La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 24 sur 115

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La montée aux enfers

La Bouchère Nue

 

Le village est cassé, atteint de lèpre, hagard.

Les toits sont par endroits troués par le désastre. La place boursouflée et le clocher camard

Ont l’air de grimacer au silence des astres.

On dirait que le désespoir et le remords

Sont les hôtes geignants de ces portes de briques. Mais comme un pou géant enfanté sur les morts L’orgie au ventre épais bave dans les boutiques.

Des hommes un par un glissent le long des murs. Là-bas dans une odeur de bête et d’écurie,

Sous le rougeâtre feu du bec de gaz obscur,

Comme une gueule en sang bâille la boucherie.

Ils entrent et parmi les bœufs morts de l’étal

S’accroupissent, luxurieux et pleins de joie.

Les visages ont quelque chose d’animal.

Au loin la lune monte... un chien errant aboie...

Et l’énorme bouchère aux grands seins descendant Paraît et le public éclate quand elle entre.

Elle rit de plaisir et fait claquer ses dents,

Nue et flasque, elle danse une danse du ventre.

La viande et la sueur sentent également.

Un vieux en ricanant tient la lampe à pétrole

Et la hausse et la baisse à chaque mouvement, Comme un prêtre bouffon d’une grotesque idole.

C’est pour les spectateurs un plus rare régal

Qu’un festin qu’on ferait dans le décor d’un bouge. Et la danse ressemble un cérémonial

Du vieux culte de l’homme à la chair de la gouge...

Puis l’on part. L’air est lourd de fièvre et de tabac, La bouchère tord ses cheveux brillants de graisse... La lampe fume et meurt... Un peu de sang fait: flac! C’est la tête de veau pleurant dans l’ombre épaisse...