La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 77 sur 115

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La montée aux enfers

L’ame des Pavots Morts

 

L’âme des pavots morts monte dans la fumée... Je contemple, étendu, les visages humains,

Les meubles délicats, les choses bien-aimées, Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.

L’homme à tête de chien se penche sur la lampe, La femme aux anneaux d’or avec son corps étroit, Ainsi qu’un serpent blond et métallique rampe, Ondule et me saisit et s’enroule sur moi.

Une autre, épaisse et fauve, ainsi qu’une crinière, Fait tournoyer dans l’air ses boucles de lion,

Tandis qu’un peu plus loin les yeux d’une panthère Fixent sur moi le vert glauque de leur rayon.

Dans les feux de la soie errent des chats magiques, Tordant nonchalamment leur corps phosphorescent, Des oiseaux font pleuvoir dans un vol féerique Un arc-en-ciel de leur plumage éblouissant.

Tout un peuple grouillant dans les coins s’accumule, De fourmis d’or, de vers ailés, de scorpions.

Les élytres, les corselets, les mandibules

Vibrent en se froissant et craquent par millions.

Je vais être mangé par cette vie étrange,

Par ce règne animal puissant qui vient du fond Des ombres, mais voilà que l’homme-chien se change En un arbre si haut qu’il perce le plafond.

Des fleurs vivent dans la crinière léonine.

Le long des murs coule un torrent de végétaux. Le bambou de la pipe, ainsi qu’une racine,

S’enfonce fortement dans le sol du plateau.

Une forêt de lis et de roses géantes

Monte des satins bleus, jaillit des noirs velours,

Je vois naître et grandir des arbres et des plantes

Avec des troncs épais et des feuillages lourds.

C’est un fourmillement d’herbes parasitaires,

De lichens animés, de lierres vivants.

Le flot continuel des forces millénaires,

Dans les germes, les sucs, coule en les dévorant.

Puis, un dessèchement par l’excès de la vie

Se produit. Les forêts prennent des airs spectraux.

Dans l’humus qui s’amasse et qui se stratifie,

Je vois la fougère fossile et les coraux.

Je suis dans un désert de schiste et de calcaire,

Où sont carbonisés des herbages marins,

Dans un monde de houille et de couloirs lunaires,

De cristaux condensés par des feux souterrains.

Je vois des gisements de sel et de pétrole,

Des lacs vitrifiés stagnant dans du mica,

Des monts diluviens m’entourent et me frôlent,

D’étranges geysers m’aveuglent de leurs gaz.

Immobile, j’assiste aux naissances des pierres,

A la formation secrète des métaux,

Et sous les astres bleus d’époques tertiaires,

Le naphte en fusion m’emporte sur ses eaux...

—Ainsi, je vois, le soir, des milliers d’images

Que l’âme des pavots répand sur les coussins,

Je remonte le cours des races et des âges,

Bercé sur le vaisseau de l’opium divin.