La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 16 sur 115

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La montée aux enfers

La Princesse et les Laquais

 

Le repas dans l’hôtel flamboyait sous les lustres

Et s’achevait dans un grand cérémonial...

Le vin n’animait pas les convives illustres,

Les diamants luisaient sur plus d’un front royal...

Des vieillards sous les croix, les ors, les uniformes

Levaient leur verre avec des doigts momifiés.

On voyait par la porte un escalier énorme,

Le morne alignement des grands fusains taillés.

La petite princesse, au fond d’une carafe

Regardait le contour de son visage étroit,

Jouait d’un couteau d’or, tourmentait une agrafe,

Buvait l’ennui sans fin avec ses beaux yeux froids.

Lorsque ses hauts talons sonnèrent sur les dalles,

Les courbettes firent plier les mannequins.

On la vit s’éloigner, blanche, de salle en salle,

Avec sa gorge nue et sa robe en satin.

Mais nul ne vit l’œillade au groupe des tziganes,

Ni le signe muet qu’elle fit en passant,

En avançant sa bouche au tissu diaphane

Vers le laquais cynique, immobile et puissant.

Les lustres un à un à minuit s’éteignirent,

Mais ensuite quelqu’un vint et les ralluma,

Le couloir se remplit de pas furtifs, de rires

Étouffés, une fête étrange commença.

Les trois filles étaient d’abord intimidées,

Minaudaient et croisaient leur châle sur leur peau.

Mais la princesse mit à leur bouche fardée

Le chaud baiser qui rend tous les humains égaux. Elle les dévêtit et leur tendit les verres

Dont le vin débordant lui coulait sur les bras,

Elle dansa, tendant ses bijoux aux lumières

Ou se blottit près du laquais au menton ras.

Elle fuma, croisant ses jambes sur la table,

Culbutant de son pied les cristaux et les fleurs, Et l’âme en proie à un génie inexorable

Elle cria des mots grossiers avec fureur.

Un tzigane jouait une valse en sourdine,

Un autre maintenait une fille sous lui.

Les bouteilles gisaient comme des javelines

Dont la flamme à travers les gorges avait lui.

Et vautrée au milieu des plats d’or et des grappes, Son dos clair s’écrasant sur des magnolias,

La robe déchirée, ayant pour lit la nappe,

La princesse pâmée au laquais se donna.

L’aube cristallisa l’hôtel parmi les ombres...

La goutte d’un bijou qu’on perd... Un pas qui fuit... Un bruit de porte... Un corridor... des formes sombres... La grosse main carrée où sautent des louis...