La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 51 sur 115

Pages du PDF

La montée aux enfers

La Foire Folle

 

La foire flamboyait sur le boulevard ivre

Au chant criard de milliers de mirlitons.

Je m’avançais parmi les baraques, les cuivres, Dans le rayonnement des cibles de cartons.

Et je passai près des mangeurs de sucre d’orge. Un torrent de guimauve entre leurs bras coulait, Les sucres colorés ruisselaient sur les gorges,

Ils étaient gras avec des yeux couleur de lait.

Ils aspiraient avec des lèvres sirupeuses

Comme avec une pompe et sans avidité.

La tristesse sans fin de l’innocence heureuse

Planait sur ces corps mous et ces cœurs hébétés.

Et je vis le jeu de massacre. Les poupées

Étaient humaines et vivaient en grimaçant

Par les balles de son elles étaient frappées,

On les voyait danser, souffrir, cracher le sang.

Et je vis les lutteurs faisant saillir leurs formes Et qui se pavanaient sous de roses maillots

Et des femmes auprès de ces amants énormes Se disputaient avec d’hystériques sanglots.

Une clownesse ayant trop de carmin aux joues Tourbillonnait avec un bouquet de papier.

Et soudain imitait un paon faisant la roue

Avec sa robe d’or aux volants déployés.

Et je vis le dompteur dans la ménagerie:

Il avait délivré le tigre et le lion,

Mais tous semblaient ce soir atteints de léthargie Et dormaient près de lui, fraternels compagnons.

Les perroquets prenaient de bizarres postures

Pour lisser leur col vert et leur corps bleuissant Et le singe malade, avec des couvertures

Près du boa, s’emmaillotait en gémissant.

Et les chevaux de bois roulaient en cavalcades Fantastiques au ciel du plafond plein de trous. L’on voyait alterner comme dans les ballades

L’amazone fantôme et le cavalier fou.

Vers la belle Fatma dont la robe défaite

S’entr’ouvrait sur des seins fabuleux, accouraient Le prince Mignapouf et le veau à trois têtes

Et pour la posséder ils s’entre-déchiraient.

Les ruelles crachaient les voleurs et les filles

Et les couples gâtés d’interlopes amants.

Et le phoque géant et la femme torpille

Se mêlaient en un monstrueux accouplement.

Et dans l’ombre tombant de l’éléphant du cirque Comme si, là, la foire avait mis son secret,

La petite danseuse et le nain anémique

Dessinaient en dansant un fragile ballet.

Mais je fus ébloui du cerceau des gugusses

Et du vol clair des écuyers surnaturels...

Et je fus projeté par les montagnes russes

A travers le feu d’artifice jusqu’au ciel.