La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 45 sur 115

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La montée aux enfers

Les Dieux sur les Quais

 

Le jeune Grec sauta de la barque, léger.

Le vent du port souffla dans sa tunique orange, Ses cheveux blonds étaient sur le front partagés, Il avait des yeux verts d’une lumière étrange.

La jeune fille au corps couleur de bronze éteint Le suivit et durant qu’il attachait l’amarre,

Sur son cou long et pur et dans ses cheveux fins Elle ajusta ses bijoux bleus et sa tiare.

Les bouges clignotaient le long des quais déserts. La lune sur le golfe endormait la nuit rose.

Ils dégageaient l’odeur des fleurs et de la mer. Lui portait un miroir d’argent, elle une rose.

Quand sur le seuil fumeux ils se tinrent debout, On cessa de cogner les tables et les verres.

Il fit de la beauté d’un mouvement de cou,

Elle versa l’amour en baissant les paupières.

«Qui donc es-tu, forme d’Éros au buste étroit? Dans quel temple es-tu née, Aphrodite d’Asie? Nul n’avait jamais vu tes seins sombres et droits... Et l’âme devant toi, jeune homme, s’extasie...

«Jusqu’ici les vaisseaux venus de l’Orient

Ne rapportaient ici que des Arabes hâves,

Des juives en haillons avec des yeux brillants, Les rebuts des harems et des marchés d’esclaves...

«Quels sont ces talismans autour de vos poignets, Ces étranges bijoux et ces pierres coniques?

Pourquoi ces ongles peints et ces longs doigts soignés? De quel tissu tressé sont faites vos tuniques?»

Un marin attirait la jeune fille à lui

Et ses doigts noirs de vin lui maculaient l’épaule.

Vers la bouche du Grec ainsi que vers un fruit

Se penchaient goulûment Carmen et la Créole.

L’accordéon boiteux se remit à bercer

Le rougeâtre minuit de sa musique fausse,

Les ivrognes recommencèrent à crier

Et l’alcool ralluma le bleu des yeux féroces.

Un obscène danseur au visage épilé

Qui pour rire agitait une grande mâchoire

Et qui tournait parmi les buveurs attablés

Saisit d’un bras velu le jeune homme d’ivoire.

La femme aux seins géants, jalouse, se dressa

Et la maigre en hurlant lui lança la bouteille,

Un couteau luit. Un air de bagarre passa

Sur les cols bleus et blancs et les trognes vermeilles.

Le Grec dans une odeur de rut et de sueur

Se sentit pris par sa chevelure frisée.

Et les hommes changés en bêtes en fureur,

Par terre écartelaient la vierge à peau bronzée.

On se les partagea comme un butin charnel,

Comme un trésor qu’on pille après une bataille.

Le bouge où se mêlaient marins et criminels

Vit une sexuelle et splendide ripaille.

Puis, comme la laideur et le mal sont puissants,

Les deux êtres parfaits sourirent dans l’orgie,

Le plaisir et le vin remuèrent leurs sens,

De la nuit animale ils surent la magie.

Lui rendait à présent l’étreinte et le baiser.

Elle s’offrait pâmée, impudique aux lumières...

Ils tendaient le désir de leurs bras épuisés.

Leur visage bouffit leurs traits se déformèrent Leur visage bouffit, leurs traits se déformèrent.

Quand l’aurore parut sur les pavés glissants

Vidant dans un hoquet le port et sa racaille.

L’Aphrodite à peau mate et l’Éros vomissant

Titubaient dans la boue et cognaient les murailles.

C’est depuis lors qu’on voit dans la tourbe des quais Au milieu des calfats et des marchands d’oranges Errer à demi nus, provocants, efflanqués,

Exsangues et lascifs les voyageurs étranges.

Ils rient stupidement, mais parfois le soleil

Dans le miroir cassé qu’ils regardent encore

Dessine indulgemment un beau pays vermeil

Et le fantôme d’or d’un temple callichore.