La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 95 sur 115

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La montée aux enfers

La Bonté

 

Je ne crois pas qu’un dieu, dans de justes balances, Pèse mon poids de bien et ma valeur de mal.

Nul jugement dernier ne rompra le silence.

La terre donnera de son grand rythme égal

Sans souci de pardon comme de récompense

Sa richesse féconde et son pouvoir vital,

Je suis un homme seul avec l’homme en présence.

Or je vois le vieux champ terrestre ensemencé De sang humain; des laboureurs de trépassés

Retournent les sillons pour un blé mortuaire.

L’ivresse des clairons dans l’aurore a passé

Et la fleur des drapeaux rougeoie à la lumière... Et pourtant dans mon cœur je ne puis renoncer A la loi de bonté que m’enseigna mon père.

C’était jusqu’à ce jour ma seule vérité,

Le bâton de ma vie et l’appui de mon âme.

Je savais dans le mal et dans l’adversité

Qu’il était quelque part un refuge écarté

Sur la bonne colline, où brûlait cette flamme.

J’y trouvais plus d’amour, même plus de beauté Qu’en l’amour du soleil et l’amour de la femme,

Comment renoncerais-je à ma part d’héritage? Je l’ai reçu si pur d’une si pure main!

Celui dont je le tiens le tenait en partage

D’un vieil homme blanchi, semblable de visage, Et ce don est venu des temps les plus lointains. Je garde ce dépôt du mal et de l’outrage.

Je veux transmettre aussi mon héritage humain.

Qui donc le recevra de la plus jeune race

De ces hommes marqués par une croix de sang? Les cœurs sont plus mauvais la lumière est plus basse

Les cœurs sont plus mauvais, la lumière est plus basse.

C’est un soleil de mort qui dans le ciel descend...

Sur la vallée où sont les êtres gémissants

Qui poussera le cri du monde renaissant?

Quel héros juvénile osera crier grâce?

Par la nativité de la vigne et du pain,

Par le commencement des rites géorgiques,

Par le pollen, par le bourgeon, par le levain.

Par l’art premier, profond comme un chant liturgique,

Par le geste d’accueil que faisait l’hôte antique,

Par le creux de son lit et l’offre de son vin,

Je n’abjurerai pas la croyance organique.

Je bâtirai tout seul le temple sans colonnes,

Je ferai la muraille avec mes souvenirs,

Sculpterai le portail de l’espoir qui pardonne,

Je creuserai la voûte avec l’âme à venir,

Je l’illuminerai des cierges du désir

Pour placer sous la dalle où ne viendra personne

L’invisible trésor qui ne doit pas périr.