d’ambre, De myrrhe, d’aloès et de nard pénétré.

J’entends son pas feutré qui glisse dans les chambres Et j’ai la bouche peinte et les ongles dorés.

Ah! que ce soit bientôt à mon tour; prends ma tête, Va-t’en parmi les seringas qui vont fleurir,

Mets le baiser du soir sur ma bouche muette

Et tends vers le soleil mes yeux sans souvenirs.